‹ Le socialisme moderneChapitre 35 sur 35 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Même si l'on faisait un gros livre, au lieu d*un petit volume, on ne pourrait pas dire toutes les choses utiles à faire connaître. Quand la soif vous tourmente et qu'on vous offre un verre d'eau fraîche et pure y on vous réconforte et acquiert des droits à votre reconnaissance. Seulement, Teffet de ce délicieux verre d'eau est passager; pour vous rendre un service durable, c'est une source intarissable qu'il faudrait pouvoir mettre à votre disposition. Eh bien, pour compléter ce qu'il peut y avoir d'utile dans les pages qui précèdent, je vais vous indiquer un moyen de trouver par

vous-même les bons conseils dont vous pouvez avoir besoin, et que peut-être personne ne vous donnerait, car on aime mieux dire aux gens des choses agréables que des choses utiles,. .«• Tutile n*étant pas toujours agréable, loin de là.

Quand vous êtes assis sur un bateau qui descend la rivière, les rives semblent fuir; plus vive est l'impression quand vous passez sous un pont. L'illusion est frappante; quoique vous sachiez parfaitement bien que le bateau marche et que le pont reste à sa place, il faut un effort de votre volonté pour avoir conscience de l'erreur d'optique, pour rentrer dans la réalité. Eh bien, ce qui vous arrive pour le pont, vous le subissez nombre de fois dans le courant de Tannée sans vous en apercevoir clairemeQt et sans essayer de réagir. Tout au contraire, comme ces illusions flattent souvent votre amourpropre et vos secrets penchants, vous vous y abandonnez volontiers, trouvant naturel que le pont marche et que vous n'ayez pas à vous déranger pour atteindre le but.

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Ce que les illusions causent de mal dans la vie de tous les jours, c'est incroyable; la moitié au moins des maux qui nous accablent viennent de ce que nous n'avons pas su distinguer si c*est le pont qui marche on si c'est nous qui sommes en mouvement De là aussi la vieille parabole de la poutre et de la paille.

C'est par cette raison que nous attribuons presque toujours aux autres la cause de nos maux. Cependant si nous sommes malheureux, c'est au moins aussi souvenNpar notre faute que par celle d'autrui. Si l'on ne s'en s'aperçoit pas, on continue à produire la cause de son mal. Si l'on s'habitue à se dire chaque fois qu'on éprouve un désagrément:

ce doit être ma faute, en faisant un examen de conscience sincère, on est sûr d'en éviter un grand nombre et surtout d'aggraver celles qu'on a commises. Quand on entend un écho, on se demande quel bruit l'a évoqué, mais il ne vient à l'idée de personne de considérer ce bruit comme l'efifet de l'écho qui l'a suivi. Mais lorsqu'on lance

une injure à la face de quelqu*un, et que rinsulté la rend, on oublie trop souvent qu'il a répondu à une provocation, on ne voit plus que les actes de Taulre et point les siens propres. On fait alors aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'ils vous fissent.

De là ce mot d'une ironie sanglante : l'animal est méchant, il se défend.

Voyons ce qui se passe tous les jours dans la vie. Un homme gagne 100 francs ou 200 francs par mois et en voit la fin bien avant le 30 du mois. Il serait désirable qu'il pût gagner 500 francs, 1 000 francs ou davantage, mais là n'est pas la question, tant qu'on ne voit pas la possibilité de les obtenir. Et pourtant on préfère pousser de stériles plaintes que de s'arranger pour le mieux avec les revenus qu'on possède. Examinons plutôt l'emploi qui a été fait de ce maigre revenu. Dans la maison que j'ai habitée dans ma jeunesse, le concierge avait le même revenu qu'un petit employé que je connaissais; le 15 du mois, le concierge n'avait plus le sou et tirait le diable par

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la queue jusqu'au l*** du mois suivant. Il devait de Targent à tous les locataires et à tous les fournisseurs. Le petit employé joignait les deux bouts de son revenu et de ses dépenses. Il ne faisait pas bombance au commencement du mois, comme le concierge» mais répartissait sagement son argent. Sa femme avait de petites boites : la boîte du loyer, la boîte des vêtements et des dépenses diverses, la boîte des quatre semaines, les aliments, le blanchissage, etc. La dépense destinée à chaque semaine était dans un papier séparé, et à part encore se trouvait ce qu'il fallait pour vivre aux jours supplémentaires.

Il n'y avait, certes, rien de trop, ni dans les boîtes, ni dans les paquets ; et pourtant on ne souffrait pas précisément. On n'achetait que du bon marché — et pour cause, — mais les aliments chers ne sont pas nécessairement plus nourrissants que les denrées ordinaires, et si la ménagère n'avait qu'un plat à présenter à son mari, ce plat était fait avec soin, à Theure précise et

plaisait au goût. La position de l'employé s'améliora de plus en plus, parce qu'il faisait ce qu'il fallait pour le mériter. Il n'a jamais cru que c'était le pont qui marchait.

Beaucoup d'ouvriers sont dans la même situation; le revenu est faible. J'en connais qui savent s'arranger, mais j'en ai vu, hélas I plus d'un qui ne l'ont jamais appris. Si un employé ou un ouvrier a eu la chance d'épouser une femme raisonnable, économe, elle le maintient dans la bonne voie; s'il est mal tombé sous ce rapport, les époux gâchent chacun de son côté et Ton est plus malheureux que la position ne le comporte.

Est-ce la faute du taux des salaires? — Est-ce le pont qui marche? — On le disait dans le ménage d'Adolphe. Mais ce qu'on ne disait pas, c'est qu'en recevant la paie, on allait d'abord vider une bouteille, on ne s'enivrait pas, il est vrai. En rentrant, on donnait à sa femme tant, et l'on gardait tant dans sa poche. En effet, quand un camarade offrait un canon, la goutte ou un bock, on ne savait pas résister, et en pareil

cas on doit rendre la politesse. Et le tabac et tantd*autres dépenses inutiles! La femme non plus ne sait pas toujours bien ce qu'elle doit faire, elle ne sait ni acheter, ni compter, ni économiser et ignore la vraie cause de ses privations. On a créé des cours d'économie domestique, sont-ils suivis?

Si ce n'était pas trop long et trop triste, il serait possible de citer bien des cas où le manque de réflexion, de prévoyance, d'ordre était la cause unique des souffrances, sans que les gens qui souffraient — et qui n'étaient pas autrement méchants — eussent la moindre idée de cette cause. Ils voyaient seulement que leurs salaires ne sufGsaient pas pour toutes leurs dépenses, les unes nécessaires, les autres inconsidérées; alor»

c'était la faute aux salaires, si l'on ne joignait pas les deux bouts. On aurait réellement étonné ces braves gens en leur disant que c'est la faute aux dépenses irréfléchies. C'est le pont qui marche!

C'est parce que le pont marche que les meneurs ont tant d'influence. Ces meneurs

ne trouvent jamais que l'ouvrier pourrait être dans son tort (l'ouvrier ne demanderait souvent pas mieux que de se corriger si on le renseignait amicalement), ce n'est pas Taffaire des agitateurs cela; leur rôle consiste à insister sur les causes réelles ou imaginaires du mécontentement et surtout à flatter l'amour-propre de celui qu'ils veulent enrôler. Pour réussir, non seulement on affirme que c'est le pont qui marche, c'est-à-dire que le patron, que la société, que tout le monde a tort, sauf l'ouvrier qu'on veut gagner; on va plus loin, on cherche des arguments, on invente des doctrines pour avoir l'air de prouver que le pont marche réellement et que l'eau semble couler; et comme chacun est toujours disposé à penser du bien de soi-même et du mal d'autrui — et surtout du patron, le succès du meneur est grand.

Le socialisme s'est donc constitué en parti politique ; si ce parti n'est pas utile aux électeurs, il le sera du moins aux élus. Ce sera encore le pont qui marchera, car toute l'or-

ganisation politique et sociale a pour but déclaré, proclamé et même réel, de pourvoir aux intérêts du grand nombre, celui des électeurs, et le grand nombre s*agite pour atteindre le but,... mais c*est le petit nombre des élus qui l'atteint.

C'est qu'on se laisse aller aux illusions.

On connaît le proverbe qui nous enseigne que chacun est Partisan de son sort, mais il est trop pénible de suivre le précepte qui en ressort! II faudrait travailler, être économe, prévoyant — enfin se donner la peine d'avoir des qualités; — il est plus commode de se tenir tranquille, puisque c'est le pont

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