‹ Le socialisme de M. Henri de ManChapitre 1 sur 15 · LEIDEN · texte numérisé non relu

LEIDEN

Parmi les théoriciens du socialisme contemporain, M. Henri pe Max tient une place de premier plan qu’il doit au caractère profondément original de sa pensée ; le ministre des finances du Cabinet de M. VAN ZEELAND est également l’un des hommes politiques éminents de l’heure présente. Les qualités maîtresses des manifestations de sa double activité ne tiennent-elles pas, d’ailleurs, à cette dualité même ? Le théoricien de « Au delà du Marxisme » a tiré grand profit de l’expérience du militant ; et l’homme politique, et d’action, est éclairé par les lumières, la sagesse du philosophe.

Né à Anvers, en 1885, dans une famille d’armateurs, à dix-sept ans il est déjà, cependant, un militant du Parti Ouvrier Belge (P. O. B.), et l’un des dirigeants du mouvément des jeunesses socialistes. A Gand, il fait des études de sciences historiques et obtient le diplôme de docteur. Attiré par le marxisme allemand, il va faire ensuite à Francfort, puis à Oxford, des études de même nature. Il retourne ensuite en Belgique et s’adonne aux œuvres d'éducation ouvrière du P. O. B., des syndicats, des coopératives socialistes. Agé de vingt-cinq ans seulement, il crée la Centrale d'Education Ouvrière Belge. Mais survient la guerre qui, pour l’internationaliste

qu'est M. pe Max, est une déception considérable. L'’invasion allemande le détermine cependant à s’engager ; il est, pendant un certain temps, chargé de mission en Russie ,et, à la fin de la guerre, officier de patrouilleurs. Après la guerre il part, comme prospecteur, pour l’Alaska, et se trouve intimement mêlé, en Amérique comme en Europe, à la vie ouvrière. En 1921, il est à nouveau en Belgique, où il a repris la direction de la Centrale d'Education Ouvrière ; pendant deux ans ïl se consacre à l’ « Ecole Ouvrière Supérieure » qu’il a fondée. Mais il ressent le besoin de se plonger à nouveau dans une vie purement intellectuelle et se retire à Darmstadt, puis en Suisse. « La Psychologie du Socialisme » qu’il écrit en 1923-1924, traduite plus tard en. français sous le titre de « Au delà du Marxisme », est le fruit de sa retraite. Il publie à la même époque « La lutte pour la Joie au Travail », qui est le compte rendu des résultats d’une enquête faite précédemment par lui auprès de ses ouvriers étudiants. Il termine en Suisse, en 1932, « L’Idée Socialiste », où il précise son point de vue personnel, déjà exposé, à la suite d’une critique du marxisme, dans « La Psychologie du Socialisme ». M. ne Max accepte ensuite une chaire de psychologie à Francfort ; mais il n’abandonne pas l’action socialiste

et, en 1931, il participe au Congrès de l’Internationale

à Vienne. Hitler, arrivé au pouvoir, lui propose de contituer son enseignement ; mais M. ne Max retourne en Belgique, sentant qu’accepter serait renoncer à sa liberté d’expression, avec raison d’ailleurs : |? « Idée Socialiste », qui avait déjà paru, n’est-elle pas brûlée bientôt après sur les places publiques d'Allemagne ? De retour en Belgique, M. ne Max prépare « Le Plan

du Travail », programme précis d’action qu'il propose à Noël 1933 au P. O. B. Le parti fait alors de lui son vice-président ; il mène la lutte contre les gouvernements déflationnistes ; mais en mars 1935, la situation politique change, et il se voit attribuer le portefeuille de ministre des Travaux Publics et de la Résorption du Chômage. Puis, dans le Cabinet formé après les élection de 1936, celui de Ministre des Finances.

Ses œuvres maîtresses : « La Psychologie du Socialisme » (« Au delà du Marxisme »), et « L’Idée Socialiste » présentent le plus grand intérêt, de même son programme de socialisation : « Le Plan du Travail », ainsi que le programme d’exécution de ce plan, dressé par lui et par l’équipe du Bureau d’Etudes Sociales. Les premières contiennent, ainsi que « La Joie au Travail » et « Le Socialisme Constructif », sa théorie générale du socialisme. La façon qu’il a de poser le problème du socialisme en le rattachant aux problèmes généraux de la destinée et des devoirs humains, et de la psychologie, font de ces deux livres des œuvres dont la lecture est, pour l’esprit, attachante et fructueuse. Le socialisme, ainsi que l’entend M. ne Max, paraît correspondre à la nature profonde de l’homme, et ces livres, à cause même de cette position-prise par leur auteur, seront toujours d’actualité. Leur valeur ressort cependant de facon particulière de nos jours, Karl Marx et ses continuateurs ayant minimisé la signification et la portée du socialisme en le réduisant à une lutte pour des acquisitions matérielles. La partie de l’œuvre de M. DE Max qui constitue son programme pratique présente un intérêt différent ; intérêt général aussi, par l’esprit dans lequel ce programme est conçu, et par la connais-

sance qu’il manifeste de l’économie et de la politique ; mais plutôt intérêt d’actualité tenant aux difficultés économiques de l’heure présente et aux remèdes précis qu’il convient de leur appliquer, et spécialement en Belgique.

Cette étude a pour objet principal la théorie générale du socialisme de M. ne Max, qui sera présentée dans la plus développée des deux parties de l’ouvrage. Les grandes lignes de son programme pratique seront exposées brièvement dans la deuxième partie, ainsi que certains points de ce programme qui paraissent particuli.èrement importants.

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Mais l’exposé de sa théorie du socialisme sera facilité si l’on recherche tout d’abord quel est l’esprit général de sa doctrine, son attitude intellectuelle. Et c’est le moment de poser ici la question classique : quels sont ses maîtres ? à qui peut-on le rattacher ? à quel groupe de théoriciens socialistes ? de philosophes ? En ce qui concerne M. pe Man, il semble qu’on ne puisse répondre à la question qu’en la rejetant ; sa personnalité est trop fortement accusée pour permettre de l’assimilier à telle ou telle autre. Ce n’est pas que ses théories présentent un caractère d’inédit, qu’elles frappent ou séduisent par leur nouveauté ; maïs si M. ne Max, à qui la lecture de PraTon, de MOnTAIGNE et de SAINT-T'HoMAS -est familière, continue la vieille et saine tradition humaniste, s’il a, comme Marx, étudié le socialisme dans l’histoire, s’il a suivi FREUuD dans ses analyses psychologi- ‘ques, si ses considérations sur l’éthique se rapprochent

par certains côtés de celles qu’exprime l’auteur des « Deux sources de la Morale et de la Religion », si sa pensée rencontre celle de Proupxon, ou bien celle de JAURÈS : il est, avant tout : lui-même.

Ce qui fait l’intérêt particulier de sa théorie du socialisme, c’est moins, d’ailleurs, tout ce qu'il affirme et que d’autres ont pu dire, que l’accent qu’il met sur certains points qui lui paraissent d’une importance essentielle. Importance qui lui apparaît même plus grande à certains moments de l’histoire qu’à d’autres. Ainsi, sans professer des idées opposées à celles de certains de ses devanciers, M. pe Max en arrive à étudier le socialisme de façon tout à fait différente. Sa philosophie du socialisme est, au départ, une critique du marxisme, et surtout de l’interprétation courante de la pensée de Marx ; et, dans cette appréciation même du marxisme, M. pe Max adopte une attitude différente de celle d’un Kavursky ou d’un BERNSTEIN, par exemple. Il néglige les discussions de détail et estime que le plan de la critique est déplacé « du domaine des conclusions à celui de méthode » (« Au delà du Marxisme », Chap. I). Ce qui doit être discuté, c’est moins telle ou telle loi économique énoncée par Marx, et dont la fausseté est suffisamment dénoncée par les faits, que l’état d’esprit qui inclinait Max à énoncer cette loi. C’est la façon marxiste de raisonner, ce sont les tendances de la philosophie du XIX”° siècle, « déterministe, mécaniste, historiciste, rationaliste », l’hédonisme économique, toute une manière de penser vicieuse et qui ne doit plus avoir cours. M. ve Man, malgré les condamnations qu’il prononce contre le déterminisme ou l’hédonisme de la philoso-

phie marxiste, admet cependant que la pensée de Marx, bien qu’erronée, ait fait énormément pour le socialisme. Mais ce même socialisme est malade, maintenant, de ses souvenirs marxistes, et a besoin d’une autre atmosphère: intellectuelle. Si M. ne Max reconnaît que la pensée de Marx, dont l’influence actuelle est pernicieuse, a pu être bienfaisante, il trouve néanmoins que ses conceptions sont fausses dans leur principe. Le pragmatisme de M. ne Max n’est pas incompatible, en effet, avec ses croyances en certaines vérités fondamentales. Et, sa théorie personnelle du socialisme, il la propose non comme une explication d’un moment, mais comme une vérité éternelle dont, à ce moment, il convient de considérer plus particulièrement certains aspects.

Ainsi, M. De Max estime que le socialisme, réduit à

ses principes essentiels, correspond aux besoins et aux

aspirations de la nature humaine. Mais, désireux sur- ‘ tout de renforcer l’action socialiste, il oriente principalement ses recherches vers ce qui, dans le socialisme, lui apparaît comme portant l’empreinte de l’homme. Autrement dit: l’étude du socialisme devient pour lui l’étude d’un mouvement. Cette attitude s’oppose très nettement à celle de Marx, pour qui l’étude du socialisme n’est pas celle d’un mouvement ainsi compris, mais celle d’une sorte d'évolution mécanique et indépendante de la volonté humaine. M. ne Max recherche, dans les fait historiques, dans les institutions, les caractéristiques de l’action humaine individuelle ou collective qui est à leur origine, et il recherche aussi ces caractéristiques dans les états d’âme les moins extériorisés, dans telle disposition psychologique, dans certaine orientation de la volonté encore vierge, qui lui paraissent tout

de même d'essence socialiste. Les observations qu'il est amené à faire de cette manière lui permettent de donner ensuite aux hommes politiques et aux plus humbles particuliers des indications et des conseils remplis de sagesse, parce que fondés sur la connaissance de la vie.

La manière que M.nr Max a d’aborder les problèmes du socialisme est ainsi empreinte de la plus grande objectivité. Deux tendances paraissent d’ailleurs dominantes dans son étude du socialisme :

Il est objectif,

et il s’applique principalement à considérer dans les phénomènes sociaux et dans les actes des individus leur aspect éthique, négligé depuis Karl Marx.

I. — Objectif, il l’est par pragmatisme, à la fois, et par sincérité, amour de la vérité. I] étudie la réalité en s’efforçant d’en embrasser le plus d’aspects possibles, et du plus près possible.

Son champ d’études est vaste. C’est d’abord l’histoire. Il suit Karl Marx sur le terrain où celui-ci s’était engagé, et son érudition semble ne le céder en rien à celle du créateur du matérialisme historique. Les premiers chapitres de « L’Idée Socialiste » suffiraient à édifier le lecteur à ce sujet. Maïs l’attitude et les jugements de M. pe Max en matière historique sont tout différents de ceux de Marx. « L’Idée Socialiste », en particulier, insiste sur le fait suivant laissé dans l’ombre par Marx, oublié après lui, et que M. ne Max remet en lumière : la production des idées a joué un rôle de premier ordre dans la succession des événements, et l’un des plus graves défauts de la conception marxiste, affirme M. pe Man, est d’avoir sous-estimé l'importance de

l’activité intellectuelle comme ressort de l’évolution historique. M. De Max ne tombe pas dans l’excès contraire à celui qu'il reproche à Marx ; il ne néglige pas l’importance des facteurs étrangers à l’homme, ou, dans l’homme, celle des mobiles d’ordre matériel ; il s’efforce à tout instant de rester en contact avec toutes les formes de la vie. Une remarque des plus intéressantes est faite par lui, en ce qui concerne la méthode historique, et qui traduit ce souci d’objectivité. Il ne faut pas, pense-t-1l, attribuer à la méthode historique une importance exagérée ; l’hypothèse de départ n’est qu’un outil dont on ne peut se passer, mais rien qu’un outil ; l’historien est tenu, pour étudier et exposer les faits, d’utiliser cette théorie des causes, ou cette autre ; maïs quel que soit le rang que l’on attribue à une cause déterminée, si l’on observe sans parti pris, on ne peut négliger telle ou telle autre cause. Et, comme dans la réalité, toutes se rejoignent, peu importent, en définitive, les suppositions faites au début, pourvu qu’elles permettent de pénétrer toute la complexité du réel.

Avec l’histoire, l’état d’esprit des générations des temps révolus, et les institutions du passé, M. ne Max étudie également l’époque contemporaine. Ayant été en contact quotidien et étroit avec les ouvriers, il connaît à fond l’âme prolétarienne, et, fils de la bourgeoisie, il connaît aussi l’état d'esprit de ceux que Marx proclamait les pires ennemis du prolétariat ; ayant fréquenté les universités, les milieux intellectuels, il insiste, comme on ne l’a pas fait avant lui, sur l’influence et le rôle essentiels des penseurs dans tout mouvement socialiste. Nous sommes loin, avec M. ne Max, de la division simpliste de la société en deux classes opposées : prolétaires et capitalistes.

Enfin, à l’intérieur même des groupes, il tient le plus grand compte des réactions des individus. La réalisation du socialisme est, d’ailleurs, avant tout, à son avis, un devoir pour chacun de nous, et la révolution psychologique qu’il estime nécessaire pourrait se réaliser de façons différentes suivant les natures, exiger de chacun des sacrifices ou des changements plus ou moins considérables. La « Joie au Travail », qui est un recueil des déclarations de différents travailleurs, témoigne de l’intention de M. ne Max de toujours considérer dans chaeun non le numéro d’une série artificielle, mais l’homme.

Le souci d’objectivité de M. De Max apparaît nettement aussi dans les critiques qu’il adresse à ce qu'il nomme « le réalisme conceptuel » de Karl Marx, auquel il oppose l’attitude intellectuelle qu’il veut être la sienne.

M. DE Max, notamment dans le chapitre XI de « Au delà du Marxisme », indique que Marx lui paraît à la fois adopter deux tendances opposées des modes de pensée de son époque : la tendance matérialiste issue de Darwin, d’une part, parce qu’elle explique l’histoire du passé à l’aide du seul principe de causalité matérielle ; la tendance idéaliste suivie par Hécez, d’autre part, parce qu’elle conçoit l’évolution future comme la réalisation d’une idée reconnue par la raison. Et le vice rationaliste apparaît à M. pe Max dans ce double caractère de la conception marxiste, où le devenir de l’humanité, résultant à la fois d’une détermination de l’idée par la matière, et d’une réaction de l’idée sur la matière, se réduit ainsi à l’accomplissement de lois semblables à celles de la pensée rationnelle. D’une manière générale, remarque M. pe Max, et indépendamment de

toute théorie sur l’évolution historique, les rapports entre les phénomènes sont posés par Karl Marx de façon purement logique ; il ne se met pas en contact avec la réalité objective, réalité à laquelle il substitue les « catégories » de l’esprit, matérialisées par lui. Aux réactions mécaniques, qui seules peuvent rattacher les uns aux autres les phénomènes sociaux dans un tel système, M. De Max oppose la réaction psychologique complexe, imprévisible, vivante, que nous livre l’observation : « Nous cherchons, dit-il, une conception du monde qui nous vienne de l’expérience immédiate de l’univers réel de la sensation et de la volonté... », « dans ce que nos pères appelaient la raison souveraine, nous ne voyons plus qu’une fonction partielle de la vie psychologique, appelée à servir une volonté qui procède de la disposition instinctive de l’homme ».

IL. — Objectif par la façon qu’il a d’examiner sans parti pris d’exclusivité tout ce qui se présente à lui de la vie sociale, de celle des individus, et de l’observer directement et sans système préconçu, M. »E Max le reste encore quand il insiste, dans ses recherches et ses conclusions, sur l’importance du point de vue éthique.

M. ne Max ne reproche pas seulement aux théories de Marx les erreurs qu’elles renferment, il les juge aussi insuffisantes pour bien servir la cause socialiste. A

son avis, une doctrine complète du socialisme devrait

être : et une science du possible, et une science du devoir. Science du possible, elle interpréterait la réalité objective et montrerait, à la réalité subjective des motifs non encore formulés, les conditions et les frontières de leur réalisation. C’est à ce stade, souligne M. pe Max,

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que s’arrête le marxisme qui n’est, même, qu’une critique du capitalisme. Quant à la science du devoir, elle doit justifier ces objectifs ; les problèmes qui se posent sortent alors du domaine de l’histoire et de l’économie politique.

Aussi M. pe Max juge-t-il nécessaire de faire ressortir les éléments psychologiques, éthiques, qui, à tout moment, font corps avec les problèmes socialistes. Ce n’est pas à dire qu’il se refuse à considérer les autres aspects du réel, mais simplement qu’il remet les facteurs matériels, surestimés par Marx, à la place qui, à son avis, leur revient. Il insiste seulement de façon particulière sur ce qui lui paraît essentiel.

C’est ainsi qu'il critique l’attitude hédoniste et matérialiste prise par Karl Marx quand ce dernier recherche les origines du socialisme, et qu’il s’applique à mettre en lumière les mobiles supramatériels qui sont à la source de tout mouvement socialiste.

De même, M. ne Max s’oppose au déterminisme de Marx ; les fins du socialisme doivent être atteintes, d’après lui, non par la simple adhésion de l’homme à une évolution en quelque sorte extérieure à lui, mais par un effort de volonté. Une tâche de transformation juridique et morale s’impose donc tout d’abord, pour permettre d’atteindre les buts souhaités. Rénovation morale qui constituera, d’ailleurs, par elle-même, une première réalisation du socialisme. Les principes que M. pe Max pose à ce propos ne sont pas des principes inédits, mais il insiste sur l’urgence et la nécessité de leur application ; ce n’est pas tant le changement des normes anciennes qu'il exige, que leur empreinte immédiate

dans l’action.

— Le rôle du mobile psychologique à l’origine du mouvement ;

— Celui de la volonté dans l’action tendue vers un but moral.

Voici, dans les exposés de M. ne Max, deux notions importantes où ressort son souci de sauvegarder la vie du socialisme par ce qu’il a de plus humain et de plus vivant dans l’homme : par l’esprit.

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