CHAPITRE V LE SOCIALISME ET L'ÉTATISME
En arrivant au terme de cette étude, nous croyons avoir montré ce qui différencie l'étatisme du socialisme.
L'étatisme, c'est V organisation du travail social par l'État, par le Gouvernement. Le socialisme, c'est F organisation du travail social par les travailleurs, groupés en association de droit public.
De ces deux systèmes, la réalisation du premier serait concevable, sans que rien d'essentiel soit changé aux rapports actuels entre les classes.
Aussi, dans les industries, ou dans les pays les plus avancés en concentration capitaliste, voyonsnous des chefs d'industries ou des hommes d'État, que l'on ne saurait suspecter d'avoir un faible pour le socialisme, admettre, que, à un moment donné, l'étatisation des principales industries vienne à s'imposer.
Qu'on relise, par exemple, la très intéressante interview de M. Kirdorf, président du Syndicat de la Houille, dans Rhin et Westphalie de Huret.
Gomme M. Kirdorf plaidait pour le monopole, soutenant qu'il avait dû être organisé sous peine de
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ruine pour l'industrie du charbon, son interlocuteur suggéra qu'il restait bien une solution intermédiaire : l'État, devant l'alternative du monopole ou de la ruine de l'industrie minière, mettant la main sur les concessions et les exploitant à son compte.
Et M. Kirdorf de répondre :
C'est bien ce qu'il essaie de faire 1 II possède déjà des mines de houille dans le bassin de la Saar et en Silésie, et même des mines de potasse pour engrais. Il ne pense qu'à en acheter de nouvelles. M. Thyssen lui a vendu dans notre bassin ses concessions de Gladbach et Waltrop qui produisent 800.000 à 900.000 tonnes, et dans quelques années l'État prussien pourra faire partie du Syndicat. Bien entendu, son but est, d'abord, de gagner de l'argent, car les mines rapportent. Mais il a aussi intérêt à contrôler les prix et à user de son influence, le cas échéant, pour les faire baisser, dans un intérêt gouvernemental. C'est ainsi que l'État prussien, conservateur par essence, se met en opposition avec le capitalisme national.
Encore M. Kirdorf constate-t-il cette tendance en ayant l'air de la trouver toute naturelle, mais sans l'approuver.
D'autres vont plus loin.
A l'époque où M. Taft était président des États- Unis, un rédacteur de la Neue Freie Presse, qui l'avait interviewé sur la question des régies, résumait son opinion en ces termes :
Il a la conviction que, si Ton n'assignait pas de limites aux trusts, la tendance américaine créerait partout des
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monopoles achevés, dont la toute-puissance économique serait fatalement si prodigieuse que la reprise des exploitations par l'État, et, consécutivement, le socialisme, en seraient le résultat nécessaire (')•
De telles prophéties, que la presse socialiste reproduit avec une complaisance un peu excessive, sont pour beaucoup dans l'idée étrange que nombre de gens, d'ailleurs bien intentionnés, se font de ce que serait le régime socialiste.
Il est évident en effet que, si le socialisme n'était pas autre chose que la reprise par l'État, sous sa forme actuelle, des industries monopolisées, pareil système aurait pour condition même d'existence une formidable concentration du pouvoir gouvernemental.
Dans une e lecture » faite à Sion Collège le 4 février 191 4? sur les principaux courants de la pensée contemporaine y le doyen de Saint-Paul, le révérend Inge, disait :
Le socialisme peut être conçu comme une bureaucratie omnipotente, dirigée par un petit nombre d'hommes capables, du type de Napoléon ou de Pierpont Morgan ; et de tels hommes ont l'habitude de faire payer largement leurs services. Un gouvernement socialiste pourrait être puissant et prospère, mais il devrait gouverner avec une verge de fer.
Est-il besoin de répéter encore que, si tel était le
(1) M. Hugo Mûnsterbkrg, Neue Freie Presse, 19 novembre 191 1.
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socialisme, il n'aurait pas d'adversaires plus énergiques que les socialistes eux-mêmes ?
L'étatisme ainsi généralisé maintiendrait le salariat, maintiendrait l'autorité patronale, maintiendrait les rapports de subordination qui existent entre la classe maîtresse et la classe des travailleurs.
-Le socialisme, au contraire, implique un changement radical, essentiel, de ces rapports.
Il ne s'agit point de remplacer te capitalisme privé par le capitalisme d'État» mais le capitalisme privé et le capitalisme d'État par la coopération des travailleurs, maîtres des moyens de production et d'échange. Et pareille transformation — qui supprime la distinction entre capitalistes et travailleurs — n'est rien moins qu'une révolution.
Cette révolution, la révolution sociale, que le Manifeste comparait à une commotion géologique, à un soulèvement des couches inférieures de la société, bouleversant toutes les superstructures juridiques et politiques actuelles, pourra être brusque ou lente, prendre les formes classiques des révolutions antérieures ou — ce qui est plus probable — se décomposer en une longue série de luttes partielles, plus ou moins âpres, plus ou moins violentes; mais, en toute hypothèse, le jour où elle sera accomplie, il n'y aura plus rien de commun entre l'État capitaliste, instrument de règne des classes dirigeantes, et l'État nouveau, l'État socialiste, organe de gestion des intérêts communs.
Aujourd'hui, l'État est avant tout un pouvoir de
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coercition, de domination, exerçant à titre accessoire certaines attributions, économiques ou sociales. En régime socialiste, au contraire, ces attributions deviendraient le principal de son activité. Il cesserait de dominer les travailleurs. 11 émanerait directement d'eux. Il deviendrait leur chose. Il répondrait à cette définition célèbre de Saint- Simon :
« Le but de FÉtat français est de réaliser le bienêtre de ses membres, par des travaux pacifiques d'une utilité effective. »
Ce passage de l'État bourgeois, transcendant, à l'État socialiste, immanent, nul n'en a mieux saisi et défini la portée qu'Anatole France, dans un passage bien connu de Monsieur Bergeret à Paris :
— Qu'est-ce que l'État? demande à sa fille M. Bergeret, dont l'érudition si compréhensive s'est merveilleusement assimilé la quintessence de la pensée socialiste.
M Ue Bergeret s'empresse de répondre à cette question :
— L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis derrière un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dépouiller pour lui.
— Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours incliné à comprendre, et j'y ai perdu des énergies précieuses. Je découvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas comprendre. Gela permet parfois de conquérir
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le monde. Si Napoléon avait été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux et piteux, qui est assis derrière un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que tu ne confierais pas à l'Agence Tricoche. Il administre une partie de tes biens, et non la moins vaste ni la moins précieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout, il ne sera plus rien. Ou plutôt il ne, sera plus que nous. Anéanti par son universalité, il cessera de paraître tracassier. On n'est plus méchant, ma fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il règne sur la propriété individuelle, qu'il va grattant ,et limant, mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres. Cela le rend insupportable. Il est avide. Il a des besoins. Dans ma république, il sera isans désirs, comme les dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas, puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous. Il sera comme s'il n'était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers à l'État, la vie à une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que je 'subordonne à la réalité, l'État que je supprime en l'identifiant à toute l'activité sociale. »
On retrouve dans ces lignes, d'une si admirable condensation, la pensée même de Marx et d'Engels.
Dans l'ordre économique, comme dans l'ordre politique, et, d'une manière générale, dans toutes les sphères de la vie collective, le socialisme n'est
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pas étatique, mais anti-étatique. Il s'efforce de réaliser la séparation de l'Éta^, et du travail, comme de FÉtat et de la religion ou de l'État et de la famille. Il veut, comme dernier terme de cette triple évolution, l'État-pouvoir, l'État-organe d'autorité, réduit, sinon à rien, du moins à des fonctions secondaires de surveillance et de police. La vie de famille échappe à son contrôle. Les Églises ne sont plus que des associations libres groupant les citoyens d'après leurs affinités philosophiques ou religieuses. La grande coopérative du travail social, parvenue à la plénitude de son autonomie, s'administre elle-même, en dehors de toute ingérence gouvernementale.
La réalisation de cet idéal peut être plus ou moins complète et plus ou moins proche. Mais, sous peine de déviations dangereuses, le prolétariat doit en être pénétré.
Nous l'avons mis en garde contre les excès d'un doctrinalisme stérile, qui lui ferait repousser toute intervention de l'État, tout recours à l'État, fût-ce en vue de préparer sa destitution.
Nous le mettons en garde, bien plus encore, contre l'exagération de la tendance contraire, qui lui ferait voir dans l'extension des régies, dans la mainmise du Gouvernement sur les principales industries, la forme dernière et le triomphe du socialisme.
Dans une lettre très intéressante que Marx écrivait en 1873, pour combattre les idées de Bakounine, il se moquait avec raison de ces anti-étatistes
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qui, par peur de consolider l'État bourgeois, se refusent à toute action pratique : limiter les heures de travail, c'est faire un compromis avec les exploiteurs ; faire grève pour une augmentation de salaire, c'est reconnaître le salariat ; exiger que l'État, dont le progrès repose sur l'exploitation de la classe ouvrière, fournisse l'instruction élémentaire aux enfants des ouvriers ou crée des inspecteurs du travail, c'est le fortifier au lieu de le dissoudre et de le détruire.
Mais ce n'est pas contre de tels dangers qu'il faut se prémunir aujourd'hui. Les socialistes sont en plein dans l'action politique et sociale. Ils agissent sur l'État pour le contraindre à faire des réformes. Ils réclament, dès à présent, des extensions de son domaine. Ils s'efforcent d'en faire la conquête, pour tourner sa force coercitive contre le capitalisme. Le tout est que cette action pour la conquête ou pour ^utilisation de l'État n'empêche point la lutte contre FÉtat, en tant qu'organe de domination de classe.
Il ne suffit pas de dire qu'on l'abolira, après l'avoir conquis, il faut préparer cette abolition, dans toutes les sphères de la vie sociale, en s'efforçant de réaliser, vis-à-vis de lui, l'autonomie, jours plus complète, des individus ou des co tivités.
Que les travailleurs, pour améliorer leur i acceptent ou réclament de l'État bourgeoif minimum de protection. Qu'ils préfèrent aux m
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pôles capitalistes, les régies, qui tiennent compte, du moins dans une certaine mesure, de l'intérêt général. Qu'ils s'efforcent de maintenir, après la guerre, le contrôle qui aura été établi sur les principales branches de la production et de l'échange. Nous nous joignons à eux. Nous accordons toute leur valeur à ces réformes nécessaires. Mais on ne saurait assez répéter, au moment où, de toutes parts, on représente les progrès de l'étatisme pendant la guerre comme des réalisations partielles du collectivisme, que ces réformes, pour être réclamées avant tout par les socialistes, ne sont pas, à proprement parler, du socialisme.
Elles peuvent lui ouvrir les voies. Elles peuvent être l'amorce et la condition préalable du régime de l'avenir. Mais elles pourraient, si l'on n'y prend garde, se traduire par une diminution désastreuse des libertés de l'individu, par un développement redoutable de l'État^pouvoir, resté aux mains des classes maîtresses.
Aussi ne doit^on jamais perdre de vue que, même si les principales industries venaient à être incorporées dans le domaine collectif, le régime de l'avenir resterait à créer, par la transformation de l'État, et que ce régime ne pourra être créé que par un prolétariat militant, combatif, pénétré jusqu'aux moelles de l'injustice des conditions sociales actuelles et résolu à conquérir, de haute lutte, le bien-être et la liberté.