‹ Le socialisme intégral, Volume 1Chapitre 26 sur 123 · La Crise politique · texte numérisé non relu

La Crise politique

La nécessité d'une réforme socialiste s'affirmera plus urgente encore, si on descend sur le terrain politique.

« ... La démolition graduelle de toutes les maximes sociales et en même temps l'amoindrissement continu de l'action politique, tendant de plus en plus, chez les divers partis actuels, à écarter d'une telle carrière les âmes élevées et les intelligences supérieures, pour livrer surtout le monde politique a la domination spontanée du chariatanisme et de la médiocrité.

« L'absence de toute conception nette et large dé l'avenir social ne permet guère d'essor aujourd'hui qu'à l'ambition la plus vulgaire, à celle qui, dépourvue de toute destination vraiment politique, recherche ses vues générales, mais uniquement comme moyen de satisfaire, le plus souvent, une ignoble avidité et quelfois, dans les cas les moins défavorables, un besoin puéril de commandement (2). »

Très malheureusement, il n'y a rien à retrancher à cette forte critique des politiciens par le fondateur du positivisme ; les fruits

(i) E. Littré: Conservatbn,'I{èvoîution, Positivisme, 1850, (2) Auguste Comte: Système de philosophie positive.

amers de l'arbre épineux sont la. Abstraction faite des petitesses, des misères, du peu de bonne foi de la politique exclusiviste des partis dans chaque nation respective, que voyons-nous au point de vue général ?

Nulle idée d'une politique planétaire ayant pour but, selon le vœu d'un homme politique français (i), défaire converger toutes les sciences, tous les efforts vers la découverte et l'application des procédés a mettre en usage pour améliorer l'homme et rendre son état social aussi parfait que possible.

Nulle compréhension d'une Europe initiîitrice, libératrice et civilisatrice. Est-ce qu'il y a une Europe, sur ce continent découpé par le sabre en compartiments inégaux, aux bordures hérissées de fer? On objectera, pour justifier le droit des nationalités, aux âges historiques, aux degrés différents de développement ; raisons pitoyables. Est-ce qu'un conseil amphictyonique européen gênerait les manifestations éthologiques des nations fédérées ?

Quant au Droit, il s'agit bien de cela dans le siècle des Moltke et des Bismarck. Demandez aux Polonais, aux Irlandais, aux Alsaciens-Lorrains, aux Schleswig-Holsteinois, aux Triestins, aux Trentinois, aux Cretois, aux Arméniens, si c'est le Droit ou la Force qui parque les peuples !

Comme toujours en pareille circonstance, l'Europe, morcelée par l'épée, applique aussi, hors de chez elle, son droit brigand du plus fort contre les peuples et peuplades dont elle devrait être la bienfaitrice et l'éducatrice. Sous prétexte d'expansion coloniale, elle opprime, asservit et pille trois continents : Asie, Afrique, Australie (2).

(1) De Lanessan : Le Transformisme.

(2) L'Amérique avec ses immigrés européens, notamment anglo-saxons, se charge de la besogne chez elle, par la destruction systématique des derniers autochtones et la mise au pillage de leurs terres. II faut dire en plus que n'était la progagande socialiste irlando-franco-allemande, qui prépare aussi là-bas les transformations sociales pacificatrices et justicièresi l'entreprenant et féroce égoïsme yankce, devenu le maître du monde, grâce au monarchisme déprimant et au militarisme insensé qui divisent et affaiblissent les principales nations de l'Europe, préparerait de tristes surprises à la civilisation qu'il ferait rétrograder en tuant le sentiment social, seule lumière qu'il nous reste (et combien faible I) en ces jours sombres et si chargés de contradictions et de menaces.

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Pourtant il y a dans la politique contemporaine quelque chose de plus monstrueux, de plus affligeant encore ; le péril croissant d'une guerre d'extermination entre les civilisés du vieux monde.

L'avenir refusera de le croire ; ces nations justement fières de leur science, de leurs arts, de leurs richesses, n'ont garde de se fédérer pour assurer la paix, pour répandre la justice dans le monde, après l'avoir instaurée chez elles, pour se donner en exemple à l'humanité dont elles sont l 'avant-garde. Au lieu de faire cela, elles se barricadent derrière leur vaniteux particularisme, s'arment épouvantablement les unes contre les autres, prêtes, — au premier signal que donnera un empereur à l'âme inquiète, un ministre nerveux ou. un parlement d'incapables, — à déchaîner une tempête guerrière qui emportera des millions d'hommes et fera oublier, par une plus que mongolique destruction, les traînées de sang que les Alexandre, les César, les Omar, les Gengis-Kan, les Tamerlan, les Charles-Qiiint, les Napoléon, ont laissées dans l'histoire (i).

Une légende antique bien touchante rapporte qu'un jour, du haut de l'Olympe, Zeus, pris de pitié pour les peuples qu'opprimaient et pressuraient les rois et leurs soutenants de la caste guerrière, suscita la guerre de Troie pour que ces héros trop coûteux à entretenir et « fardeau inutile de la terre » comme dit le vieil Homère, s'entretuassent bravement sur les bords du Scamandre et délivrassent ainsi les peuples de leurs exigences et de leur tyrannie.

Le fougueux Pierre l'Ermite, parcourant la France, pour prêcher la guerre sainte et pousser à Jérusalem des hordes innombrables de seigneurs cruels, avides et pillards, qui pour les trois quarts y trouvèrent la mort, fut certainement, sans le vouloir, un des bienfaiteurs de l'humanité.

En effet la naissante civilisation occidentale aurait peut-être péri, si les Turcs et les maladies pestilentielles n'avaient fauché par myriades les aventureux et rapaces féodaux, pour qui le

(l) Bien entendu, nous faisons la différence entre les républiques menacées qui doivent armer pour se défendre et les monarchies provocatrices ; entre un peuple libre qui veille et les chancelleries scélérates qui conspirent.

pillage et le massacre des .serfs de la glèbe, livrés sans défense à leurs brigandages, était vie ordinaire et jeu agréable.

Autres sont maintenant les situations ; la conflagration porteterait la mort, non pas dans les rangs des monarques ou des chanceliers, non pas même dans les rangs de la minorité dirigeante et capitaliste ; elle faucherait presque exclusivement dans les masses profondes du prolétariat qui justement proteste contre la guerre, veut la paix et la justice.

Telle est Tironie, telle est la tristesse de la situation présente qu'on ne saurait assez déplorer, assez flétrir.

« Pendant qu'une crise philosophique et religieuse intense tourmente toutes les pensées, assombrit, endolorit la vie et abaisse visiblement le niveau moral, la société contemporaine est prise à la gorge par le spectre sanglant de la guei re étrangère, qui peut d'un moment à l'autre, déchaîner sur elle une rafale exterminatrice . Ce n'était pas assez que la prédominance des éléments conservateurs dans Tordre religieux, de Tantago-' nisme des intérêts dans Tordre économique s'opposassent à l'établissement d'une paix sociale basée sur la raison et l'équité. 11 faut encore qu'un banditisme chauvinique se soit créé et développé, qui menace constamment de noyer tous les progrès acquis dans le sang de millions d'hommes. Et nous assistons, attérés et impuissants, à ce phénomène contradictoire : la barbarie militaire renaissant d'une grande et grandissante efflorescence industrielle. Nous nous vantons d'être civilisés et les peuples entre eux en sont revenus de notre temps au droit sauvage du plus fort. »

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