JO CARACTERE ET UMITATIONS
en atténuant d'abord le mal de l'iniquité capitaliste, en Textirpant ensuite ; le socialisme doit par suite viser à transformer au plus tôt en réalité :
1° Le droit à r existence pour tous, dans la mesure des ressources conmmnes ;
20 Le droit, pour les valides, à tm travail rémunérateur, réglé législativement et socialemetit, d'après les prescripHom de rbygièiie et les exigences de la dignité humaine ;
30 Le droit à un entretien suffisant, à r instruction générale et professionnelle pour tous les enfants.
A ce plus pressé, s'ajoute de suite le programme de transformation économique qu'on peut ainsi résumer, d'après les desiderata collectivistes :
Réalisation graduelle d'un état social dans lequel la terre, les instruments de travail et les forces du crédit et de rechange relevant de r administration sociale, le travailleur reçoive {la part des charges sociales étant prélevée) l'équivalent du produit de son travail.
IV. Enoncé des principales directions de la pensée socialiste
Telle est l'œuvre immédiate à poursuivre ; la plus criante iniquité est l'iniquité capitaliste, la plus lourde souffrance est la souffrance prolétarienne ; de cette iniquité et de cette souffrance il faut tout d'abord avoir raison et c'est pourquoi, en tête .de leurs programmes, tous les socialistes dignes de ce nom ont placé la transformation économique.
Mais, — et nous ne saurions trop insister sur ce point, — il ne faut pas prendre la partie pour le tout, ne pas oublier qu'il est pour le socialisme d'autres objectifs, que la crise cyclique actuelle dont les tempêtes soufflent de tous les points cardinaux de l'horizon mental et de l'horizon social, ébranlant toutes les vieilles
LE SOQALISMB INTEGRAL )l
fondations humaines, n'est pas seulement économique, mais encore philosophique et politique; en un mot, sociale,
Thilosophique, peut-elle ne pas l'être ? Tous les dogmes religieux sont en décomposition, toutes les philosophies en contradiction et en lutte, tous les systèmes de morale en discussion . Résultat, absence de principes dirigeants, et en leur lieu et place, le conflit universel dans les idées, aussi bien que dans les faits.
Comment en sortir ?
Par l'adoption d'une conception synthétique du monde, conforme à l'état de nos connaissances scientifiques et d'une éthique ou règle de conduite conforme à notre développement moral et social .
De la science agrandie et humanisée nous viendra le premier de ces bienfaits ; du sentiment croissant de la justice et de la bonté nous viendra le second qui ne pourra être qu'une sorte de Décalogue socialiste, de l'élaboration duquel il convient d'autant moins de se désintéresser que l'œuvre est plus urgente.
Politique àt même est la crise contemporaine. La monarchie, ce dernier vestige de la servitude politique, est partout battue en brèche par les meilleurs, par les plus dignes de toutes les nations ; chez les peuples d'avant-garde, elle a même fait place à la République, république transitoire, il est vrai, tout empirique et peu différente de la forme politique inférieure qu'elle a remplacée ; mais contenant néanmoins les éléments de l'organisation politique de l'avenir qui attendent leur coordination rationnelle.
Et il faut se hâter de coordonner ; les nations entre elles en sont encore au droit brigand et avilisant du plus fort, tandis que dans les nations même, l'Etat, la Commune, l'Association, la Corporation, l'Individu attendent encore une délimitation rationnelle des droits et des devoirs, conforme à la justice, conforme aux grands intérêts de l'Humanité progressive.
Que l'on en est loin encore ! Sous l'action déprimante et délétère de l'égoïsme bourgeois et du déchaînement des antagonismes sociaux, la politique n'est plus qu'un champ clos de compétitions haineuses, où selon la forte expression d'un grand socialiste russe, l'honnête homme se sent étranger (i).
(i) Alexandre Herzen : *Dtf l'Autre Rive,
Qu'en advient-il ? on s'agite stérilement dans les ténèbres, dans l'entre-heurtement des traditions mutilées ou faussées et des revendications confuses, souvent contradictoires des partis en lutte ,
Le conflit est partout h l'état aigu, en cette belle efflorescence de concurrence universelle, si chère à l'économie politique ^orthodoxe, et régoïsme rapace des individus, les ambitions exdusivistes des partis font plier toutes les prescriptions de justice. C'est devant un tel spectacle que le plus célèbre des critiques socialistes français a été autorisé à dire : « L'égoïsme déguisé sous le faux nom de liberté, nous a infestés et désorganisés dans tout notre être (i). »
Il n'est que temps d'aviser et certes ce n'est pas le moment pour les socialistes de s'enfermer dans la revendication économique seule, de s'abstenir de coopérer à l'élaboration politique contemporaine.
Sociale est aussi la revendication populaire. Longue serait rénumération que nous pourrions entreprendre sous cette rubrique, en commençant par la famille et en continuant par une analyse de toutes les grandes institutions sociales, mais ce serait faire double emploi avec ce qui suivra dans le cours du présent ouvrage .
Nous nous bornerons, ci-dessous, à une indication sommaire.
V. Évolution des quatre institutions cardinales de la Société humaine
Les conservateurs ne se trompent pas, eux, sur le caractère intégraliste du socialisme ; ils savent bien que presque rien du vieux monde ne restera dans sa forme actuelle, quand le socialisme sera entré dans les faits.
(i) Proudhon : T)c la Capacité politique d^s classes ouvrières.
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Aussi traduisent-ils sophistiquement socialiste par : ennemi de la Religion, de la Famille, de la Propriété et de l'État.
Ennemis de la Religion, de la Famille, de la Propriété, de l'Etat, nous ne le sommes pas dans le sens philosophique et élevé du mot ; ce serait d'ailleurs absurde. Mais adversaires de l'actuelle conception religieuse, de l'actuelle conception familiale, de l'actuelle organisation propriétaire, de l'actuelle organisation politique, nous le sommes partiellement, et voici nos raisons, qu'il est toujours bon de faire connaître, pour ne plus laisser à certains détracteurs du socialisme le refuge de l'ignorance.
La Religion, la Famille, la Propriété et l'Etat revêtent successivement des formes diverses ; elles se modifient simultanément à chaque développement important de civilisation ; voilà le vrai que nous crie l'histoire.
Pour ce qui est de la religion, un certain panthéisme (qui n'a pas dit son dernier mot) a succédé au fétichisme, le polythéisme au panthéisme, le monothéisme au polythéisme. A son tour, le monothéisme est maintenant combattu et sera inévitablement remplacé par un naturisme monistique et humanitaire qui se cherche. Or, laquelle de ces formes est plus spécialement la Religion ? Aucune ; chaque grand stade de civilisation ayant eu sa forme religieuse passagère, reflet d'un état mental et social particulier.
La forme religieuse de l'avenir nous est inconnue ; nous pouvons pourtant présumer qu'elle ne saurait être surnaturelle en l'état actuel du savoir humain. Comme pâlissent les étoiles devant l'aurore annonciatrice d'un jour éclatant de lumière et de gloire, ainsi le mysticisme surnaturaliste, vaincu par les sciences naturelles et par la philosophie historique, recule constamment devant les progrès scientifiques et moraux, préparateurs d'une Humanité plus éclairée, plus juste, plus solidaire et meilleure (i).
(i) C'est un spiritualiste de grand souffle, François Huet, auteur du Christianisme sociai, qui a dit que le jour où elles ont accepté d'être passées au crible de la phiIoso> phie de l'histoire, les religions révélées ont signé leur arrêt de mort. Or, dans l'ordre purement intellectuel, le XIX* siècle sera le siècle de la science historique. Des trésors de vérités sont, par cette dernière, réservés à nos descendants ; autre incitation, pour le dire en passant, à ne pas se cantonner dans les doctrines absolues et dans les conceptions simplistes ; Tinventaire du passé est à peine commencé.
Nous pouvons donc penser que ie lien moral nouveau devra s'appliquer exclusivement à une conception rationnelle de Tunivers et aux desiderata collectifs du genre humain amélioré par le savoir, par le concept et l'acceptation des devoirs sociaux, éclairant et dominant les égoïsmes, presque souverains en ce moment.
« Le but du progrès >>, a dit l'un des plus grands et des plus sympathiques philosophes français contemporains, que la mort vient de nous cruellement ravir à sa trente-troisième année, « le but du progrès, dans les sociétés modernes, est de rame- « ner la paix au dedans comme au dehors, de supprimer du « même coup le mysticisme, de concentrer dans l'univers réel « présent et à venir, toutes nos affections, d'unir les cœurs en « un si étroit faisceau qu'ils se suffisent à eux-mêmes et que le « monde humain, agrandi par l'amour, ramène à soi tous les « sentiments » (i).
La Famille n'est pas moins soumise à la loi universelle d'évolution qui régit les êtres et les choses, et a la loi de solidarité qui commande les institutions humaines.
Pendant le lourd et vague communisme des sociétés naissantes, la famille revêtit naturellement le caractère promiscuitaire (2).
Cette forme familiale embryonnaire se modifia avec les conditions sociales qui l'avaient déterminée, elle fit donc place à la famille patriarcale qui, à son tour, fut remplacée par un polygamisme presque général. Bientôt, sous la pression de certaines circonstances d'ordre multiple, l'Occident se fit légalement monogame, mais en maintenant la subordination presque absolue de la femme. Cela nous a donné la famille actuelle, si insuffisante que, notamment dans les pays où une longue pratique de facile divorce n'a pas adouci les mœurs, elle est avilie par la prostitution, désorganisée par l'adultère, déshonorée à toute heure par l'assassinat qui est presque passé à l'état de droit acquis dans les relations sexuelles, au moins en France, grâce
(1) J. M, Guy au : l'Irréligion de V avenir, étude sociologique,
(2) Ce point n*est pas contestable. Voir la démonstration qu'en donne notamment Oiraud-Teulon dans ses Origines de la famille.
aux acquittements scandaleux de jurés incompétents et absolument dénués de sens moral en ces choses.
Dans cette situation, la femme est opprimée, l'enfant est sans droits ; l'homme est souvent victime à son tour, et la moralité, tant prônée, sur ce point, par le pharisianisme bourgeois, est chassée de la famille, aussi souvent que le bonheur.
Pour empirer toutes choses, le mariage n'est en général, et presque sans exception dans la bourgeoisie, qu'une juxtaposition de fortune, c'est-à-dire une sorte de prostitution qui, pour être légalisée et acceptée, n'en est pas moins avilissante et honteuse, n'en est pas moins un agent actif de dégénérescence morale et physique de la race.
Insistons là-dessus ; qui, dans ce monde de l'argent, se préoccupe du parallélisme des développements intellectuels, de la conformité des opinions, des convenances physiques, de la correspondance des caractères et des tempéraments, ou même, ce qui domine tout cela, des attractions de l'amour? La femme bourgeoise croirait sa fille impure, si elle s'était permis d'aimer, avant la légalisation, le mari qu'on lui destine ; en revanche, elle trouve tout naturel que son fils débauche et trompe les filles du peuple « pour jeter sa gourme », en attendant qu'il soit « en situation » de s'approprier une dot.
Le moralisme familial, facilement égoïste et stupidement étroit de Joseph Prudhomme et de la sévère et revêche Eudoxie, est — ceci paraîtra vrai à qui voudra sincèrement réfléchir — l'agent le plus actif de l'immoralité contemporaine et de la dépression des caractères.
Les socialistes, que ne satisfait pas cette profanation perpétuelle de l'être humain, osent déclarer que l'amour seul doit décider des unions, que l'amour ou le devoir librement consenti doivent seuls en garantir la durée ; que les enfants ont droit à une enfance heureuse et à un bon développement intellectuel et physique, et que, pour cela, la société doit, le cas échéant, se substituer aux parents manquants, impuissants ou indignes.
Cette conception familiale s'est condensée dans le système dit des unions libres, que pratiquent actuellement, dans plusieurs pays, les socialistes les plus connus et les plus estimables, et
qu'il ne faut pas confondre avec les partisans de ce qu'on est convenu d'appeler Vamour libre. Ces novateurs sont-ils pour cela ennemis de la/a/w/7/^?Non, ils sont simplement pour une forme familiale qu'ils jugent supérieure.
La Propriété n'a rien non plus d'immuable ; les formes propriétaires ont autant varié, dans le cours des temps, que les formes familiales; les recherches d'Emile de Laveleye (i) ne laissent pas subsister le moindre doute à ce sujet.
Sans remonter au communisme promisque de l'origine des sociétés, nous voyons la propriété longtemps dépendante du droit social; elle ne devient entièrement individuelle (droit d'user et d'abuser) que sous l'odieux droit romain qui. pour notre malheur, nous régit encore. Mais, de plus en plus, les mauvais résultats du système se font sentir. La forme capitaliste delà production, en régime de propriété individuelle et d'intérêt de l'argent, aboutit à la spoliation de la masse au profit exclusif de quelques parasites malfaisants. On peut dire de toutes les accuniulations individuelles de capitaux, qu'elles sont le produit du travail d'autrui. En cette occurrence, les socialistes posent en fait qu'il faut revenir au droit sociîil de propriété, en lui donnant une forme nouvelle ; inaliénabilité du sol et des instruments de travail; appropriation individuelle par chaque travailleur de réquivalent de sa production, les charges sociales étant remplies. Est-ce là vouloir la destruction de la propriété?
N'est-ce pas plus simplement rêver une forme propriétaire plus conforme au concept moderne de la justice, et plus en harmonie avec le développement historique et les conditions économiques de la société contemporaine?
L'Etat actuel, en Europe et en Amérique, est certainement supérieur aux agglomérations anciennes, basées sur le rapt, le pillage, le meurtre à l'extérieur, l'esclavage à l'intérieur ; mais il n'en est pas moins compresseur, démoralisant, parasitaire, c'est-k-dire fort incomplet encore. Nous voulons donc substituer de plus en plus à cet Etat dominateur et spoliateur, et tout empêtré de militarisme et de parasitisme, un Etat presque exclusive-
(i) Emile de Laveleye : De la propriété et de ses formes primitives.
Digiti
ment administrateur et garant de la chose et de la paix publiques. Nous ne voulons pas pour cela la destruction de l'Etat, mais simplement sa transformation .
Sommes-nous des criminels pour demander, comme Ferdinand Lassalle, par exemple, que l'Etat ait pour but d'assurer à tous une large vie humaine en retour d'un travail rendu attrayant et envisagé comme un devoir social ?
Sommes-nous des bêtes féroces, parce que, répudiant la guerre, cette honte, ce crime, ce fléau moderne, nous combattons le militarisme, ce résidu des barbaries passées, qui menace notre civilisation ? Sommes-nous des monstres, parce que nous voulons l'abolition des frontières et la constitution, en notre Occident si tourmenté, d'une Fédération européenne s'épanouissant dans la paix, lé travail et la justice?
Qui pourrait l'admettre sincèrement?
La Patrie fut d'abord contenue dans la Tribu ; son premier progrès fut de se déployer dans la Cité ; son second, dans la Province ou Région ; son troisième dans la Ovation ; pourquoi ne deviendrait-elle pas Continentale, puis Intercontinentale (européo-américaine) et finalement Planétaire ?
La philosophie antique a dit : Dignité, Modération, Vertu ; le christianisme : Foi, Espérance, Charité ; le bouddhisme : Volonté, Justice, Affinité] le XVlll® siècle : Recherche, Tolérance, Sensibilité ; h^I^évolution Française : Liberté, Égalité, Fraternité; le socialisme utopique : ^Dévouement, Solidarité, Harmonie ; le socialisme intégral de l'avenir trouvera une devise signifiant : fustice, Fraternité, Solidarité, dans Tordre humain ; compatissance universelle, dans l'ordre planétaire (i). Tels seront les principes de l'Etat social de l'avenir.
(l) Ce dernier point de vue, qui est celui des pessimistes modernes i Schopenhauer, de Hartmann, Edmond TTiiaudiére, etc., avait été touché par Fourier dans son ordre d'Harmonie, Ce grand socialiste voulait «rendre heureux tout le monde, même les bétes ». Charles Gide, qui est aussi un de ceux qui veulent compléter la Justice sociale par b pitié universelle, Ten a chaleureusement loué. L n jour viendra où les « compatissants » seront moins rares. « Depuis que l'humanité marche, a dit Edmond de Concourt, « ses progrés, ses acquisitions sont toutes de sensibilité.» Observation profonde et consolante, pour qui regarde au fond des choses et porte au cœur la blessure de la pitié.