VI. Le Sentiment et le Socialisme
'Beaucoup if appelés, peu d'élus, dit l'ancienne formule chrétienne. Tous appelés, tous élus, dit le socialisme qui a des bienfaits pour tous, même pour ses ennemis.
Mais pour un objet si vaste, ce n'est pas trop d'ajouter aux forces révolutionnaires, qui débordent dans les Prolétariats des Deux-Mondes, toutes les forces intellectuelles et morales acquises par l'Humanité consciente, c'est-à-dire toutes les bonnes volontés.
C'est Kant, le plus grand moraliste moderne, qui a dit: « De « toutes les choses qu'il est possible de concevoir dans ce « monde, il n'y a qu'une seule chose qu'on puisse tenir pour « bonne, sans restriction : c'est une bonne volonté. »
Gardons-nous bien de dédaigner ce diamant scintillant de l'àme humaine. Il y aura toujours, confirme Albert Regnard dans sa forte et substantielle étude sur Y Etat, il y aura toujours des cœurs d'élite, pour qui la gloire d'avoir servi la bonne cause, quoique vaincue, sera le bonheur le plus réel et le plus sublime, et bien que le dévouement soit un démenti à la théorie de l'intérêt bien entendu, il en est, au contraire, la plus éclatante confirmation (i).
L'historien matérialiste Buckle a exprimé une pensée du même genre, lorsqu'il a dit que les progrès de la connaissance et ceux de la conscience sont stériles, s'ils ne sont pas complétés les uns par les autres (2).
Leur réunion seule peut, en effet, faire éclater les crises incompressibles de transformation, et produire ces éclosions palingénésiques qui marquent d'un signet glorieux le livre de l'histoire.
Un passé récent en témoigne éloquemment.
(1) Albert Regnard: L'Etat, son origine, sa nature, son but. (Paris 1884).
(2) Buckle : Histoire de la Civilisation en Angleterre.
Si le philosophisme du XVIIIe siècle fut irrésistible et aboutit à l'incomparable libération civile et politique de 1789, c'est qu'il cultiva les sentiments du cœur, en même temps que l'âpre domaine de la connaissance. On ne le dira jamais assez, ce siècle puisa sa force moins dans ses terribles négations que dans ses admirables générosités. Il développa, créa presque, la sensibilité, inventa le mot bienfaisance pour la glorifier, et sa contre-partie, — le mot égoïsme — pour lui donner une acception flétrissante (1).
Voyez-vous Voltaire, sans ses belles campagnes contre les juges-bourreaux qui condamnèrent Calas, Sirven, La Barre, et contre toutes les iniquités de son temps? CLue serait Rousseau, sans les sanglots de la Nouvelle Héloïse, sans les amplifications sentimentales de V Emile ? Le Contrat social n'aurait pas été le livre de la Révolution française, si son auteur n'avait produit que cette brochure politique, de valeur plus que contestable. Qu'auraient laissé Diderot, sans son génie si ouvert, si expressif et si bon (2) ; d'Alembert, sans son affectivité si contenue, mais si vivace ; d'Holbach et Helvétius, sans leur générosité ; le bon abbé de Saint-Pierre, sans sa compatissance infinie ?
(1) Pour ce dernier mot le fait semblera extraordinaire ; il n'en est pas moins exact. On ne trouve le mot égoïsme dans aucun auteur du XVIIe siècle. La Rochefoucauld, qui sur l'idée d'égoïsme basa son livre des {Maximes, se sert constamment du terme amour-propre, qui a pris maintenant une autre acception.
(2) La tradition d'une nécessaire solidarité communiste entre philosophes ou supérieurs, et de bienfaisance autour d'eux, est le grand lien des philosophes au XVIIIe siècle, comme en témoigne, en dehors de la bienfaisance pratique d'Helvétius, et de sa digne femme, de d'Holbach, de Mmo Geoffrin, etc., cette lettre de Diderot à Voltaire :
Paris, 29 septembre 1762.
Cher et illustre frère,
Ce qui me plaît des frères (les philosophes) c'est de les voir presque tous unis
moins encore par la haine et le mépris de celle que vous avez appelée l'infâme (la religion chrétienne) que par l'amour de la vérité, le sentiment de la bienfaisance, le goût du vrai, du beau, du bon, espèce de trinité qui vaut mieux que la leur. Ce n'est pas assez d'en savoir plus qu'eux, il faut montrer que nous sommes meilleurs et que la philosophie fait plus de gens de bien que « la grâce suffisante et efficace». L'ami Damilaville vous dira que ma porte et ma bourse sont ouvertes à toute heure et à tous les malheureux que mon bon destin m'envoie, qu'ils disposent de mon temps et de mon talent et que je les secours de mes conseils et de mon argent ; c'est ainsi que je sers la cause commune... Adieu, grand frère, conservez-vous pour vos amis, pour la philosophie, pour les lettres, pour la nation qui n'a plus que vous et pour le bien de l'humanité à qui vous êtes plus essentiel que cinq cents monarques fondus ensemble... (Publiée dans la Vie de Voltaire, par E. de Pompery).