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LA CRISE BCONOMIQ.UE

jusqu'à i8 heures par jour, pour chômer le lendemain, amendes arbitraires, ruineuses, humiliantes (i), en un mot, le bon plaisir du maître ou de ses commis ; nul égard, nulle garantie pour l'ouvrier ou l'ouvrière. Telle est la règle de ce qu'on a si bien nommé ks bagnes capitalistes. « Si vous n'êtes pas content, partez, d autres attendent a la porte » ; telle est la parole que l'on entend le plus souvent. Et pour un geste, pour un mot, pour un oubli, on est jeté sur le pavé, réduit à chercher longtemps, sans le trouver parfois, le travail exténuant, humiliant et mal payé qui, au moins, empêchait de mourir totalement de faim (2).

Ainsi, à rintérieur de Tatelier, c'est pour l'ouvrier l'abaissante servitude, l'exténuation sans trêve et sans espérance; au dehors c'est le paupérisme avec toutes ses douleurs.

Et l'économie politique orthodoxe, au lieu de se laisser attendrir, a dépouillé son caractère contemplatif pour se transformer en un plaidoyer justificatif de cet état de choses (3).

Étonnez-vous de la tristesse contemporaine et que ce ne soit pas le chant joyeux d'Antiparos (4) qu'aient entonné les poètes

(i) Malheureusement, ce n'est pas là une exagération. Voici, pour la France, où le travailleur n'est pas le plus mal mené, tant s'en faut, quelques chiffres d'un observateur consciencieux et compétent :

« Dans nombre de départements, des journées de 13 heures à 15 heures sont habituelles, des journées de 18, de 20, de 24 heures ne sont pas sans exemple.

« Dans les tissages mécaniques de l'Ain et de Saône-et-Loire, la journée est de 13 heures ; dans les tissages de coton des Vosges elle est de 14 heures ; dans plusieurs départements du Midi, la durée du travail est souvent, dans les périodes de grande activité, de 15 ou même 16 heures. Les ouvriers, ajoute le rapport de l'inspecteur auquel nous empruntons ces détails, les ouvriers ne peuvent s'y soustraire, sous peine d'expulsion pendant la morte saison. Parfois même, l'ouvrier passe la nuit complète du samedi. 11 se retire le dimanche matin, après avoir travaillé 24 heures consécutives. Dans les petits ateliers de Lyon, dont le nombre est fort élevé (25,000 environ), on travaille jusqu'à 16 et 17 heures par jour. Dans le moulinage de l'Ardéche, de malheU'» reux enfants de 9 à 12 ans travaillent depuis 4 heures du matin jusqu'à 7 heures et demie du soir. Dans les filatures de laine de Fourmies, Anor et Trélon, le travail a été porté à 14 et même 18 heures. (J. Lœsewitz : Lm^ législation du travail^ publié dans V Association catholique.) »

(2) «La misère du chasseur sauvage qui périt si souvent de faim, disait déjà en 1819 de Sismondi, n'égale point celle de ces milliers de familles que renvoie quelquefois une manufacture. »

(3) Ch. Secrétan : Etudes sociales.

(4) Lorsqu'au troisième siècle, le moulin à vent fut introduit d'Orient dans le monde occidental, le poète Antiparos immortalisa la joie publique dans la strophe suivante d'une inspiration si haute,» si généreuse et d'une facture si brillante :

« Esclaves, qui faites tourner la meule, épai^nez vos mains et dorme/, en paix. C'est

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de la première moitié du XIX« siècle. Leurs chants, échos de la grande plainte des prolétaires, furent des chants de désolation ou de flétrissure. Le grand poème du siècle fut, en Angleterre, le Cbantde la Cbetnise de Thomas Hood, expression immortelle de la désolation infinie, de la funèbre désespérance, de l'ouvrière broyée dans les engrenages de l'exploitation bourgeoise. Les poètes français ne furent pas non plus insensibles à la grande douleur du prolétariat (i).

Pour avoir ainsi son écho dans la poésie classique ou romantique du temps, peu encline à déplorer les misères ouvrières et à se soucier d'économie sociale, il faut que l'exploitation capitaliste se soit montrée, dès l'abord, sous des aspects bien terrifiants.

Comment maintenant expliquer la meurtrière contradiction qui fit et qui fait que la misère individuelle des producteurs s'aggrave en raison même du perfectionnement des moyens de production et de l'accroissement de la richesse générale ?

C'est là le grand mystère de la production capitaliste entrevu par Fourier, Rodbertus, Pecqueur, François Vidal et définitivement dévoilé par Marx (2).

« en vain que la voix retentissante du coq annonce le matin. Dormez ! D'après Tordre « de Dameter, la besogne des jeunes filles est faite par les Naïades et maintenant « celles-ci bondissent, brillantes et légères, sur la roue qui tourne. Elles entraînent « l'axe avec ses rayons et mettent en mouvement la lourde meule qui tourne en rond. « Vivons de la vie joyeuse de nos pères et jouissons, sans travailler, des bienfaits dont « la déesse nous comble.»

l> poète antique avait compris que l'appropriation des forces naturelles doit se faire au profit de tous.

On ne Tentend pas ainsi dans la société bourgeoise.

(1) Voir notamment dans Alfred de Vigny, CbaUerton, La Maison du Berger. Mais surtout les ïambes de Barbier et la Némésis de Barthélémy. Au même titre se recommandent divers morceaux des Contemplations , de Victor Hugo.

(2) Fourier : Le Nouveau Monde Industriel. Rodbertus : So^ialbriefe, Pecqueur . Econcmie sociale. F. Vidal : Vivre en travaillant, Karl Marx : Le Capital, K. Marx et Engels : Le Manifeste des Cotnmunistes.

La production capitaliste exige la concentration des capitaux, le perfectionnement incessant de l'outillage mécanique et, pour l'emploi de la division et de la socialisation du travail,de nombreuses agglomérations de travailleurs ; elle est, en un mot, sociale dans ses moyens, tout en restant individuelle dans sa forme, c'est-à-dire la chose exclusive de quelques seigneurs de l'industrie, qui commandent arbitrairement le travail, exploitent les travailleurs, sans devoirs reconnus, sans autres préoccupations que de gagner le plus possible sur les salaires de leurs subordonnés.

Par ce système, le travail étant réduit à Tétat de marchandise, il est clairque tous les perfectionnements mécaniques qui accroissent la production de l'effort humain, diminuent, par cela même, la demande de bras sur le marché de travail, rompent l'équilibre et, par suite, contraignent les prolétaires, sous peine de mourir de faim, à subir toutes les conditions des capitalistes. Toutes choses donc restant en l'état, les progrès industriels se tournent fatalement contre les travailleurs destinés ainsi à devenir de plus en plus misérables, pendant qu'en vertu de nos progrès, les capitalistes, de moins en moins nombreux, deviennent de plus en plus riches (i).

Le fait est là, les travailleurs de moins en moins payés, peuvent de moins en moins racheter leurs produits : il y a surproduction, engorgement du marché, pendant qu'ils manquent de tout, et alors éclatent ces crises (2) et s'étendent ces chômages générateurs de souffrances et de mortels dénuements qui font frémir.

(i) « Plus Toutillage se perfectionne, plus le travail devient productif, plus les bénéfices des parasites du capitalisme augmentent ; mais^ en revanche, plus les travailleurs perdent en indépendance, en sécurité, et plus ils voient s'aggraver leur misère, car plus grossit le capital social, plus leurs tyrans économiques sont armés contre eux, et moins il y a de travail, c*est-à-dire de salaire pour eux.

« Le prolétaire moderne, comme l'homme de la tragédie antique, est le jouet de la fatalité, et la Moîra qui Técrase et le sacrifie sans pitié, c'est le grand industrialisme capitaliste. (B. Malon ; Le Nouveau Parti,) »

(2) Depuis le commencement du siècle, on compte douze grandes crises qui ont laissé de funèbres souvenirs, dans les villes industrielles, notamment d'Angleterre, de France, de Belgique, d'Allemagne et de l'Amérique du Nord. En voici les dates: 1804, 1810, i8i8, 1826, 1830-31, 1836, 1839, 1846-49, 1857, 1860-63, 1871-75, 1885-86.

Qiiant aux chômages, ils sont périodiques dans plus de la moitié des industries.

Le roi phrygien Midas avait reçu de Bacchus le don dangereux de changer en or tout ce qu'il touchait, le capitaliste change en facteurs d'oppression et de misère tous les progrès scientifiques et industriels.

Rien à répondre, par conséquent, à cette constatation de l'un des maîtres du socialisme scientifique.

« Le travail antérieur, le capital, écrase le travail vivant, 4C dans une société qui produit dans les conditions de la division « du travail, de la loi de \2i concurrence et de Y aide-toi. Les <fi propres produits de son travail étranglant le travailleur, son « travail d'hier se soulève contre lui, le terrasse et le dépouille . « de son produit de travail d'aujourd'hui.

« Et plu5 le travailleur produit depuis 1789. plus il accumule « de capitaux au service de la bourgeoisie, dont il augmente la « propriété, plus il facilite par là les progrès ultérieurs de la « division du travail, plus il augmente le poids de sa chaîne, « plus il rend déplorable la situation de sa classe. (1) »

Si exacte est la funèbre constatation, que l'un des plus durs représentants de l'économie politique orthodoxe, a, lui-même, reconnu l'action spoliatrice et les tendances homicides du système capitaliste de production, comme l'attestent ces lignes souvent citées :

« Il est affligeant de penser, mais il est vrai de dire que € même chez les peuples les plus prospères, une partie de la « population périt tous les ans de besoin. Ce n'est pas que tous « ceux qui périssent de besoin meurent positivement du défaut « de nourriture, quoique ce malheur soit beaucoup plus fréquent 4f qu'on ne le suppose ; je veux dire seulement qu'ils n'ont pas « à leur disposition tout ce qui est nécessaire pour vivre, et que « c'est parce qu'ils manquent de quelque chose qui leur était « nécessaire, qu'ils périssent (2). )>

Qu'en conclut l'évangéliste du nouveau dogme bourgeois ? qu'il n'y a rien à faire, les lois naturelles voulant que les choses se passent ainsi. Et il ajoute pour qu'on ne se méprenne pas sur

(1) Lassalle : Capital et Travail.

(2) J.-B. Say : Cours d'économie politique.

sa pensée, que, « à parler rigoureusement, la société ne doit <c aucun secours, aucun moyen d'existence à ses membres » qu'elle spolie et affame elle-même.

Tous les pères de la nouvelle église, les Ricardo, les Mac- Culloch, les Dunoyer, les Malthus, etc., ne parlent pas autrement; ce dernier renchérit même dans une phrase odieuscvqu'il ne faut pas se lasser de reproduire : « L'homme qui naît dans « un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas les moyens de '« le hourrir ou si la société n'a pas besoin de son travail; « cet homme n'a pas le moindre droit à réclamer une partie « quelconque de nourriture et il est réellement de trop sur la « terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert « mis pour lui . La nature lui commande de s'en aller et elle ne « tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution ».

« On peut dire ici avec Joseph de Maistre, fait observer Letourneau (i) : « La nature, quelle est cette femme ? », et constater que cette personnalité anthropomorphique est, malgré son sexe fort, brouillée avec la pitié. » Elle est fort brouillée aussi avec la logique, la dite Nature.

L'abominable langage de Malthus serait peut-être de mise sur le radeau de la Méduse, entre anthropophages : il est monstrueux dans une civilisation qui laisse encore en friche ou à peu près, les deux tiers du globe et qui dans ses centres progressifs est affligée du mal de surproduction continue et à* engorgetitents j)ériodiques du marché.

Reste, il est vrai, l'explication philosophique du sinistre vainqueur de la Commune de Paris (2), que « la misère est la condi- « tion inévitable de l'homme dans le plan général de la Provi- « dence, et que la société actuelle, reposant sur les bases les « plus justes, ne saurait être améliorée ».

Améliorée, elle le sera tout de même, par amour ou par force, le jour prochain où les affamés se fâcheront sérieusement.

Pour être juste toutefois, il faut dire, à la décharge de l'économie politique, que la pléiade économiste que, pour la distinguer

(I) Ch. Letourneau : L'Évolution de la morale,

(I) Adolphe Thiers : Rapport sur i: Assistance publique (1850).

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de l'implacable ^t:o& anglaise nous avons nommée V école fratiçaise et dans laquelle nous trouverons Sismondi, Adolphe Blanqui, Eugène Buret, Villermé, de Villeneuve-Bargemont, Droz, Michel Chevalier, etc. (i), protesta dignement au nom de la Raison et de r Humanité.

Buret notamment s'éleva jusqu'au plus généreux socialisme :

« Chacun le repète, chacun en a le pressentiment, nous assis- « tons à un monde nouveau, cela ne peut plus durer, le laisser- « faire achète la richesse au prix de la misère, il ne sait augmenter « la production qu'aux dépens de ceux qui la produisent; il n'a « pas de meilleur moyen d'accroître le capital que de réduire de « plus en plus la part qui revient au travail... Enfin, Tétat misé- « rable des populations industrielles est incompatible, non- « seulement avec les espérances de la civilisation, mais encore « avec son existence.

« 11 est arrivé un moment dans l'histoire, où l'esclavage est « devenu un crime personnel, justement imputable à la classe « qui en profitait... De même le fait de la misère nous sera « sévèrement imputé, du moment où les véritables causes étant « connues, nous ne travaillons pas à les combattre » (2).

Depuis, le processus capitaliste n'a fait que creuser l'enfer du salariat et F. Engels (3) a été autorisé à dire du capitalisme : « C'est la concurrence vitale darv^inienne transplantée de la « nature dans la société avec une violence puissanciée. La sauvage gerie animale se présente comme dernier terme du développe- « ment humain (en système capitaliste). L'antagonisme entre ^ production sociale et appropriation individuelle capitaliste a « pris la forme d'antagonisme dans l'organisation de la pro- « duction dans chaque fabrique particulière et d'anarchie de la « production dans la Société tout entière.»

Toutefois la protestation grandissante du prolétariat contre un tel état de choses est devenue si menaçante depuis la fondation de VcÂssociatian internationale des travailleurs et des Partis ouvriers qui l'ont remplacée, que les dirigeants se sont émus ; dans les

(0 Voir notre Manuel d'économie sociale,

(2) Eugène Buret : De la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre.

0) ^' Engels : Le Socialisme utopique et le Socialisme scientifique.

Parlements on s'occupe de lois protectrices du travail ; mais le mal est trop profond pour que les masses ouvrières puissent se contenter de palliatifs insuffisants ; le capitalisme générera de la servitude et de la misère, tant qu'il n'aura pas cédé la place à un ordre économique nouveau, consacrant l'application de ce principe de justice que la production des richesses étant sociale dans ses moyens, sociale en doit être aussi la répartition.

Cette mise à point des choses économiques s'appelle collectivisme, un nom avec lequel il convient de se familiariser.

Ajoutons vite que la transformation propriétaire espérée sera une restitution ; Marx l'a établi irréfragablement, dans les magistrales conclusions que nous résumons,

<( Grâce à la concentration continue des moyens de production dans les grandes industries, un capitaliste en tue beaucoup d'autres ; mais en même temps dans le domaine du grand capital privé, se développe également et simultanément la forme coopérative sociale du travail, sur une échelle toujours croissante, l'application consciente de la technologie, l'exploitation en grand et méthodique du globe, la transformation des moyens privés de travail en moyens de travail qui ne peuvent plus être appliqués que socialement, et l'économie dans les moyens de production, par leur emploi comme moyens communs de travail social combiné.

« Mais avec la diminution du nombre des magnats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procédé de transformation, s'accroissent aussi la misère, l'oppression, le servage, la dégradation et l'exploitation, et tandis que parallèlement la classe grossissante des prolétaires, unis et organisés par le mécanisme même de la production capitaliste, se montre plus exigeante et plus puissante dans ses résultats.

Le monopole du capital deviendra enfin lui-même une entrave au monde de production qui a fleuri sans lui et avec lui. Alors aura sonné l'heure de la propriété privée capitaliste : les expropriateurs seront expropriés.

« Le mode de production et d'appropriation capitaliste a été la première négation de la propriété privée et basée sur le propre travail de son possesseur. Maintenant, cette négation

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s'annihile elle-même et elle pousse au rétablissement de la propriété individuelle, mais sur la base de l'acquisition de l'ère capitaliste, notamment sur la base de la coopération des travailleurs libres possédant la terre et les moyens de production en commun.

La transformation précédente de la propriété privée, morcelée et reposant sur le travail de son possesseur, était infiniment plus longue et plus difficile que la transformation du capital privé, mais déjà basé, en fait, sur un mode social de travail collectiviste.

« Autrefois, il s'agissait de l'expropriation des masses populaires par quelques usurpateurs ; il s'agit maintenant de l'expropriation de quelques usurpateurs par la masse du peuple.»

Nous sommes moins fatalistes, moins optimistes que l'illustre auteur du Capital ; l'histoire nous apprend que les probabilités historiques ont souvent été démenties par des régressions soudaines aux incalculables désastres ; mais, dans le cas présent, le doute ne nous paraît pas possible. La détresse morale, les épouvantes de Tétat de guerre, le mal agricole et commercial, non moins profond, non moins intolérable que le mal industriel, les absurdités de tout genre, les iniquités et les spoliations du monde économique, les servitudes et les douleurs du monde familial, poussent irrésistiblement l'humanité vers des issues nouvelles que seul le collectivisme peut lui offrir.

La transformation sociale, dont la nécessité économique vient d'être démontrée, ressort aussi de l'étude générale de l'évolution humaine. Un de nos anthropologistes les plus consciencieux et les plus compétents, le Dr. Letourneau, qui est en outre, un des représentants les plus qualifiés du matérialisme, conclut comme suit dans son beau livre V Évolution de la morale :

« Etudiées au point de vue transformiste, les sciences naturelles nous enseignent que l'homme a été engendré par la bête, l'humanité par l'animalité. Interrogée suivant la même méthode, l'histoire de l'évolution morale répond que l'horhme a été d'abord bestial, puis sauvage, puis barbare, enfin civilisé, mais fort imparfaitement, qu'il doit s'amender encore, que sa destinée est de grandir et de gravir toujours.

Cette perspective d'un progrès indéfini, c'est la foi moderne, et cette croyance nouvelle remplace avantageusement le mirage des paradis évanouis ; elle nous soutient et nous console au milieu des épreuves publiques et privées. Encouragés par elle, nous nous regarderons comme les ouvriers d'une œuvre toujours inachevée, mais à laquelle tous les hommes petits et grands, obscurs et célèbres, peuvent et doivent mettre la main. Si cruelles que puissent être les misères, les injustices, les calomnies du présent, nous les pouvons tenir pour des accidents du long voyage de l'Humanité h la recherche du mieux, et, tout en nous efforçant d'y remédier, les prendre en patience. Nos devanciers, nous le savons, ont été plus malheureux que nous, mais un avenir supérieur à notre présent attend nos descendants puisque tant que les conditions cosmiques permettront au genre humain de durer, il lui faudra acquérir et conquérir une somme toujours plus grande de justice et de lumière, par suite de bonheur.»

En un mot, philosophie, histoire, économie sociale, anthropologie s'accordent pour marquer l'orientation progressiste de l'évolution humaine ; c'est là le fait considérable qu'a magnifiquement célébré, et a juste titre, en une page vibrante, un de nos philosophes de grand souffle (i) :

Naturalistes et historiens, dit-il en substance, sans s'être entendus et en travaillant séparément sont arrivés aux mêmes conclusions novatrices.

A quel plus solide rocher pourrions-nous attacher nos espérances f

Tout annonce l'avènement prochain du socialisme, et incontestablement nous sommes à l'un de ces tournants cycliques de l'histoire, où « ce qui était n'étant plus, et ce qui sera n'étant pas encore » (2), la minorité pensante et la majorité souffrante marchent, dans les ténèbres de la lutte, à la conquête de nouveaux cieux et d'une terre nouvelle.

De « nouveaux cieux », c'est-à-dire d'une conception philoso-

(1) Edgard Quinct : La Création,

(2) A. de Musset : Confession d'un enfant du siècle.

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phique et éthique en harmonie avec les découvertes scientifiques et les progrès moraux du siècle. D'une « terre nouvelle, » c'est-àdire d'institutions politiques et d'une organisation économique conformes aux besoins plus élevés et plus ardemment ressentis des travailleurs de tous genres ou, — ce qui revient au même, — aux nécessités modernes de la production, de la circulation et de la répartition des richesses, enfin humanisées.

A chaque époque palingénésique, l'ensemble des aspirations se précise dans une idée appelée à marquer de son sceau diamanté le nouveau stade de civilisation qui commence et à lui donner l'impulsion pour des siècles.

Il y a seize cents ans, lorsque les nautonniers antiques eurent entendu, dans le silence de la mer immense, retentir par trois fois le cri d'épouvantement et de détresse qui annonçait la mort des anciens Dieux, l'idée messianique apparut, lumière rédemptrice, éclairant soudain le ciel noir du paganisme épuisé et la terre désolée du romanisme odieux : une heure nouvelle avait sonné au cadran des siècles, et le christianisme méprisé et persécuté, jusque là, allait prendre l'empire du monde.

Notre époque, que trois siècles de philosophie ont affranchie dans son élite intellectuelle, qu'un siècle de conquêtes scientifiques, de révolutions politiques et de transformations économiques, a rendue apte aux plus audacieuses, aux plus splendides réalisations sociales, attend, elle, son salut de l'idée socialiste qui fermente dans toutes les profondeurs, dans toutes les douleurs, dans toutes les espérances contemporaines.

C'est pourquoi, malgré les tristesses, les troubles conflits, les obscurités et les menaces de l'heure présente, le socialisme est devenu l'étoile conductrice des peuples.

Voyez plutôt :

Son irrésistible puissance éclate si brillante que même ses ennemis confessent sa force et lui prédisent l'empire, tandis que dans la minorité lettrée et dans les masses profondes des prolétariats, ses partisans, « plus nombreux que le sable de la mer », abaissent les frontières des Etats rivaux, arrachent les bornes des vieux partis politiques et des écoles sectaires, pour lui ouvrir, plus vite, la voie souveraine du triomphe.

Que ce soit notre consolation !

Sans doute, nous ne moissonnerons ni ne cueillerons dans cette terre promise du bien moral et social universel ; mais elle est là devant nous, la félicité humaine rayonnant à l'horizon bleu d'un lendemain qui se rapproche rapidement.

Comme le grand Hébreu de la légende biblique, nous mourrons tout proche du but, en Moab, sur le mont Nébo d'Abarim. Avant d'être clos par la dispensatrice du grand repos, nos yeux auront vu les Chanaans socialistes de l'avenir, où, plus heureux que nous, profitant de nos travaux, de nos souffrances et de nos combats, entreront les fils de notre peuple.

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