‹ Le socialisme devant le vieux monde, ou, Le vivant devant les mortsChapitre 19 sur 64 · M. POURQUOI, CEPENDANT, NOUS NOUS SOMMES MIS DU CÔTÉ DU BON DIEU · texte numérisé non relu

M. POURQUOI, CEPENDANT, NOUS NOUS SOMMES MIS DU CÔTÉ DU BON DIEU

Il n'y a qu'une diflaculté à cela ; mais elle est grave, et je la

produits avec regret et timidité. Le Créateur est dans son tort, j'en conviens. Je me range, contre ses idées aventureuses, à l'autorité des hommes de sagesse et d'expérience, mieux placés que lui pour voir de près les choses. Mais pourtant ce qu'il a fait est fait, et les esprits émicents ont beau proclamer les vices de sa création, il n'y a pas moyen d'y rien défaire.

De telle sorte que, dans les combinaisons les plus sages, les plus étroites, les plus vertueuses^ les plus ennuyeuses, en un mot les plus conformes à la saine morale, nous trouvons toujours contre nous ces damnées passions du bon Dieu qui rendent le peuple mécontent de tout, et, aujourd'hui plus que jamais, l'homme ingouvernable. Eh bien ! sans doute, il est légitime de mater et de comprimer, par tous les moyens, ces détestables forces divines qui, déplorablcment, sont l'âme humaine elle-même. Mais nous ne pouvons héias! cacheter, ficeler et cercler, si bien qu'elles ne rompent sans cesse , les enveloppes les plus morales et les plus légales. Le mal est là. Il en faut tenir compte.

Cette dernière considération seule a pu nous décider, nous autres Phalanstériens, à accepter, en fin de compte, l'œuvre de Dieu, vaille que vaille. Nous n'avons pas la liberté du choix. Nos moralistes et nos hommes d'Etat antisociaux ont certainement pour eux la raison, l'intelligence pratique, les lumières, la morale et le droit. Mais Dieu a le fait. C'est forcés et contraints que nous nous mettons avec Fourier du paiti du bon Dieu, quoiqu'il nous en coûte.

Avec un peu d'esprit, on trouve des arguments pour toutes les causes. Fourier, qui n'était pas sot, en a imaginé pour celle-ci d'assez forts. Il a eu, je le confesse, le tort do se mettre délibérément avec Dieu et la nature humaine telle qu'elle est, contre les saines doctrines, sans faire nos réserves respectueuses. Nous n'essayerons pas d'exposer tous ses motifs. Ils sont souvent irrévérencieux envers la compression et la morale douce et pure qu'il caractérise ainsi par dérision. Avec plus de sagesse et comme part à faire au feu, disons que, pour mauvais que soient en eux-mêmes, la passion, la jouissance, l'attrait, le plaisir et le bonheur, on gagnerait cependant quelque chose à une combinaison capable de rendre attrayant le travail et toutes les vertus véritables, d'intéresser les passions à l'exercice du bien, à la pratique du vrai, de mettre enfin l'amour des richesses et des plaisirs eux-mêmes dans le parti de la morale.

A force de faire du plaisir l'opposé de la vertu, on a fini par rendre la vertu fort maussade. Si le plaisir et la vertu allaient de compagnie au lieu de se tourner le dos, on ne lâcherait pas tant la vertu pour attraper le plaisir. Et même, en courant après le plaisir on attraperait la vertu. Je sais que c la déplaît aux mo-

ralistes. Ils tiennent à ce que la vertu soit insuportable, le travail répugnant, le devoir rude et pénible, afin qu'on les aime uniquement pour eux-mêmes... comme ces vieilles laides qui ont la prétention de se faire épouser, mais pas pour leur fortune.

On remarque, il est vrai, qu'ils s'arrangent généralement pour se faire un petit sort aussi confortable que possible. On les voit adonnés à l'amour de la bonne chère, des places, des honneurs et /l'haïssant pas les sinécures. Mais c'est encore la faute de Dieu et des passions, ce n'est pas la leur. Ils rendent, en outre, tant de services à la société en prêchant au peuple la résignation, l'amour du pain sec, de l'eau claire, de l'ennui, de la peine et du travail répugnant, qu'on ne saurait trop les mettre à l'aise pour qu'une lellebesogne soit bien faite. Leurs paroles sont d'ailleurs une infatigable et courageuse protestation contre leur propre conduite.

Nous admirons cette haute vertu. Mais, si les moralistes, austères par état, ne peuvent capituler aveo le plaisir, nous aurons meilleur parti des politiques. Ceux-ci considéreront plus volontiers peut-être, au point de vue terre à terre de l'utile, qu'il ne seraitpas trop mal de mettre des ingénieurs sociaux sur la voie étroite et peu suivie qui mène au Paradis, afin d'en rendre l'accès facile et le parcours séduisant, tout en couvrant de pierres et d'épines le grand chemin qui conduit tant de gens à l'Enfer. Le Paradis ne perdrait rien à ce que l'on y put aller, à bon marché, en diligence de chemin de fer. Les bonnes intentions, dont l'Enfer est pavé, n'y seraient du moins plus conduites par le^ a^^réments de la route. Le ciel se peuplerait, et la terre y trouverait son compte.

Si l'on nous accorde quelques concessions dans ce sens, on reconnaîtra sans peine que les conceptions socialistes étroites, pauvres, monastiques et monotones, n'ont pas grandes chances de succès, aujourd'hui que l'humanité n'en est plus au brouet noir des Spartiates et aux idées des moines du onzième siècle. Résignation pour résignation, résignons-nous donc à accueillir le plaisir, la variété, la joie, la vie, le bonheur, la liberté et l'attrait, à condition de leur faire épouser le bon, le beau, le vrai et l'utile.

De cette façon, on ne sera plus aussi passionné pour la médiocrité et la petitesse. On se guérira de l'amoar exagéré du genre triste et ennuyeux. On concevra l'Association intégrale sans s'effrayer de sa grandeur. On l'acceptera avec toutes ses richesses, sauf retranchement, je le concède, de ce qui paraîtrait par trop agréable. On s'empressera, en un mot, de quitter les idées étroites en général, et en particulier les corporations industrielles de Bûchez, renouvelées des institutions laïques ou monacales du moyen âge, pour entrer tout bonnement au Phalanstère. ~ J'en

reviens toujours là ! désolé de ne pouvoir mettre plus de variété dans mes conclusions.

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