L AMOUR ET LE MARIAGE
Un. homme d'esprit, qui ne croyait pas certes émettre une pensée subversive, a, d'une phrase ailée, porté la question du mariage sur le terrain du plus audacieux socialisme.
« Tant que, dit-il, il y aura forcément entre vous une preuve de votre infirmité, des contrats, des actes, des précautions, des liens autres que ceux de votre conscience et de votre volonté, au lieu d'être des êtres qui s'aiment, vous ne serez que des fous, que des malades, que des ennemis sans cesse en garde les uns contre les autres » (i).
C'est en somme l'adornement du précepte si laconique et si complet de Saint-Just : Ceux qui s'aiment sont époux.
En rétat actuel de la civilisation européenne, nous ne pouvons aller si loin ; nous devons nous borner à travailler à ravènement du « proche avenir qui inaugurera le régime des unions monogamiques librement contractées et au besoin librement dissoutes, par simple consentement mutuel, ainsi que se font déjà les divorces dans divers pays européens, à Genève, en Belgique, en Roumanie, etc., et la séparation en Italie.
« Dans ces divorces futurs, la communauté n'interviendra que pour sauvegarder ce qui est pour elle d'intérêt vital, le sort et 1 éducation des enfants. Mais cette évolution dans la manière de comprendre et de pratiquer le mariage s'opérera lentement, car elle suppose toute une révolution correspondante dans l'opinion publique ; en outre, elle a pour corollaires de profondes modifications dans tout l'organisme social. Le régime de la liberté et la désagrégation de notre type familial actuel ne sont possibles que si dans un grand nombre de cas l'Etat ou le district est prêt à assumer le rôle de tuteur et au besoin d'éleveur d'enfants. Mais, pour vaquer à ces importantes fonctions, il lui faudrait des ressources considérables, qui lui font aujourd'hui défaut.
« Dans notre régime actuel, la famille, si défectueuse qu'elle puisse être, constitue encore pour l'enfant l'abri le plus sûr, presque l'unique, et cet abri, on ne saurait songer à le détruire avant d'en avoir construit un autre plus vaste et meilleur » (2).
(1) P.-J. Stahl : L'esprit des femmes et la femme d'esprit. (a) Ch. Letourneau : Lévolution du mariage et de la famille.
En résumé, le mariage antique était fondé sur le mépris et l'esclavage de la femme ; le mariage chrétien a pour principe l'infériorisation et l'asservissement de la femme ; le mariage bourgeois actuel se base sur la seule convenance des intérêts mercantiles, dans la subordination adoucie, mais maintenue de la femme. Dans la première de ces formes matrimoniales, l'enfant était la chose du père ; dans la seconde, son asservi ; dans la troisième, il est encore presque sans droit. 11 faut affranchir la femme et donner des droits à Tenfant. Voilà le plus pressé, et la réalisation de ce plus pressé entraîne l'instauration corollaire d'une société dans laquelle le travail, le bien-être et le savoir seront universalisés dans la justice économique et la solidarité, enfin passées dans les faits. Après cela, on peut concevoir que le mariage futur aura pour condition le choix révocable des intéressés, choix libre et basé uniquement, comme il convient, sur les affinités intellectuelles, morales et physiques. Ainsi seront assurés le bonheur et le perfectionnement mutuel des conjoints ; ainsi la perpétuation de l'espèce pourra s'effectuer dans les meilleures conditions morales et physiques. Le reste dépendra de l'intervention sociale, qui s'exercera tout d'abord pour assurer le développement intégral et l'éducation de l'enfant, ensuite pour harmoniser les devoirs familiaux et les devoirs sociaux, ou pour parler le langage de la philosophie, les aspirations eudoméniques des individus avec les finalités éthiques nécessaires aux collectivités progressistes.