‹ Le socialisme intégralChapitre 1 sur 108 · AVANT -PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT -PROPOS

En revoyant le long et difficile travail que ces lignes clôturent, ce n'est pas le fier exegi monumentum d'Horace qui hante la pensée de l'auteur ; mais, au contraire, un sentiment de tristesse profonde, inspiré par l'affligeante comparaison entre l'œuvre conçue et l'œuvre réalisée.

On est sorti de la fournaise de l'action ; l'entendement mûri par l'expérience, par l'étude et par l'âge, on a l'ambition de faire oublier des compilations hâtives par des œuvres de sérieuse élaboration, et l'on se met à l'œuvre.

Tout d'abord on lutte victorieusement contre l'ancienne facilité de travail : la production intellectuelle devient une lente et douloureuse parturition, elle ne prend forme qu'après avoir passé parle crible de l'analyse, qu'après s'être pliée aux sèriations coordonnées de la, réflexion.

Et ce n'est pas là un petit effort !

Tous ceux qui ont haleté et grisonné sous le harnais de la pensée connaissent les douleurs de la transition, au moment où l'écrivain, plus développé, arrive à la production difficile.

Rares sont les jours fastes où la pensée jaillit, affinée par la lutte, et vient victorieuse se cristalliser, dans son expression définitive. Le plus souvent, le combat se prolonge, en prolongeant les affres de la cogitation et les tristesses de l'imparfaite élaboration.

Pourtant, même en ces moments d'affliction mentale, quel écrivain digne de ce nom voudrait revenir aux intarissables fécondités de la jeunesse qui ont pu avoir leur quart d'heure d'utilité, mais ne seront jamais un aliment solide de l'âme?

Pour œuvrer bienfaisamment et durablement, il faut travailler d'une volonté résignée et tenace, dans la peine et à la sueur de son front, en se pénétrant bien de ceci, qu'il s'agit non de dire beaucoup, mais de dire juste; non d'éparpiller, mais de condenser.

De cette vérité, de ce devoir, j'étais pénétré, quand les instances de mon ami le plus cher m'ont donné l'audace d'entreprendre le présent travail, qui étant moitié sien, aussi pour d'autres raisons, devait lui être dédié.

Mais le passé ne vous lâche pas ainsi et la muse des productions hâtives, suivie d'une légion de circonstances impérieuses, m'a ordonné d'achever en six mois ce qui devrait être l'œuvre de trois ans de patientes recherches et de recommençantes élaborations.

Faut-il ajouter les mille et une misères de la vie journalière, de la vie affective, de la vie morale, de la vie sociale qui, par leur déprimante et absorbante action, gênent quelquefois ou affaiblissent la projection de la pensée, juste au moment où toutes les forces de la mentalité devraient être concentrées sur l'œuvre entreprise?

Que ce soit là, peur le lecteur, une excuse pour les imperfections d'une étude d'ailleurs pleine de difficultés, et puissent ne rien perdre de leur force les pensées que j'ai tâché d'y exprimer.

C'est ma conviction profonde, et je ne cesserai de le crier à mes frères en socialisme, que la revendication économique des prolétaires n'aboutira qu'en s'appuyant sur les forces morales, ces rayonnements intérieurs de la nature humaine*

Si vous voulez qu'elle éclaire, il faut verser de l'huile dans la lampe à la mèche desséchée ; si vous voulez tirer des entrailles de la situation actuelle et jeter vivante et florissante, dans les larges réalités de l'histoire, une civilisation supérieure, il faut répandre à flots les sentiments de bonté et de justice dans l'arène obscurée et brûlante des conflits individuels.

Seulement de cette combinaison des justes intérêts en souffrance et des idéalisations altruistes, se dégagera une force dyna-

mique suffisante pour briser les cercles de fer de l'égoïsme pratique qui barre la route aux justices nouvelles ardemment invoquées, impatiemment attendues par tous les opprimés, par tous les exploités et par tous les souffrants.

Or, ce qui est vrai des moyens l'est de même du but ; le socialisme n'est pas seulement la justice économique et la transformation sociale, il est aussi la régénération mentale, c'est-à-dire, en son ensemble, la rénovation intégrale de l'humanité progressive, entrant dans un cycle nouveau de civilisation supérieure.

Voilà ce que nous nous sommes efforcé de démontrer tout d'abord en cette longue excursion à travers les doctrines du passé et du présent. Mais il faut compléter en disant qu'arrivé à sa maturité, le socialisme doit être aussi action, et cela nous amène à nous heurter à la formidable difficulté des moyens. De là, un autre devoir pour les socialistes qui tiennent une plume : se prendre résolument aux questions pratiques.

En cet ordre aussi, nous apporterons notre modeste contribution. Dans le deuxième volume du présent ouvrage (i), nous envisagerons le socialisme par ses côtés réformistes; nous dirons en détail comment et par quel moyen nous concevons le passage graduel du monde actuel d'iniquités au monde de justice qui, de la projection de nos plus hautes pensées et de nos meilleurs sentiments, appliqués aux maturations historiques, se forme dans les brumes du fécond avenir. Il nous restera ensuite à esquisser les principaux délinéaments de la Société rénovée par le socialisme.

Telle sera la matière du troisième volume (2) qui clora cet essai.

Paris, le 29 août 1890.

(1) Le Socialisme Intégral, //, Des réformes possibles et des moyens pratiques.

(2) Le Socialisme Intégral, ///, Issues probables et synthèse générale.

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