‹ Le soi et ses enveloppesChapitre 1 sur 21 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Les conférences qui suivent, et qui ont été faites à Adyar, forment une seconde série ; la première, qui y fut donnée en 1893, avait pour sujets : « La Construction de TUnivers », « Le Symbolisme » et « Le Yoga >. Le plan adopté et expliqué dans la première série a été poursuivi dans la seconde, de sorte que la pré-» face du volume publié l’année dernière peut servir à celui-ci.

Bénarès, 1895.

Annie Besant.

Connaître l’homme, c’est connaître Dieu. Connaître Dieu, c’est connaître l’homme. Etudier Punivers, c’est s’instruire sur Dieu et sur l’homme à la fois; car l’univers est l’expression de la pensée divine, et l’univers est reflété dans l’homme. Dans nos entretiens de l’an dernier, j ’avais choisi pour sujet le Cosmos et sa construction ; en m’adressant à vous cette année, je reprends la même pensée en essence, mais sous un nouvel aspect. Je vous parleraîtette fois-ci du « Soi et ses enveloppes » ; c’est-à-dire d’une chose qui, une fois comprise, rend tout problème soluble, une fois résolue, éclaircit toute difficulté, une fois connue, nous procure la paix suprême ; au-delà, il

n’y a rien, car en la connaissant, nous connaissons tout ce qui est et tout ce qui peut être.

II faut vous souvenir que cette assemblée poursuit un double but ; nous sommes réunis ici pour accomplir le travail de la société théosophique, qui repose actuellement entre nos mains ; mais nous ne devons pas perdre de vue le côté spirituel de ce puissant mouvement ; nous devons comprendre et nous-mêmes et le monde, atin que nous puissions aider par la connaissance et guider par l’entendement; durant ces matinées, indépendamment de nos travaux pratiques, nous examinerons ce profond problème du Soi, nous essajrprons d’obtenir quelques aperçus de sa nature dans les enveloppes dont il est revêtu, et d’apprendre ainsi le suprême secret dont la connaissance nous permettra de faire notre devoir dans la bataille du monde extérieur. C’est cela que nous a enseigné Shrî Krishna à Kurukshetra ; c’est là que fut chantée la Bhagavad Gîtâ, c’est là que le secret sublime fut dévoilé, — non pas à l’ermite, -non pas au solitaire, non pas à l’homme retiré du séjour des hommes, mais à Arjuna le prince et le guerrier, à Arjuna le travailleur et le lutteur; c’est à lui que fut donnée, pour le guider, la coLOuais-

sance souveraine ; c’est à lui, et pour l’encourager au combat, que la vérité fut dite au sujet du Soi.

L’an dernier je vous indiquais trois plans d’étude, trois rayons de lumière qui, concentrés sur un même point, illuminent ce qui est obscur et éclairent ce qui est difficile. Le premier de ces rayons de lumière vient des Shâstras, des enseignements spirituels du Verbe suprême qui est la source transcendante de la science. Je vous montrais comment ces grands Instructeurs du passé, qui avaient donné les Shâstras pour guider le peuple, envoyèrent en ces derniènes années un messager pour traiter les mêmes questions d’une manière différente, pour nous rendre en langage philosophique et intellectuel, la clef qui avait été perdue, pour nous donner une fois de plus des solutions presque toutes oubliées; je vous montrais enfin que la science occidentale, par son observation de l’univers matériel et les annales de ses phénomènes physiques, nous fournit «n nouveau rayon de lumière ; en le joignant aux deux autres, en prenant de concert les enseignements spirituels les plus sacrés de tous, les explications intellectuelles, nécessaires à notre

époque, et la science, qui approfondit l’univers physique pour traduire en langage des sens le Verbe de la vie suprêrne, nous obtiendrions une connaissance plus exacte, une intelligence plus complète, que si nous rejetions un de ces trois rayons, ou si nous nous en tenions à la lumière répandue par l’un d’eux seulement.

Je suivrai le même plan cette année. Gomme source de l’enseignement spirituel, je choisirai les livres les plus anciens et les plus sacrés, ces œuvres qui sont le Verbe donné à l’homme, cette science de Brahman, cachée pour nous dans les Upanishads,et qui est là pour guider nos pas, si nous savons la trouver. J’appellerai^è notre aide les écrits de M"* Blavatsky qui, se basant sur ces doctrines antiques, y a jeté la lumière de la connaissance secrète; et je m’appuierai également sur les découvertes de la science occidentale, forme concrète de la vérité abstraite, de façon qu’en comprenant l’aspect physique de l’univers nous puissions entrevoir quelque chose du Verbe divin.de la .vérité sur nous-mêmes et sur foutes choses; j’espère ainsi vous aider, j’espère vous amener à comprendre un peu le Soi, à connaître quelque chose des véhicules dans lesquels il est enveloppé. Et laissez-moi vous dire, afin

d’éviter tout malentendu, pourquoi je remonte aux Écritures anciennes au lieu de m’adresser aux écoles philosophiques postérieures. S’il est un nom puissant dans la littérature indienne, c’est celui de Shri Shankarâchàrya; nul ne peut le nommer sans respect pour la subtilité, pour la vaste étendue de son intelligence. Quelle a été son œuvre ? Il est venu dans le Kaliyuga, il est venu à une époque où le monde perdait ou avait perdu la plus grande part de sa lumière spirituelle ; il est venu bâtir autour de la science de Brahman les contreforts de l’intellect, les murailles de l’argumentation subtile, défenses fortes et puissantes sur lesquelles l’intelligence du monde se briserait en vain les dents. Et il l’a fait pour que derrière ce mur de subtilité intellectuelle, derrière cette forteresse d’arguments sensés et serrés, la vérité suprême demeurât à l’abri des assauts et des outrages, intacte pour ceux qui en seraient dignes, préservée pour lepenseur spirituel. Si vous prenez pour exemple les Brahma-Sûtras avec le commentaire de Shankarâchàrya, vous verrez exactement ce que je veux dire. Il y a dans ce commentaire le plus magnifique exemple de l’opération qui consiste à couper un cheveu en

quatre ; il y a dans ce commentaire les distinctions les plus subtiles, le langage le plus soigneusement gardé, et les nuances de pensée les plus délicates ; et, derrière tout ce commentaire, il y a les Sûtras eux-mêmes. Si donc vous voulez parvenir à leur essence intérieure, si vous en avez besoin, non pour les arguments intel-‘ lecluels du dehors, mais pour la nourriture de Tâme au dedans, prenez tout simplement les Sûtras, dans leur langue originale, sous leur forme intime et sans ornements; en une de ces méditations silencieuses où les sens sont calmes et Tesprit tranquille, où resplendit la lumière du Soi, prenez un Sûtra et écoutez-le dans ses propres termes, et vous apprendrez une vérité spirituelle contre laquelle nul argument ne saurait prévaloir.

Détournons-nous maintenant et regardons ce qui pour nous est le passé ; remontons au commencement d’un univers et essayons de comprendre ce que signifie le Soi ; car le Soi de Tiinivers et le Soi de Thomme sont un, et en connaissant le Soi nous connaîtrons ce qui est la racine commune de Tunivers et de Thomme. Dans ce voyage à rebours vers les origines, nous parvenons aux Ténèbres infinies, là où il

n'y a ni pensée ni langage, où il ne peut y avoir rien d’humain ni de limité ; elles n'ont pas de nom, nuis mots ne les peuvent décrire, de Gela on ne peut rien dire qui ne soit complètement erroné. Quand les écrivains de jadis, reculant de passé en passé, avaient atteint Brahman, qui est sans origine, qui est Tun et le tout, alors en face du silence et des ténèbres, ils n'employaient qu’une épithète descriptive ; c'est l'au-delà de Brahman, c'est le suprême Brahman, c'est Parabrahman 1 ici toute voix se tait, toute pensée tombe morte.

Lorsque debout dans les ténèbres de la nuit, nous plongeons nos regards dans l’ombre du ciel, nous verrons parfois vaciller dans cette obscurité une lueur indécise, dont nous ne saurions dire d'où elle vient ni comment, sinon que là, où tout était noir, il y a maintenant une clarté qui annonce la venue du soleil ; ainsi, tandis que nous essayons de sonder en pensée l’obscurité antérieure à la naissance de l’univers, de nous placer en imagination là où il n’existe rien, où tout est pour ainsi dire vide et espace, ce néant qui est toute plénitude, cette obscurité pour nous indescriptible, contient aussi une lueur ; il y a, dit l’Ecriture, une lumino-

site sans forme/ une lumière qui n’a pas de contours, et qui est simplement de la lumière sans limites ; dans cette clarté vague notre pensée peut se reposer un instant, car c'est le premier point où aucune pensée soit possible ; et nous entendons retentir ces paroles sublimes de la Mundakopanishad :

Lumineuse^ sans forme,*,, sans origine, sans çie, sans intelligence

Sans vie ? Sans intelligence ? Que signifient ces mots étranges à propos de Torigine de toute vie et de toute intelligence ? De Celui qui n’a rien ; bien plus, de Celui qui n’est rien, et de qui sort la racine de tout ce qui va être ;de Cela qui n’a rien et n’est rien, qui n’est aucune chose spéciale justement parce que c’est la source de toutes les potentialités encore latentes ; de Cela un univers va être construit, de Cela va venir tout ce qui doit être. Mais là pourquoi n’y a-t-il pas d’intelligence ? Parce que l’intelligence implique quelque chose de pins que l’unité ; or Cela est un ; parce que l’intelligence implique la séparation; or ici il n’y a pas

de séparativité ; parce que rintelligence implique quelqu’un qui pense et quelque chose qui est pensé; or il n’existe encore que l’unité contenant en germe tout ce qui peut être pensé, mais n’est pas encore entré en manifestation. AussiM““Blavatsky, donnant à ce sujet la forme intellectuelle indispensable pour que notre pensée puisse être comprise sur terre, traitant de ce qui est au delà de toute conscience, au delà de l’intelligence, au delà de la pensée, non que ce soit moins, mais parce que c’est beaucoup plus, parce que c’est une chose plus profonde, plus large, plus compréhensive, écrit justement et sagement :

Étant Conscience absolue et Mouvement absolu, — pour les sens limités de ceux qui veulent décrire cette chose indescriptible, — c’est l’inconscience et l’immutabilité. On ne peut attribuer de la conscience concrète à la conscience abstraite, pas plus qu’on ne peut attribuer la qualité humide à l’eau, l’humidité étant son propre attribut, et la cause de la qualité humide dans les autres choses. La conscience implique des limites et des qualifications, quelque chose dont on ait conscience et quelqu’un qui en soit conscient... Nous appelons inconscience la Conscience absolue, parce qu’il nous semble qu’il en doit être ainsi nécessaire-

LE SOI Eï SES ENVELOPPES

ment, de même que nous appelons l’absolu Obscurité, parce qu’il paraît tout à fait impénétrable à notre entendement borné ; cependant nous reconnaissons pleinement que notre perception de pareilles choses ne leur rend pas justice. Malgré nous par exemple nous faisons une distinction dans notre esprit entre la Conscience absolue ou inconsciente et l’inconscience en attribuant secrètement à la première quelque qualité indéfinie qui correspond, sur un plan plus élevé que celui où nos pensées peuvent atteindre, à ce que nous appelons conscience en nous-mêmes. Mais c’est là une sorte de conscience que nous ne pouvons par aucun moyen réussir à distinguer de ce qui nous paraît être l’inconscience S

Elle cite encore du divin Pyrnandre ;

Dieu n’est pas intelligence, mais il est cause que l’intelligence existe ; il n’est pas esprit, mais il est cause que l’esprit existe ; il n’est pas lumière, mais il est cause que la lumière existe *.

Essayons de comprendre ce que cela veut dire. L’esprit humain pense, mais pour penser il doit se rappeler le passé, comprendre le présent, prévoir Tavenir.En Brahman au contraire il n’y a ni passé, ni présent, ni futur ; il y a un

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