IV. L'Internationale
Le 28 septembre 1864, à Saint-Martin 's Hall, à Londres, dans une réunion de socialistes et de délégués ouvriers de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Belgique, de Suisse et de Pologne, fut fondée Y ^Association internationale des travailleurs qui allait faire quelque bruit dans le monde.
Ce n'est pas la première fois qu'une tentative de ce genre était faite.
En 1843, dans une brochure trop peu connue, Mme Flora Tristan avait démontré, avec une singulière lucidité, Y Internationalité des intérêts ouvriers, sans même négliger le fait de la lutte des classes dont personne n'avait parlé encore. (1)
A la classe noble, disait l'auteur de Y Union ouvrière, a succédé la classe bourgeoise, beaucoup plus nombreuse et plus utile. Vient
(1) Flora Tristan : L'Union ouvrière. 11 est remarquable que le premier projet de fédération internationale des prolétaires soit dû à une femme.
Flora Tristan a eu des imitatrices et nous trouvons des femmes de grande valeur intellectuelle et morale, Pauline Rolland et Jeanne Deroin, à la tête de la vivace Fédération ouvrière de 1849. Cette fédération s'annonçait pleine d'avenir quand Louis Bonaparte la Brisa, préludant à cette campagne de Rome à l'intérieur, dont la coalition cléricale et libérale avait tracé le programme et qui aboutit au Coup d'Etat de Décembre.
Ils se repentirent trop tard, les Ratons de la rue de Poitiers, quand le Bertrand césarien eut piétiné la liberté. Nul ne pouvait plus alors éviter cette criminelle et néfaste politique qui a eu pour couronnement la mutilation de la patrie et la fin de la prépondérance progressiste de la France.
LE SOCIALISME INTEGRAL l8j
maintenant la classe ouvrière, plus utile et plus nombreuse encore. A elle de se constituer en Unité universelle, sans faire aucune distinction entre les ouvriers des diverses nations. Ainsi constituée, la classe ouvrière sera forte ; elle pourra alors réclamer, sûre de se faire écouter, le droit au travail et l'organisation du travail (i).
Embrigadé dans des écoles rivales, le prolétariat militant ne tint aucun compte du sage conseil.
Ce n'est qu'en 1855, que fut faite une première tentative par un groupe de révolutionnaires de toutes nations. Mais c'était plutôt d'une Internationale révolutionnaire que d'une Internationale ouvrière qu'il s'agissait.
Aussi l'échec fut-il complet.
Les Internationalistes de 1864, parlèrent un autre langage.
Voici l'impérissable manifeste qu'ils adressèrent aux prolétaires des Deux-Mondes ; il est très connu, mais son omission déparerait cette étude :
« Considérant :
« Que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous des droits et des devoirs égaux, et anéantir la domination de toute classe ;
« Que l'assujettissement économique du travailleur aux détenteurs des moyens de
(1) Extrait du programme inaugural :
« Le but de la Société est de propager les principes de la révolution sociale, de travailler activement par tous les moyens en son pouvoir, et d'arriver ainsi à établir la République démocratique, sociale, universelle.
« La Société comprend ainsi les principes de la Révolution sociale :
(( Négation absolue de tous les privilèges, négation absolue de toute autorité, affranchissement du prolétariat. Le gouvernement social ne peut et ne doit être qu'une administration nommée par le peuple, soumise à son contrôle et toujours révocable par lui.
« Nous ne demandons pas l'aide de la bourgeoisie pour accomplir la Révolution sociale et nous sommes persuadés que si nous la demandions nous ne l'obtiendrions pas. Ce que nous avons à faire, c'est de ne nous en rapporter à personne qu'à nous-mêmes. La fraternité n'est qu'une illusion stupide, là où la société est organisée en classes ou en castes...»
Signataires : Claude Pelletier, auteur à'Atercratie et d'un "Dictionnaire du Socialisme ; Déjaque, poète ouvrier de talent, auteur de X Humanisphere \ Ernest Jones, chartiste, Tufferd, Benoît, Debuchy, Mijoul, Klark, Herben, Oborski, Hammer, Kweteslowski. Baroskiewitch, Lesein, Montlaleon, J. Yung, etc., etc.
184 l'internationale
travail, c'est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de sa servitude politique, morale et matérielle ;
« Qie l'émancipation économique des travailleurs est conséquemment le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ;
« Que tous les efforts faits jusqu'ici ont échoué, faute de solidarité entre les ouvriers des diverses professions dans chaque pays, et d'une union fraternelle entre les ouvriers de diverses contrées ;
« Que l'émancipation du travail n'étant un problème ni local, ni national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels la vie moderne existe, et nécessite pour sa solution leur concours théorique et pratique ;
« Que le mouvement qui reparaît parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l'Europe, en faisant naître de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs et les pousse à combiner immédiatement leurs efforts encore isolés ; ,
« Par ces raisons :
« Les soussignés, membres du conseil élu par l'Assemblée tenue le 28 septembre 1864, à Saint-Martin's Hall, à Londres, ont pris les mesures nécessaires pour fonder YiAssociation internationale des Travailleurs. Ils déclarent que cette association internationale, ainsi que toutes les sociétés ou individus y adhérant, reconnaîtront comme devant être la base de leur conduite en\ers les hommes : la vérité, la morale, la ju^tica, sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité.
« Ils considèrent comm; un devoir de réclamer, pour tous, les droits d'homme et de citoyen : Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs.
« Article premier. — Une association est établie pour trouver un point central de communication et coopération entre les ouvriers des différents pays aspirant au même but, savoir : le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière.
« Art. 2. — Le nom de cette association sera: ^Association internationale des travailleurs...
Il était impossible de mieux penser et de mieux formuler.
Dans une circulaire inaugurale, le Conseil général précisa encore et donna la formule suivante, marxiste de fond et de forme :
« La conquête du pouvoir politique est devenue le premier devoir de la classe ouvrière. »
Le principal rédacteur des Considérants fut Karl Marx qui pourtant avait dû subir la collaboration des mutuellistes parisiens ; de là l'invocation à la Vérité, à la Morale, à la Justice, toutes réminiscences du socialisme idéaliste français.
Bien que pleinement formulée par Marx et Engels, bien que corroborée, dans sa partie économique, par Rodbertus (i) et
(1) Rudolf Meyer avance, avec force documents à l'appui, dans son Emancipation Kamt>f der vierten standes (La lutte pour l'émancipation du quatrième état), que les
brillamment vulgarisée déjà par Lassalle (i), la doctrine nouvelle fut loin d'être prédominante dans \' Internationale.
Dans les premier et deuxième Congrès (Genève, 1866, et Lausanne 1867), ce fut le mutuellisme français qui l'emporta et le jeune et éminent prolétaire qui, dans les troisième et quatrième Congrès (Bruxelles, 1868, et Baie, 1869), fit triompher le collectivisme, n'était pas un adepte de l'école socialiste allemande.
César De Paepe, alors ouvrier typographe, depuis docteur en médecine, et que la mort a enlevé au moment où, en pleine maturité intellectuelle (2), il allait systématiser les idées que depuis un quart de siècle il avait jetées à tous les vents de la propagande, César De Paepe avait passé par le mutuellisme proudhonien et un peu par le positivisme de Comte. Les écrits de Colins con-
premiers écrits de Rodbertus contiennent toutes les idées que Marx et Lassalle ont développées depuis avec tant de retentissement. Ceci est vrai, surtout d'après Meyer, pour la définition de l'accumulation capitaliste, qualifiée par Rodbertus, dès 1840, de plus-value du travail ou « travail non payé, et pour cette observation que, en société capitaliste, la part du travail diminue en raison de sa productivité.)-)
A cette prétention, Engels a répondu, dans l'édition allemande de la Misère de la philosophie, que Marx se rencontra simplement avec Rodbertus qu'il n'avait jamais lu.
(1) Après une courte et ardente activité socialiste en 1848- 1849 avec Marx, Engels, J.-Ph. Becker, Freiligrath, Schapper, Wolf, Liebknecht, Lassalle s'était voué tout entier au retentissant procès qu'il gagna pour Mm° de Hatzelfd.
Mais il revint avec éclat aux dieux de sa jeunesse, en 1861, par la publication de son important ouvrage : System der erworbenen Rechte (Système des droits acquis), suivi de deux brochures : Ueber verfassungswesen (Essence d'une constitution) et Macht und rRecht (Force et Droit).
Enfin, en 1862, il jugea le moment d'intervenir et il entra en ligne par le Programme des travailleurs. «Dès lors, dit Emile de Laveleye, il se livra avec une activité dévots rante à la propagande des idées socialistes. Pendant les trois dernières années que « dura son apostolat actif, il consacra ses jours et ses nuits à organiser des meetings, à « prononcer des discours, à écrire des brochures. En ce temps si court, il parvint à « faire du socialisme, vaguement répandu dans les masses, un parti politique militant, « ayant sa place marquée dans l'arène électorale. Il fit en ^Allemagne, à lui seul, ce que « la Révolution de février avait fait en France.» (Emile de Laveleye: le Socialisme contemporain) .
Il convient d'ajouter que Lassalle, tout en s'inspirant des données fondamentales de Marx, humanisa singulièrement le réalisme d'acier du Maître.
Dans tout le Programme des travailleurs, par exemple, coule une sève généreuse d'humanisme enthousiaste et d'optimisme vaillant. Ces réminiscences idéalistes ne furent pas sans influence sur les résultats merveilleux de la mémorable campagne à laquelle mit malheureusement fin, en mai 1864, un duel mortel amené par des motifs futiles, sinon blâmables.
(2) César De Paepe est mort à Cannes, le 19 décembre 1890, à l'âge de 49 ans.
1 86 l'internationale
tribuèrent beaucoup à l'amener au collectivisme, et c'est pourquoi (i) il préconisa tout d'abord la socialisation de la terre, en continuant par les canaux, routes, chemins de fer, lignes télégraphiques, banques, etc. (2).
(1) Contrairement à la méthode marxiste qui, bien plus conforme au processus économique, enseigne que le socialisme doit commencer par les voies de communication, l'industrie et le commerce, pour se clore par la nationalisation du sol.
(2) La résolution concernant la propriété collective votée, sur la proposition de De Paepe, par les Congrès de Bruxelles et de Bâle, est d'ailleurs remarquablement conçue et développée :
« Considérant que les nécessités de la production et l'application des connaissances agronomiques réclament une culture faite en grand par l'Etat régénéré et soumis luimême à la loi de justice ; que les carrière*., houillères, chemins de fer, soient concédés par la société, à des compagnies ouvrières, et ce, moyennant un double contrat : l'un donnant l'investiture à la compagnie ouvrière et garantissant à la société l'exploitation scientifique et rationnelle de la concession, les services au plus proche du prix de revient, le droit de vérifier les comptes de la compagnie, et, par conséquent, l'impossibilité de la reconstitution du monopole ; l'autre, garantissant les droits mutuels de chaque membre de l'association ouvrière vis-à-vis de ses collègues.
1° La propriété foncière est abolie; le sol appartient à la collectivité ; il est inaliénable ;
2° Les cultivateurs fermiers payeront à l'Etat la rente qu'ils payaient aux propriétaires ; cette rente tiendra lieu d'intérêt et servira au payement des services publics, tels qu'instruction, assurances, etc.
3° Comme mesure transitoire, il est convenu que les petits propriétaires qui exploitent leur terre par leur travail personnel pourront rester leur vie durant possesseurs de cette terre sans payer de fermage ; à leur décès, l'impôt foncier de leurs terres sera majoré au prorata de la vente des autres terres de même valeur, et sera par conséquent tranformé en rente foncière. Dès lors, l'impôt foncier sera aboli pour ces terres, comme il l'est déjà pour celles qui payent la rente ;
40 Les baux seront à vie pour les cultivateurs individuels ; ils seront du terme de... pour les associations agricoles (un terme plus élevé que la moyenne de la vie) ;
50 Les baux seront néanmoins résiliables par les individus ou par les associations agricoles pour des causes déterminées, d'utilité particulière ;
6° Les baux seront personnels; la sous-location est interdite ;
7° Le sol est évalué au commencement et à la fin de chaque bail. Si, à la fin du bail, il y a plus-value, la Société la rembourse ; s'il y a moins-value, la Société peut se rembourser par les objets meubles que l'occupant ou l'association aurait laissés ;
8° Afin de pousser à l'association dans l'agriculture, les associations agricoles auront la préférence pour la location de la terre. Après les associations, cette préférence existera encore pour les enfants de l'occupant décédé qui auraient travaillé avec leur père ;
9° Afin de simplifier la question du domaine foncier, l'administration en sera confiée dans chaque commune au conseil communal, par tous les habitants majeurs de la commune. Ce conseil pourvoira en particulier à la réunion des parcelles et à la délimitation des possessions, de façon à arrêter le nivellement. Les communes pourront même ne constituer qu'une seule association agricole, si telle est la volonté des habitants.
10° L'Etat, de concert avec les commissions agricoles nommées par les agriculteurs,
On allait aborder, au Congrès projeté de Mayence (septembre 1870), le collectivisme industriel. Mais pendant que les prolétaires européens élaboraient pacifiquement, dans leurs assises annuelles, les lois idéales d'un monde nouveau de paix, de justice et de solidarité, l'ouragan de fer de la guerre franco-allemande crevait sur la France, livrée et trahie par son louche et sinistre César.
La guerre néfaste eut pour contre-coup l'explosion socialiste et révolutionnaire de la commune de Paris. Lorsque l'héroïque insurrection prolétarienne, à laquelle on doit la conservation de la République en France, fut écrasée, dans un massacre mongolique, qui rappelle le sac de Béziers par les hordes féodales et sacerdotales de Simon de Montfort et le sac de Magdebourg par l'armée catholique de l'exécrable Tilly; lorsque trente-cinq mille victimes eurent jonché le sol de Paris, et que plus de cinquante mille suspects eurent été parqués dans les champs de Satory ou entassés sur les pontons, en attendant la prison cellulaire, la déportation ou le bagne, un fait inattendu se passa, montrant bien que si, depuis 1851, la France avait perdu le verbe, elle avait gardé au front, orné toujours du laurier des luttes révolutionnaires, l'étoile rayonnante qui attire les peuples.
La commune vaincue suscita dans tous les prolétariats d'Europe et d'Amérique un irrésistible élan de sympathie et d'admiration. A Berlin comme à Bruxelles, à Odessa comme à Genève, à Madrid comme à Copenhague, à Lisbonne comme à Milan, Naples ou Bologne, à Vienne comme à Belgrade, à Bucharest comme à New-York, ce fut, dans les imposantes assemblées ouvrières convoquées à cet effet, une explosion d'enthousiasme sympathique pour les idées de la Commune, pour les prolétaires et les socialistes français qui, « encore une fois, avaient combattu pour la liberté républicaine et pour l'égalité sociale, c'est-à-dire pour l'humanité. » Et, merveilleux exemple de propagande par le fait, le retentissement de la Commune fit plus pour l'extension de l'Internationale que n'avaient pu faire quatre années de propagande pacifique.
s'occupera des grands travaux de reboisement, de défrichement, de dessèchement, d'irrigation ; il s'entendra avec les compagnies de travaux ruraux qui pourraient se constituer, pour exécuter ces travaux d'ensemble.
188 l'internationale
En effet, au commencement de 1870, la grande association n'était sérieusement implantée qu'en France, en Belgique et en Suisse. A l'adhésion de quelques sections révolutionnaires de Londres, de Florence, de Noples, de Barcelone, de Madrid se bornait la participation de l'Angleterre, de l'Italie et de l'Espagne. En Allemagne, les lassalliens dirigés par Schweitzer — qu'allaient remplacer Hasselmann et Hasenclever — n'avaient pas adhéré. L'adhésion du parti démocratique-socialiste que dirigeaient déjà Bebel et Liebknecht, ne pouvait pas être officielle ; il en était de même du parti démocrate-socialiste autrichien, fondé par Oberwinder et Scheu.
Que voyons-nous au contraire, en 1872 ?
Au grondement du canon communaliste, tous les prolétariats ont prêté l'oreille, et c'est par centaines que surgissent les groupements ouvriers socialistes nouveaux en Espagne, en Italie, en Hollande, en Danemark, en Portugal, en Serbie, en Roumanie, dans l'Amérique du Nord ; en un an, l'effectif de Y Internationale avait décuplé.
Pourquoi faut-il ajouter que ce ne fut pourtant qu'une floraison éphémère, car pendant que les prolétariats s'ébranlaient au nom du socialisme, Y Internationale , devenue le champ de bataille de deux chefs rivaux, Marx et Bakounine, se divisait contre ellemême. Comme l'aloès trentenaire des pays ensoleillés, qui ne fleurit qu'une fois et meurt ensuite, Y Internationale se désagrégea au moment même où sa soudaine expansion allait lui permettre d'entrer sérieusement en lutte.