‹ Le socialisme et l'évolution de l'Angleterre contemporaine, 1880-1911Chapitre 12 sur 43 · PREMIÈRE PARTIE L'ACTION DES PRODUCTEURS · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE L'ACTION DES PRODUCTEURS

S'il fallait caractériser sommairement l'eftort économique fourni par l'Angleterre clans les trente années qu'embrasse notre étude, nous pourrions nous arrêter à la formule suivante : " Alors que dans la plupart des pays qui ont atteint un plein développement industriel nous assistons à des tentatives partielles de groupement et d'organisation, l'Angleterre imprime aux mêmes tentatives une physionomie distincte ; car la répartition nouvelle des forces sociales, qui partout ailleurs a donné naissance à des organismes capables d'absorber ou de déformer la vie collective, tend à s'effectuer chez elle avec harmonie et équilibre. " Chaque action a suscité presque automatiquement les réactions correspondantes, si bien que le problème économique, au lieu de se présenter sous une forme aiguë, sous l'apparence de croissances uniques et démesurées, appelant un correctif immédiat, a pris chez nos voisins l'aspect d'un ensemble de manifestations spontanées, se neutralisant et se complétant à la fois.

Sans doute est-il délicat de déterminer historiquement la succession des effets et des causes, de découvrir, par exemple, à quelle période exacte de la concentration des instruments de production correspond celle des forces ouvrières sous forme de Trade Unions, et quelle phase de l'activité de ces dernières coïncide avec la naissance des alliances défensives d'entrepreneurs conclues pour régler en commun les conditions du travail. Ce n'est que lentement qu'un peu d'ordre peut être établi parmi ces lils qui s'entrecroisent. Pourtant, nous sommes en droit, au seuil même de ce livre, de faire embrasser au lecteur, d'une vue d'ensemble, l'ordre qui met face à face, également organisés, le capital et les salariés, les producteurs et les consommateurs, les individus et la Collectivité, alors qu'en

d'autres lieux ces facteurs économiques ne trouvent pas leur contrepartie et que nous pouvons voir, soit de puissants groupes industriels, Trusts, Kings, Cartels, rançonner le reste de la Communauté, soit des Syndicats ouvriers, peu soucieux de l'intérêt public, subordonner la solution de la plupart des questions sociales au but particulier qu'ils poursuivent.

Le Socialisme qui. dans son essence et soussa forme la plus haute, se présente comme un essai d'organisation générale, peut revendiquer la plupart des victoires partielles des forces d'organisation conscientes. Sans elles, il ne peut être qu'une tendance idéale, "un aperçu sur une civilisation intégrale et qui n'est pas encore ' ", à moins qu'il ne trouve un refuge dans l'Utopie, faute d'avoir pu reconstituer sur des données abstraites l'ordre économique tout entier, ou qu'il ne recoure, pour l'attribution et la rétribution des tâches, à je ne sais quelle comptabilité chimérique, refusant ainsi d'être à la fois doctrine et moyen d'action, dédaignant l'appui que lui prêtent les faits. Mais, pour rendre la vie plus harmonieuse et plus accessible à tous, pour obtenir de chacun un maximum d'effort et pour assurer à chacun cette liberté matérielle, résultant d'un minimum de bien-être, sans laquelle la liberté théorique est vide de tout sens, n'est-ce pas vers la vie elle-même, vers ses forces naturelles d'expansion et de perfectionnement qu'il doit tourner les yeux ? Pourtant, après avoir observé que le m.onde environnant est riche d'organismes travaillant sans répit à leur propre développement, modifiant sans cesse leur constitution aiin d'accroître leur puissance tout en restreignant leur dépense d'énergie, il remarquera qu'entre ces organismes existe une solidarité dont eux-mêmes sont inconscients, mais qu'une intelligence supérieure peut percevoir et qu'une volonté supérieure peut assurer. Cette tâche nouvelle, il la fera sienne : sans toucher au mécanisme qui assure le progrès de chaque groupe, il prendra soin qu'aucun d'eux, par ses empiétements, ne mette en péril l'existence du groupe voisin ; dans cet essai de coordination, il aura peut-être à restreindre les libertés particulières. "

Il est aisé de comprendre que la tentative sera facilitée si les

' Andler. Origines du Socialisme d'Etat en Alleiiujilnc. Préf. p. VII.

■'* " To establish an organic relationship, — a relationship b}' which cach, contributing coopcratively to tlie life of the whole, may share in that life, — bas novV become the task of Society. This task, becoine the subject of a pohtical propaganda and the guide of social change, is kiiown as Socialisin." Ramsay Macdonald. Socialism aiid Society, p. 40.

LE SENS DE l'ÉvOLUTION INDUSTRIELLE 5

organismes considérés ont pris d'eux-mêmes une importance proportionnée au rôle social qui leur est attribué, et s'ils sont capables de réagir contre leurs atteintes réciproques; sans doute, de ces conflits pourra résulter une grande déperdition de force, mais le cas sera moins grave, certes, que si l'un d'eux prenait des proportions démesurées, tandis que celui qui, normalement, devrait s'y opposer se trouverait atrophié, voire même inexistant ; la volonté sociale aurait, en effet, à y suppléer artiticiellement.

Servons-nous de l'exemple fourni par les Trusts américains : nous verrons, au cours de ce chapitre, quels avantages peuvent résulter d'une limitation de la concurrence et de la concentration, en un petit nombre de mains, de pouvoirs de direction s'exerçant sur un vaste champ industriel ; mais il est évident que les dangers courus par la Collectivité ne sauraient être contrebalancés par ces avantages, dès que les consommateurs sont incapables de mettre un frein, par une action concertée, à la hausse des produits. ' L'intervention socialiste ne pourrait alors s'exercer que sous sa forme la plus absolue et la plus brutale, par la reprise intégrale des instruments de production. Quand, au contraire, comme c'est le cas en Angleterre, les acheteurs montrent des dispositions naturelles à se défendre et à se grouper, en organisant des associations coopératives, on pourra considérer le problème comme purement quantitatif, et sa solution coïncidera avec la découverte d'un point d'équilibre.

Sous cette dernière forme, la question de la coordination des

' Cette dépendance du public envers les Trusts nous est montrée dans un pittoresque extrait de revue américaine publié par Emile Vandervelde dans Le Collectivisme et l'Evolution Industrielle (édit. de The Socialist Library, p. 69) : " We shall soon be no longer able to eat or drink or dress ourselves or consume anything vvhatever vvithout paying tribute to some trust. Suppose, for example, that you were dining in some New York or Philadelphia restaurant. The vvaiter brings the appetiser : the cocktail, the principle élément in which is whisky, is under the control of the Whisky Trust (capital, 35 million dollars). The soup is dépendent on the " Chicago Beef Trust " (100 million dollars), the oysters, on the recently founded Oyster Trust (5 million dollars). You ask for relishes — radishes, celery, olives ; get your share ready for the Farm and Dairy Product Trust (15 million dollars) ; with the fish appears the Fish Trust ; vvith the roast. the Fovvl Trust. The dessert comes on : the pudding is a product of the American Flour Co (120 milion dollars) ; the fruit, of the American Fruit Co : the biscuits of the National Biscuit Trust ; the whipped cream of the American Ice Cream Co. If you wish to drink coffee or smoke a cigar, do not forget the Coffee Syndicale (60 million dollars) and the Tobacco Trust (75 million dollars). That makes many trusts at once. "

forces sociales pourra prendre des aspects intiniment variés, car, suivant une excellente détinition, il n'y a pas une mais " autant de questions sociales qu'il y a de classes sociales lésées par d'autres. " ' Les entrepreneurs peuvent, en se coalisant, rendre intolérable la situation des consommateurs ; ils peuvent aussi, en opposant un mors d'acier aux tentatives des Trade Unions, fixer de façon arbitraire et absolue les conditions d'emploi ; par contre, dans les régions où triomphe encore une concurrence industrielle illimitée, les consommateurs pourront, en pesant sur les prix, c'est-à-dire en subordonnant, dans l'échelle des mobiles de leurs achats, toute autre considération à celle du bon marché, réduire de telle sorte la part de l'entrepreneur, que ce dernier sera contraint de n'accorder à ses salariés qu'une rétribution infime et démoralisante.

Il y aura donc deux phases dans la progression du Socialisme chez un peuple : l'une pourrait être appelée la phase d'évolution, la seconde celle de correction et de coordination ; l'une sera spontanée, l'autre consciente. Pendant la première nous assisterons à la croissance des formes les plus propres à assurer à chaque catégorie d'agents sociaux un maximum de vitalité et de résultats ; la seconde débutera au moment où le développement instinctit sera assez accentué pour qu'on en puisse percevoir les tendances extrêmes et qu'on puisse distinguer, parmi ces dernières, celles qui favorisent et celles qui entravent la croissance simultanée de catégories rivales, mais également indispensables au bien-être de la Collectivité.

L'existence de ces deux phases déterminera l'ordre suivi par nous dans l'étude de chaque institution ou de chaque groupement : après en avoir montré l'état présent, après en avoir cherché les causes psychologiques et historiques, nous tenterons de discerner si son évolution normale et non entravée s'accorde avec la fin primaire du Socialisme, qui est l'organisation collective et efticace de la production et de la vie, et avec ses fins particulières, qui sont la suppression ou la diffusion du profit et la répartition sociale de la Rente.

L'évolution industrielle, en Angleterre comme ailleurs, se pour-

' Andler. Op. cit., p. 9.

suit dans le sens de la concentration ; ce mouvement se révèle, plus ou moins clairement, par la diminution du nombre des entreprises, par la constitution nouvelle, sous forme d'actions, des capitaux nécessaires à l'exploitation, enlin par des ententes, durables ou passagères, entre producteurs, créées en vue de mettre un terme au libre jeu de la concurrence.

S'il est assez malaisé de relier les unes aux autres ces différentes manifestations et de les ériger en système, par contre il est possible d'en marquer les tendances et d'en découvrir l'origine. Toutes ont, en effet, une source commune : l'efficacité. C'est pour obtenir un rendement plus que proportionnel à l'accroissement des capitaux engagés que les entrepreneurs cherchent à faire porter leurs opérations sur un domaine de plus en plus vaste ; ' c'est pour donner aux entreprises plus d'assiette et de stabilité qu'on tend à substituer la forme anonyme par actions à la forme commandite ; ' c'est pour obvier aux pertes qu'entraîne la prolongation de la lutte quand un certain degré de concentration a été atteint que se constituent groupements et alliances.

En participant à cette évolution dans une mesure que nous essayerons d'évaluer dans le présent chapitre, l'Angleterre n'a fait que prolonger l'effort instinctif qui a présidé au développement de son industrie dans la première moitié du dernier siècle et dont l'individualisme de Malthus et de Ricardo ne fut que l'expression momen-

' " Considérons l'industrie. Une grande entreprise, disposant de larges capitaux, peut se procurer les meilleures machines, et tenir sans cesse son outillage à la hauteur des inventions les plus récentes ; elle achète les brevets pour l'exploitation des procédés les plus perfectionnés ; elle attire les directeurs et ingénieurs les plus capables, les ouvriers les plus habiles et les plus laborieux par des salaires plus élevés et des journées plus courtes. Dans les ateliers, le travail est organisé de manière à donner la plus grande production aux moindres frais : spécialisation extrême des taches, application des ouvriers supérieurs à certains travaux délicats, qui permettent de donner ensuite la besogne courante à des ouvriers ordinaires recevant un salaire réduit, utilisation complète et continue des machines, traitement industriel des déchets et des sous-produits par quantités suffisantes, etc. " (Bourguin. Sysfctncs Socinlistes et Evohit. Iiidiistr., p. 142.)

^ " Cette tendance vers l'anonymat dans la société, représente l'effort qu'a fait le capital pour s'émanciper au regard des directeurs d'affaires. A cette tendance il y a bien des raisons. Ce qui fait l'infériorité de la société de personnes, c'est qu'elle est essentiellement fragile : la mort, la faillite, la déconfiture d'un des associés en nom, met iîn à la société. Au contraire, la société par actions, d'une façon absolue dans la société anonyme, d'une façon moindre bien que non douteuse dans la commandite, surtout si on suppose une gérance révocable, a une existence stable et mdéfinie. " (Cauwés. Coitrs d'Economie Politique, igoi' p. 259).

tanée. '' L'individualisme sort des faits ", déclare avec justesse M. Louis Cazamian. ' Les faits étant modiiiés, la doctrine doit l'être dans les mêmes proportions. Ricardo écrit à une époque où les énergies économiques ne peuvent prendre que dans l'action isolée et indépendante conscience de leur propre valeur ; ayant, en quelque sorte, besoin de s'essayer, l'œuvre d'organisation s'efface pour elles devant l'œuvre d'affranchissement. " La classe qui arrive au pouvoir a le sentiment de la lutte dans les moelles : lîlle de ses œuvres, elle ne conçoit la santé et le progrès que dans l'effort ; la concurrence est la forme nécessaire de sa pensée comme de son action économique, et le monde est pour elle un champ clos où se livre, à la franche lumière de la rivalité commerciale, le combat du fort et du faible. Tant pis pour qui tombe, il est foulé aux pieds ; chacun pour soi, et la loi anglaise pour tous, telle est la morale de l'industrialisme. Une fierté saisit ces hommes, devant la somme énorme des énergies dépensées, des richesses accumulées par eux ; une colère, à la vue des barrières absurdes qui entravent encore la libre activité de chacun. " -

Ces tendances impérieuses trouvent clans l'Economie Politique de l'époque un stimulant en même temps qu'une justification. L'idée qui prévaut est que, dans une société composée d'atomes idéalement libres, "chacun cherche à s'assurer par l'échange la plus grande somme de bien-être et n'y parvient qu'en offrant au corps social les services dont ce dernier ressent le besoin le plus immédiat. Mais, en même temps, des atomes concurrents, doués de capacités semblables, se mettent en mouvement. Peu à peu, le besoin social diminue d'intensité ; les prix baissent jusqu'au moment où ils se trouvent au-dessous du niveau de ceux qui expriment d'autres besoins non encore satisfaits ; vers ces derniers se tournent alors les activités qui n'ont pu trouver leur emploi. Ainsi, automatiquement, par une sorte d'harmonie mystérieuse, l'offre et la demande s'équilibrent : les producteurs réalisent la pleine valeur sociale de leurs produits, que les consommateurs obtiennent dans les meilleures conditions de prix possibles. Peu importe que des phénomènes divergents, tels que la rente du sol ou l'accroissement plus que proportionnel de la population par rapport à celui des moyens d'existence, viennent assombrir ce riant tableau. La plus sûre manière de limiter le danger, c'est de rendre l'individu parfaitement libre et

' Cazamian. Le Roman Social en Angleterre, p. 23. - Ihid., p. 27.

mobile :ilîn que, dès qu'une hausse des prix se manifeste en quelque lieu, le capital comme le travail puissent répondre immédiatement à son appel ; il serait, en effet, fatal que les producteurs, par une action concertée, ou que l'Etat, par une intervention en apparence justitiée, pussent altérer le jeu des lois naturelles : c'est de la concurrence seule que naît l'ordre, car, sans elle, l'indication que les prix fournissent des besoins généraux devient illusoire et le mécanisme de la production et de l'échange se trouve lui-même faussé.

Tel est, sous sa forme schématique, ' le programme économique de l'école à laquelle on a donné le nom d'individualiste. Etrangère à la conception du milieu social, n'admettant pas l'existence d'une volonté d'ensemble distincte de la somme des volontés particulières et s'exerçant au-dessus d'elles, cette école nous semble aujourd'hui singulièrement détachée des réalités. Tout l'effort législatif des dernières années s'est produit dans un sens opposé à celui qu'elle préconise. En Angleterre d'abord, sur le continent ensuite, on a compris que la concurrence absolue entre individus de la même classe et entre individus qu'opposent leurs relations économiques, quoique parfois féconde en résultats bienfaisants, engendre aussi le désoidre et la misère. L'action de l'Etat s'est exercée tout d'abord pour fixer les rapports entre employeurs et employés, car, dans ce cas, il s'agit plutôt, selon l'heureuse expression de M. Eiffetz, d'une lutte pour la domination que d'une lutte pour l'existence, et la Collectivité a intérêt à ne pas laisser épuiser, en vue du triomphe du plus petit nombre, les ressources d'énergie où elle puise sans discontinuer. Mais son ingérence tend, de plus en plus, à se manifester dans des circonstances moins dramatiques. Assurances, organisation du crédit, régime agraire, chemins de fer. mines, tels sont quelquesuns des domaines envahis. C'est là une tendance contre laquelle rien ne pourra réagir : " Les faits ont été plus forts que les dogmes économiques, et les législateurs ont dû, soit inconsciemment, soit même à leur corps défendant, céder à la sourde poussée des besoins nouveaux. Ni les protestations des doctrinaires, ni les résistances des intéressés, ni les déclarations hautaines sur l'inefficacité des lois de contrainte, ni les prophéties des hommes compétents sur la déca-

' Nous venons, dans le chapitre que nous consacrons au Socialisme d'P>tat, jusqu'à quel point l'intervention est admise par certains individualistes de l'époque ; mais, malgré cette rectification que la plupart des historiens ont omis de faire, nous croyons que l'on peut conserver l'exposé ci-dessus comme base de discussion.

lO CHAPITRE PREMIER

dence inévitable de l'industrie nationale, renouvelées en tous pavs à chaque étape nouvelle de la législation ouvrière, n'ont pu arrêter l'irrésistible élan ; les partisans du laisser-faire, dans leur opposition sans gloire aux réformes démocratiques les plus nécessaires, ont été réduits à l'impuissance " '.

Mais ce n'est pas sur cette défaite de l'Individualisme que nous voulons insister à présent ; le conflit des forces collectives et des forces atomiques se rattache aux progrès du Socialisme considéré comme principe d'organisation systématique. Ce qui nous importe, c'est de montrer quel a été le développement normal du mouvement industriel dont était issue la doctrine que nous venons d'exposer sommairement. Or, sur ce point, l'individualisme de 1830 a subi de telles atteintes que, pour se concilier avec l'état actuel, il aurait besoin d'être refondu et exprimé sous une forme nouvelle. Ce n'est pas à dire qu'il soit, dans son essence, devenu inopérant. Le désir d'accroissement égoïste qui se manifestait alors inspire encore le chef de la grande industrie moderne, disciplinée, organisée, reliée au moyen d'ententes aux entreprises voisines, jusqu'au point de sacrifier sa propre indépendance : nul souci du bien général, mais celui de produire mieux, à meilleur compte et davantage. ^ Pourtant, les voies empruntées sont différentes, parce que plus efficaces, et la liberté, qui autrefois ne pouvait s'exprimer que dans la concurrence, s'affirme aujourd'hui dans la coopération, laquelle est elle-même le résultat de la concentration.

L'Individualisme, donc, s'il vise à synthétiser l'évolution industrielle des temps derniers, doit renoncer à son aspect primitif, simple et harmonieux, s'alléger d'une partie de ses éléments constitutifs et tenir compte avant tout de l'élément humain et volontaire, dont, sous sa forme première, il ne faisait que peu de cas. En un mot, il doit exprimer le plein épanouissement de l'œuvre individuelle et adopter tous les moyens, voire tous les expédients, qui y concourent.

Il doit revenir sur sa concejition de la concurrence. S'il veut proiiter des leçons que lui offrent les faits, il ne la considérera plus comme un état idéal, où les atomes, lancés les uns contre les autres, peuvent se déplacer avec une mobilité parfaite ; le monde

' Bourguin, op. cit., p. 307.

- " The first object with which a man enters business is to make money, and his second to make as much as he can ". Macrosty, 'ïlic Trust Movenietit, m fhilish Indiistry, p. 2.

industriel est riche de monopoles qui se forment, s'annihilent et se reforment, selon que les circonstances, les débouchés, les communications se modifient ; il n'oubliera pas non plus que cette même concurrence se trouve limitée, en quelque sorte psychologiquement, par un effort de réflexion de ceux dont elle favorisait autrefois l'essor ; ' c'est d'abord la perception nette chez les vainqueurs, chez ceux qui ont effectué à leur profit l'œuvre de concentration, qu'un moment vient où les entreprises les plus puissantes s'épuisent dans une prolongation de la lutte, car, incapables de tirer désormais parti des avantages que leur assurait sur leurs adversaires, aujourd'hui disparus, la supériorité de leur outillage, elles ne peuvent conquérir des débouchés nouveaux qu'en réduisant progressivement leurs prix de vente : l'industrie languit et végète si un accord ne survient pas ; " c'est aussi la vision claire des intérêts communs, qui donne naissance à des organes tels que l'Institut du Fer et de l'Acier, créé en vue d'étudier les meilleurs procédés métallurgiques, tels que la Fédération des Filateurs de Coton, qui fait sentir son action sur le Parlement, tels que les Chambres de Commerce, les Associations d'employeurs, qui s'opposent aux Trade Unions ou traitent avec elles. Montons encore d'un degré, et nous nous trouvons en présence de

' " On vvhat may be called the psychologie side, again, cominon knowledge of eacli other's action in open market leads to manufacturers and dealers arriving at customary prices for a wide range of commodities. Still more important is tlie ever-spreading knowledge and récognition of common interests w ithin a trade leading to common action locally and nationally for the improvement of trade processes, the furtherance of gênerai commercial purposes, and the defence of ail against intervention hy Parliament, aggression hy work-people, and exploitation by railvvays." Macrosty. Of. Cit., p. 3.

- C'est là, du reste, une conception de l'évolution industrielle qui semble être partagée par presque tous les théoriciens du Socialisme : " Tôt ou tard vient un moment où les inconvénients de cet état de choses, de cette anarchie permanente (l'état de concurrence), deviennent si grands que les capitalistes sont forcés d'y mettre tin par des ententes entre producteurs. Quand il ne reste plus qu'un petit nombre de concurrents bien armés, rangés les uns contre les autres, ils se décident à traiter, à mettre tin à une lutte onéreuse et inutile, à se liguer avec ceux qu'ils ne pourraient réussir à écraser". E. Vandervelde. Le Collectivisme . et l'Evolution Industrielle, p. 57. " Compétition, necessary at the outset, is found ultimately, if unchecked, to be wasteful and ruinons. It entails great expense in advertising; it nécessitâtes the employment of much unproductive labor ; it tends to the indetinite iowering of prices. To escape thèse conséquences, the competing persons or iirms agrée to form a close combination, etc." William Clarke. Fnbian Essays, p. 89. '• Separate industrial processes that are interdependent tend to be amalgamated" Kamsay Macdonald. Socialisfii, p. 63.

groupements plus intimes, plus restrictifs des libertés individuelles, réglementant les conditions de vente, limitant même la production.

Cet individualisme transformé, modernisé, n'a pourtant pas pris corps, semble-t-il, en une doctrine ; trop fuyant, trop complexe, il favorise la description plus-qu'il ne prête à la synthèse; étudié avec intérêt par des économistes d'écoles les plus différentes, les Webb, les John Rae, il ne paraît guère capable d'exercer sur la succession des faits une influence directe ; concret, exigeant de ses adeptes plus d'intelligence que de largeur de vues, il doit progresser avec le libre développement économique lui-même, plutôt dans le sens de la profondeur que dans celui de l'étendue. Il est peu probable qu'il s'exprime jamais sous une forme rationnelle et philosophique ; par contre, il pourra, sous une forme imprécise, s'identifier avec l'attitude de ceux qui, par principe, par tradition ou par caractère, restent attachés à l'effort individuel, mais qui, néanmoins, le tempèrent par la coopération des énergies et par le redressement de ses effets les plus brutaux ; tels seront l'industriel éclairé et conscient des conditions modernes d'exploitation, le législateur qui cherche à résoudre au jour le jour et empiriquement les difficultés qui s'offrent à lui.

Mais l'esprit qui inspire cette attitude est toujours individualiste ; ses fins restent personnelles et, si elles concordent avec celles que poursuit le Socialisme, ce ne peut être qu'inconsciemment ; ses ambitions sont illimitées ; nul souci de la mesure, de l'équilibre des forces collectives ; le but que l'industriel cherchait à atteindre autrefois par une action autonome, anarchique, et celui qu'il cherche à atteindre aujourd'hui par une action plus souple, plus réfléchie, concordant même avec celle de ses rivaux, sont identiques : c'est son enrichissement indéfini, au détriment des autres organes sociaux, jusqu'au moment où il se heurte à leur résistance.

Si donc l'évolution industrielle semble devoir altérer profondément la notion courante de l'Individualisme, on n'en saurait déduire que, par sa marche, elle soit capable de réaliser fatalement le Socialisme. Ce dernier, tout en en tirant parti, la domine et la corrige dans l'intérêt de l'ensemble. En elle, il ne peut voir qu'une adaptation de plus en plus étroite de la production aux nécessités présentes de la vie, qu'une poursuite active de l'efficacité dans un intérêt propre. Il renonce à lui octroyer le caractère d'une organisation

intangible, obéissant à une sorte d'harmonie préétablie; mais il refuse aussi de la considérer comme un processus automatique, devant absorber, graduellement et à son seul profit, toutes les richesses et toutes les énergies.

Le Socialisme ne saurait s'identiiier avec le mouvement industriel. Par là, il s'oppose à la conception marxiste qui voyait dans la concentration le gage d'une révolution et d'un ordre nouveau ; il s'y oppose, parce que, derrière la tendance générale qu'a magnifiquement marquée l'auteur du Capital, il a perçu une série de tendances secondaires, hésitantes et contradictoires ; il s'y oppose parce que son idéal est de coordonner et non de bouleverser. '

' Puisque nous mentionnons pour la première fois le nom de Marx, faisons remarquer que les quelques disciples intransigeants qui lui restent en Angleterre sont groupés en un petit noyau compact : la Social Démocratie Fédération, dont Mr. Hyndman est le chef, et qui publie un journal hebdomadaire, "Justice". Fondée en 1881, sous le nom de Démocratie P'ederation, son programme fut, au début, plus radical que socialiste : Parlements annuels aux membres rétribués, abolition de la Chambre des Lords, Nationalisation du sol. Elle comprenait, avec quelques continuateurs et parents de Marx, tels que M. et M™" Aveiing, des artistes et des hommes de lettres, comme William Morris, socialistes par tempérament, que l'inertie des deux grands partis historiques en matière de réforme sociale avait découragés. Peu à peu, les éléments modérés furent éliminés et, en iiS84, la Société, qui ne comptait plus dans ses rangs que des révolutionnaires, prit le nom qu'elle porte actuellement. (Sur cette première partie de son histoire, on pourra consulter la brochure de Mr. Bernard Shaw : The Fabian Society, its early history, et notre étude sur L'Idée Socialiste chez William Morris, pp. 34-43. Voir aussi le chapitre très complet de M. Pierre Verhaegen dans ses Socialistes Anglais). En 1885, la S. D. F. obtint, avec l'appui des Conservateurs, 59 voix aux élections législatives. Depuis, les résultats ont été à peine plus satisfaisants, car aucun candidat de la Fédération n'a pu encore entrer à la Chambre des Communes. Hostile à tout compromis, frappant d'ostracisme tous ceux qui, comme Mr. John Hurns, ont voulu réaliser du Socialisme ce qui était réalisable, butée à la conception de la lutte des classes, repoussant toutes les réformes qui ne préparent pas la Révolution Sociale, la S. D. V. semble ne répondre à aucune des aspirations présentes du prolétariat anglais, lequel poursuit un but positif et déterminé, ni à celles des intellectuels ralliés au Socialisme, lesquels repoussent l'idéal révolutionnaire. Le groupe que dirige Mr. Hyndman, homme d'une intelligence réelle, très brillant dans toutes les controverses marxistes, nous paraît n'avoir pu s'adapter ni à la vie ni à la pensée anglaises. Pourtant, sa propagande toute théorique, si elle n'est suivie d'aucun effet, a l'air d'intéresser mentalement une fraction du prolétariat. Peut-être pourrait-on se faire une opinion moyenne entre celle qu'exprime M. Ca/.amian dans L'Angleterre Moderne (p. 222) : " Son rôle est plutôt celui d'une minorité extérieure, rappelant sans cesse à la vision des fins dernières les partis ouvriers attachés à l'opportunisme " et celle qui fut formulée devant nous par Mr. Lloyd George : " Son influence est

Si nous détachons de l'œuvre de Marx la partie qui a trait à l'accumulation du capital, ' nous nous trouvons en face d'un système aussi complet, aussi intransigeant que celui que les Individualistes de 1830 avaient échafaudé. Ce faisant, l'auteur se contentait d'obéir à son temps. " Dans la première partie de l'ère victorienne, durant laquelle Marx esquissait ses théories, l'Economie Politique régnait sur le monde éduqué. Ruskin avait encore à attaquer les postulats primaires de cet édifice tyrannique et dogmatique. Les plus insignifiants parmi les gens de quelque instruction parlaient des " lois immuables de l'Economie Politique ", ignorant complètement que le fondement de toute chose, dans cette prétendue science, était une convention, œuvre des hommes, et parfaitement plastique. Les impulsions humaines étaient réprimées, l'effort créateur jugé et condamné d'après ces formules mystiques ". ^

Marx a pourtant sur ses devanciers un avantage, celui de percevoir le monde économique à l'état dynamique, alors que ces derniers le percevaient à l'état statique ; l'harmonie des individualistes prend chez lui la forme d'un perpétuel devenir. C'est cette vision du changement qui lui a permis de prévoir les grandes lignes de l'évolution industrielle ; malheureusement, elle s'unit toujours à sa conception de la lutte des classes, de l'appauvrissement progressif du prolétariat, de son extension, et de sa reprise finale des instruments de production.

La concentration ne procède pas pour lui d'un effort d'adaptation ; elle ne s'arrête point au moment où les forces d'organisation sont elles-mêmes inopérantes ; elle ne présente ni recul, ni hésitations ; simple, automatique, s'exerçant sur tous les terrains, elle aboutit à un résultat unique : la mise entre les mains d'un nombre très restreint d'individus de tous les capitaux utiles à la production. On sent aisément que, pour être portée à ce degré d'inflexibilité, l'évolution industrielle ne peut être étudiée par Marx d'une façon désintéressée ; il part de données certaines, réelles, mais il ferme volontairement les yeux devant tout ce qui s'en écarte ; car, toujours porté à penser par antithèses, il a besoin, pour le développement

pratiquement nulle. " Le Mar.xisme a, certes, une place dans l'œuvre de la plupart des Socialistes anglais. Mais ils lui donnent, comme nous le ferons nousnième, une valeur historique, et s'en libèrent dès qu'il ne concorde plus avec la marche des événements.

' Capital. Premier livre, vol. II, sept. part.

^ Wells. A'fic IVoiids for Old (Edit. Constable), p. 239.

logique de ses prémisses, de nous montrer un état iînal dans lequel s'opposeront quelques magnats industriels et un prolétariat misérable, dépouillé. La concentration est indispensable pour assurer cette lin qui hante Karl Marx : il la lui subordonne. Elle n'est pas un perfectionnement, le gage d'un état industriel plus stable, plus organique; elle se présente comme la lin d'un régime qui doit donner naissance, en mourant, au régime contraire : l'expropriation de la masse des salariés par les capitalistes prépare celle des capitalistes par les salariés : le Socialisme sort ainsi non d'un accord, mais d'une métamorphose.

Le processus que décrit Marx est lié au développement normal du capital. Ce qu'a en vue le détenteur des instruments de production, c'est l'augmentation du profit. Pour la réaliser, trois voies s'offrent à lui ; il peut abaisser les salaires, allonger la durée du travail, accroître la productivité. Les deux premières sont essentiellement limitées, l'ouvrier ne pouvant travailler journellement plus d'un certain nombre d'heures et ses gages étant forcés d'atteindre, en vertu même de la théorie marxiste de la valeur, son coût de production, c'est-à-dire la somme indispensable à son entretien et à l'éducation des siens. L'industriel devra donc adopter la troisième, modifier la composition interne de son capital, augmenter le capital fixe destiné à l'acquisition de machines, diminuer le capital circulant sur lequel sont prélevés les salaires ; les conditions d'emploi seront donc de plus en plus précaires pour les travailleurs, et les rangs du prolétariat se grossiront sans cesse de recrues mal nourries, qui formeront les bataillons de réserve du capital aux jours où la demande s'exercera avec plus d'intensité ; ils se grossiront aussi des petits et moyens industriels qui n'auront pu s'adapter aux conditions modernes d'exploitation, qui n'auront pas remplacé leurs ouvriers par des machines et qui seront absorbés ou remplacés par les grands producteurs. Ces derniers transformeront, sans discontinuer, leurs profits en capitaux nouveaux jusqu'au moment où s'engagera entre eux une lutte finale ; mais à cette époque, l'édifice économique présentera l'aspect d'une pyramide reposant sur la pointe ; un très léger choc suffira pour le faire retomber sur sa base ; ce choc, ce sera la révolution des prolétaires, qui entreront en possession de tous les instruments de production.

Les faits ont démenti cette conception grandiose, sans cloute, mais par trop systématique, et si, aujourd'hui, les idées directrices du Capital ont conservé leur valeur, si elles nous apparaissent

l6 CHAPITRE PREMIER

comme une éloquente protestation contre l'optimisme des Individualistes de 1830, si elles ont pu donner au prolétariat conscience de ses intérêts communs et favoriser son unité, il n'en est pas moins vrai que personne, sauf quelques attardés, ne compte plus sur la marche fatale de l'évolution industrielle et sur l'ultime conflit de la classe ouvrière et des capitalistes pour instaurer le Socialisme. Sans doute, selon la juste expression d'Edouard Bernstein, l'économie marxiste " est vraie comme tendance ". Riche d'observations scientifiques et historiques, elle a perçu à leur source la plupart des courants qui devaient sillonner le XIX*^ siècle. Mais, en tant que tendance, il arrive toujours un point où elle se trouve contrariée ; et, comme c'est uniquement sur son exagération, sur ses effets extrêmes, que Marx s'appuie pour réaliser le Socialisme, il en résulte que cette réalisation se trouve indéfiniment reculée.

C'est qu'en matière sociale les organismes peuvent, par leur raidissement, s'opposer victorieusement à toute marche, en apparence logique, des phénomènes ; une généralisation trop hâtive, l'ignorance de telle ou telle réaction psychologique peuvent ruiner un système qui re()Ose sur les données les plus solides, les plus incontestables. Ainsi l'œuvre de Marx a perdu pour nous sa portée dogmatique. L'auteur s'est emparé des faits qu'il avait sous les yeux, il les a broyés dans sa merveilleuse logique, mais il n'a pas saisi les mouvements obscurs que nulle loi ne peut exprimer, et, par suite, sa conclusion s'est trouvée radicalement viciée. Sans doute les profits tendent à la baisse, sans doute la concentration a continué à opérer, sans doute de gigantesques organismes ont parfois annihilé toute concurrence, constituant un état dans l'Etat ; mais, en regard de ces croissances monstres, que de minuscules entreprises ont vu le jour, ont pi^ospéré ; j-jarmi les groupements qui cherchent à restreindre l'action meurtrière de la concurrence, combien en est-il de volontaires, d'intelligents, de pacifiques? Enfin, comment soutenir qu'à la nouvelle organisation industrielle doive répondre la paupérisation croissante du prolétariat, alors que les dernières années ont vu naître simultanément les grandes entreprises et les Unions ouvrières ?

Avant d'entrer dans l'étude de la concentration, des aspects particuliers qu'elle a pris et des résultats qu'elle a eus en Angleterre,

peut-être serait-il bon de dissiper une équivoque qui se rattache encore au marxisme. Il y a, en effet, chez Marx une confusion constante entre la concentration dans \n. possession et la concentration dans la mise eu (vuv)c des capitaux consacrés à la production. C'est de la seconde que nous aurons à nous occuper presque uniquement dans ce chapitre, mais la première ne saurait pourtant, au point de vue social, nous laisser indifférents.

Il faudrait partir d'abord de l'idée que les deux formes sont complètement indépendantes et que les industries les plus centralisées peuvent s'accommoder d'un morcellement extrême dans la propriété du capital. Par exemple, le Sevving Thread Trust,, fondé en 1898, comptait 12.300 porteurs de titres, parmi lesquels 6.000 détenteurs d'actions ordinaires, avec un capital moyen de jÉ60; 4.500 détenteurs d'actions privilégiées, avec un capital moyen de ;tl50; et 1.800 détenteurs d'obligations, avec un capital moyen de £3\S. De même, le Trust du Coton F'in comptait 5.454 actionnaires. Ceux du Manchester Canal sont au nombre de 40.000 et ceux de la Compagnie Lipton au nombre de 74.262. '

II résulte donc d'un premier examen que, quelles que soient nos conclusions en ce qui concerne l'étendue des entreprises, le nombre des individus intéressés à leur fonctionnement s'est accru. Pourtant

' Il serait possible d'effectuer le même travail pour toutes les Sociétés par Actions, car les titres de la plupart sont nominatifs et enregistrés au State Registry Ofiice, où il est permis à chacun de se renseigner. Mais il est peu probable qu"on entreprenne de longtemps cette gigantesque besogne. On peut pourtant déclarer approximativement que le nombre des porteurs de titres s'élève à un demi-million. (Chiffre donné par M. Chiozza Money dans le Moniiu^ Leader du 25 Octobre 190Ô).

Voici les chiffres donnés par Kowntree et Sherwell, dans leur beau livre : The Tempérance Probleiu ami Social Reforiii, concernant les plus grandes brasseries anglaises :

Porteurs d'actions Brasseries. Ordinaires de Préférence

Arthur Guinness, Son and Co 5450 3768

Bass, Katcliff and Gretto:i 17 1368

Threlfalls 577 872

Combe and Co . . 10 1040

Samuel Alsopp and Co 1313 2189

En tout, 16.604 porteurs de titres pour un capital-actions de ;£'9.7io.ooo. En supposant que les ;^"6.i 10.000 d'obligations soient distribuées de la même façon, nous pouvons conclure que les cinq brasseries mentionnées ci-dessus sont possédées par 27.000 personnes.

il serait inexact de présenter, comme le font certains économistes, le progrès des Sociétés par Actions comme concordant avec la ditïusion des capitaux eux-mêmes. Qui pourrait prétendre que les classes non possédantes aient été nanties, par ce seul progrès, de richesses nouvelles ? ' N'y a-t-il pas dans la physionomie qu'ont prise la plupart des fortunes une simple modification de forme, résultant de l'échange de titres de rentes ou de biens fonciers contre des valeurs industrielles ? Cet échange à donné au capital un aspect bigarré, une mobilité qu'il ne possédait pas, mais il n'a rien créé. On pourrait même ajouter qu'il s'est généralement effectué dans l'intérêt des directeurs d'affaires plus que dans celui du public. '' Le système des Sociétés par Actions, écrit avec raison Kantsky, est un moyen de mettre à la disposition du gros capitaliste la propriété de l'homme du commun ". - On est donc en droit de dire que si l'évolution industrielle, en favorisant la concentration, n'a pas confié aux mêmes mains l'usage et la possession des capitaux, la thèse de Marx se trouvant ainsi infirmée, elle n'a pas non plus contribué automatiquement à l'enrichissement du plus grand nombre. Elle s'est servi de ceux qui possédaient déjà pour accélérer sa marche. Elle a associé au sort des entreprises les capitaux d'une quantité plus grande d'individus et, ce faisant, n'a ni augmenté ni diminué la distance qui séparait les capitalistes ; mais elle a fait naître chez chacun des intérêts nouveaux et entre tous des intérêts communs. Quel souci la plupart en prennent, à quels moyens, sociaux ou anti-sociaux, ils ont recours pour les défendre, c'est ce que nous verrons plus tard.

Pourtant, lorsque de l'évaluation des revenus dont les sources peuvent être clairement et individuellement déterminées nous passons à celle des bénéfices, salaires, fermages, loyers, dont nous ne possédons pas le détail, mais qui sont évalués en bloc, nous voyons que, si les résultats n'autorisent pas un optimisme exagéré, si les progrès accomplis dans la production n'ont pas exactement coïncidé avec un accroisssement du bien-être de toutes les classes, rien ne permet

' L'erreur vient de ce qu'on se laisse illusionner par l'extrême morcellement des titres (la loi anglaise permet d'émettre des actions de £. i.), grâce auquel un homme de fortune médiocre peut participer à un nombre souvent considérable d'affaires ; mais on oublie que toutes ces participations réunies ne dépassent pas, dans leur montant, la valeur de l'humble pièce de terre qu'il a pu sacrifier pour les obtenir.

- Kautsky, La Classe Capitaliste. (Progrannnc d'Krfurt).

d'affirmer que la classe moyenne se trouve peu à peu acculée à la ruine, pour le bénéfice de quelques potentats.

En 1864, sur une population de 23.891.009, le nombre des habitants soumis à l'Income-Tax pour les profits commerciaux, etc. (cédules D et E), c'est-à-dire de ceux qui jouissaient d'un revenu de plus de ;G60, était de 308.416, représentant une somme totale de ;G95. 844.222. ' En 1893-4, alors que l'impôt n'est plus perçu que sur les revenus dépassant iilSO, le nombre des contribuables est de 727.270. Il est de 750.000 en 1903-1904 (le nombre des revenus supérieurs à £700 égalant 258.000), de 894,249 en 1907. ' La British Rt'vieiv du 22 Mai 1907 donne quelques chiffres sur le développement des revenus en Angleterre de 1851 à 1881. En 1851, 300.000 familles, en 1881, 990.000 familles disposaient d'un revenu de 150 à 1000 livres, ^ et, tandis que la population, pendant ces trente années, croissait dans une proportion de 30 %, le nombre des familles mentionnées ci-dessus montait dans celle de 23.3 1/3 %.

Nous avons montré, au début de ce chapitre, quels avantages justifiaient la concentration ; nous avons vu ensuite comment le marxisme lui donnait un véritable caractère de fatalité et la considérait comme le prélude d'un bouleversement social ; dans une étude plus réaliste, nous chercherons à marquer maintenant quelles

' Capital. VoL I, p. 666 de l'édition anglaise.

- Tableau des revenus individuels entre £ i6o et ^,"700, dressé par Mr. L. Chiozza Money dans Riches and Poverty. (p. 35).

Montant approximatif

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