CHAPITRE V
*.«• BÉIÉIIE1 UC MOYBIf A U F.
Erreur commise par MM. Blanc, Villegardelle et Cabet. — Le Gnosti* cisme réparait au moyen âge. — Les Frérots. — Les Begglmrds. — Les Apostoliques. — Les Lollards. — Traits caractéristiques des adversaires de la propriété au moyen âge.
S’il faut en croire MM. Blanc, Villegardelle et Cabet, les Albigeois , les Yaudois , les adeptes de Wiclef et les Hussites auraient donné, au sein de l’oppression du moyen âge, le premier signal de cette guerre implacable que les communistes avoués ou déguisés du xix* siècle continuent à livrer aux principes fondamentaux de la société civile *. « Les révoltes de la conscience, dit M. Blanc, les mouvements de l’esprit humain, les tressaillements de la terre en travail n’avaient été que révolutions théologiques. »
î M Blanc, Histoire de la Révolution française, liv. l tr , cbap. 1"; M. Cabet, Voyage en /carie, p. S8J ; M. Villegardelle, Histoire des idées sociales, chap. V. — H. Glane, il faut bien le dire, écrit l'biitoira avec une imagination de romancier. C’eat ainsi qu'il appelle Jean Huas un pauvre curé de la chapelle de Bethléem. Ce pauvre curé était recteur de l’université de Prague et confesseur de Sophie de B*, vitre.
M. Blanc et ses partisans se trompent. Les Vaudois, les Albigeois, les Wicléfites et les Hussites n’ont pas franchi le cercle des doctrines religieuses. Ils repoussaient l’enseignement de l’Église, ils se révoltaient contre la hiérarchie catholique ; mais ils respectaient les bases de la société civile. Ils laissaient à l’homme la jouissance exclusive de ses biens et la liberté du travail *. Si l’on tient à découvrir dans l’histoire du moyen âge des vestiges de la guerre qui se poursuit sous nos yeux, il faut descendre jusqu’aux sectes impures qui, au milieu de ces siècles de barbarie, firent revivre les aberrations et les infamies des Gnostiques. En effet, si les Gnostiques, condamnés par l’Église et persécutés par les empereurs, disparurent de la scène au commencement du vr« siècle, il est certain que le germe de leurs associations mystiques et théosophiques survécut à leur existence comme secte. Des traces évidentes de gnosticisme apparaissent à diverses époques du moyen âge , et la doctrine ne disparaît en réalité qu’au xv° siècle de notre ère. Avant les Anabaptistes, dont nous parlerons au chapitre suivant, la lutte du pauvre contre le riche, de l’anarchie contre l’ordre, de la licence contre la morale, lutte éternelle dont toutes les générations humaines ont connu les ravages, avait eu pour instruments et pour représentants les Cathares , les Pauvres de Lyon, les Putarrins , les Maillotins , les Frérots , les Bcgyhards , les Apostoliques, les Duleinistes, les Lollards et autres agrégations immondes, débris informes du gnosticisme païen, expression dernière de ces passions abjectes que, pour le malheur et la honte de l’homme, toute société renferme dans ses couches inférieures.
De tout temps, et quel que soit le degré de civilisation du peuple, certaines doctrines subversives ont le triste privilège de remuer les masses et d’accumuler des ruines. Condamnez la propriété individuelle, flétrissez les riches, proscrivez le travail, déclarez la guerre au pouvoir civil et à l’autorité religieuse, calomniez les intentions de ceux qui disent que le progrès est une œuvre lente qui réclame le concours de plus d’une généra-
' C’est h tort que Bossuet et d’autres historiens modernes ont attribué des doctrines communistes a ces sectaires; c’est un point que des travaux récents ont établi h la dernière évidence. Voy. Sudre, Hit U du comm., p. 91 et suiv.
lion, promettez aux malheureux un avenir immédiat d'abondance et de joie, et vous trouverez aussitôt des adeptes fervents, des disciples fanatiques. Au moyen âge, les sectaires que nous venons de nommer en firent l’expérience , et le récit de leurs prédications fournit un triste chapitre à l’histoire des progrès de la société européenne. Afin d’éviter des détails oiseux et des répétitions inutiles, nous nous bornerons à jeter un coup d’œil sur les sectes qui réunirent le plus grand nombre de partisans.
Les Frérots ( FraticeUi ou Bizoches) se montrèrent dans la Marche d’Ancône vers l’an 1260. Prétextant le relâchement introduit dans l’ordre de Saint-François, quelques moines sortirent de leurs couvents et se retirèrent à la campagne, afin d’y pratiquer la règle de leur institut dans sa rigueur primitive. Étaientils sincères dans leurs plaintes? ne cherchaient-ils qu’un prétexte plausible pour se soustraire à la discipline du cloître? cachaientils l’esprit de révolte sous les dehors de la pénitence? Ce sobI là des questions auxquelles les monuments historiques du xiii 0 siècle ne nous permettent pas de répondre avec certitude ; mais il est incontestable que la détermination de ces franciscains, qui prirent le nom de Fralicelli (petits frères), devint l’occasion d’une hérésie qui troubla l’Italie entière, et même une partie de l’Allemagne et de la France.
La haine contre la propriété individuelle et la condamnation absolue des richesses caractérisaient les discours et les actes des premiers adeptes. Le renoncement à la propriété était, à leurs yeux, la condition indispensable du salut. Il n’en fallait pas tant pour leur attirer les sympathies d’une multitude d’hommes déterminés, que les malheurs du temps, la paresse ou la débauche avaient plongés dans la misère. Des artisans dégoûtés du travail, des esprits aventureux que la nouveauté a toujours le privilège d’attirer, des moines fatigués de la vie monotone du cloître, et surtout cette population vagabonde qu’on rencontre à toutes les époques, comme l’écume sur toutes les mers, se joignirent aux Frérots, prirent un habit particulier et ne tardèrent pas à devenir redoutables. Réunis par bandes, ils parcouraient les diverses contrées de l’Italie, vivant d’aumônes qu’ils mettaient en commun et qu’on n’osait pas leur refuser. Bientôt la secte for-
mula ses doctrines religieuses et sociales, et Pllalie féodale vit reparaître, sous une face nouvelle, les rêveries des Gnostiques sur l’indifférence des actes et les privilèges d’un enseignement ésotérique
Les Frérots admettaient deux Églises : l’une, extérieure , riche, possédant des domaines et des dignités, était dirigée par le pape et les évêques ; l’autre, toute spirituelle et n’ayant d’autres richesses que ses vertus, était celle à laquelle appartenaient les Frérots. Ceux-ci, disaient-ils, étaient dispensés d’obéir à l’Église extérieure et pouvaient impunément méconnaître ses lois : la parole de leurs supérieurs était pour eux la loi vivante. Par malheur, la doctrine de ces supérieurs était l’expression dernière des passions qui fermentaient au sein des hordes qu’ils traînaient à leur suite. L’autorité temporelle fut méconnue, sous prétexte que tous les chrétiens étaient égaux et que la qualité de souverain était incompatible avec celle de disciple de l’Évangile. Le bien d’autrui cessa d’être respecté, sous prétexte que la propriété était une cause de damnation. Enfin, quelques-uns d’entre eux finirent par enseigner que, dans le christianisme, de même que dans la république de Platon, les femmes devaient être communes comme le reste. Le pape Boniface VIII les condamna ; Jean XXII imita cet exemple, et les princes italiens, sérieusement menacés par ces sectaires, en firent périr un nombre considérable dans les supplices. Les bandes se dispersèrent; les plus fanatiques cherchèrent un asile en Allemagne et en France; mais la doctrine continua à subsister, et l’histoire a donné indistinctement le nom de Frérots à une multitude de sectes qui inondèrent l’Europe méridionale au xm e siècle et au commencement du xiv'. C’est probablement pour cette raison que plusieurs historiens ont confondu avec eux la secte des Begghards, qui prit naissance en Allemagne à la fin du un' siècle. Celle-ci, très-distincte dans son origine et dans ses doctrines, mérite de fixer spécialement l’attention, parce que les erreurs qu’elle a propagées se reproduisirent, deux siècles plus tard, au milieu du formidable soulèvement des Anabaptistes.
1 Voy. ci-denui, p. 94.
De même que, dans la Marche d’Ancône, le relâchement des Franciscains avait servi de prétexte à l’agrégation des Frérots, la corruption de la noblesse et de la prélature était devenue, dans l’Empire germanique, l’occasion de l’hérésie des Begghards *. Des dévols, voulant protester contre la vie licencieuse de leurs concitoyens, se séparèrent de la foule, prirent un habit distinctif et se réunirent en sociétés particulières. A leur début, ils se contentèrent d’esquisser un idéal de perfection auquel le chrétien devait s’efforcer d’atteindre ; mais bientôt ils firent un pas de plus et soutinrent que le Begghard, arrivé à ce degré de perfection, n’avait plus besoin d’invoquer la grâce divine et de pratiquer de vulgaires vertus. Le vrai Begghard devenait impeccable; il était affranchi des restrictions et des entraves que le commun des hommes devait respecter. Une espèce de symbole fut formulée sous l’impression de cette étrange doctrine morale, et nous y trouvons les propositions suivantes :
1° L’homme peut acquérir en cette vie un tel degré de perfection qu’il devienne impeccable.
2° Ceux qui sont parvenus à cette perfection peuvent librement accorder à leur corps tout ce qui leur est agréable , parce que, dans cet état , les sens sont tellement assujettis à l’esprit qu’ils ne peuvent souiller l’âme.
3° Ceux qui sont parvenus à cette perfection ne sont pas tenus d’obéir aux magistrats, ni de pratiquer les commandements de l'Église.
i° La pratique des vertus est pour les imparfaits, mais l’âme parfaite se dispense de les pratiquer.
Ainsi les Begghards , partis peut-être d’une idée louable et généreuse, mais égarés par l’orgueil, arrivèrent à la promiscuité des sexes et au communisme. Malgré les partisans nombreux qu’ils s’étaient procurés, ils furent solennellement condamnés au concile général que Clément Vavait convoqué à Vienne, en 13H. Ils ne tardèrent pas à se retirer de la scène.
Malheureusement, à mesure qu’une secte communiste succombait sous la censure de l’Église et la coalition des gouverne-
1 Quelque! historien» les nomment béguins et btgguardt.
ments, d’autres réformateurs apparaissaient sur le théâtre et renouvelaient Jes erreurs de leurs devanciers.
Au moment même où Boniface VIII excommuniait les Frérots, un personnage étrange, Georges Ségarel, condamnait la propriété et prêchait le communisme aux campagnards du Milanais et des contrées voisines.
Dépourvu de toute instruction et appartenant aux derniers rangs de la société, Ségarel sortit de la ville de Parme, lieu de sa naissance, après s’être revêtu d’un costume semblable à celui sous lequel on avait, de son temps, l’habitude de représenter les apôtres ; puis, s’entourant d’une troupe de fainéants et de vagabonds, il parcourut les campagnes en prêchant la communauté des biens, sous prétexte que tout chrétien, étant tenu d’imiter Jésus-Christ, devait à son exemple renoncer aux biens de la terre. Pour porter la ressemblance avec le Sauveur au dernier point, il se fit circoncire, emmaillolter et mettre dans un berceau, où il voulut être allaité par une jeune femme.
Ces folies ne suffirent pas pour dessiller les yeux du peuple. Ségarel flattait les instincts dépravés de la multitude, et ce moyen a toujours conduit à la popularité. Ses partisans prirent le nom d’ Apostoliques, et il ne tarda pas à se voir entouré d’une armée capable de faire trembler les princes dont il traversait le territoire. « C’étaient, dit un historien, des mendiants vagabonds, qui prétendaient que tout était commun, même les femmes. Ils disaient que Dieu le Père avait gouverné le monde avec sévérité et justice; que la grâce et la sagesse avaient caractérisé le règne de Jésus-Christ, mais que ce règne était passé, et qu’il avait été suivi de celui du Saint-Esprit, qui est un règne d’amour et de charité » — En attendant, et sous prétexte que la charité était désormais la seule loi , les Apostoliques s’emparaient du bien d’autrui et vivaient dans la paresse et la débauche. Leur nombre devint tellement considérable, surtout en France, qu’il fallut lever des armées pour les dissiper. Ségarel fut brûlé vif à Parme, en 1304, après avoir eu la douleur d’assister à la défaite de ses partisans. La secte néanmoins survécut au supplice du fondateur.
1 Pluquet, Dict. des hérésies, v« Apostoliques.
Son disciple Dulcln lui succéda, et les Dukinistes continuèrent dignement les traditions de la secte. A l’exemple de son maître, Dulcin leva une armée avec laquelle il commit de grands désordres; mais enfin, vaincu et pris dans la bataille, il fut mis à mort à Verceil, en 1507 *.
Pendant que ce résultat était obtenu dans les plaines du Piémont, un autre hérésiarque, Gauthier Lollard, prêtre anglais résidant à Cologne, troublait l’Église et la société au delà des Alpes. Après avoir audacieusement nié toutes les vérités de la religion, Lollard, marchant sur les traces de ses devanciers, attaqua la société civile dans sa pierre angulaire, la famille chrétienne. A ses yeux, le mariage n’était autre chose qu’une prostitution jurée. Il n’est pas nécessaire de signaler les conséquences immorales de cette doctrine, qui se répandit en Allemagne, en Flandre et en Angleterre, avec une rapidité extraordinaire. L’Allemagne seule renfermait quatre-vingt mille disciples ! Voulant perpétuer son œuvre, Lollard s’étaitchoisi douze apôtres qui visitaient tous les ans les diverses communautés, afin de raffermir leur courage et de ranimer leur foi. Par malheur, au moment où il crut être arrivé à l’apogée de la puissance, la justice allemande vint troubler ses rêves de gloire et ses projets d’avenir. Arrêté par les inquisiteurs de Cologne, en 1322, Lollard paya ses erreurs du dernier supplice ; mais ses disciples les plus fervents continuèrent à pratiquer ses maximes dans l’ombre, et l’on prétend que leurs descendants se réunirent plus tard aux Wicléfites anglais et aux Hussiles d’Allemagne.
Enfin, pour couronner dignement cette série de doctrines extravagantes, les Turlupins vinrent à la fin du xiv' siècle fournir à Fourier la théorie qui sert de base à sa mécanique passionnelle s . Les passions, disaient-ils, sont naturelles, elles sont l’œuvre de Dieu; d’où ils concluaient, comme le père du phalanstère, que l’homme doit s’abandonner à l’attraction, sous peine de méconnaître la voix du Créateur. Les Turlupins, il est vrai, poussèrent la doctrine à ses dernières conséquences. A
l On prétend que ses disciples se réunirent sus Vaudois dans les vallées du Piémont.
* Voy le Socialisme tl set Promesses, t. I, p. ta.
Lyon , el même à Paris , ils osèrent se montrer sur les places publiques dans un étal de nudité complète, et y commettre aux yeux de tons des obscénités révoltantes. Le roi Charles V, usant des lois draconiennes de l’époque, en fit brûler une foule avec leurs livres, et la secte s’éteignit *.
Tels étaient les adversaires que les principes éternels de la société et de l’ordre rencontraient au moyen âge. Sans doute, on commettrait une injustice odieuse en assimilant aux Frérots, aux Begghards, aux Apostoliques, aux Lollards et aux Turlupins, les réformateurs modernes et leurs disciples. Une telle assimilation n’est point dans notre pensée, et nous la repoussons de toutes nos forces. Nous tenons uniquement à constater que, si la propriété individuelle a eu des adversaires pendant les quatorze premiers siècles de notre ère, ils appartenaient du moins à ces sectes infimes que nul n’ose avouer , que tous repoussent avec dédain, et que l’histoire inexorable a justement flétries dans ses annales.
4 On peut, >u sujet de ces sectes, consulter tous les historiens de l'Eglise. V. Tillet, Citron, de France ; Guagin, Hitl. de Charles V; Pluquet, Dict. des hérésies ; Moreri, Dict. hitl. ; Ducange, Glossaire; llabn, Geschichte der Kelter im Mitlelaller, Stuttgart, 4845-4850. Ce dernier ourrage renferme, h côté d’erreurs graves, des renseignement! précieux sur les sectaires du moyen ége.