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I. Classification préliminaire. La Morale jéhovique

Toutes les morales que se sont données les hommes dans le cours des civilisations et des siècles (2) obéissent à l'un de ces trois mobiles :

(1) Neckcr : De t Importance de l'opinion religieuse,

(2) Il ne sera question, ici, que des temps historiques. Ceux qui désirent remonter aux origines liront avec fruit VEvolution de la motale, du D* Ch. Letoumeau. Voir aussi le premier chapitre de notre cMoraU sociale.

p Crainte de Dieu ou des Dieux ;

20 Impératif de la conscience, ou acceptation du devoir, sans considération utilitaire d'aucune sorte ;

y Recherche du bonheur individuel ou collectif.

Dans la première catégorie se rangent toutes les morales religieuseSy dans la seconde les morales métaphysiques j dans la troisième la morale utilitaire et la morale sociale.

Les mobiles ou motifs moraux sus indiqués sont contradictoires entre eux ; c'est là une vérité d'énonciation.

Tout naturellement donc, leurs protagonistes s'entre-réprouvent.

Les sectateurs des morales religieuses, par exemple, prétendent que toute morale qui ne se rapporte pas à un Dieu et n'admet pas de sanction extra-terrestre est une fausse morale. A cela est répondu par les moralistes métaphysiciens que toute morale basée sur la crainte de châtiments est une morale d'esclaves ou de marchands ; les utilitaires et les socialistes ajoutent que toute morale découlant de sanctions exclusivement extra-terrestres est antihumaine et antisociale.

Abstraction faite des exceptions, immanquablement nombreuses — les phénomènes sociaux, si complexes, étant toujours très mêlés d'enchevêtrements contradictoires et de survivance atavique — les morales religieuses ont présidé aux débuts de toutes les civilisations.

Les morales métaphysiques ont fait leur apparition lorsque rélite intellectuelle de l'humanité a protesté contre l'asservissement religieux des âmes, contre ce que les Épicuriens appelèrent si expressivement la terreur des Dieux.

Enfin, les morales utilitaires et sociales ont été préconisées au moment où la pensée humaine, affranchie et ayant démasqué les prétendus révélateurs religieux, s'est sentie assez maîtresse des forces naturelles pour conclure à la possibilité du bonheur sur la terre, seule espérance rationnelle du genre humain.

Cependant, grâce aux complexités sociales plus haut signalées, il se trouve qu'à notre époque, dans le rayon de la civilisation européc-américaine dont nous ne franchirons pas les limites, les trois grands mobiles moraux sont en présence et se dispu-

il4 MORALE JEHOVIC8JE

tent le gouvernement des consciences. Il convient donc, à plus forte raison, d'examiner le bien-fondé des prétentions respectives de leurs tenants, restés à l'état de guerre, en face les uns des autres.

Le point de départ de toute morale, nous disent les religionnaires judéo-chrétiens, est dans le Décalogue, révélation divine que n'atteindra jamais la faible et fausse sagesse humaine (i).

Ainsi, disent-ils, tout esprit libre conviendra pourtant, à la lecture de ce document, que la sublimité des commandements ne saute pas aux yeux. 11 semble même que le plus grand souci de jéhovah ait été d'imposer son culte par la terreur.

Quand il daigne à la fin s'occuper de ses adorateurs terrorisés, il leur prescrit, en le motivant faussement, un sage précepte d'hygiène, le repos du septième jour.

Puis il promulgue quatre commandements négatifs, ne pas tuer y ne pas voler, ne pas porter dejaux témoignages, ne pas être adultère.

(i) « Je suis rEtemely ton Dieu, qui t*ai fait sortir du pays d'Egypte et de la maison de servitude.

Tu n'auras point d'autres dieux devant ma face.

Tu ne feras point d'image taillce ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, en bas sur la terre, plus bas que la terre dans les eaux. Tu ne te prosterneras point devant elles et tu ne les serviras point ; car moi, l'Etemel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux qui punis l'iniquité du père sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fais miséricorde jusqu'à la millième génération à ceux qui m'aiment et qui observent mes commandements.

Tu ne prendras point le nom de l'Eternel, ton Dieu, en vain ; car l'Etemel ne laissera point impuni celui qui prend son nom en vain.

Souviens-toi du jour de repos pour le sanctifier ; tu travailleras six jours et tu feras tout ton ouvrage.

Mais le septième jour est le jour du repos de TEternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l'étranger qui est dans tes portes, car en six jours l'Etemel a fait les cieux et la terr«, la mer et tout ce qui y est contenu, et s'est reposé le septième jour. C'est pourquoi l'Eternel a béni le jour du repos et l'a sanctifié.

Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent dans les pays que TEternel, ton Dieu, te donne.

Tu ne te tueras pas.

Tu ne commettras point d'adultère.

Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain.

Tu ne convoiteras poiitt la maison du prochain ; tu ne convoiteras point la fenune de ton prochain, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain.»

C'est bon sans doute, mais parfaitement insuffisant. L'homme social n'a pas que des devoirs négatifs, il a aussi des devoirs positifs. La sagesse jéhôvique ne paraît pas s'en douter. Il y a plus : le commandement touchant les mœurs a un caractère exclusivement />ro/)riV/^tr^ qui en diminue singulièrement la moralité.

En effet, il n'est pas dit que tu vivras chastement, mais simplement : « Tu ne prendras pas la femme de ton prochain, car c est sa propriété, au même titre que sa maison, que ses serviteurs (esclaves), son bœuf ou son âne. y>

Les commentaires sacrés qui peuvent avoir quelques préoccupations égalitaires (i) aggravent plutôt ce ntgzixf modus vivendi social qui est contenu tout entier dans la loi du talion : œil pour œiL dent pour dent ; les Fuégiens arrivent d'emblée à cette prescription qualifiée de divine et qu'on veut encore nous donner comme la source de toute morale, comme le commandement définitif parfait (2).

Objectera-t-on, abandonnant le terrain religieux et se plaçant sur le terrain historique, qu'au moment de sa promulgation le Décalogue fut la moins mauvaise des lois morales ?

(i) M. Mimault croit pouvoir écrire dans la Revue du christianisme pratique : « Divers articles de la loi mosaïque nous révèlent clairement quel est, d'après elle, le fondement au droit de posséder les produits du sol. C'est,. . le travail. Le détenteur d'une terre a droit sur les fruits de sa terre, en tant qu'ils sont le résultat du travail qu'il exécute ou qu'il dirige. Quand ces fruits sont le produit spontané du sol, ils ne lui appartiennent plus. Ce qui le prouve, cVst cette prescription célèbre qui institue une année sabbatique revenant tous les sept ans pendant laquelle l'Israélite ne doit ni ensemencer son champ, ni tailler sa vigne, ni moissonner, ni vendanger. C'est l'année encore appelée année de relâche. Pendant cette année les produits du sol doivent revenir au mercenaire, à l'étranger, aux pauvres du peuple, c'est-à-dire à tous ceux qui, pour une raison quelconque, n'ont point de fonds de terre ou ont subi quelque perte extraordinaire, et même aux bétes des champs (Exode XXIU, lo-ii ; Lévitique XXV, 2-7.)

« Le principe qui fessort avec évidence d'une pareille loi est précisément le principe proclamé par les socialistes de tous les tenrps.»

(2) « Le peuple hébreu, dit un philosophe éminent, ayant surtout étét>igot, c'est Tidolâtrie qui, dans sa loi, est considérée comme le plus grand des crimes. Ainsi VExode condamne à mort quiconque ose travailler le jour de sabbat (XXXll, 14). De même on y est sans pitic pour l'ennemi vaincu ; l'Etemel ordonne de passer au fil de l'épée. sans exception, tons les habitants des villes de Chanaan (fieutéronome, XX, 16, 17). Mais si un homme frappe son esclave ou sa servante de telle sorte qu'ils puissent survivre seulement un ou deux jours, l'homme ne sera point puni, parce qu'il les a achetés de son argent (XX!, 20, 21). On le voit, Jchovah était déjà plein d'égards pour le Dieu Mammon, destiné à le supplanter. » J. Baissac : Origine des religions).

2l6 MORALE jÉHOViaUE

Nous sommes encore obligés de nier avec preuves irréfragables ù l'appui.

Quinze cents ans avant l'époque où la légende juive raconte qu'un prêtre égyptien tira le petit peuple juif de la servitude pharaonique et lui donna le Décalogue, comme une émanation de la sagesse suprême, le Rituel funéraire égyptien, que nous a depuis interprêté Champollion, était déjà en vigueur.

Or, que porte le chapitre CXXV du %tuel !

Le mort ayant à répondre, dans l'Amenthe, aux quarante-deux juges infernaux doit pouvoir dire, pour être réputé juste :

« je n'ai pas volé, je n'awpas trompé, je n'ai pas blasphémé, je n'ai pas menti en justice, je n'ai pas commis de fraudes contre les hommes, je n'ai pas tourmenté de veuve, je n'ai pas fait exécuter à un chef de travailleurs plus de travaux qu'il n'en pouvait faire. — je n'ai excité aucun trouble — |e n'ai fait pleurer personne. — Je n'ai pas été paresseux. — je n'ai pas été négligent,

— Je ne me suis pas enivré. — je n'ai pas fait de commandements injustes. — Je n'ai pas eu une curiosité indiscrète. — Je n'ai pas laissé aller ma bouche au bavardage. — Je n'ai frappé personne. — Je n'ai pas tué. — Je n'ai pas ordonné le meurtre par trahison. — Je n'ai pas causé de crainte à personne. — Je n'ai pas médit d'autrui. — Je n'ai pas rongé mon cœur d'envie.

— je n'ai pas intenté de fausses accusations. — Je n'ai jamais retiré le lait de la bouche des nourrissons. — Je n'ai pas pratiqué d'avortement(i). » '

Le lecteur peut faire la comparaison.

Les mobiles de la morale jéhovique, si insuffisante, étaient-ils au moins d'ordre supérieur ?

Cela dépend des points de vue ; en tout cas, les spiritualistes flétriront ces mobiles en leur reprochant d'être ce qu'il y a de plus matérialiste et de plus immédiatement intéressé.

Le Dieu d'Abriiam, d'isaac et de Jacob n'a aucune idée de l'immortalité de l'âme. Ses menaces sont de cette vie : les textes ne permettent pas de contestation (2).

(i) Communication de M. François Lenormand, membre de Tlnatitut. (2) « Si vous me désobéissez, j'enverrai sur vous la terreur, la consomption et U fièvre, qui rendront vos yeux languissants et votre âme souffrante ; et vous sèmerez en vain

Go

LE SOaALlSME INTEGRAL 21^

Les promesses ne sont pas d'ordre moins terrestre, et là encore les textes écartent toute possibilité de controverse (i).

Nous ne ferons pas de difficulté pour reconnaître que ce réalisme matérialiste n'est pas sans avantage ; il a fait d'un peuple obtus, dur et faible par le nombre, un peu[rfe indestructible, et qui a eu ses grandeurs, avec les prophètes progressistes ou révolutionnaires : Isaïe, Jérémie, Osée, Amos, Michée, Ézéchiel (2), par lesquels il arriva jusqu'à une sorte de socialisme,

vos semailles, vos ennemis les dévoreront. Je tournerai ma face contre vous, et vous serez battus devant vos ennemis ; ceux qui vous haïssent domineront sur vous, et vous fuirez sans que l'on vous poursuive. *

« Si malgré cela vous ne m'écoutez pas, je vous châtierai sept fois plus pour vos péchés. Je briserai Torgueil de votre force ; je rendrai votre ciel conrnie du fer et votre terre comme de Tairain.

« Votre force s'épuisera inutilement^ votre terre ne donnera pas ses produits et les arbres ne donneront pas leurs fruits.

« Si vous me résistez et ne voulez point m'écouter, je vous frapperai sept fois plus selon vos péchés, j'enverrai contre vous les animaux des champs, qui vous priveront de vos enfants, qui détruiront votre bétail et qui vous réduiront à un petit nombre, et vos chemins seront déserts.

« Si ces châtiments ne vous corrigent point et si vous me résistez, je vous résisterai aussi et je vous frapperai sept fois plus pour vos péchés. Je ferai venir contre vous répée qui vengera mon alliance. » (LévUique^ ch. XXV.)

(i) « Si vous m'obeissez, je vous enverrai la pluie et le beau temps en leur saison; la terre donnera ses produits et les arbres des champs donneront leurs fruits.

« A peine aurez-vous battu le blé que vous toucherez à la vendange, et la vendange atteindra les semailles ; vous mangerez votre pain à satiété et vous habiterez en sécurité dans votre pays. Je mettrai la paix dans le pays^ et personne ne troublera votre sommeiJ ; je ferai disparaître du pays les bétcs féroces, et l'cpée ne passera pas dans votre pays ; vous poursuivrez vos ennemis, et ils tomberont devant vous par l'épée.

« Cent d'entre vous en poursuivront dix mille, et vos ennemis tomberont devant vous par Tépée. Je me tournerai vers vous, je vous rendrai féconds, et je vous multiplierai et je maintiendrai mon alliance avec vous. Vous mangerez des anciennes récoltes, et vous sortirez les vieilles pour faire place aux nouvelles. » {Lévitîque, ch. XXVI).

(2) Voir sur le sémitisme les savantes études {^nAryens et Sémites) de mon savant ami Albert Regnard ; voir aussi dans le (Molocbisme juif^ par Gustave Tridon, ancien membre de rAsscmblce nationale et de la Commune de Paris, la lumineuse démarcation entre les prophètes molochistes, « tigres toujours altérés de sang, » comme Samuel, Elie et Elisée, et les prophètes novateurs que nous avons nommés plus haut, auxquels il faut ajouter Esdras, le scribe réformateur, et le néo-prophète Nehémie. Le roi selon le cceur des prophètes molochistes, comme Samuel, fut l'usurpateur David, qui trahit et fit assassiner son bienfaiteur le magnanime Saûl. David fut l'homme de toutes les scélératesses et de toutes les cruautés ; les rois conseillés par les Isaïe et les Jérémie furent les Ezechias et les Josias, rois purificateurs et réparateurs. Voir aussi Qu'est-ce que la Bible ? par le savant et sympathique Hermann Erverdech, le traducteur en français de Fcuerbach, Doumer, Ghillony, Bauer, etc.

2l8 * MORALE JÉHOVIÇLUE

« Qu'ai-je à faire, disait Isaïe, le sage conseiller du roi Ézéchias, qu'ai-je à faire du sang et de la graisse des animaux que vous sacrifiez ?

« Qu'ai-je à faire aussi de vos mortifications stériles ?

« Voici le jeûne auquel je prends plaisir : Détache les chaînes de. la méchanceté. Dénoue les liens de la servitude. Renvoie libres les opprimés, et que l'on rompe toute espèce de joug. Partage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer dans ta maison le malheureux sans asile. Si tu vois un homme nu, couvre-fe ; ne te détourne point de ton semblable ; alors la lumière poindra comme l'aurore.»

Cette morale prophétique est bien supérieure à celle du divin T)écalogue. Le grand prophète qui avait sauvé son pays de l'invasion assyrienne de Sennachérib, et que pour récompense le roi molochiste Manassès fit scier entre deux planches, avait bu à des sources plus pures que celles d'Horeb. Et ce n'est pas tout ; sa morale sublime a pour complément la justice économique bien comprise :

« Ceux qui auront amassé le blé le mangeront ; ceux qui auront récolté le vin le boiront... ils bâtiront des maisons et ils les habiteront. Ils planteront des^vignes et en mangeront le fruit; ils ne travailleront pas en vain. Ils n'auront pas d'enfants pour les voir périr, car ils formeront une race bénie de lÉternel, et leurs enfants seront avec eux... Il ne se fera ni tort ni dommage sur toute ma montagne sainte.»

S'inspirant des mêmes principes, Jérémie, conseiller du bon roi Josias, fit retrouver d'anciens textes de loi prétendument perdus, en vertu desquels chaque septième année les dettes devaient être abolies, et chaque cinquantième année les esclaves devaient être affranchis et les propriétés restituées aux pauvres dont les pères les avaient vendues. Ces prescriptions concernant \ts Années sabbatiques et les Jubilés furent conservées par Esdras dans sa reconstitution des anciens livres, mais on ne sait si elles furent appliquées. Le Jubilé le fut en tout cas au moins une fois sous la pression de Jérémie, au temps du roi Sédécias, et cette année-là fut, dans un petit coin de la Palestine, une année d'aflfranchissôment de tous les esclaves et de distribution des

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terres, véritable révolution sociale, dont les conséquences bienfaisantes furent stérilisées par la captivité de Babylone (i).

Pourquoi faut-il ajouter que la morale biblique si justement qualifiée par j. -S. Mill de «système barbare fait pour un peuple barbare (2) », est parfois supérieure, au point de vue pratique, à la morale chrétienne dont l'inspiration est pourtant plus pure ?

L'évangélisme, que, par la plus étrange des adaptations, on a fait dériver du judaïsme, en paraît Texacte contre-partie. La morale judaïque est tout utilitaire ; entre jéhovah et son peuple, c'est donnant çionnant, tandis que la morale évangéliquè, insoucieuse du monde, semble un écho du bouddhisme (3). Mais ce n'est pas d'elle que s'inspira le christianisme politique.

Du doux et légendaire Jésus de Nazareth, si miséricordieux aux pécheurs, si bon aux souffrants, les docteurs du christianisme ont fait un Dieu incomparablement cruel, inconcevablement injuste. Ne dépasserait-il pas en effet les limites du plus atroce arbitraire, le Dieu omniscient et omnipotent qui aurait créé le monde et les centaines de milliards d'êtres humains destinés à l'habiter successivement, dans le simple but de les livrer aux plus effroyables supplices dans des flammes d'inassouvissable haine, d'éternelle et inepte vengeance? Et cela, non pas

(1) L'Eglise catholique a donné une triste parodie du Jubilé émancipateur et égalitaire de Jéfémie par l'institution du même nom que Boniface VIII inaugura en 1300 et qui ne fut (il est reste tel) qu'uA prétexte à fiscalité pieuse.

(2) J.-S. Mill : De la Liberté.

(5) « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce qu'à eux appartient le royaume descieux. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde. Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés fils de Dieu . Bienheureux ceux qui souffrent des persécutions pour la justice, parce cjue le royaume des cieux est à eux.

même d'après les mérites forcément très relatifs de créatures que ce Dieu aurait faites, en somme, ce qu'elles sont, bonnes ou mauvaises, mais d'après son bon plaisir à lui, Dieu, aussi suprêmement méchant que souverainement puissant ? Or, tels sont bien les enseignements de Paul de Tarse, le véritable fondateur du christianisme, l'apôtre universel, également qualifié de plus grande lumière chrétienne par les catholiques et par les protestants (i).

Il y eut bien des révoltes contre la monstrueuse doctrine ; mais avec l'appui des césars byzantins, Augustin, le second fondateur du christianisme, la fit triompher, et il devint bientôt article de

« Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Et moi, je vous dis de ne pas résister au mal que l'on veut vous faire ; mais si ' quelqu'un vous frappe sur une joue, tendez-lui l'autre, et si quelqu'un veut vous prendre votre tunique, abandonnez-lui encore votre manteau.

« Vous avez appris qu'il a été dît : Vous aimerez votre prochain et vous haïrez vos ennemis. Et moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les méchants et fait pleuvoir également sur les justes et sur les injustes. Car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas ainsi ^

« Et si vous ne salueK que ceux qui vous saluent, que faites-vous en cela de plus que les autres ?

« Ceux qui ne sont pas Juifs ne le font-ils pas aussi ? Vous, soyez parfaits comme notre Père céleste est parfait. »

(i) « Il en fut ainsi de Rebecca, qui conçut le seul Isaac notre père; car quoique les enfants ne fussent pas encore nés et qu'ils n'eussent fait ni bien ni mal, afin que le dessein d'élection de Dieu subsistât sans dépendre des œuvres et par la seule volonté de celui qui appelle, — il fut dit à Rebecca : Le plus grand sera assujetti au plus petit ; selon qu'il est écrit: J'ai aimé Jacob et j'ai aimé Esaîi.

« Que dirons-nous donc ? Y a-t-il en Dieu de l'injustice ? Loin de là ! Car il dit à Moïse : Je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde, et j'aurai compassion de qui j*ai compassion. Ainsi donc, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Car l'Ecriture dit à Pharaon : Je t'ai suscité à dessein pour montrer en toi ma puissance, et afin que mon nom soit publié par toute b terre. Ainsi il fait miséricorde à qui il veut. « Tu me diras : Pourquoi blâme-t-il encore ? Car qui est-ce qui résiste à sa volonté I O homme, toi, plutôt qui es-tu pour contester avec Dieu ? Le vase d'argile dira-t-il à celui qui l'a formé : Le potier n'est-il pas maître de l'argile pour faire avec la même masse un vase d'honneur ou un vase d'un usage vil ? Et que dire si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande patience des vases de colère formés pour la perdition, et s'il a voulu faire connaître la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde qu^il a d'avance préparés pour la gloire ? » (Épître de Saint Paul aux Romains).

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foi que « tous les hommes ont mérité la damnation; que si quelques-uns sans aucun mérite de leur part sont épan^nés, c'est le pur effet d'une miséricorde toute gratuite. Quant aux autres, ils ne font que subir un juste châtiment (i) ».

Vous avez bien lu :

Lorsque l'on songe que la damnation, si libéralement octroyée à tout le genre humain au caprice d'un Dieu impitoyable et fantasque, c'était une éternité d'inénarrables supplices dans des flammes inexorablement éternelles, on ne peut que frissonner d'indignation et d*horreur. Michelet, en sa vivante Histoire de France, parle avec épouvante de la somme de douleur que pendant quinze siècles la terrifiante théorie a jetée dans les âmes croyantes ; et il se demande si jamais dogme plus déprimant, plus foncièrement immoral, opposa son veto au progrès humain. Or, il fallait croire ou mourir ; le même Augustin, précurseur de saint Dominique et de l'Inquisition, l'enseigna sur un ton qui ne permettait pas de réplique (2).

Mais, dira-t-on, le sinistre Africain ne fit pas la loi sans conteste, le dogme de la prédestination fut adouci, en Occident, par

(i) Saint Augustin : La Cité de lyUu,

(2) * Le salut ne peut se trouver nulle part que dans l'Eglise catholique. Imaginez un homme ayant d'excellentes mœurs : s'il n*a pas la foi, elles ne sauraient lui apporter aucun avantage. Prenez-^n un autre dont les mœurs sont moins bonnes ; s'il possède la foi, il peut obtenir le salut auquel le premier ne peut arriver. )»

a Dans ceux qui n'ont pas voulu s'instruire, l'ignorance est un p^ché ; dans ceux qui ne Vont pas pu, c'est la peine du péché originel ; donc, ni les uns ni les autres n'ont une juste excuse: ils subissent les uns et les autres une juste condamnation. Socrate, Marc-Auréle, Scipion, sont tous exclus du royaume éternel. Des païens ne sauraient être sauvés, n'ayant pas la foi en Jésus-Christ. S'ils étaient sauvés, ce divin sauveur serait donc mort inutilement ! »

« Toute justice dont la pieté n'est pas le mobile n'est pas la justice. Toute vertu qui n'a pas Dieu pour objet n'est pas une vertu, mais un vice.

« Dieu a dit : Tu ne tueras point. Mais s'il n'y a plus de défense, il n'y a plus de crime, et si Dieu, par une prescription spéciale^ ordonne de tuer, fbomicide est une vertu.

« C'est en vue du bien des hérétiques qu'on les contraint à changbr de toi. Agir autrement à leur égard, ce serait leur rendre le mal pour le mal. Comparez ce que font les hérétiques et ce qu'ils subissent : ils tuent les âmes, on les frappe dans leur corps. Peuvent-ils se plaindre de recevoir la mort temporelle, eux qui infligent la mort étemelle ^ »

* Les bons et les méchants peuvent faire la même chose, mais dans des desseins diffé" rents, Cest par Juste vérité et par amour que les bons persécutent les méchants. (Saint Augustin, Cité de *Dieu, passim.)

la théorie de la grâce suffisante. C'est vrai . Mais il est vrai également, et ici il faut, selon la forte expression de Carlyle, faire une pause « en silence et en douleur sur les ténèbres qui sont dans l'homme », il est vrai également que l'effroyable doctrine fut reprise au seizième siècle par Luther, Mélanchton, Calvin et leurs innombrables sectateurs. 11 est vrai encore qu'elle fut revivifiée au dix-septième siècle par Jansénius, et qu'elle domine encore le protestantisme et le jansénisme (i).

Heureusement qu'à un certain degré de développement l'homme est supérieur à ses vieilles croyances. Malgré saint Paul et saint Augustin, les chrétiens croient aux œuvres. Ils regimbent devant l'arbitraire divin, mais ils en sont encore à la crainte de T>ieu comme mobile moral unique. Or, quel bien social d'une doctrine où la volonté divine interprétée par les prêtres est tout, tandis que le monde social ne pèse pas un atome ?

Les héros de la crainte de Dieu, ce furent les solitaires de la Thébaïde, ce sont encore les moines cloîtrés qui fuient le monde, foulent aux pieds les affections les plus naturelles, les devoirs sociaux les plus stricts, pour s'en aller égoïstement, au prix de ridicules macérations, conquérir leur part de paradis, comme le firent les Antoine, les Pacome. les Siméon Stylite et autres personnages terrifiés par la peur de l'enfer. La morale humaine répudie ces déserteurs du devoir social, qui ont fui le monde et ses charges, poussés exclusivement par l'égoïste préoccupation de leur salut individuel !

Les socialistes que les chrétiens anathématisent comme incroyants nous disent au contraire, que le but égoïste est un but inférieur, que les hommes ne doivent pas séparer leur salut

(i) Comment lire sans indignation, dit Louis Blanc dans le premier volume de Son Histoire de la Révolution, en citant Jansénius, Boursier, Nicole, Royaumont, Le Toumeux, Gcrberon, comment lire sans indignation et sans effroi, dans le Dictionnairt du jansénisme, les maximes qui précisent, qui résument l'esprit de la secte ? « Jésus-Christ n'est pas plus mort pour le salut de ceux qui ne sont pas élus, qu'il n'est mort pour le salut du diable ». — «c Dieu a pu avant la prévision du péché originel prédestiner les uns et réprouver les autres. . . tout cela est arbitraire dans Dieu ». — « Dieu a fait par sa volonté cette effroyable différence entre les élus et les réprouvés ». — « Dieu seul fait tout en nous ». - « L'homme criminel, sans l'aide de la grâce, est dans une nécessité de pécher, etc., etc.»

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du salut de leurs semblables, et travailler, dans la souffrance, dans répreuve, sous les outrages, à la rédemption collective, sans rien attendre pour eux-mêmes, disant avec Proudhon que « s'ils ont perdu la foi en Dieu, ils ont acquis la foi en l'humanité, qui dit justice, indulgence, bonté et solidarité ».

Tous les chrétiens, je le sais, n ont pas en vue que leur « salut éternel » ; de nos jours, beaucoup d'entre eux admettent qu'il faut travailler à l'avènement de la justice dans l'humanité et ils agissent d'après ces principes. Ceux-là, les meilleurs, rejettent pratiquement le mobile de la crainte de Dieu, dont ils prononcent ainsi, qu'ils le veuillent on non, la condamnation; leurs oeuvres sont en rébellion contre leur/o/.

En résumé, basée sur la soumission absolue k une entité immuablement implacable, la morale religieuse est forcément contraire au progrès social et au bonheur des hommes. Au progrès social : la douloureuse histoire d^ quinze derniers siècles d'intolérance oppressive illustrée par le massacre de millions de libres-penseurs et d'hérétiques et par cette honte éternelle du catholicisme : l'Inquisition, que la cruelle Isabelle de Castille et son exécrable confesseur Torquemada inaugurèrent en Espagne, d'après les enseignements de saint Augustin, de saint Thomas d'Aquin (i), de saint Dominique (l'inspirateur du massacre des Albigeois), Les voies sinistres étaient d'ailleurs ouvertes depuis longtemps. Depuis la destruction du Sérapéum et l'incendie de la Bibliothèque d'Alexandrie par les hordes monacales de l'évéque Théophile ; depuis surtout l'assassinat, par les bandes de l'évêque Cyrille, de la dernière représentante de la philosophie, la glorieuse Hypatie (2), il était entendu que le fondement de toute science est dans les Écritures et dans la Révélation écrite ;

(i) « Si les faussaires et autres malfaiteurs sont justement punis par les princes séculiers, à plus forte raison les hérétiques convaincus doivent-ils être non seulement excommuniés, mais punis de mort. L'Église témoigne d'abord sa miséricorde pour la conversion des égarés ; car elle ne les condamne qu'après une première et une seconde réprimande. Mais si le coupable est obstiné, l'Église, désespérant de sa conversion et veillant sur le salut des autres, le sépare de TÉglise par sa sentence d'excommunication et le livre au jugement séculier pour être séparé de ce monde par la mort, » (Saint Thomas d'Aquin : La Somme ibêologique).

(2) Chiiteaubriand : Études historiques.

que Dieu ne nous a pas seulement donne un critérium du vrai, mais qu'il nous a appris tout ce qu'il voulait que nous sachions, et, que les Écritures contiennent la somme des connaissances nécessaires (i).

Augustin et Eusèbe systématisèrent la chose, et la science, la grande libératrice, la source vive de la justice, dont la bonté est le principe, fut non seulement anathématisée, mais livrée aux tortionnaires du fanatisme, agissant jusque dans l'époque moderne (2). Cela dura d'ailleurs autant que la puissance chrétienne: Giordano Bruno, Vanini, La Barre, en témoignent par leurs supplices, jusqu'au XVlll® siècle (3).

Au point de vue éducatif, la morale chrétienne n'est pas moins dépressive ; un généreux philosophe (4) Ta dit : « Croire à la méchanceté de quelqu'un, c'est le rendre en général plus méchant qu'il n'est .» Or, quelle est i'idée dominante de la morale chrétienne ? l'impuissance de la volonté sans la grâce ; en d'autres termes, l'opposition du vouloir et du pouvoir, le péché originel installé au cœur de l'homme et le déprimant dès l'enfance. Rien n'est plus propre à raréfier les efforts moraux.

Ennemi de la science et de la raison, c'est-à-dire du progrès philosophique et social, le mobile religieux n'est pas moins contraire au bonheur des hommes, auxquels il impose <c des souffrances sans profit, des privations inutiles et des terreurs

( i ) Draper : Les Conflits de la Science et de la Religion,

(2) Les Espagnols brûlèrent à Mexico des monceaux d'écritures hiéroglyphiques, et le cardinal Ximénés réduisit en cendres, sur la place de Grenade, huit mille manuscrits arabes. Qui évaluera ces pertes du savoir humain ?

(3) D'après le professeur Arnold Dodelfort, on relève sur les registres de la prison de Lucerne qu'en 1659, en cette ville, une petite fille âgée de sept ans et nommée Catherine, fut attachée à un poteau et brûlée vive par ordre du tribunal criminel, parce qu'elle refusait de croire en Dieu.

La Réforme ne mit nullement fin à cette proscription de la pensée hunruine, cela est attesté par les anathèmes furibonds de Luther, de MélancHton contre la science et contre la philosophie, et confirmé plus cruellement pir le bûcher de Michel Servet, allimié par le dur Calvin. Le protestant libéral Draper dit expressément dans ses Conflits de la science et de la religion : « La funeste maxime autrefois itiise en avant par Tertullieo et saint Augustin, et qui avait été si profitable à la papauté, que toute science est renfermée dans les Ecritures, fut éncrgiquement maintenue. Les chefs de la Réforme, Luther et Mélanchton, étaient décidés à bannir la philosophie de TEglise. » (4)Guyau : De l'Education et de l'hérédité.

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infinies », tandis qu'il déprime Tâme humaine, en la déformant par les antipathies sectaires, par la perversion de la raison résultant de la disjonction de la croyance et de l'expérience, par le fanatisme haineux et par la condamnation des meilleurs sentiments affectifs et sociaux ( i ) .

Les moralistes philosophiques utilitaires et socialistes ont donc raison de repousser le mobile religieux de la morale (la crainte d'un Dieu omnipotent et arbitraire) . Ce mobile a eu son heure d'efficacité relative, aux débuts des civilisations; mais il est maintenant illusoire dans son principe et antisocial dans ses commandements, puisqu'il sacrifie à un absolu chimérique, tout au moins indémontrable, les vivantes lois, les souffrantes réalités humaines et terrestres.

« Souffrir, dit Feuerbach, est le grand commandement du christianisme ; l'histoire du christianisme lui-même est la Passion de l'Humanité.»

Or, il est enseigné, sous les portiques socia]istes,que l'homme a pour devoir de combattre le mal et la souffrance en lui et autour de lui ; de contribuer de toutes ses forces à faire de son globe un Eden de lumière, de bonté, de justice et de bonheur.

Avec le scepticisme, quelquefois profond, toujours ironique, qui le distingue, Ernest Renan a décoché ce trait à la philosophie : « On compterait les âmes qu'a anoblies la philosophie ; « on ferait en quatre pages l'histoire de la petite aristocratie qui « s'est groupée sous ce nom ; le reste, livré au torrent de ses « rêves, de ses terreurs, de ses enchantements, a roulé pêle-mêle « dans les hasardeuses vallées de l'instinct et du délire, ne cher-

Ci )v. La T^etigioH naturelle ^ son influence sur le bonheur du genre humain^ par Jércmk Bentham et Georges Grote.

<( chant sa raison d'agir et croire que dans les éblouissements « de son cerveau et les palpitations de son cœur.»

On pourrait tout d'abord répondre, avec Tyndall,qu'en somme la philosophie vivifiée parla science aura bientôt délivré l'homme occidental des terreurs de l'enfer et des servitudes religieuses,et que ce n'est pas là si peu. Nous préférons montrer, par un exemple illustre, qu'une élite de citoyens, assez mal lotis en fait de religion, voire même en fait de moralisme, mais ayant puisé le courage dans les enseignements philosophiques, a quelquefois vaincu et subjugué les masses innombrables de sujets, relevant pourtant de la plus sublime des morales religieuses.

Qnq siècles avant l'ère vulgaire, la monarchie perse, était à son apogée. Maîtresse de l'Asie Mineure, de l'Asie centrale et de l'Afrique occidentale, elle débordait sur l'Europe, qui était gardée seulement par le petit peuple hellénique, divisé en cités républicaines ennemies.

Au point de vue religieux, la supériorité persique éclatait à tous les yeux. Là étaient en vigueur les enseignements de Zoroastre, le plus pur et le plus grand des révélateurs religieux.

On connàit la conception parsiste :

« Ormuzd avait créé toutes choses parfaites ; mais Ahriman a introduit le mal dans l'Univers, et le grand corrjbat se livre d'un côté entre Ormuzd, génie du bien ayant pour auxiliaires les sept c/lmscbanpatuis, chefs eux-mêmes de la foule innombrable des lieds (sorte d'anges), et les Ferouers (sorte d'âmes), et d'un autre côté Ahriman, génie du mal, ayant pour auxiliaires les sept Darvatkis, chefs eux-mêmes de la tourbe immense des Dœvason esprits du mal.

« La bataille sera longue et terrible, non éternelle néanmoins, car Ormuzd l'emportera, et Ahriman lui-même s'amendera avec tous les siens et viendra s'absorber dans la pure lumière de Téternelle justice et du bonheur universel. Il en sera ainsi de tous les méchants ; après une période d'expiation, ils viendront, purifiés, réconciliés, partager la félicité des bons, qui sera ainsi universelle et éternelle. »

Tel était le dogme ; voyons la morale.

LE SOCIAUSME INTEGRAL 227

Le Nekab ou bénédiction nuptiale, promulgué par Zoroastre, portait :

« Au nom du Dieu libéral, bienfaisant et miséricordieux ;

« Au nom d'Ormuzd secourable, soyez instruit de ce qui est pur ! Faisant le bien d'une manière convenable appliquez-vous à penser le bien, a dire le bien, à faire le bien. . . Dites la vérité au milieu des grands. Parmi vos amis, ayez le visage doux et les yeux bienfaisants. Ne faites pas de mal à votre prochain. Ne vous laissez aller ni à l'envie, ni à l'orgueil, ni à la vanité. Ne prenez pas le bien d'autrui ; abstenez- vous de la femme de votre prochain. Fuyez les méchants. Répondez avec douceur à votre ennemi. Rendez-vous plus célèbre que votre père. Ne faites pwnt de mal à votre mère. Comme le corps et l'âme sont amis, soyez l'ami de vos frères, de votre femme, de vos enfants. »

Quelle comparaison établir entre l'olympisme hellénique et le magisme perse ?

Les Dieux de TOlympe ne diffèrent des hommes que par la puissance plus grande et la perpétuité de la jeunesse ; ils ont tous les vices de notre pauvre engeance. Junon est vindicative, Apollon et Minerve sont bassement jaloux (supplice de Marsyas, métamorphose d'Arachné) ; Diane est insociable et cruelle. Mercure est voleur de troupeaux et proxénète de Jupiter ; Mars, brutal et querelleur; Vénus, folle de son corps; Bacchus et Silène divinisent l'intempérance, etPriape la fornication. Qiiant à Jupiter, roi des dieux et des hommes, qui a commencé par déposséder et mutiler son père, par livrer aux vautours du Caucase Prométhée, le bon Titan, le sauveur des hommes, il est surtout le roi des adultères . 11 devint même le roi d'une autre sorte de gens, depuis que par l'enlèvement du bel éphèbe Ganymède, substitué à la ravissante Hébé, l'adolescente divine, il eut donné la consécration olympienne aux mœurs érastiques, d'ailleurs fort bien vues dans toute l'Hellénie et d'institution nationale en Crète (i).

Singulière éducation religieuse, on en conviendra. Mais il y

(i) V.-Ch. Letourneau : L'Evolution politique.

avait compensation ; la philosophie avait touché le sol hellénique de sa baguette d'or et élevé les âmss en soulevant les problèmes de la vie, de la mort, de l'origine, de l'évolution des choses, des devoirs et des droits politiques, bref, des plus importantes questions qui aient jamais fait battre le cœur humain. Au moment où nous sommes, Phérécyde, Thaïes, Anaximandre, Anaxagore, ont cherché les lois du monde et des choses, avec les seules lumières de là science naissante et de la raison humaine.

Parménide — devançant Spinosa de vingt-trois siècles et la pléiade philosophique allemande de vingt-cinq siècles — jette les fondem;ints du panthéisme occidental.

Heraclite, non moins grand, révèle le mystère de Tévolutionnisme et apprend aux hommes (qui ont mis plus de deux mille ans à le comprendre) que rien ne subsiste^ mais que tout devient^ l'éternel devenir étant la loi universelle des êtres et des choses.

Prenant la vérité par une autre racine, Démocrite — le plus grand ancêtre, du matérialisme — enseigne, élargissant les voies de Leucippe, que rien ne peut sortir de rien, que la matière éternelle est un composé d'atomes qui s'agrègent, se désagrègent et se meuvent en tourbillons dans l'espace, dont ils constituent les pleins. Plus idéaliste, Empédocle, apporte à l'humanité pensante l'idée féconde (reprise au XIX« siècle par Saint-Simon et par Herbert Spencer) que le développement universel résulte de périodes alternatives d'intégration et de dissociation.

Dans l'ordre expérimental, Hippocrate crée la médecine, tandis qu'obéissant à l'inspiration des muses civiques Eschyle, le père de la tragédie, ferme d'une âme fière et d'une main virile le temple du Destin, instaure dans Athènes le culte de la Sagesse et annonce, avec le règne des lois justes, les futurs triomphes de l'action humaine. Qui nommer encore? tout est tellement social dans cette magnifique Hellade que les poètes même n'y sont ni des rêveurs solitaires, ni des parasites des grands.

« Ils se mêlent, dit Louis Ménard (i), à la vie active dans les luttes pour la conquête du droit, et c'est le cbeùr de la patrie qui bat dans leur poitrine. » Déjà les Théognis, les Simonide,

( I ) Louis Ménard : n}u polythéisme hellénique.

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les Callinus, les Mimnerme, les Phocylide ont, sur les traces d'Hésiode, chanté le travail, la modération, la justice, glorifié la valeur et sanctifié l'amour de la patrie. Au nombre de ces poètes gnomiques et philosophistes s'est placé Solon, plus grand et plus illustre pour avoir mis le sceau à la grandeur morale et politique d'Athènes, en la dotant d'une législation démocratique, très soucieuse du travail et de la justice.

Peu après Solon, on entend Pythagore, le plus grand des philosophes antiques, l'initié de tous les mystères, dire aux hommes en leur proposant une morale sublime : « Devenez dieux vous-mêmes, c'est-à-dire fortifiez-vous par la science, perfectionnez-vous par la pureté, la justice et la bonté, et, ainsi préparés, subjuguez la nature en découvrant ses lois, et faites de la terre un lieu de délices (i). »

Tels ont été ou sont les éducateurs philosophiques de THellénie, lorsque les innombrables armées perses envahissent la presqu'île qui fièrement émerge, entre les mers d'ionie, d'Egée et de Crète. Tout semble perdu ; mais les Athéniens, optimistes comme tous les vaillants (2), refusent de désespérer, et sous la conduite de Thémistocle et de Miltiade, ils s'en vont, un contre vingt, Eschyle dans les rangs comme simple hoplite, battre les ennemis de la liberté et sauver l'Europe, à Marathon.

Chassés une première fois avec Darius, Içs envahisseurs reviennent, avec Xerxès, quatre fois plus nombreux, sur douze mille vaisseaux. Après s'être heurtés aux trois cents de Léonidas dans les défilés des Thermopyles, ils trouvent encore la défaite devant les Athéniens de Salamine, électrisés par Thémistocle, et

(1) La morale pythagoricienne a été splendidement résumée par Théano, d'abord fille adoptive, puis épouse de Pythagore, dans les l^crs dorés, dont l'initié Fabre d'OHvet nous a donné une traduction devenue classique. Nous les avons reproduits dans notre MoraU sociale,

(2) L'optimisme n'est pas toujours confoi'me à la réalité des choses, mais il est souvent le cnemin de la victoire. Il sauva la liberté an:i2nne avec les Athéniens, il a fondé la liberté moderne avec les Français de la grande Révolution. « La sagesse consiste peutêtre a penser en pessimiste ^cit la nature des choses est cruelle, et triste; et à agir en optimiste , car l'intervention humaine est efficace pour le mieux-étre moral et social, et nul effort de justice et de bonté, quoi qu'il puisse nous apparaitre, n'est jamais complètement perdu. » (B. Malon, Morale sociale).

devant les confédérés de Platée, qu'animent Aristide et Pausanias.

Et ici un fait inoubliable.

Le jour même de la bataille de Platée, pendant que, sous le commandement de Léotichyde, les Athéniens vont achever la déroute des Perses, dans les eaux de Mycale, ils choisissent pour cri de ralliement Hébéy l éternelle jeunesse.

L'histoire t'a prise au mot, ô glorieuse Athènes, métropole immortelle du génie, de la vaillance, de la liberté €t de l'art ! Tu brilles d'une éternelle jeunesse, dans le temple de la postérité éblouie et subjuguée. Que dis-je, ta gloire artistique inégalée semble grandir à mesure que s'écoulent les siècles. Vainement tu tombas sous les griffes de l'avide louve romaine ; par tes philosophes, par les artistes, tu domptas tes vainqueurs, et quand ils voulurent implanter dans tes glorieuses murailles leurs cirques, cette abomination des abominations romaines, tu refusas, en montrant, du geste de Demonax, l'autel pieux que, seul dans l'antiquité, tu avais élevé à la Pitié sainte, ornant ainsi ta couronne de gloire du fleuron de la bonté, le plus brillant de tous. Oui, plus réellement que la déesse qu'invoquèrent tes guerriers au jour de Mycale, tu brilles au sommet de l'histoire d'une impérissable jeunesse.

La victoire de la philosophie contre la religion, des citoyens contre les croyants, sera plus complète encore, car du triomphe de la liberté humaine la pensée va profiter. Bientôt, en effet, paraissent Epicure, le maître sublime de la philosophie matérialiste ; Antisthène et Diogène, les chefs de la forte école cynique ; Socrate et Platon, les créateurs de la morale idéaliste ; l'encyclopédique Aristote.

Ce philosophisme républicain débordant ne pouvait rester sur la défensive en face du magisme religieux, toujours menaçant ; et il y eut encore un beau triomphe de la philosophie sur la religion, de la confiance de l'homme en ses propres forces contre la croyance résignée, lorsque, après Issus et Arbelles, les trentecinq mille piques helléniques du Macédonien étincelèrent des plages illustres de l'Asie mineure et de l'Afrique occidentale aux rives presque fabuleuses du Gange et de Tlndus.

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Il fut bien manifeste cette fois que, lorsque la liberté et le civisme avaient présidé à son éducation, un peuple, même petit par le nombre, pouvait vaincre les anciens dieux et leur arracher la direction des plus riches, des plus vastes empires (i).

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