EXPOSÉ DES TRAVAUX DU CONGRES
Afin de permettre aux adhérents de préparer leur intervention respective dans les débats des 19 et 20 no-
vembre, un plan de travail fut élaboré parla Commission d'organisation.
Les travaux du Congrès étaient sériés en quatre parties distinctes.
Les comités jaunes, syndicats professionnels, fédérations de syndicats, cercles d'études, coopératives de production, coopératives de consommation n'ayant aucune attache avec la Confédération générale du Travail «rouge» et désirant participer aux discussions pouvaient se faire inscrire au Jaune, 80, rue de la Victoire.
Afin de faciliter les travaux du Congrès, les congressistes étaient priés de préparerdes rapports, qui furent classés par les Commissions affectées à chacune des grandes questions ci-dessous :
1° Organisation corporative (professionnelle); — 2° coopératives (de production, de consommation); — 3° participation aux bénéfices; — 4"* réorganisation nationale; programme social.
L'ensemble de la discussion traita par section et ensuite dans un débat général les points suivants :
Organisation corporative. — Les syndicats professionnels (locaux, régionaux). — Fédération de syndicats et Fédération de métiers. — Syndicats agricoles. — Bourses du Travail (Bourses officielles, Bourses libres).
Apprentissage. — Protection de l'enfance ouvrière.
— Organisation du placement gratuit par les syndicats.
— Rédaction d'une pétition au Parlement pour activer le vote de la loi destinée à donner la capacité civile aux syndicats et Fédérations ou Unions de syndicats.
Réglementation du travail d'un commun accord entre syndicats patronaux et syndicats ouvriers, par corporation, régions et métiers.
LE CONGRÈS DE 1904 ZfTJ
De l'attitude des syndicats jaunes vis-à-vis des syndicats rouges. — Des rites et attributs compagnonniques. — Du viaticum. — De la fraternité entre « compagnons » jaunes. — De la grève. — Repos hebdomadaire, — Le label.
Coopératives. — Associations coopératives de production et de crédit. — Sociétés de consommation.
Participation aux hénéfices. — Participation aux bénéfices avec participation aux pertes. — Participation aux bénéfices 5a)2s participation aux pertes. — Sa laires avec sursalaires (primes de production). — Participation aux bénéfices, au prorata de la participation individuelle à la propriété industrielle. — De l'ingérence et de la non-ingérence des Coope'rateurs participationnistes dans la comptabilité patronale.
Re'organisation nationale. — Programme social. — De l'union des ouvriers et des patrons français., par corporations^ régions et métiers : 1° contre la concurrence universelle; — 2° pour l'évolution du salariat dans le sens de la propriété individuelle.
Droit de propriété. — Lutte contre le collectivisme et contre le socialisme d'Etat qui, en fonctionnarisant les travailleurs, les met dans la main d'un maître anonyme, irresponsable et plus dur que le patron, sans aucune possibilité de participation aux bénéfices. — Développement dansla classe ouvrière des grands moyens sociaux de relèvement et d'indépendance. — Mutualités. — Associations. — Retraites ouvrières. — Prise en charge par la société des orphelins des travailleurs.
— Liberté d'association. — Liberté d'enseignement.
— Liberté absolue de conscience. — Encouragement à toutes les initiatives privées dirigées vers des œuvres de bienfaisance.
Le Congrès nomma, le premier jour, les quatre grandes Commissions chargées de l'examen des rapports.
Chacune des quatre Commissions ayant déposé ses conclusions après étude des rapports et propositions, un résumé en fut fait aux congressistes qui participèrent aux débats d'ensemble et prirent part aux votes sur les résolutions.
Ce fut d'un seul élan que les « Jaunes » organisèrent le Congrès. Les plus éminents le préparèrent par des, articles, qui sont en même temps d'un grand enseigne-, ment.
Celui de Poizat mérite d'être reproduit :
« Ce sera, nous l'espérons, une grande date dans l'histoire sociale que celle de notre Congrès, et, si je l'appelle ici les états généraux ouvriers, c'est pour en' exprimer le caractère profondément national et la haute signification; c'est pour saluer aussi du nom qu'ils méritent ces sages et vrais députés du peuple, les présidents des syndicats jaunes.
Tètes solides, cœurs droits, probe et clair langage, voilà ce que la France pourra voir et entendre. En vérité, I une grande révolution s'est accomplie, puisque de tels hommes nous peuvent venir de la mine ou de l'atelier, les mains rudes encore de leur travail et le front marqué de la double empreinte de l'effort physique et do la pensée.
Salut au quatrième Etat, salut à l'entrée pacifique de ces chefs de demain ! Ils ont déjà ce signe des partis
dont l'éducation est faite et dont l'heure est venue : ce sont des modérés.
Une nouvelle bourgeoisie politique est constituée avec eux. Ils rappellent, par l'allure et la simplicité, ces vieux drapiers, foulons et marchands qui créèrent la vie communale, firent la France animée, riche et libre, et finirent par lui donner une constitution.
Quel nouvel et magnifique essor notre patrie peut reprendre sous leur impulsion, car ils ne songent point à déserter leur tâche, et ils sentent que leur dignité, étant ce qu'ils sont, est de rester où ils sont.
En sortant de cette assemblée, ils retourneront à l'usine reprendre leur besogne, comme ces consuls romains qui, leur magistrature finie, allaientre prendre la charrue, comme ces évèques des premiers siècles, vétérans du travail et des luttes religieuses, qui, après avoir fait entendre leur grande voix dans les conciles, revenaient dans leurs lointains villages exercer d'obscurs métiers, ou comme ce Paul, vrai fondateur du christianisme, qui, sa journée de tisserand terminée, abandonnait l'aiguille ou la navette pour aller parler à l'Aréopage d'Athènes.
J'ai employé à dessein ici ce mot de concile, car du Congrès des Jaunes devra sortir aussi et se préciser définitivement la nouvelle doctrine ouvrière qui, à bref délai, doit remplacer le socialisme collectiviste.
La vérité, c'est que, de toute l'agitation socialiste et syndicale qui a été féconde en ceci qu'elle a fait examiner le problème ouvrier sous toutes ses faces, il ne s'est dégagé encore de positif et de pratique que les idées professées par Biétry et ses amis, que les idées issues du mouvement jaune.
Le mouvement jaune, c'est le gocialisme français,
enfin débarrassé des chimères et entrant résolument dans la voie des réalités et de la science.
La doctrine des Jaunes est devenue, par la nature
même des choses, une doctrine d'avant-garde. Le mou-
,vement jaune, c'est le parti ouvrier enfin en marche
vers les conquêtes décisives, définitivement reconstitué
et orienté.
La doctrine des Jaunes est anticollectiviste, car nous estimons que la suppression de la propriété, c'est l'abolition de toute liberté humaine, et que toutes les révolutions qui se sont faites depuis le commencement du monde ont visé à la conquête de la propriété.
Propriété et liberté, c'est tout le noble programme des anciens libéraux, que nous revendiquons de toutes nos énergies.
Et comme, bien loin d'attaquer la propriété, nous songeons au contraire à y faire participer toujours plus de gens, il se trouve que nous ne sommes plus en conflits avec les idées religieuses de qui que ce soit. Nous n'avons besoin de détruire aucune religion, pour installer la société que nous rêvons, et nous restituons joyeusement à chacun le droit de croire et de pratiquer à sa guise la religion de ses pères. Nous considérons la liberté de conscience comme la plus sacrée de toutes les libertés.
Nous ne voulons pas toucher au merveilleux outillage de civilisation, dont la construction a demandé tant de siècles, nous ne voulons pas renverser la maison, nous ne voulons pas brûler l'usine, nous entendons y rentrer, au contraire, comme des associés et non des esclaves.
Nous ne sommes pas mternationalistes, parce que nous entendons garder notre patrimoine de famille, notre héritage de gloire, nos traditions, nos mœurs, notre langue, et que nous pensons qu'il manquerait quelque chose au monde et à la civilisation, si la France disparaissait. Nous sommes des pacifiques, non des pacifistes, ce qui ne nous empêche pas de tendre, pardelà les frontières, une main fraternelle à tous les ouvriers indépendants, qui, dans chaque nation, poursuivent, selon leur génie propre et à notre exemple, la réalisation de notre idéal, car nous sommes convaincus que le meilleur moyen de travailler au bien de tous est de travailler d'abord pour soi, pour son petit cercle, pour sa patrie, pour sa région, car l'effort porte d'autant plus qu'il est plus ramassé et vise un but plus précis.
Quant à l'accusation qu'on a jetée aux Jaunes d'avoir créé un mouvement surtout patronal, nous n'avons qu'à prier nos adversaires de vouloir bien regarder de quel côté se sont rangés la plupart des patrons et les financiers. Ils les verront presque tous favorisantles Rouges, alimentant de fonds leurs journaux et nous faisant, à nous, une guerre sourde et souvent implacable. C'est qu'ils n'ont pas peur des Rouges, qui demandent la lune, mais ils ont peur de nous, qui réclamons des choses immédiatement réalisables. »
LES PRINCIPAUX ADHERENTS
D'après les documents officiels, voici les principaux participants au Congrès venus de différents milieux et de tous les points de l'horizon.
Au point de vue patronal : MM. Harmel (du Val-de-
Bois), Gaston Japy (Uoubs), Gavelle (Loire), Raphaël ToMtom (Laval), -ÊTanicoi/e (Pas-de-Calais), O^ier (Isère), Laroche- Jouhert (Angoulême), E. Andréa maître de forges (Meuse), etc., participèrent en personne aux travaux du Congrès.
MM. Boudenoot, sénateur, Delelis et Beharelle, députés, représentèrent, avec MM. Paul Delelrelle et Alexandre Dehone, les sociétés d'agriculture du Pasde-Calais ; Belcourt-Haillot (Valenciennes), Cinquin (Lyon), Za^ran^e (Paris), etc.
Au point de vue ouvrier : toutes les organisations indépendantes et «jaunes » réellement fortes et vivantes seront représentées :
Bourses libres du Travail : Paris, Marseille, Le Havre, Caen, Montluçon, Boulogne-sur-Seine, Lille.
Fédérations et Unions de Syndicats : Union fédérative des Ouvriers et Syndicats indépendants (Paris, 8.0, rue de la Victoire) ; — Fédération nationale des Jaunes de i^ra^îce (Paris, 85, rue de la Victoire) ; — Fédération des Employés et Ouvriers des Transports (Paris, 83, rue de la Victoire) ; Fédération des Syndicats de V Industrie roubaisienne : Roubaix, siège social, place Fosse-aux- Chènes, délégué : Henri Danel; — Fédération syndicale : Tourcoing, siège social, 83, rue des Ursulines, délégué : Deguesselle ; — Fédération des Syndicats indépendants de Lille et des environs : Lille, siège social, !2, rue du Chaufour, délégués : Jooris, Lambert; — Fédération des Ouvrières et Ouvriers blanchisseurs de la Seine: Boulogne-sur-Seine, siège social, 110, boulevard de Strasbourg, délégués : Faron, Larchevêque, Lané, Gavray, Autard, Bupuis, Thauveny, Legaujfre^ Prévost, Paly^ Mahut, Celle; — Fédération des Syndicats
du Havre et de la Normandie: Le Havre, 25, rueDuméd'Aplemont, délégués : Czulowski, Collas, Lecroisey, Vannequé, Tinel, Feuillet; — Union des Syndicats indépendants de Cherbourg : Chevhonrg, 69, rue Gambetta, délégués: Abraham, Lelandais, Auberl; — Fédération indépendante des travailleurs du port de Toulon: Toulon, 84, cours Lafayette, délégués : Tapoul, Albertini; — Fédération des Syndicats ouvriers de Caen et des environs : Caen, 42, rue Saint-Pierre, délégués : Eudes, Duchemin, Lorphelin, Mahias ; — Union fédérative des Syndicats indépendants de Provence et du littoral : Marseille, 12, quai du Canal, délégués : Massa, Borny ; — Union syndicale des mineurs et assimilés de Rochebelle : Alais (Gard), 2, faubourg de Rochebelle, délégués : Bath, Thérone, Archer; — Union indépendante des tisseurs d'Evreucc : Evreux, 3 bis, rue Delhormes, délégués : Robart, Berlin, Brélécher ; — Syndicat des ouvrières et ouvriers de l'industrie textile de Vienne : Vienne (Isère), 7, rue des Orfèvres, délégués : Massart, Gravano ; — Syndicat « jaune » des ouvriers mineurs de Bezenet : Bezenet (Allier), délégué : Desroches; — Union des Syndicats indépendants de Montluçon : Bourse indépendante, Montluçon (Allier), délégué : E. Clément ; — Syndicat indépendant textile de Belfort : Belfort, rue Victor-Hugo, 20 ; — Union des Syndicats ouvriers corses : siège, Ajaccio, délégués : Martinetli, Gensolen, Berny; — Fédération des Syndicats indépendants et Groupes ouvriers antirévolutionnaires de Carcassonne (Aude) : 71, rue de la Préfecture, délégué : Sabriat ; — le Syndicat central des marins : siège social, Paris, 5, rue Bayard, délégués : Ollivier, France; — Syndicat des coiffeurs indépendatiis de Marseille, délégués : Domergue, Chollier ; — Syndi-
cat des industries du bâtiment: Saint-Brieuc, délégué: Langlaniet.
Chambres patronales et agricoles : Chambre syndicale vûironnaise du tissage mécanique de soieries : Voiron (Isère), représenté par Louis Ruby, président;
— Chambre syndicale des distillateurs agricoles de la région du Nord (Béthune), Hanicotte, président; — Chambre syndicale des patrons blanchisseurs de Boulogne-sur-Seine, délégués : Corbonnois, Bordier, Bou7'geois, Bédu, Lézabault; — Chambre syndicale des fabricants de chaussures de Nancy (Nancy) ; — Syndicat mixte Saint-Joseph, Coutances-aux-Forges (Meuse), E. André, président ; — Société d'agriculture de Varrondissement de Béthune (Pas-de-Calais); — Syndicat général des Blanchisseurs et Buandiers de France, délégués : Hallam, de Nittis, Barlly.
Cercles d'études et d'action sociale : Cercle deludes et d'action sociale du XVIIP arrondissement : Paris, 127, rue Caulaincourt, délégués : Perrin et Levé; — Société des Conférences populaires (Valenciennes).
Sociétés de placement gratuit : Placement compagnonnique, 80, rue de la Victoire, délégué : Vergoz ;
— Le Genêt (Paris), section féminine, 16, rue des Saints-Pères, déléguée : iVf"* Wally.
Dans la salle du Congrès sobrement décorée, les pensées que voici indiquaient en quelque sorte l'orientation des esprits :