‹ Le socialisme d'état: conférences faites au cercle Saint-SimonChapitre 1 sur 7 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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Les membres du cercle Saint-Simon m'ont demandé de leur faire une conférence sur un sujet économique. Au lieu d'une je leur en ai fait deux et c'est du Socialisme d'État que je leur ai parlé.

Je présente aujourd'hui ces conférences au public sans prétendre avoir fait un livre. Mon essai est inachevé ; j'aurais fait une troisième conférence après la seconde , que je n'aurais pas encore épuisé le sujet. Je n'en aurais même pas

terminé l'histoire.

Mon but a été simplement de montrer comment on parlait de ces choses graves tout le long de notre frontière, et de provoquer des réflexions sur le défaut de méthode avec lequel on les traite dans Dotre pays. Si les questions qu'on appelle sociales sont le plus souvent mal posées et mal traitées, c'est qu'en cherchant h y pénétrer on s'y empêtre le plus souvent, comme disait Bersot, ce philosophe aimable qui en plein xix° siècle avait autant d'esprit que s'il avait été du xvin' siècle.

Il est si facile, en effet, de s'empêlrer dans les chemins, quand on va d'Angletterre en Italie en passant par l'Allemagne.

Le Socialisme d'État est une philoso-

mande qui n'est faite ni pour les

>Qs, ni pour les Italiens. Il ne

fe

peut s'épanouir complètement qu'au nord des Alpes et à l'orient du Rhin. Légitime en Allemagne, il est bâtard partout ailleurs. Il est oé chez nos voisins d'ouIre-Rhin de leur histoire et de leurs mœurs. Il est tout à la fois impérial et féodal, c'est-fi-dire qu'il est le Benjamin de la centralisation, sans pour cela que le particularisme lui soit hostile.

J'ai fait allusion dans ma seconde conférence h un des côtés les plus curieux de l'histoire du Socialisme d'État en Allemagne, je veux parler des moratoires, c'est-à-dire des liquidations de dettes ou des prorogations d'échéances, qui sont la forme moderne des abolitions de dettes dont l'histoire de l'aoliquité est remphe ; intervention inouïe de l'État pour régler les rapports des citoyens

i PRÉFACE

enlre eux autrement que par de libres contrats ou même contrairement aux contrats librement consentis.

J'aurais voulu provoquer un de ces jeunes érudits, comme il yen avait tan, parmi mes auditeurs, à faire l'histoire des moratoires ou des induits d'Allemagne depuis le xvu" siècle , pour nous apprendre la part qui revient à ces procédés violents de gouvernement dans la naissance et le développement du Socialisme d'Iiitatde rAIlemagne moderne. Et pourquoi n'aurais-je pas réussi? pourquoi n'y r6ussirais-j'e pas encore aujourd'hui? pourquoi la curiosité de mes auditeurs et de mes lecteurs n'aurait-elle pas été éveillée ? Est-il un sujet de travail plus inté- "'isant que l'élude approfondie de cette •6, pour un historien, un juriste, un

^^B économis

économiste? Le premier moratoire que célfibreot les agitateurs agraires d'aujourd'hui est celui qui a été rendu après la guerre de Trente ans, et le dernier est celui qui a suivi en Hongrie la Révolution de 1848. On nous dit que c'est en Hongrie que le prochain moratoire sera proclamé, cela ne paraît pas impossible. On iverrait dans celte histoire que ces moratoires constituent une intervention de l'État poussée aussi loin que les plus audacieux réformateurs peuvent le souhaiter; c'est bien du Socialisme d'État à ^Outrance. On n'a qu'à lired'ailleurs, pour être convaincu, le préambule du raotoire prussien du 19 mai 1807:

« Nous, Frédéric-Guillaume, par la "âce de Dieu roi de Prusse, faisons saet décidons par les présentes ;

n La présente guerre ayant occasionoé à nos sujets, par les contribuUons et les fournitures imposées, par la cherté des denrées et la stagnation des affaires qui en ont été la suite, des pertes nombreuses dans leurs ressources et dans leurs industries, et comme il peut en résulter que beaucoup d'entre eux et en particulier les grands propriétaires se trouvent dans la situation de ne pouvoir payer leurs dettes sans entraîner leur ruine, nous avons jugé nécessaire, en considération de l'induit et des exécutions judiciaires, de faire subir à l'ordre légal existant les modilications suivantes pour toutes les provinces de notre territoire. »

L'État fait aux débiteurs une situation nouvelle et favorable, et s'arroge le droit

I de contraindre les créanciers à subir des . délais et même des retranchements.

Comment s'étonner ensuite si, dans le cours des années et en changeant de pays, les mêmes idées aient produit des résultats identiques au fond quoique contraires dans la forme, comme par exemple en Irlande ? Tandis qu'en Allemagne, en I 1643, en 1807 et plus tard, on accorde aux propriétaires fonciers le droit de ne pas traiter leurs créanciers en conformité de I leurs contrats librement consentis, c'est ' aux débiteurs des propriétaires fonciers I qu'on accorde, de nos jours, en Irlande, I le droit de ne pas remplir vis-à-vis d'eux I les engagements qu'ils ont pris libre- I ment. Socialisme d'État au xvn° siècle aagne ; socialisme d'État au tsix' siècle en Angleterre : avec des rôles.

s PRËFACB

interverlis, ce sont les mêmea scènes qui

sereproduisent sur des théâtres différents.

11 faut écrire cette histoire-là, elle est

instructive.

On a fait certainement des histoires du Socialisme, mais il faut en faire une nouvelle dont l'objet sera de nous préparer aux discussions qui vont se renouveler sans cesse et prendre désormais chez nous toutes les formes qu'elles ont prises ailleurs. II faut que la jeunesse studieuse prépare de bons dossiers aux orateurs qui prendront part aux grands débats qui vont sans aucun doute se continuer ' . et qui se prolongeront infailliblement pendant plusieurs années.

J'aurais atteint mon but si en publiant mes conférences j'avais montré horizon de travail à cette jeune

génération, si pleine d'ardeur et si bien préparée par des études fortes, que l'on voit grandir aujourd'hui et qui me iParatt devoir l'emporter par l'amour du ■avait et la largeur d'esprit sur celle qui

Il faut qu'on nous fasse connaître l'étranger par des traductions, des analyses, des biographies.

On cite bien souvent ce vers charlant :

je vis l'étranger plus j'aimai mon pays.

Il y a bien des manières de comprendre ■idée qu'il exprime, et la meilleure est selIe-ci :

i II faut voir l'étranger, l'étudier, le bmprendre, pour agrandir la sphère de botre expérience et ramener chez noua

tout ce qui se fait de bon au dehors, afin de rendre notre pays meilleur, plus grand, plus fort, plus digne enfin d'être

La fureur d'importer les habitudes d'un autre pays dans le sien devient quelquefois une manie; il faut se garer de cette manie. Il est facile de s'en préserver d'ailleurs quand on procède scientifiquement et sans parti pris. Si c'estmoius simple, c'est plus sûr.

Quoi de plus simple en effet que de ramasser dans un voyage une plante parce qu'on la trouve belle, et de l'emporter pour en orner son jardin? Mais quoi de moins sûr que de tenter une semblable acclimatation si on n'a fait aucune observation préalable sur le sol et sur le ciel ; »' OQ n'a pas consulti^ auparavant dans le

PBfiFACB te

pays de la belle plante le baromètre et le Ihermomëtre ; si on n'a pas enfin re^ cueilli assez d'indications pour pouvoir créer chez soi, à la plante transplantée, des conditions d'existence semblables à celles dont elle jouissait dans son pays d'origine?

U en est des lois comme des plantes :

il leur faut un sol favorable et des conditions naturelles de développement. Or le sol et les conditions favorables ne se trouvent pas partout.

Aussi n'est-ce pas sur ce genre d'imirtation que nous appelons l'attention des hommes d'étude auxquels nous faisons appel.

Ce qu'il faut emprunter aux nations isincs, ce sont avant tout leurs bonnes tbodes, quand elles en ont. Les bonnes

'2 PUÉFACE

(iii'ithodes forment partout les esprits avec le même succès, parce que l'esprit humain est un terrain universel dans lequel les mêmes semences produisent les mêmes effets.

Comment peulnan agir sur les esprits de ses concitoyens, comment peut-on éclairer les populations sur leur intérêt véritable et permanent? U est bon pour le savoir de faire une enquête universelle.

On apprend à faire la guerre chez soi en étudiant les campagnes de l'étranger. Combien serait-il intéressant pour nous de connaître dans le détail la nature ef l'étendue de l'action, sur leurs concitoyens, des hommes dont j'ai souvent cité les noms dans mon étude, comme ""' Gladstone, Fawcett, Goschen, Luz-

zalti, de Bismarck, le professeur Wagner, le professeur Brentano.

Mais leur action dépend de leur méthode, et leur méthode c'est eux-mêmes, c'est leur vie, c'est leur propagande, c'est leur œuvre. Je voudrais qu'on nous fit connaître leur vie et leur œuvre dans des biographies développées, analogues à celles qu'on publie en Angleterre, comme ia vie de Cobden par John Morley, ou celle de M. Gladstone, par George Barnett Smith.

Que n'a-t-on pas fait ce travail sur MM. Goschen et Luzzatti? Commentées V deux hommes d'Etat entendeut-ils la I hitte ? et quelle est leur action ? Comme il I serait intéressant de surprendre le secret Ide leur influence. Ils ont, cfla est cerf tain, tous les deux une grande faculté de

généralisation; ils ont l'un et l'autre assez de hauteur dans l'esprit pour s'élever au-dessus des incidents de la vie politique usuelle; mais ce qui les caractérise, ce qui est le sceau de leur puissance, c'est qu'ils se rendent admirablement compte du courant par lequel ils sont emportés en même temps que la société tout entière à laquelle ils appartiennent. En un mot, ils savent ce que c'est que la démocratie; ils n'ont pas pour elle de faiblesse, mais ils n'en contestent ni la légitimité ni la pmissance.

Ceux qui ne comprennent pas la démocratie n'ont rien à nous apprendre ; ils n'appartiennent pas au monde des viv&nts.

La démocratie n'est pas un fait à juger, er, à blâmer ou à louer ; c'est

■une atmosphère. Ce o'est pas une honne

ou une mauvaise chose à rechercher ou

à éviter ; c'est un milieu existant. II est

laibsolument oiseux de la discuter, il faut

Wia. voir et en être pénétré. On ne peut

rçarler du Socialisme d'État ou de tout

I Autre problème économique et social que

à on est à ce point de vue. MM. Goschen

I et Luzzatti se placent en plein courant;

l^'est du milieu de ce courant qu'ils se

■ rendent compte des choses. Us n'igno-

Irent rien de ce que la démocratie peut

Ifaire naître ou mourir, ils la prennent telle

qu'elle est ; mais ce qu'ils s'efforcent

d'établir, c'est que la liberté, Tiniliative,

la prévoyance individuelles peuvent, dans

l'atmosphère même de la démocratie,

trouver encore un air respirable et un

ipriucipe de développement. C'est h cette

prAface ^mdw r ri K qulls »e consacrent priDcif , et ils font arrivés dans cet ordre ■ à des résultais remarquables.

Quoi d<; plut profond, par exemple, que cette observation di; M. Goschen, que la démocratie a nue confiance exagérée dans l'action de l'État et une défiance DOQ moins exagérée dans les agents qui sont chargés d'exercer celte action.

Comme on entrevoit bien la possibilité de diriger ces deux principes contraires de façon à ce qu'ils se neutralisent au profit de la liberté, et combien il est intéressant d'étudier les cas dans lesquels ■ cette contradiction a produit des résultats de nature à forcer le Socialisme l d'État lui-même à reculer devant une tsilé sociale.

'oschen nous apprend par exemple,

PRÉFAClî 17

, que la loi pour la protection cdes marins, quoique appliquée par des I hommes qui avaieut à cœur de la faire rréussir, n'a pas produilles résultais qu'on [ en attendait, et qu'il faut pour ainsi dire I la faire comparaître devant les législa- I leurs qui l'ont imaginée pour être jugée |et transformée.

Rien n'est plus naturel que de proté- '■ ger la vie des marins contre le danger que leur font courir inhumainement les . armateurs quand ils mettent à la mer des lliBvires mal construits, mal aménagés, tmal ou trop chargés.

On a voulu instituer une surveillance l'État et on a fait disparaître la rresponsabilité individuelle des arma- Iteurs. La garantie de la responsabilité I individuelle a cessé de produire ses effets

'■t l'action de l'Étal n'a rien produit du tout.

Il faut lire les travaux de M. Chamberlain et du Board of Trade, et les enquêtes qui ont été faites sur les ioconvénientfl de la loi PlirasoU. Le Parlement «era saisi dans le cours de la prochaine session de moflifications considérables à apporter h la législation actuelle.

Le nombre des bâtiments qui sortent do la Tyne, pendant un jour d'affaires, n'est pas moindre de 70, et ceux qui sortent de la Mersey et des autres ports ne sont pas moins nombreux.

Le nombre des navires qui partent de

Londres un jour ordinaire dépasse 200. et

mi jour chargé, 3O0 ; et M. Chamberlain

s'écrie: « Une véritable armée de savants

'irrail pas remplir complètement

« des devoirs aussi étendus. Avec un » nombre d'agents limité comme celui » dont dispose le Board of Trade, il n'est » possible d'intervenir que dans les cas Il les plus flagrants qui s'imposent à l'at- « tenlion des inspecteurs. »

Je n'en finirais pas si je voulais relever toutes les difficultés qu'on a rencontrées dans l'exécution de la loi Plirasoll; aussi songe-t-on à revenir à une législation qui reposerait sur la responsabilité des armateurs et les obligerait à considérer comme leur devoir personnel ce dont on avait /ait le devoir des fonctionnaires de ,at.

L'action de l'État est une force, les agents de l'État sont un mécanisme dont ies frottements absorbent une partie et

lelquefois la totalité de la force. Ceux

qui veulent employer la force que di^'veloppe l'action de l'État deviennent le plus souvent des utopistes, parce qu'ils se désintéresseut des méthodes d'application et comptent pour rien les inlermiidinires, c'est-à-dire les pertes que sub sent toujours les forces dans leur transmission. C'est ce qui arrive à la plupart de ceux qui préconisent l'emploi des forces naturelles, comme les vents, les marées, les chutes d'eau, parce qu'elles s'offrent à l'homme avec une apparence de gratuité.

Us deviennent de purs utopistes quand ils ne tiennent pas compte des dépenses nécessaires pour capter ces forces, ni des pertes d'énergie qu'on ne peut éviter au cours de la transmission.

■ns les discours de M. Goschen dans ceux de M. Luzzatti, on

PHÉFACE 21

trouve non seulement un grand nombre de faits, mais encore une analyse très ingénieuse des sentimenis que font naître les faits, et on peut, en étudiant leur œuvre, suivre dans ses développements, non seulement l'histoire économique, mais aussi l'histoire morale de leur pays.

11 est difficile de faire un parallèle entre M. Goschen et M. Luzzatti ; ils sont l'un et l'autre de grands orateurs :

M. Luzzatti est plus entraînant, M. Goschen est plus persuasif . M. Goschen a une abondance extraordinaire de points de vue, il analyse avec une précision étonnante, et, fidèle au principe de Descaries, il fait des revues si complètes que rien ne lui échappe. M. Luzzatti étonne parla connaissance des détails et l'élévation des points de vue. Il fait des lableaux et co-

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