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( Extrait de la Revue Socialiste du 14 juin 1891 )
Le Numéro d'Avril du savant recueil de M. Th. Ribot contient une analyse détaillée, àdemi-élogieuse, presque sympathique du récent ouvrage de notre ami Benoît Malon : Le Socialisme Intégral. Les compliments y sont bien assaisonnés d'une pointe de vinaigre, saupoudrés d'objections et même suivis par ci par là de quelques accès de vertueuse indignation, mais en somme le ton est poli, l'appréciation équitable, la discussion courtoise. C'est déjà pour nous un sujet de grande joie, car nous avons l'habitude de lire, un peu partout et surtout dans les Revues économiques, des diatribes hargneuses contre les doctrines socialistes que l'on discute avec faiblesse et même avec une bonne foi médiocre, comme Leroy-Beaulieu dans son étude sur Le Collectivisme, sans compter les accusations de basses ambitions et de cyniques appétits qui sont journellement lancées à la face des militants de notre parti. Si les économistes orthodoxes continuent à nous traiter du haut de leur grandeur dédaigneuse et à nous bien faire sentir que nous ne sommes que des ignorants, ou des illuminés ou des chevaliers d'industrie, les philosophes
au contraire font preuve d'une élévation d'esprit plus philosophique ; ils veulent bien nous lire, rendre justice à nos efforts et discuter avec nous sans pédantisme. Aussi saisirons-nous avec empressement l'occasion qui nous est fournie de répondre aux critiques formulées par M. Belot dans la T^evue 'Philosophique.
I. — M. Belot rend d'abord hommage à la largeur d'idées de Malon qui voit dans les phénomènes historiques autre chose que la seule réaction des forces économiques, qui croit à l'importance des facteurs psychologiques et moraux et à ce titre, il lui décerne l'épithète ou l'éloge & idéaliste, « Et pourtant, dit-il, M. B. Malon « reste-t-il toujours fidèle à son idéalisme ? Il ne nous le semble « pas. Témoin cette idée latente qui vient en droite ligne du « Marxisme lui-même et qui domine visiblement la théorie socia- « liste de la répartition : que le produit devrait revenir tout en- « tier à l'ouvrier et que celui-ci est frustré de tout l'excédent « du prix de vente sur le salaire qu'il reçoit. Comment cet idéa- « liste ne voit-il pas que c'est là une vue toute matérialiste ?
... « Chose remarquable ! dans tout son réquisitoire contre la « distribution actuelle des richesses, M. Malon ne s'est pas « aperçu qu'en haut de l'échelle de la production on aurait « presque autant à se plaindre qu'en bas... Séguin n'a pas tou- « ché grand'chose des millions qu'a fait gagner la chaudière « tubulaire... L'agronome, le chimiste se contente de son mo- « deste traitement de professeur ou de chef de laboratoire. Com- « bien était plus juste la vue Saint-Simonienne de la dignité et « des droits sociaux du savant?... Le producteur d'en haut et « celui d'en bas ont les mêmes ennemis, disons, si l'on veut, « les mêmes concurrents dans la répartition, le banquier et le « commerçant... Pourquoi semble-t-il les englober dans l'ana- « thème qu'il jette au capitalisme et confondre le manieur d'idées « avec le manieur d'argent ? Pourquoi enfin s'expose-t-il à ce « qu'on soupçonne une fois de plus le Socialisme de mal tolérer « les supériorités, non-seulement dans l'ordre de la richesse, où « l'on peut se donner le facile mérite de les mépriser ou de les « maudire, mais dans l'ordre de l'intelligence où il est moins « aisé d'en avoir raison ? »
Voilà tout un faisceau d'objections.
Si nous comprenons bien la pensée de notre contradicteur, il n'est pas ici question de constituer en faveur des savants et des inventeurs un monopole ou un privilège presque royal, en attribuant par exemple à Seguin ou à ses descendants tous les millions qu'a fait gagner et que fera encore gagner la chaudière tubulaire ou à M. Chevreul, qui a découvert la composition chimique des matières grasses, les bénéfices et les dividendes que les fabriques de bougies, de savon ou de glycérine ont produits ou pourront produire. Dans ce cas, le nom du despote serait changé, mais le despotisme économique existerait toujours. Inutile de s'arrêter plus longtemps sur une idée absurde.
Comme le dit l'écrivain de la e%evue 'Philosophique, nous pensons en effet « que le produit devrait revenir tout entier à l'ouvrier », mais nous ajoutons, avec Malon, ce correctif: les charges sociales étant remplies, ainsi que le portent tous les programmes collectivistes.
Dans une société fondée sur l'appropriation commune des moyens de production, il devra être nécessairement prélevé sur le travail de chacun de quoi pourvoir à l'entretien des grands services publics, tels que ceux de la vieillesse, de l'enfance, etc.. Les services scientifiques, artistiques, seront défrayés de la même façon. Chimistes, physiciens, inventeurs, recevront une part du produit social très suffisante pour leur entretien et même des pensions ou des allocations extraordinaires, témoignage de la reconnaissance publique, destinées h récompenser leurs découvertes et à stimuler leur zèle. A défaut du sentiment de la justice, le seul souci de l'intérêt social en ferait certainement une loi : car, les progrès de tous genres effectués dans la transformation de la matière, se traduiraient pour l'ensemble des citoyens, soit par une diminution des heures de travail, soit par une augmentation de confortable, de plaisir, de vie aisée et facile. Dans notre conception, on n'aurait pas le spectacle d'inventeurs volés de leurs inventions, réduits à la noire misère, et intentant des procès toujours perdus aux industriels ou aux manieurs d'argent, enrichis par la mise en pratique d'une idée escroquée. On ne verrait plus tel chef de laboratoire, connu pour des découvertes originales, vivre avec deux ou trois mille francs, tandis que nos trésoriers payeurs généraux étalent le scandale de leurs traitements de cent mille francs et plus, fonctionnaires payés pour ne rien
faire et ne rien savoir, puisque leurs fondés de pouvoir salariés par eux sont seuls à pratiquer et même à comprendre les opérations des trésoreries.
Je vais même plus loin et j'espère bien n'être démenti par aucun socialiste réfléchi. La bienveillance et la générosité sociales ne s'étendront pas seulement sur les dominateurs de la matière, mais aussi sur ceux dont les hautes spéculations scientifiques ou philosophiques, absolument inutiles en pratique, donnerontauxintelligences avides une conception toujours plus large et plus exacte des choses, du monde, de l'homme. Dans une société affranchie enfin de l'individualisme anarchique, il y aura place pour tous les grands esprits improductifs et supérieurs. Les Hegel, les Darwin, les Spencer, les Taine, les Renan, n'ont trouvé ni les couleurs d'aniline, ni la vaccination charbonneuse, et cependant il n'est pas un seul d'entre nous qui « tolère mal leur supériorité» et qui refuserait à leurs facultés puissantes une part équitable de la richesse publique. L'Américanisme grossier nous répugne autant que nous agrée « la vue Saint-Simonienne de la dignité des droits sociaux du savant » et du penseur.
Voilà quel est le matérialisme de notre ami B. Malon et le nôtre. Du reste, nous ne repoussons pas absolument cette qualification : Les socialistes parlent souvent de mangeaille et de boisson et se proclament quelquefois le parti du Ventre et de Y Estomac. Eh ! bien oui, nous voulons d'abord (car c'est le plus urgent) remplir ces estomacs de bonne nourriture, afin d'éveiller ensuite dans ces cerveaux engourdis l'illumination de la pensée et dans ces cœurs justement haineux les douces émotions de l'amour.
Notre pensée sur ce point est suffisamment éclaircie et ne doit pas s'éloigner beaucoup de celle de M. Belot, avec lequel, du reste nous sommes encore complètement d'accord en ceci « que les producteurs d'en haut et ceux d'en bas ont les mêmes ennemis». En 1848 déjà, on proclamait la fraternité des «travailleurs de la pensée » et des travailleurs manuels. Sous cette forme un peu emphatique qui prête à sourire aux sceptiques, se cache une idée vraie. Ce n'est pas la redingote qui fait le bourgeois. Le chimiste, l'ingénieur, le comptable, sont souvent aussi les salariés et les exploités qui devraient mener campagne commune
avec leurs frères inférieurs pour la destruction du parasitisme capitaliste.
II. — Autre série d'objections. Malon constate la difficulté considérable qui existe pour faire comprendre aux intéressés les avantages de la Comassation territoriale. « Comment, objecte- « t-on, ces instincts ataviques et ces habitudes routinières « laisseraient-ils un champ plus libre à des transformations radi- « cales quand ils résistent à des modifications restreintes? « Acceptera-t-on la nationalisation de la terre quand on répugne « à la Comassation ou à l'association agricole ». Et notre auteur conclut que Malon semble espérer en dernière analyse « une révolution violente pour imposer un nouvel état de choses à ceux qui ne savent pas rompre avec le passé.» — Il est vrai que le paysan de nos jours est très routinier. Une révolution violente qui essaierait d'imposer un nouveau mode de l'appropriation du sol aurait de très grandes chances d'être mal accueillie par lui. Si notre pensée était d'employer la force pour soumettre les gens à certaines vues systématiques, nous mériterions le reproche qui nous est fait. Mais les tendances routinières et conservatrices des ruraux d'aujourd'hui pourraient bien ne pas être éternelles. Si leurs intérêts immédiats et tangibles changeaient, il est probable que leurs opinions changeraient aussi. L'enquête de 1879 sur l'Agriculture en France, dont les résultats ont été confirmés par l'enquête de 1883-84, prouve que sur 52 millions d'hectares, superficie du sol français, la grande propriété occupe 22 millions d'hectares, soit presque la moitié du territoire, la moyenne propriété occupe 1 5 millions d'hectares, et la petite propriété / / millions d'hectares seulement.
De plus, de nombreux indices font penser que la petite propriété disparaît devant la grande, que le petit propriétaire est peu à peu transformé en prolétaire rural. Certains économistes le reconnaissent. Tel M. Claudio Jannet qui disait dans le Correspondant du 25 janvier 1891 : « Dans beaucoup de « parties de la France, notamment dans le Sud-Ouest, la baisse « de la valeur de la terre s'est encore accentuée, et, ce qui est « plus grave, la petite propriété continue à perdre du terrain, » Ne savons-nous pas aussi que la dette hypothécaire s'élève à la
somme de vingt milliards? Ne sont-ce pas là des symptômes importants? Le mouvement de concentration et de centralisation qui s'est produit dans la propriété industrielle et commerciale, s'étend à la propriété agricole, jusqu'au moment où la terre, elle aussi, deviendra entre les mains des seigneurs du capital un simple moyen d'exploitation du travail. Et alors la situation sera profondément modifiée. Le paysan asservi, misérable, nourrira les mêmes sentiments à l'égard de ses maîtres que l'ouvrier des villes. Et tel qui aurait répugné à la Comassation ou à toute autre mesure anodine en viendra vite à souhaiter l'expropriation radicale des possesseurs du sol, surtout si la propagande révolutionnaire qui n'a encore agité que les villes vient répandre jusqu'au fond des campagnes des espérances contagieuses. Si à ce moment, une révolution violente survenait, le gouvernement émancipateur n'aurait besoin ni de la contrainte, ni de la violence, pour faire accepter aux nouveaux serfs de la glèbe la réalisation de leurs plus intimes désirs, c'est-à-dire la co-propriété des exploitations agricoles dans lesquelles (comme leurs frères de l'industrie) ils auraient appris la division du travail, le groupement des forces ou l'organisation scientifique de la culture. Résisteront-ils quand, outre leur salaire habituel, on leur imposera l'obligation de prendre part au partage des bénéfices réalisés ? La révolution sera déjà faite dans les cœurs, avant de passer dans les lois. Elle consistera simplement en une mise en accord de la superstructure législative, administrative, politique, avec l'évolution économique et morale déjà accomplie.
Les émeutes d'ouvriers agricoles qui ont éclaté en Autriche- Hongrie à l'occasion de la fête socialiste du Ier Mai ne manquent pas de signification, si nous en croyons le journal Le Temps, du 5 Mai 1 89 1 , qui dit : « L'insurrection a éclaté dans une contrée « où, pendant la crise agricole de ces dernières années, les « grandes propriétés seigneuriales se sont agrandies par l'acqui- « sition des terres des petits paysans, qui labourent maintenant « leurs anciennes propriétés comme journaliers. »Voilà, semble-t-il, des paysans qui ont su rompre avec leurs « instincts routiniers » et leur humilité séculaire, puisque dans la violence de leur légitime colère ils ont affronté le feu des fusils de l'ordre bourgeois.
Du reste, la société bourgeoise ne semble pas jouir de toute la
sympathie de M. Belot qui n'a pas l'air d'admirer plus que notre directeur « les escrocs et les aigrefins de l'ordre actuel. » Et à ce propos il ajoute : « M. B. Malon ne semble-t-il pas, contraire- « ment à sa doctrine, croire que l'avènement du régime collecti- « viste suffirait à supprimer cette plaie, quand il est visible au « contraire que nul régime n'exigerait plus d'honnêteté et ne « donnerait plus de facilité aux aigrefins pour vivre aux dépens « de la communauté. » Est-ce là la condamnation ou Y apologie du régime collectiviste ? — Il y a dans cette phrase deux objections différentes : i° L'avènement d'un tel ordre économique ne supprimerait pas les escrocs; 20 Nul n'exigerait plus d'honnêteté. Sur le premier point, nous croyons au contraire que l'établissement de la justice sociale produirait une énorme amélioration morale. S'il est une influence bien certaine c'est celle du milieu ; or, le milieu n'est-il pas pour un grand nombre d'enfants, nés dans la misère abjecte des grandes villes manufacturières, vivant auprès de parents dégradés, une cause puissante d'empoisonnement moral. Quand la Société ne laissera plus aux préjugés, à l'ignorance, aux vices des particuliers la mission primordiale de nourrir et d'élever les enfants, il est bien probable que l'espèce s'améliorera, sous l'influence d'une sorte d'horticulture humaine, au point de vue physique, intellectuel et moral.
Et même l'enfant, qui a vécu dans une saine atmosphère familiale, lorsque, devenu adulte, il est jeté au milieu de nos villes en pleine mêlée sociale, qu'aperçoit-il bientôt ? C'est que dans la' furieuse bataille des intérêts il faut être dupe ou victime, voleur ou volé. La fortune est une prime à la malhonnêteté. Alors les scrupules disparaissent, toute délicatesse de conscience se flétrit, les instincts ataviques de déprédation et de combativité reprennent leur énergie ancienne (1). C'est la sélection au rebours. — Qui n'a observé en soi-même et chez les autres la très grande différence entre les sentiments et les actes? Combien d'individus qui, au coin de leur feu, tranquilles, loin de la lutte, sentent en eux des impulsions généreuses, éprouvent comme la palpitation
(1) Ah ! l'argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur qui desséchait les âmes, en chassait la bonté, la tendresse, l'amour des autres ! Lui seul était le grand coupable, l'entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines !
Zola ; L'Argent, page 239. "
dans leur cœur d'un idéal élevé et fraternel. Voilà les sentiments. — Voyez maintenant les actes : il a fallu être dur, sec, impitoyable envers le faible, extrême dans son droit, il a fallu comploter la ruine des concurrents afin de mieux se prémunir soimême contre un semblable malheur. Homo homini lupus.
Cette nécessité dominatrice du combat pour la vie produit la démoralisation croissante, dont nous voyons l'affligeant spectacle. Supprimez le combat, réduisez-le à une salutaire et pacifique émulation — et, le règne des « escrocs et des aigrefins » aura vécu.
Il est bien possible cependant qu'il en subsiste encore un certain nombre, sous le régime collectiviste, de ces gens ingénieux à vivre sans rien faire aux dépens de la communauté. Mais ce seront alors de pauvres petits parasites, humbles, honteux, dissimulés dans quelque fonction inutile ; on ne verra plus comme de nos jours, les escrocs et les aigrefins de la haute finance maîtres de leur époque, souverains réels sous le mensonge des constitutions, des lois et sous le bavardage vain des Chambres représentatives. L'Etat futur pourra être envahi par ces vols de sauterelles administratives qui rongent si bien nos budgets et par ces médiocres fonctionnaires auxquels un ministre spirituel ne demandait que deux qualités : l'exactitude et la paresse, mais qu'est-ce que cela en regard des énormes prélèvements du capital? N'est-il pas juste aussi de compter sur la possibilité et la facilité du contrôle des intéressés. Ce contrôle est illusoire de nos jours : car je suis persuadé que tous les électeurs réclament la suppression des fonctions inutiles, et cependant parmi nos gouvernants là faiblesse des uns, la complicité des autres, la trahison de presque tous condamnent la volonté populaire à l'avortement. Supposez un gouvernement presque direct, fondé sur la volonté populaire exprimée à toute occasion et promptement obéie et croyez-vous que le mal resterait incurable ?
Concluons donc : si le régime collectiviste doit exiger plus d'honnêteté que tout autre, il aura aussi pour effet de créer cette honnêteté et de donner au peuple le moyen de se mieux défendre contre les menées astucieuses des roués.
III. — Dans la fin de son travail, l'écrivain de la l^evue Philosophique reproche à Malon de semer la haine, la défiance,
et d'attaquer injustement la bourgeoisie. Et il lui dit : « Où a-t-on plus fait pour l'ouvrier que dans la grande industrie ? N'est-ce pas un cliché que d'appeler le Creusot un bagne capitaliste (1)?
S'il est vrai que Malon sème la haine contre ceux qui ont toujours fait une œuvre de haine, je l'en félicite. Trouveriezvous plus juste qu'il prêchât aux brebis l'amour du loup, aux exploités la reconnaissance pour leurs exploiteurs ? Le devoir de ceux qui aspirent vers la justice est d'éclairer les gens du peuple sur leur intérêt et celui de leurs enfants, sur le triste avenir qui les attend et surtout de les exhorter vivement à l'union, au groupement et à la défense mutuelle. Ne serait-ce pas une indignité que d'engager doucereusement à une soumission de bête de somme ceux à qui il est dû une vie d'homme ? Le peuple, comme un grand enfant, n'a que trop de faiblesse pour ses maîtres ; et quand certains économistes chantent aux bourgeois la quasisainteté de leurs privilèges, nous n'aurions pas le droit de dire aux malheureux que l'on dépouille : « Relevez donc la tête et défendez, vous aussi, vos légitimes intérêts ! » Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée, nous nourrissons dans nos poitrines
. . . Ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,
afin d'arriver à la destruction des iniquités qui nous révoltent et par suite au triomphe de la solidarité, de l'amour et de la paix. Comme vous le voyez c'est un haut idéalisme qui nous guide, c'est une force morale qui nous soutient.
Vous trouvez injustes ces haines et nos attaques contre la bourgeoisie. Et cependant qui a gouverné, sous des noms différents, depuis le commencement de ce siècle, si ce n'est la classe bourgeoise ? Ceux qui ont joui si longtemps du pouvoir politique et de la richesse pouvaient tout. Qu'ont-ils fait? Rien. Ils ont laissé la question sociale s'aggraver et s'envenimer sans cesse. Ils ont opposé un entêtement étroit à toute tentative
(i) Sur ce point particulier nous voulons bien admettre qu'on ait fait quelque chose au Creuzot pour l'ouvrier depuis la fameuse grève de 1870. Aurait-on fait bien davantage, que rien ne pourrait justifier l'oppression politique qui, dans ce pays, courbe toutes les têtes sous la dictature du maître.
sérieuse de réforme ; plusieurs fois ils ont étouffé dans le sang les réclamations menaçantes du prolétariat, rouvrant l'ère de ces vastes tueries systématiques qui font songer à Gengis-Khan ou à Attila. Egoïstes et bornés, peureux et cruels, voilà les gens que vous proposez à notre admiration. Nous savons bien qu'il y a de nobles exceptions. Qu'importe, si elles sont noyées dans la masse?
Quant aux œuvres philanthropiques de la grande industrie, elles n'ont été inspirées le plus souvent que par la préoccupation de l'intérêt bien entendu ; elles s'accompagnent ordinairement de l'absence complète pour l'ouvrier de toute liberté politique et de toute indépendance personnelle.
C'est la chaîne avec un morceau de pain. On cite les compagnies ou les grandes maisons qui ont fait quelque chose. Combien serait longue, interminable la liste de celles qui n'ont rien fait !
Nous arrivons enfin à la dernière des critiques qui sont adressées au parti socialiste. On l'accuse d'être tiède dans son patriotisme, on accuse surtout les syndicats ouvriers en lutte avec leur patron d'accepter trop facilement les secours pécuniaires de l'étranger et de sacrifier ainsi à leur intérêt particulier et étroit l'intérêt général de l'industrie française.
Admettons pour un instant qu'il y ait dans un tel acte une faute grave. Plaçons le patriotisme comme un devoir rigoureux, s'imposant à tous avec un caractère d'obligation absolue.
11 reste à savoir qui a donné l'exemple, qui a commencé à faire prévaloir l'intérêt particulier sur l'intérêt national.
Est-ce que les emprunts italiens souscrits presque entièrement en France et facilement couverts par les capitalistes français ne devaient pas servir à fondre des canons contre nous ? Après le , traité de Francfort les produits de l'industrie allemande ont commencé l'invasion pacifique de la France et je ne crois pas que les gros commissionnaires en marchandises, que les courtiers, que les négociants en gros ou les petits détaillants aient refusé avec indignation les bénéfices procurés par ces affaires. Les compagnies de chemin de fer de notre pays ont favorisé, par des tarifs spéciaux, l'entrée en France de bien des produits qui font concurrence aux nôtres. L'un vend à l'étranger le droit de fabrication de
certains explosifs aussi nouveaux que redoutables ; un autre fabrique pour le compte de l'armée française des obus en acier chromé, dont la supériorité est prouvée, mais ne tarde pas à faire participer libéralement les armées étrangères à la vente de ces engins. Les patrons français hésitent-ils à employer de préférence des ouvriers italiens, belges ou allemands qui viennent s'offrir à meilleur marché? Ont-ils songé qu'en agissant ainsi, ils favorisent l'infiltration d'une foule hostile et jalouse qui, après avoir vécu sur nous et pratiqué l'espionnage, reviendra les armes à la main? Et les ouvriers français privés de leur salaire, rendus misérables, restreignant le nombre de leurs enfants, sont peu à peu remplacés sur le sol natal.
Les faits de ce genre, dont la liste serait facile à allonger, prouvaient prêter à des récriminations interminables. Il vaut mieux essayer de comprendre que de s'indigner sottement. L'idée de patrie, devenue trop étroite pour le développement de la civilisation contemporaine, éclate de toutes parts. Les questions nationales finiront à la longue par céder le pas aux questions internationales. Une multitude d'affaires de différents ordres se tranchent maintenant par ententes ou décisions internationales. Les problèmes sociaux et économiques brisent l'étreinte de la nationalité et agitent à la fois tous les peuples civilisés. Le capital, le premier, s'est délivré de toute entrave, afin d'accomplir la mission historique qu'il porte en lui et afin d'acquérir une puissance toujours croissante. Le travail fera de même et subira lui aussi la même loi d'évolution. Aux coalitions nationales d'ouvriers contre leurs patrons, se substitueront probablement des coalitions internationales du même genre. Nous allons vers une sorte d'unification de l'Europe.
A une situation économique nouvelle correspondront des sentiments nouveaux. La diminution du patriotisme chez les socialistes ne doit pas être considérée comme l'effet d'une grave démoralisation, comme une victoire de l'égoïsme sur les tendances altruistes, mais au contraire comme l'ébauche encore bien indécise d'une moralité nouvelle, d'un devoir nouveau. A l'ancienne conception d'une morale de famille, de cité, et plus tard de nation, viendra s'ajouter la conception d'une morale humaine. Les congrès internationaux, dans lesquels les opprimés
ou leurs représentants se rencontrent, donnent lieu à des manifestations quelquefois intéressantes de sentiments fraternels. Nous avons entendu lors du récent congrès international des mineurs à Paris, un délégué Anglais raconter que les ouvriers d'une certaine Union consultés sur la question de la grève générale pour obtenir la journée légale de huit heures ont voté oui dans une proportion de 96 0/0, se déclarant prêts à faire la grève et à la soutenir de leur caisse. Et cependant, ces mineurs n'ont aucun intérêt matériel et direct au triomphe de telles revendications, puisque la journée de huit heures avec de hauts salaires existe pour eux depuis longtemps et qu'ils s'exposent en soutenant leurs frères du continent à perdre leur temps et à dilapider leur fonds de réserve.
Voilà de nouveaux sentiments de large solidarité, qui avaient été souvent vantés et exaltés en d'éloquentes déclamations, mais qui commencent à influer sur les actions humaines et à pénétrer dans ^pratique. Ici, selon la vue très-neuve et très-profonde, mais beaucoup trop exclusive de K. Marx, c'est bien pour la plus grande part la transformation économique qui, broyant en même temps que les vieilles formes démodées de la production et de l'échange, les sentiments d'hier devenus les préjugés d'aujourd'hui, aura facilité cette nouvelle phase de l'évolution humaine. Il est probable que sur le tronc économique rajeuni bourgeonneront et fleuriront comme autant de frais rameaux des réformes politiques, intellectuelles, morales, artistiques, nouvelles et meilleures.
Dr A. Delon.
LE SOCIALISME INTEGRAL et la Presse (1)
Chargé par notre ami Rodolphe Simon, le dévoué administrateur de la l^evue Socialiste, de présenter aux lecteurs de ce recueil la nouvelle. édition du premier volume du Socialisme Intégral, est-il bien nécessaire qu'après tant d'autres, nous donnions notre avis sur cet ouvrage ? Nous le pensons pas et nous considérons comme plus utile de rappeler l'accueil si bienveillant qu'il a reçu de la presse et du public studieux.
Ce n'est pas, au reste, un fait de mince importance. Si l'œuvre du directeur de la Revue Socialiste a entraîné tant d'adhésions flatteuses et a été analysée avec sympathie par plus de cent journaux ou revues de tous les formats, de toutes les périodicités, de toutes les opinions et de toutes les nations ; si, pour la pre-
(1) Le Socialisme intégral formera 3 volumes ainsi distribués :
1er volume : Histoire des théories et tendances générales ;
2m° volume : Réformes possibles et moyens pratiques ;
S™ volume : Issues probables et synthèses générales.
Il n'est ici question que du premier volume paru en septembre 1890 et dont nous annonçons la deuxième édition. Le deuxième volume, sous presse, paraîtra le premier octobre prochain et le troisième dans le courant de l'année 1892.
mière fois, en France, depuis Louis Blanc et Proudhon, un livre socialiste a pu à ce point captiver l'attention, c'est un succès qui selon nous est dû à trois causes.
En outre du mérite incontestable du livre, il faut attribuer son succès à la personnalité sympathique de l'auteur et aussi à la vogue qui commence à s'attacher aux idées de rénovation sociale.
Du livre lui-même nous ne dirons rien, les lecteurs l'ont eu sous les yeux ; des récents progrès du socialisme non plus : le socialisme monte maintenant et brille comme le soleil : aveugle qui ne le voit pas, ainsi qu'il fut dit autrefois de la première République française.
De l'auteur nous voudrions bien parler ; mais Malon ne nous pardonnerait pas des éloges en des pages destinées à la ^Revue Socialiste .
Aussi bien nous nous proposons ici non pas de présenter l'auteur du Socialisme Intégral à ses lecteurs qui le connaissent bien, ni son œuvre qu'ils ont lue et qu'au surplus Fournière a magistralement caractérisée ici-même, lors de l'apparition de la première édition. Notre objectif est, nous le répétons, plus modeste : rappeler les jugementsqui ont été portés par la presse sur le premier volume du Socialisme Intégral et sur son auteur.
Et puisque nous avons dit que la personnalité de Malon qui n'excite guère que des sympathies avait été pour quelque chose dans le succès de son Socialisme Intégral, nous avons à cœur de le prouver tout d'abord.
Nous commençons par le jugement du maître aussi aimé que vénéré qui a nom Léon Cladel, l'auteur du "Bouscassié, d'Ompdrailles, de Va-nu-pieds et de vingt autres chefs-d'œuvres, dans la Revue moderne du 20 novembre 1886, à propos de la publication du premier livre philosophique de Malon ; la Morale sociale.
Ces quelques pages resteront à l'honneur de l'impeccable et généreux écrivain qui les burina et du fécond théoricien socialiste qui les inspira. Le génial plébéien du Quercy, devenu un des plus illustres maîtres de la littérature contemporaire, devait bien comprendre et comprit en effet l'ancien berger et laboureur forézien qui après avoir passé de la dure vie du paysan salarié à la vie presque aussi pénible et plus précaire du prolétaire industriel devint, en attendant d'être un écrivain estimé, un militant de l'avant-garde socialiste, batailla parles grèves, par l'Internationale, par les sociétés coopératives, bref par tous les moyens de propagande, voire même par les conspirations révolutionnaires, contre le despotisme impérial et l'exploitation capitaliste.
Cladel prend Malon en 1866, lors de son affiliation à Y Internationale, et après qu'il eut dirigé les grandes grèves de la banlieue parisienne :
Infatigable, il fonde la Revendication de Puteaux, société de consommation encore prospère aujourd'hui puisqu'elle compte 1800 membres et d'autres à Suresnes, à Courbevoie, à Clichy, à Roubaix; et, grâce à sa persévérance et à son ubiquité', de nouveaux groupes internationalistes se constituent à Lille, Amboise, Vattrelos, Pontoise, Saint-Ouen-L' Aumône, Saint-Elienne et Batignolles. En butte aux rancunes patronales, il change de nom à tout instant et ne séjourne en chaque lieu que le temps nécessaire à la formation de quelque cercle, et, de plus en plus agile, court à d'autres tâches, à d'autres propagandes interrompues par des réclusions successives ; à l'ombre des cachots, il médite; en plein soleil, il agit. Toujours sur pied et jouissant de la confiance absolue de ses recrues avides de se produire, il se concerte avec les Blanquistes et participe avec eux à beaucoup de manifestations républicaines et de tentatives révolutionnaires de 1867-68-69. En janvier 1870, éclate enfin la Grève du Creusot. Il s'y trouve déjà comme correspondant de la Marseillaise et bientôt y dirige les mineurs. Après leur défaite, il va porter le concours du journal et celui de ses facultés d'organisateur aux grévistes de Fourchambault. On l'épie, on le harcèle, il se couvre d'une blaude rustique, il échappe aux limiers de la police impériale attachés à ses trousses, et, presque à leur barbe, ayant établi plus de vingt nouvelles sections à Châlons, Autun, Torteron, Cosne, etc., pousse sur Paris où dès son retour, avril 1870, on le jette à Mazas; il y reste au secret plusieurs mois. Enveloppé dans le quatrième procès de l'Internationale, on lui sert un an de prison ;*il purgeait cette condamnation en la prison de Beauvais d'où le lendemain du 4 septembre il est élargi sur une dépêche de Gambetta. . .
Les Internationalistes et les Blanquistes ainsi libérés au nombre de plus de 79 viennent à Paris où avec leurs coreligionnaires ils fondent le Comité Central des vingt arrondissements, place de la Corderie, d'où devait sortir la Commune.
Malon fut un des plus assidus et il participa à ce titre à la journée du 31 octobre. Déjà délégué de son bataillon, le 9ime, il avait gagné assez la sympathie des électeurs des Batignolles pour être élu le 5 novembre adjoint à la mairie du XVIIme arrondissement ; il s'occupe surtout de l'assistance qu'il organise exemplairement dans son arrondissement : mais il ne perdait pas de vue le grand but de la défense de Paris compromise par un gouvernement indigne ; c'est ainsi qu'il participa à la journée désespérée du 22 janvier et qu'à cette occasion un mandat d'arrêt fut lancé contre lui, qui ne fut pas longtemps valable car... mais ici je cède encore la place à Léon Cladel :
Elu le 8 février 1871 par 118.000 voix, le quinzième sur quarante-trois, le petit berger de Forez, l'homme de hait et de bat des villages, hameaux et bourgs suburbains, est député de Paris. Ah ! cette fois, les électeurs en blouse, abjurant toute jalousie, ont voté pour un blousier comme chacun d'eux. S'il en avait été ainsi l'an dernier, combien de bourgeois autoritaires qui trônent au pouvoir aujourd'hui seraient aux genoux de cette plèbe, qu'après l'avoir implorée et flagornée en tant que candidat ils crossent, parvenus avec dédain. Accompagné par quelques-uns de ses mandants, il vole à Bordeaux, le vrai représentant du peuple et le plus légitime au dire de l'auteur des Châtiments } et là, de même que les Allemands Liebknecht et Bebel repousseront plus tard au Reichstag, de Berlin, l'annexion de la Lorraine et de l'Alsace à l'Allemagne, il refuse de sanctionner le démembrement de la France vaincue, ainsi qu'il n'eût pas admis d'ailleurs l'incorporation de provinces transrhénanes à sa patrie, si mieux commandées et plus nombreuses nos imberbes milices urbaines et rurales l'avaient emporté sur deux millions de reîtres et de lansquenets blanchis sous le casque et la cuirasse; il flanque en même temps que Tridon, Razoua, Cournet, Rochefort, Delescluze et celui qui, n'ayant pas su se contenter d'être Ranc tout court, est devenu Monsieur Ranc tout au long, après Garibaldi trop prompt à les précéder, avant Victor Hugo, peut-être trop lent à leur emboîter le pas, il flanque sa démission de mandataire db la grande cité révolutionnaire au nez de tous les nonces rétrogrades des quatre-vingt-neuf départements et s'en retourne là d'où naguère il est venu.
C'est-à-dire à Paris, où après avoir participé à tous les efforts de conciliation, il se rallie à la révolution du 18 mars en voyant la mauvaise foi de ceux qu'on allait appeler les hommes de Versailles.
Membre de la Commune et Maire des Batignolles il fit son devoir pendant les 73 terribles journées; il dirigea la défense de son arrondissement quand l'armée de Versailles entra dans Paris y portant le désespoir, le massacre et la mort. Il put rallier en bon
ordre les forces dont il disposait et les diriger sur Montmartre ; mais resté le dernier il fut coupé et ne put rejoindre les siens. Environné tout à coup de soldats qui ne purent croire qu'un membre de la Commune se fût ainsi attardé parmi eux et le prirent pour un agent de Versailles, il échappa de la sorte à la fusillade sommaire.
La mort ne voulait pas de lui. continue Le'on Cladel. Traqué, harcelé, serré de près, il est recueilli par une intrépide citoyenne qui le conduit chez elle, et là, son mari (A. Ottin), vieillard austère, sculpteur renommé (1), lui parle ainsi: « Qui que vous soyez, vous êtes ici le bienvenu puisque vous êtes l'une des victimes du monstre qui triomphe aujourd'hui sur les ruines de Paris et déshonore l'humanité.» Six semaines environ le proscrit résida chez ce grand cœur auquel sont bien dus les hommages de tout philanthrope digne de ce nom, et lorsqu'il quitta son refuge et la ville saccagée, le fils de son hôte l'obligea à prendre son propre passe-port et sa bourse. Enfin, ayant franchi la frontière, il s'écrie : «Je salue et touche une terre de liberté! » Ces mots lui tombent de la bouche comme ils jaillirent en l'autre siècle de celle de Jean-Jacques, à peu près sur le même sol, entre deux montagnes. En paix à Genève, il subsistera, ce banni, mais comment et de quoi ? Comme il pourra, d'une besogne manuelle quelconque. Allons, courage exilé ! Labor omnia vincit improbus .
Successivement vannier, typographe, fardelier. il mange et boit, mais ne dort point. Toutes ses études forcément négligées par la bataille sociale l'ont sollicité de rechef. Il achève alors son instruction et quand il possède bien l'orthographe, la syntaxe, la langue, il prône avec sa plume les idées généreuses pour lesquelles il a combattu le fusil au poing. En Suisse, en Italie, il se plonge avec amour, avec passion, dans les œuvres sinon obscures, du moins abstraites des physiocrates et des économistes : Adam Smith, Quesnay, J.-B. Say, Malthus, Ricardo, Mach-Culloch, Dunoyer, Rossi, Filangieri, Romagnosi, Verri, Beccaria, Michel Chevalier, Bastiat, Joseph Garnier, en même temps que les sociologues : Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc, Pierre Leroux, Cabet, Dezamy, Proudhon, Considérant, Pecqueur, Vidal. Karl Marx, Robert Owen, Lassalle, Tourreil, Fauvety et J.-S. Mill, son auteur de prédilection, l'initient tour à tour aux œuvres de la science, et lui révèlent tous leurs secrets et le voilà si bien ferré, désormais, sur les questions qui le préoccupent et l'absorbent qu'il nous offre coup sur coup : en 1871, La Troisième défaite du prolétariat français ; en 1872, Exposé des Ecoles socialistes françaises et Y Internationale, son histoire et ses principes ; en 1873, Spartacus ; en 1874, Socialismo, Religione, famiglia, proprietà, texte italien ; en 1876, Histoire critique de l'Economie politique ; en 1875-77, collaboration à la
(1) Auguste Ottin, ancien prix de Rome et mort récemment, est l'auteur de la Fontaine de M édicis au Luxembourg, du bas-relief: La Marche triomphale de la République, d'une cheminée monumentale en l'honneur de Ch. Fourier, du Groupe des Lutteurs au Luxembourg, de V Amour et Psyché et de trente autres œuvres méritoires.
Plèbe de Milan, au Povei^o de Païenne, au Mirabeau de Verviers, et fondation ( avec le regrette' l)r Ce'sar De Paepe et M*"* André* Léo ) de la Revue : le Socialisme Progressif; en 1878, Histoire du Socialisme ; en 1879, traduction de Travail et Capital de Lassalle, et de la Quintessence du Socialisme de Schaeftie ; en 1880, après l'amnistie, il crée Y Emancipation, publie en 1881 le volume 1" du Nouveau Parti, le Parti ouvrier ; en 1882,1e volume 2 du Nouveau Parti; en 1883, le Manuel d'Economie Sociale; en ■1884-85, les cinq tomes de Y Histoire du Socialisme commencé en 1882 ; enfin il fonde la Revue Socialiste devenue l'organe central du Socialisme théorique français, tout en. collaborant à une foule de journaux, le Prolétaire, Y Emancipation sociale, le Citoyen, le Travailleur, Y Intransigeant, etc.
Hé bien, n'est-ce pas une magie que la mirobolante aventure de ce gueux-là : pâtre dès son enfance, charieur et laboureur avant son tirage au sort et député de Paris avant que sa trentaine ait sonné ; mais n'est-ce pas un enseignement aussi ? Jadis, quand la Révolution éclata, si l'aristocratie était pourrie jusqu'aux moelles et le Tiers déjà corrompu, la plèbe, elle, au contraire avait toutes les vertus, stérilisées souvent, il est vrai, par son ignorance et c'est chez elle surtout que la France, menacée par tous les potentats de l'Europe, y compris le sien propre, recruta les héros qui s'emparèrent de la Bastille, des Tuileries et guidèrent à la victoire les volontaires de la République: Hoche, Kléber, Augereau, Marceau, Soult, Lannes, Masséna, Ney, Murât, Bessières, tutti quanti. Maintenant, de nos jours où la bourgeoisie est plus dépravée et plus vaine que la noblesse en 1789, n'appartient-il pas au Quatrième Etat de la remplacer, ainsi qu'elle même supplanta le deuxième Ordre entièrement inepte en affaires publiques ?
On ne se lasse jamais de citer Cladel, parlant des hommes du peuple. Lisez encore :
Où donc demain, sinon là, le pays en danger puiserait-il des hommes? Ils en sortent tous nos historiens plus vibrants, artistes et philosophes : Hugo, Rude, Millet, Pierre Dupont, Courbet, Proudhon, Michelet, et l'âpre utilitaire dont ici j'ai résumé les travaux, et des myriades en surgiront. Hier, illettré, ce pour qui m'enchante est aujourd'hui savant au point de nous dire Heraclite, Empédocle, Xénophane, Anaxagore, Pyrrhon, Zenon, comme s'il avait gardé de concert avec eux un troupeau d'herbivores ou d'omnivores. Et cette merveilleuse Morale sociale où la forme et le fond s'entrevalent, en serions-nous redevables par hasard à l'un de ces avocats sans cause, à quelque médecin sans malades, à quelque financier sans entrailles, à quelque rentier sans cervelle, à l'un de ces bourgeois sans scrupules qui foisonnent au Luxembourg ainsi qu'au Palais Bourbon? Nenni. Stylés dès le Lycée ou le Collège par mille professeurs et semblant prédestinés à de belles choses ils promettaient tout, blondins, et grisons, ils n'ont encore rien tenu, rien, abêtis qu'ils sont ces vieux fantoches du Parlement, par la paresse, émasculés par la luxure, et c'est lui, l'enfançon hirsute et nu d'un couple d'indigents des campagnes du Centre, oui, lui, très humble passereau qui n'alla jamais à l'Ecole mutuelle et que les paons, ou plutôt les geais du Sénat et de la Chambre regardaient du haut de leur arrogante nullité quand il se campa de par la volonté du Peuple Souverain au milieu d'eux, c'est lui, de qui personne
n'eût attendu tel cadeau, c'est lui qu'il faut remercier de ce livre superbe qui sera tôt ou tard l'une des Bibles, sinon la Bible des déshérités.
Ah! si j'avais votre burin, Bracquemond ; votre pinceau, Duran ; votre pointe, Rops; votre ciseau. Rodin; ah! comme je graverais, comme je brosserais, comme je sculpterais l'image de cet ouvrier, de ce penseur, de ce poète, oui, de ce poète de votre caste, la basse, et dont la débauche n'a pas infirmé l'esprit, desséché le cœur, appauvri les muscles et les chairs ; il est plus beau vraiment avec sa face rougeaude et long poilue, avec ses épaules de portefaix, il le fut et se glorifie de l'avoir été, certes ! avec ses yeux doux et fins, son allure paysanne et faubourienne à la fois, et sa tête d'apôtre bon garçon, que tous les chlorotiques de la haute ou de la moyenne qui papillonnent autour de vous, chers amis, pour que vous daigniez les magnifier sur une feuille de papier de Hollande ou de Japon, sur quelque peu d'étoffe, sur une plaque de cuivre ou dans un bloc de marbre...
Ces citations un peu longues mais que nous devions faire, nous disent avec quelle émotion et quelle éloquence Léon Cladel contait la vie toute de labeur et de probité de notre ami. Voyez avec quelle admiration il insistait surtout sur les tendances de cet esprit si largement ouvert aux plus nobles pensées, aux plus exquises générosités. Tous ceux qui connaissaient Malon applaudirent à cet éloge si mérité qui avait d'autant plus de prix qu'il sortait de l'intransigeante plume d'un maître écrivain dont la gloire est absolument pure et dont la vie elle aussi est un incomparable exemple de vaillance et d'honneur.
Plus récemment, dans la France du 13 septembre 1890, Clovis Hugues résumait, en un fraternel article, avec un exubérant esprit, une entraînante fougue, tout le bien que nous pensons du théoricien socialiste :
L'homme, d'abord, n'est-ce pas? Figurez-vous une sorte de cardinal Lavigerie en civil et vous aurez tout de suite un Malon suffisamment ressemblant. Le front est vaste, éclairé d'une haute pensée, un de ces fronts que la nature ne donne pas à tout le monde parce qu'ils nécessitent probablement une main-d'œuvre considérable. L'œil rêve et cherche. Le nez s'aplatit légèrement : peut-être le coup de pouce de l'Idée ? La bouche est à la fois souriante et boudeuse. La barbe n'est pas tout à fait une barbe de fleuve, mais c'est déjà celle d'un joli affluent.
Malon a souffert lui-même, avant de se consacrer tout entier à ceux qui souffrent. Il ne s'est point improvisé apôtre : il l'est devenu lentement, patiemment, à force de travail et de volonté. Fils d'un pauvre paysan il n'a pa^ trouvé la clef d'or qui ouvre la porte des collèges. . . Il n'a pas soulevé le voile, il la déchiré. 11 n'a pas épousé la science : il l'a violée. Bravo plébéien !
C'est Clovis Hugues qui nous a révélé dans cet article l'existence d'un péché de jeunesse de Malon, un poëme, la Grève des
Mineurs, fière réponse à la Grève des Forgerons de Coppée ; le poète n'est pas mort tout entier, et Cladel et Hugues l'on bien senti revivre, en lisant le Socialisme Intégral « où il y a autant de cœur que de tête », suivant l'expression même de Clovis Hugues. Certes, s'il nous était besoin de donner une preuve vivante de la légitimité de nos revendications, nous ne pourrions mieux choisir que le récit de l'existence et du développement intellectuel de ce pâtre forézien à qui l'on enseigna à peine l'abécédaire en ses primes années et qui, à force d'opiniâtre vouloir est parvenu à s'instruire seul, et à écrire des œuvres de profonde érudition et de vaste pensée, à édifier selon le mot de l'auteur de Kerkadec, une Bible des déshérités, expression amplement justifiée par la publication du Socialisme Intégral, dont les deux premiers volumes vont paraître coup sur coup.
Le présent volume en est à sa deuxième édition en moins d'un an. On admettra que cela peut être considéré non seulement comme un succès de librairie — toutes relations gardées puisqu'il ne s'agit pas ici d'une œuvre d'amusement, d'un remède contre l'ennui d'un voyage en wagon, comme le disait Jules Barbey d'Aurevilly des œuvres d'About, — mais aussi, nous l'avons déjà indiqué, comme un indice indéniable du progrès des idées socialistes.
L'œuvre n'a pas été seulement lue, elle a été commentée, discutée ; elle a produit une agitation si curieuse et si intéressante qu'il serait regrettable de ne pas noter les diverses manifestations intellectuelles dont elle à été le point de départ. Un tel examen ne serait pas inutile croyons-nous; la place nous manque pour le faire et nous devrons nous contenter de quelques indications.
De tous les articles que nous avons lus il ressort au premier abord une singulière estime pour l'auteur. Amis ou adversaires sont d'accord sur ce point. Cette unanimité rare dans l'apprécia-
tion du caractère d'un homme, nous semble attester outre l'incontestable valeur morale de celui qui en est cause, l'immense portée de l'œuvre et le succès des théories qu'elle émet. Philippe Gille, dans le Figaro du 14 janvier, écrivait ces lignes, précieuses à enregistrer.
— Il est des chapitres qui m'ont laisse' dans une grave rêverie et l'idée consolante que l'amélioration sociale doit être traitée autrement que comme une utopie. Le livre de B. Malon est pour moi l'exagération d'une idée honnête et juste, si l'honnêteté et la justice peuvent être exagérées.
Le Socialisme Intégral a puissamment servi, ce nous paraît, l'idée que nous défendons, tant par sa logique persuasive que par son élévation de pensée et, l'ardente conviction inébranlable foi qui l'anime.
Dans un récent ouvrage de M. F. Paulhan: le Nouveau Mysticisme, nous trouvons la page que voici :
Il y a certes des raisons de recommander la froideur dans l'observation et dans le raisonnement ; cependant, il ne faut pas oublier que, si l'objectif de nos recherches nous laissait complètement indifférents, nous ne ferions pas ces recherches, et que si le résultat ne nous importait en rien, nous ne trouverions pas ce résultat. Autant que la froideur de la recherche, l'émotion qui la précède et l'émotion qui la soutient et l'émotion qui la suit sont désirables, au moins dans l'état actuel de l'humanité ; et c'est encore un signe de l'état de l'âme moderne que cette recherche des grands résultats jointe à l'emploi des moyens les plus minutieux, ce mélange de réalisme pratique et d'idéalisme sans limites, de science et d'émotion, de mysticisme, si l'on veut, qui se révèle au moins dans certaines formes du mouvement social. Nous le retrouvons à quelque degré chez un des chefs du parti socialiste français, M. Benoît Malon, qui parait vouloir unir l'esprit idéaliste des écoles françaises de la première moitié de ce siècle et l'esprit positif et scientifique de l'école allemande. Il insiste sur la nécessité de ne pas se laisser « sevrer d'idéal » et de remplacer « l'atavisme religieux » par « un vaste idéal humain, par une conception de la vie et du devoir propre à ouvrir nos pensées et nos cœurs à toutes les justices' nouvelles, propre à nous faire consentir à tous les dévouements, tous les sacrifices qu'elles commandent (1).
M, Paulhan, ne fait que rappeler ici les paroles mêmes de Malon.
« Oui, trois fois oui, la passion surexcita pour le bien public, « la vision d'un idéal accepté et caressé, le sentiment profond « qu'on se dévoue pour quelque chose de haut et de bon, sont,
(1) F. Paulhan : Le Nouveau Mysticisme.
<( abstraction faite du fanatisme religieux, les seuls grands entraî- « neurs des foules. C'est par eux que le xvme siècle aboutit ; « c'est par les irrésistibles enthousiasmes qu'ils allumèrent dans « les âmes, que le monde vit les merveilles de l'an II, et le triom- « phe partiel de la Révolution Française. »
Le livre même a été l'affirmation de cette théorie. Il a prouvé que le socialisme était, ainsi qu'il l'énonce au début de son œuvre, « l'aboutissant synthétique de toutes les activités pro- « gressives de l'humanité présente». Rejetant l'étroite formule de la révolution purement économique, il a proclamé la nécessité d'une révolution connexe dans les mœurs, il a établi les bases durables d'une philosophie sociale.
Grâce à ce livre, de'clarait Eugène Fournière, dans un compte-rendu des plus judicieux publié ici même, le socialisme n'est plus une sèche doctrine économique basée sur la nécessité. Il est l'épanouissement normal de l'humanité en marche vers les justices futures.
L'honneur est grand à Benoît Malon d'avoir su revenir à la si généreuse et si noble tradition des penseurs qu'avec raison il revendique comme ancêtres du socialisme. Le regretté César De Paepe, l'en félicitait dans une lettre datée de Bruxelles, du 12 septembre 1890, dont le fidèle ami, le vieux compagnon de lutte de l'admirable penseur belge peut avoir quelque fierté. En voici un extrait :
Et moi aussi, mon cher, tu peux m'inscrire parmi les adeptes du socialisme intégral, bien que les circonstances m'aient amené à m'occuper plutôt du côté économique du socialisme. Mais toujours j'ai vu dans le socialisme autre chose encore qu'une nouvelle organisation du travail et de la propriété, ou qu'une plus équitable répartition des richesses parmi les hommes. Toujours j'ai considéré que le socialisme touchait à tous les côtés de l'homme et de l'espèce humaine et que, a l'instar du philosophe antique, il pouvait prendre pour devise : Nihil human a me alienum putu. Notamment la morale et le droit, l'anthropologie et la criminologie, l'hygiène publique et la philosophie de l'histoire, la pédagogie et la démographie, les questions philosophiques et religieuses, se ressentiront presque autant que l'économie politique elle-même de cet immense et complexe mouvement d'idées soulevé par le socialisme au XIX0 siècle. La littérature, les beaux-arts, les conceptions esthétiques ne lui sont pas plus indifférentes et porteront également la marque de son influence.
L'auteur du Socialisme Intégral a prouvé ainsi qu'il l'avait promis, « que le socialisme dans ses principes et dans ses réali-
« sations répond à tous les besoins matériels et moraux de la « nature humaine. »
Et voici diverses appréciations qui le démontrent.
Dans le Journal Flèchois (17 septembre 1890), sous la signature de Jean Bernard, on trouve :
Aussi la publication de Benoit Malon vient-elle à point rendre un grand service à la politique contemporaine, exposée, faute de savoir, à s'égarer dans des discussions inutiles ou dans des développements hors de portée.
Car, Benoit Malon possède cette qualité maîtresse dont on ne saurait trop le louer, c'est qu'il dégage les théories socialistes des brumeuses régions de l'utopie pour les placer dans le champ d'activité de la pratique.
M. Henri Aimel, dans la Presse du 2} septembre, annonçait en termes élogieux la publication du Socialisme Intégral et le 30 septembre dans la Victoire (de Bordeaux) qu'il dirige, il concluait ainsi un nouvel article :
En tous cas, qui donc peut prétendre qu'un tel programme ne soit pas complètement humain? Qui donc peut dire que les réformes exigées ou désirées par le socialisme ne sont pas conformes aux idées de justice et de fraternité, de bonté, à la véritable conception de l'ordre et du progrès dans les sociétés modernes ?
Ce sont ces idées que Malon, avec une chaleur communicative de pensée, un enthousiasme sincère et surtout ce profond amour de l'humanité, cette pitié sainte dont il fait la déesse de la religion future enseigne et démontre dans son livre.
Notre ami Raiga, dans la justice du 17 novembre 1890, terminait ainsi sa chronique sociale :
Si au point de vue économique les doctrines collectivistes mises à part — doctrines d'ailleurs qui n'ont que la portée d'une prophétie — on peut tomber d'accord avec l'auteur sur la nécessité de certaines réformes sociales, on louera sans réserve toute la partie du livre consacrée à l'évolution de la morale, à l'évolution du mariage et de la famille.
On louera également l'auteur d'avoir protesté contre les calomnies qu'on débite niaisement, dans certains cercles, contre la Révolution Française.
En définitive, voilà une œuvre d'une grande sincérité, capable au surplus d'éclairer bien des esprits et de réconcilier nombre de citoyens, qui, sur la foi d'hommes à formules sèches et fausses, se croient obligés de s'enfermer dans de petites chapelles, au lieu de vivre et de demeurer en communauté d'idées et d'aspirations avec la vaste famille républicaine formée par la Révolution Française et qui restera, en dépit qu'on en ait, l'initiatrice des justices futures.
A nouveau Eugène Fournière oubliait une seconde étude dans le Petit Troyen,\e Petit Provençal, et dans l'Hérault, M. Elie Peyron, un des fondateurs de la Revue Socialiste, écrivit presque en même temps du livre un compte-rendu des plus élogieux. Tous deux ont insisté avec raison sur ce point que Malon, donnait une orientation nouvelle, plus humaine, au socialisme.
L'Emancipation Sociale (de Narbonne), le Tetit Colon (d'Alger),
Y Egalité (E. Odin), le Cow&z/ (Populus), la Taix (E. Thiaudière), la Nouvelle Revue (15 octobre) qui déclarait l'œuvre « de bonne volonté et de bonne foi », le "Petit Républicain (de Nîmes), le Vrai Patriotisme (de Boulogne-sur-Seine), la France Militaire,
Y Action, que dirige à Lyon notre ami Paul Cassard, le Réveil Républicain, la Tribune Républicaine, le Petit Républicain du Midi, les Petites Nouvelles, Y Union Franco-Russe, la Question Sociale, le Peuple (de Bruxelles), le Coopèrateur, le Tocsin (de Commentry), la Question Sociale (de Bordeaux), le Petit Troyen, le Petit Provençal, le Courrier (de Cannes), le Réveil des Paysans, YEclaireur de l'Est (Ch. Foulon), la Lyre Universelle (Jules Levallois), le Radical Algérien, le Siècle, le Moniteur des Syndicats Ouvriers (Abel Davaud), le Stéphanois, la Rénovation (Hyp. Destrem), le Socialiste chrétien, Y Initiation, Il Sole (Felice Cameroni), le Petit Lyonnais (Jean Valjean), etc., etc., même des journaux conservateurs comme le Tays, la Souveraineté, le 'Pilori, le Patriote (de Bruxelles) enregistrèrent le succès du premier volume du Socialisme Intégral.
Dans le numéro du 25 novembre 1890, Henry Maret dans le Radical disait : « Je ne connais pas de livre plus clair, plus honnête et souvent plus irréfutable. »
Il Secolo (18 octobre), a consacré un long article au Socialisme Intégral sous ce titre qui est un éloge Un buon libro e una buona opéra. L' Emancipa^ione (de Rome), Yltalia (de Milan) apprécièrent le livre de flatteuse façon, même des revues, jusqu'alors purement littéraires, ont consacré plusieurs pages à l'analyse et à la discussion du livre du directeur de la Revue Socialiste. De ce nombre la Revue Parisienne, qui publiait un article fort intéressant de M. Albert Noyer, et le Semeur où M. Edouard de Morsier, l'auteur plein de promesses des Romanciers allemands contemporains, écrivait :
(( C'est cette ide'e assure'ment grande et belle de voir dans le socialisme non une doctrine spe'ciale quelconque ou politique ou économique, mais les lois fondamentales d'une société et d'une civilisation nouvelles, qui distingue Benoit Malon de tous les autres socialistes qui place son œuvre Lien au-dessus de la leur.C'est ce qui rend aussi son Socialisme Intégral compréhensible à tous. Les grandes idées sont simples. Le socialisme a enfin trouvé en cette fin de siècle — que Malon appelle fin de cycle — son expression claire et complète. Il sera possible de le juger, maintenant qu'il se présente à nous clair, précis, complet, Intégral.
Pourquoi M. de Morsier a-t-il gâté cette juste appréciation par des critiques qui sont parfaitement injustifiées ? La conclusion de l'article est vraiment peu digne du début. Il y est question d'un malhonnête mépris du passé — c'est là un mot malheureux qui se trouve réfuté par les éloges du début, et quant aux plaisanteries sur l'art social, si elles sont permises, elles sont bien inutiles, car — nous en gardons l'absolue conviction — l'art s'orientera vers le socialisme fatalement, et se retrempera comme lui aussi à ses sources bienfaisantes. Sérieusement, M. de Morsier dédaigne-t-il ces grands poètes : Pierre Dupont, que Baudelaire admirait, et Pottier, cet autre ouvrier, que tant d'artistes modernes et non des moins glorieux ont salué comme un pair ?
Sutter Laumann dans Y Intransigeant réplique suffisamment à la critique du Semeur, en disant du livre discuté :
C'est un des plus éloquents que nous ayons lus depuis longtemps. Oui, très éloquent, car Malon ne s'est pas uniquement contenté de développer une théorie, de soutenir les prétentions d'une école. Sachant que, par malheur, le monde n'est pas transformable, du jour au lendemain, comme par un coup de baguette magique, il a surtout plaidé la nécessité de la transformation, au profit des humbles et des souffrants. Mais cela, il l'a fait sans colère, sans haine, en sage qui sait que l'esprit de tolérance est la base même de la philosophie, et que la responsabilité de l'homme est limitée, aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie sociale ; qu'il est le jouet des circonstances, l'esclave de l'éducation et du milieu. Aussi, loin de se cantonner dans un sectarisme farouche, il professe que tous les chercheurs, que tous les remueurs d'idées ont apporté leur part de lumière dans les épaisses ténèbres qu'il s'agit de percer.
Combien juste aussi est cette appréciation qui termine dans le ^Peuple de Bruxelles, l'organe officiel du parti ouvrier belge, l'article consacré par Louis Bertrand au premier volume du Socialisme Intégral :
Le collectivisme tel que l'expose et le définit Malon (1) diffère du collectivisme Marxiste qui est d'une tendance plus communiste. Cette différence du socialisme français et du socialisme allemand ne doit d'ailleurs pas être exagérée. Elle se comprend par la différence de milieu, de mœurs de ces deux nations.
Le socialisme de Marx est avant tout matérialiste, économique.
Certes, le facteur économique est puissant. Il crée le milieu que subit l'homme et la société. Seulement, le facteur moral, sentimental a aussi sa valeur scientifique. Il est vrai d'ajouter que l'un développe parfois l'autre.
Certes aussi, les ouvriers, les petits, les salariés de toutes catégories ont intérêt à voir changer le système capitaliste actuel. Si les masses populaires deviennent socialistes, c'est parce qu'elles sont victimes du système actuel qui les écrase et les réduit à la misère et qu'elles espèrent en une vie meilleure. Mais ce facteur ne doit pas suffire. C'est pourquoi nous sommes entièrement d'accord avec Malon quand il dit : « Les novateurs ne doivent pas se contenter de faire appel aux intérêts de classe du prolétariat, ils doivent aussi invoquer toutes les forces sentimentales et morales résidant en l'âme humaine.
C'est très juste et cette conception du socialisme est grande et belle ! Elle permet de faire appel à toutes les bonnes volontés, à tous ceux qui ne comprennent pas encore l'idée maîtresse du socialisme, mais que révolte l'injustice actuelle.
Répétons-le donc pour finir : le Socialisme Intégral est un livre excellent en tous points et nous lui souhaitons le succès qu'il mérite. Disons aussi qu'il est écrit de maîtresse façon, car nous avons rarement lu un livre de science sociale qui soit d'une lecture aussi attachante. La question de forme est souvent négligée ; ici, la forme est digne du fond et nous avons la conviction que la dernière œuvre de Malon deviendra classique.
(1) Voici la définition du collectivisme par l'auteur du Socialisme Intégral :
« Dans ses lignes générales, le collectivisme est une conception socialiste comportant :
1° L'appropriation commune, plus ou moins graduelle de la terre et des instruments de la production et de l'échange (cette forme d'appropriation ne devant pas succéder à la petite industrie et à la petite propriété, mais seulement à la monopolisation de ces dernières par la nouvelle féodalité financière et industrielle) ;
2° L'organisation corporative, communale ou générale de la production et de l'échange ;
3e La faculté pour chaque travailleur d'user à sa guise de l'équivalent de la plus-value par lui créée ; ^autrement dit du produit de son travail) ;
4° Le droit au développement intégral pour les enfants, le droit à l'existence pour tous les incapables de travail et l'assurance pour tous les valides d'un travail rémunérateur dans l'association de leur choix.
« Vouloir cela, termine Malon, ce n'est pas, comme on l'a dit, tomber dans les errements du communisme utopique, c'est simplement combiner la nécessité du concours pour la production avec la justice économique et les justes exigences de la liberté humaine. »
L'auteur y a mis d'ailleurs toute la science qu'il a accumulée depuis vingt ans, ainsi que son grand cœur qui bat si fortement pour tout ce qui touche au bonheur de l'Humanité souffrante !
A. Millerand insiste plus spécialement sur les côtés philosophiques du Socialisme intégral, dans le journal La France :
Voici plus de six ans, dit le vaillant et éminent député de Paris que Malon poursuit l'œuvre qui est définie dans cette phrase : « Les novateurs ne « doivent pas se contenter de faire appel aux intérêts de classe du proléta- « riat, ils doivent aussi invoquer toutes les forces sentimentales et morales « résidant en l'âme humaine. »
Cette méthode s'écarte sensiblement de celle qui est aujourd'hui en honneur dans les groupes socialistes, les plus importants de tous les pays. Elle invoque la tradition française. Il n'a. pensons-nous, jamais été plus utile de la restaurer qu'à notre époque.
Au moment où les intérêts matériels, la soif du gain rapide et facile, la passion de l'argent s'emparent de tous les esprits avec une si abordante tyrannie, il est bon, il est nécessaire que le socialisme ne paraisse pas mériter la même critique que le régime auquel il s'attaque et ne ramène pas tout le problème humain aune question de plus-value.
Aussi bien ce ne serait pas sans grand dommage pour leur cause que les socialistes renonceraient à l'appoint que le sentiment peut leur donner. C'est une force tout comme l'idée pure. Force d'une autre espèce, mais d'une puissance non moins certaine que la vapeur ou l'électricité. Le penseur, l'écrivain, l'orateur qui agissent sur la foule en défendant une conception intellectuelle ou morale servent la cause du progrès aussi efficacement que l'inventeur d'un procédé mécanique ou chimique. Lieu commun sans doute, mais qu'il faut redire puisqu'on paraît l'avoir oublié.
La supériorité de Malon sur nombre de propagandistes du socialisme est précisément de ne pas avoir limité ses préoccupations aux intérêts matériels. Certes, il ne méconnaît pas leur importance. Elle est capitale. Mais elle n'est pas exclusive. C'est un des éléments du problème, le plus considérable peut-être, ce n'est pas le problème tout entier.
Le socialisme tel que l'entend Malon est « l'aboutissant synthétique de toutes les activités progressives de l'humanité présente », Aussi ne doit-il pas borner son étude et ses efforts à la rénovation du système économique. La morale, la famille, la constitution politique de l'Etat doivent à un égal degré solliciter ses recherches et provoquer ses solutions.
Malon aborde dans son livre tous ces grands sujets. A propos de chacun d'eux il étale, aux yeux du lecteur, avec une inlassable prodigalité, le trésor des idées et des théories que l'humanité en marche a tour à tour mises en honneur. En regard du passé il dresse la solution de l'avenir.
Qui ne voit qu'ainsi comprise et élargie la doctrine socialiste a chance d'attirer à elle beaucoup d'adeptes qui, peu tentés par l'étude aride des problèmes économiques, seront touchés et séduits par les perspectives que fait entrevoir dans l'ordre moral l'application des idées nouvelles.
Dans la GF(evue Européenne, nous devons mentionner une étude de notre ami Eugène Châtelain, qui n'a qu'un tort à nos yeux,
c'est de ne pas accepter comme ancêtres du socialisme, les philosophes antiques et les communistes chrétiens, à rencontre des idées exprimées par l'auteur à ce propos.
Citons encore un article de M. Georges Bath dans le Droit des femmes, analyse exacte du chapitre VII, sur la condition des femmes, que l'ancien membre de la Commune a si magistralement expliqué. Le Devoir, de son côté, étudia plus particulièrement l'œuvre au point de vue de la propagande, eu faveur des idées pacificatrices .
Nous ne nous pardonnerions pas enfin d'oublier la toute récente contribution de notre jeune camarade Maxence Roldes {Indépendant de Bergerac, 16 mai 1890), dont la conclusion surtout est à noter :
« Consolider le socialisme et l'idéaliser, tel e'tait le double but que s'était proposé Benoit Malon.
« Et maintenant qu'il l'a si complètement, si magistralement atteint, maintenant qu'il a forgé pour notre génération une arme d'une merveilleuse solidité, qu'il se réjouisse ! Le puissant effort qu'il a développé pendant de longues années pour le triomphe de la cause sociale ne tardera pas à porter ses fruits.
« Pour nous, les jeunes qui, à notre entrée dans l'arène, bénéficierons de ses rudes travaux, nous n'honorerons jamais assez en Benoit Malon le savant, le philosophe, le poète qui, aplanissant bien des difficultés, nous a montré la route à suivre, le champ de bataille de demain, l'ennemi que nous aurions à combattre et par delà après la victoire, dans une brume qui bientôt ira se dissipant, la terre plus libre et plus juste où dans une paix sereine s'exercera l'activité de ceux à venir. »
Jusqu'ici, nos lecteurs pourront peut-être nous accuser de partialité, nous n'éprouvons d'ailleurs aucune honte à avouer que nous admirons le Socialisme Intégral comme une belle et bonne œuvre. Toutefois nous n'hésiterons pas, pour être entièrement exact, à donner les jugements hostiles.
Dans le Rappel, M. Lucien-Victor Meunier trouve le Socialisme Intégral trop étatiste. N'est-elle pas un peu usée la plaisanterie qu'il réédite à ce propos « Allons vite ! commandons des cas-
quettes galonnées pour les trente six millions de français; tous galonnés ! » Le socialisme est la domestication du prolétariat. Ce n'est là qu'un mot injuste non un argument. Et M. Meunier, qui du reste, n'est pas si éloigné que cela de nos idées, le sent bien, puisqu'il ne peut s'empêcher de louer, d'applaudir, les pages si éloquentes que Malon a écrites en faveur de l'émancipation féminine. Pourquoi dès lors, se refusera voir les autres faces de la question, l'intégralité du problème? C'est que M. Meunier, qui a de l'esprit et du cœur, se laisse un peu trop influencer, par des ressouvenirs d'éducation bourgeoise. Au nom de la liberté, il proteste contre nos théories, et cependant il veut comme nous, moins de misère et moins de hontes. — Qu'il y songe bien, qu'il pèse tous les crimes commis au nom de cette Liberté, si souvent invoquée, si souvent méconnue, et il croira comme nous, que pour le triomphe même de la Liberté il n'est pas de moyen plus sûr, plus rapide, plus efficace que l'intervention des pouvoirs publics. Autrement, certes, nous courons les risques de voir une fois de plus l'épouvantable bataille, l'ensanglantement, toutes les violences, toutes les destructions, auxquelles des multitudes ensauvagées par la misère sont accoutumées de se porter.
Le [Moniteur du Cantal déclare le Socialisme Intégral « un remarquable exposé de doctrine » mais sitôt après ajoute que tout en comprenant la justesse de certaines revendications, il ne peut admettre ces deux négations du socialisme : Tïieuet Tatrie. La critique s'attaque donc ici à la philosophie générale du socialisme, beaucoup plus qu'à l'œuvre particulière de Malon.
Le Deutsches Wochenblatt de Berlin par la plume de M. Ernst Bark, a discuté assez longuement le volume de Malon. M. Ernst Bark s'en est quelque peu tenu du reste à des nuances de langage. Il cite une phrase : « La femme bourgeoise croirait sa fille impure si elle s'était permis d'aimer avant la légalisation le mari qu'on lui destine » et s'étonne que Malon blâme cette hypocrisie. Il appelle cela de la prudence, lui M. Ernst Bark, et il invoque à l'appui les dures conditions de L'existence. Est-ce là la question ? Ce que Malon affirme en ce passage c'est son mépris pour un préjugé inique, qui place l'honneur des femmes en une si bizarre posture. M. Bark appelle cela de l'étroitesse de vue. Nous voyons
la chose autrement. Plus loin le rédacteur du Deutsches Wochenblatt, semble croire que tous les socialistes français ont une admiration profonde et sans réserve pour Proudhon — Malon a maintes fois écrit ce qu'il pensait à ce propos. M. Ernst Bark nous permettra de lui rappeller ce jugement de notre ami Eugène Fournière dans l'article déjà cité.
« Logicien brutal, Proudhon a rendu à son temps le très grand service de démolir les utopies dont se réclamait le prolétariat français, alors engoué de Cabet. Mais comme il l'a fait payer cher ce service ! Au doux rêve millénaire il a substitué la vide logologie dont nos politiciens sont encore tout imprégnés. C'est d'ailleurs sans les avoir lus qu'ils nous jettent ces tomes à la tête, quand ils éprouvent le besoin de nous assommer ».
Nous ne comprenons pas davantage la défense de Bismark par M. Bark. M. Bark dira peut-être que nous aussi nous jugeons en français plus qu'en internationaliste, mais nous avouons le même éloignement que l'auteur du Socialisme Intégral, pour l'homme de fer et de sang.
La l^evue Encyclopédique (sous la signature de M. Lejeal), a donné dans un de ses derniers numéros un résumé important de l'œuvre de Benoît Malon — accompagné d'un portrait et d'une courte notice biographique. — C'est un travail analytique consciencieux, qu'on pourra consulter avec fruit.
Nous en extrayons ces lignes :
Quelqu'opinion que l'on professe à l'égard du socialisme il faut reconnaître qu'il a révèle' de no 5 jours une force singulière d'expansion. Il rayonne bien au-delà du cercle de ses adeptes déclarés, il est devenu une puissance avec laquelle comptent les pouvoirs réguliers et l'on voit dans tous les pays, dans toutes les classes s'infiltrer lentement mais sûrement la conviction qu'il y a nécessité impérieuse de chercher une répartition de la richesse plus conforme à la notion actuelle de justice distributive, si l'on veut épargner ù la société d'effrayantes commotions.
11 convient donc d'étudier avec calme, d'où qu'elles viennent, les diverses solutions proposées. Il y a surtout profit à le faire lorsqu'on dispose d'un livre tel que le Socialisme Intégral de M. B. Malon qui présente un tableau d'ensemble des doctrines d'une école fort importante, en même temps qu'une analyse des théories opposées.
M. Lejeal donne ensuite une fort sagace et très précise analyse des doctrines de Malon, analyse qu'il fait suivre de cette remarque :
La revendication apparaît ici nette et précise. Bien que par sa nature même, elle soit communicative et nécessairement clirige'e contre ceux qui possèdent, on ne peut nier qu'elle de'note une large préoccupation des mesures transitoires et des formes -légales.
On a vu que dans un précédent numéro de la Revue Socialiste, notre savant collaborateur le docteur Delon a réfuté les critiques formulées, d'ailleurs très courtoisement, par M. Belot dans la ^Revue 'Philosophique. Est-il nécessaire d'insister? nous ne sommes pas les seuls à penser que la réponse a été absolument victorieuse. Et, en somme, la Revue Philosophique avait apporté les uniques objections qui pouvaient avoir quelque apparence de, raison.
Dans le Journal des Economistes, M. Rouxel a aussi, dans son compte-rendu du Socialisme Intégral, rompu quelques lances en faveur du libéralisme économiste dont tous les novateurs et tous les progressistes contemporains font justice. Au moins M. Rouxel qui déclare Malon «un consciencieux, un "studieux et un convaincu» accepte-t-il en grande partie les théories de notre ami sur la famille.
Plus précisée et plus arrière est la critique parue dans la Revue cf économie politique et signée Ch. Gide. L'éminent professeur d'économie politique commence toutefois lui aussi par des éloges : tels sont les débuts de son article bibliographique :
Une vie toute de longs et patients travaux, un grand fonds de bienveillance, une modération relative dans les moyens d'exécution, ont valu à M. Benoit Malon une place très honorable dans le socialisme contemporain. Par ses ouvrages et surtout par la Revue socialiste qu'il a fondée et qu'il dirige dans un esprit de libre recherche, il a exercé sur l'école socialiste française une influence réelle, et à tout prendre bienfaisante, en l'émancipant de la doctrine d'airain du collectivisme Marxiste et en la ramenant à ses véritables traditions nationales, c'est-à-dire à un certain idéalisme. Il a revendiqué la place de ces mots de justice, de solidarité et d'amour qui avaient été rayés dédaigneusement par Karl Marx du vocabulaire économique pour n'y laisser que le mot de « plus-value ». Il faut lui savoir gré d'avoir enseigné que la guerre des classes ne suffira pas pour résoudre le problème social et de n'avoir cessé « de crier à ses frères en socialisme que la revendication économique des prolétaires n'aboutira qu'en s'appuyant sur les forces morales, ces rayonnements intérieurs de la nature humaine ». C'est justement pour mieux exprimer ce programme que M. Malon donne à son nouveau livre le titre de Socialisme Intégral, en entendant par là le socialisme envisagé sous tous ses aspects, avec toutes ses manifestations possibles, non seulement dans la Propriété ou YEtat, mais aussi dans la Famille et la Religion.
Voilà qui est tout lait et tout miel, n'est-il pas vrai ? Attendez, l'absinthe est au fond.
M. Ch. Gide déclare que le Socialisme Intégral est plein de lacunes et il en donne entre autres preuves que l'auteur à propos de mariage a cité les Cours d'amour dont l'existence est problématique. Pas davantage, selon M. Gide, il n'aurait qualifié de socialistes les économistes Cauwès, Clarke, Carrol Wright, Schmoller, Schaefrle. Il y a là un abus de mot de la part de M. Gide; Malon range les écrivains susnommés parmi les socialistes professoraux, en d'autres termes parmi les socialistes de la chaire, et non parmi les socialistes proprement dits.
Or, n'en déplaise à l'éminent directeur de la Revue d'économie politique, l'appellatif ainsi restreint est irréprochable. Voilà maintenant un autre reproche. Malon donne de bons conseils de relativisme, de tolérance et de bienveillance, mais d'après M. Gide (qui nous paraît un protestant très orthodoxe) il ne les pratique guère lui-même : Savez-vous pourquoi ?
Il accuse le christianisme d'avoir détruit les arts et la beauté, sans réfléchir que s'il a détruit l'art antique, il a fait renaître une autre forme de l'art, celle des cathédrales et des fresques du Vatican, ce qui peut valoir au moins comme circonstance atténuante. Il appelle saint Paul « un néfaste ambitieux», saint Augustin « un monstre de sophistique et de cruauté », et reproche à celui-ci d'avoir enseigné la servitude de la femme, sans paraître se souvenir de la page fameuse où Augustin nous raconte comment, assis à côté de sa mère Monique et confondant leurs âmes dans un même transport, ils ont goûté pendant quelques secondes les joies ineffables du ciel.
Tout ce qui touche de près ou de loin au christianisme, produit évidemment sur cet excellent homme le même effet que le rouge sur un taureau.
Et encore si ce n'était que les idées ou les institutions chrétiennes que M. Malon exécute de cette façon sommaire ! mais rien de ce qui a été, pour ainsi dire, ne trouve grâce devant lui. Il réédite cette banalité de Michelet sur le « funèbre moyen-âge, cette Terreur de mille ans », évidemment parce que le moyen-âge était imbu de catholicisme.
Voilà le crime dans toute son horreur. Seulement M. Gide ne réfute rien. Le Christianisme a-t-il, oui non, fait un monceau de cendres de toutes les splendides réalisations de l'art antique? Est-il vrai que jamais le monde n'a vu destructeurs plus barbares que ces moines sauvages qui parcouraient les provinces pour briser les statues et détruire les temples et dont le fanatisme criminel alla jusqu'à l'incendie à jamais inexpiable de la bibliothèque
d'Alexandrie? Si M. Gide doute, qu'il lise Chateaubriand {Etudes historiques), Draper {Les conflits de la science et de la ^Religion). Qu'il parcoure surtout l'étude vengeresse qu'a publiée sur ce sujet Goblet d'Alvieîa dans la Revue de Belgique. M. Gide croit que la construction, dix siècles plus tard, d'un certain nombre de cathédrales pouvait compenser la furie de destruction qui avait détruit une civilisation. Il sera seul de son avis.
Relativement à saint Paul et à saint Augustin, M. Gide se garde bien de rappeler les abominables passages qui ont justifié la réprobation de l'écrivain socialiste; il se contente, pour justifier ces «néfastes» théoriciens de l'immorale et monstrueuse prédestination, de nous dire qu'un jour Augustin eut une pieuse hallucination en compagnie de sa mère.
Est-ce bien sérieux ?
M. Gide termine sa critique du Socialisme Intégral par ce paragraphe :
Heureusement, on trouve dans le livre de M. Malon quelques très nobles pensées, celle-ci; par exemple, qui brille comme une étoile de première grandeur et qui peut expliquer peut-être quelques-unes des contradictions de l'auteur: « La sagesse consiste peut-être à penser en pessimiste, car la nature des choses est cruelle et triste, et à agir en optimiste, car l'intervention humaine est efficace pour le mieux-être moral et social, et nul effort de justice et de bonté, quoiqu'il puisse nous apparaître, n'est jamais complètement perdu ». On ne saurait mieux dire. Restons-en là.
Restons-en là aussi de la critique quelque peu injuste d'un écrivain de grand mérite et d'un démocrate infatigable que la Revue Socialiste n'a pas été la dernière à louer, ce qu'elle continuera à faire, lorsque l'auteur des Principes d'économie politique et de tant d'œuvres généreuses, ne se laissera pas emporter à ce point par son zèle pauliniste et augustinien qui est tant soit peu hors de raison, pour un progressiste de sa valeur.
Quelle conclusion apporter à ces pages? Est-ce que nos lecteurs n'ont pas su extraire déjà de ce résumé documentaire l'enseignement qu'on peut en tirer? Si nos convictions avaient besoin d'être affermies, tant de précieuses adhésions, de si hautes sympathies, nous aideraient à les fortifier, en nous donnant un juste orgueil, d'être parmi les compagnons d'armes du travailleur qui
les a suscitées. Et maintenant, est-ce trop dire que d'avouer notre intime pensée? Si, proche est l'avènement du socialisme, l'œuvre si remarquable de Benoît Mabn, n'aura pas qu'un peu contribué à ce. triomphe que nous souhaitons, que nous voulons et que nous verrons.
Robert Bernier.
TABLE ALPHABETIQUE