‹ Le soldat de chocolatChapitre 6 sur 35 · SCENE III NADINA, MASCHA · texte numérisé non relu

SCENE III NADINA, MASCHA

XADINA Oh ! Mascha ! je n ai pas sommeil ! Ça m'a remuée de parler d'Alexius.

Et moi donc ! C'est un demi-dieu, qui défend la patrie bulgare..

NADIXA Un demi-dieu ! C'est bien un dieu tout entier. Tiens, voilà son portrait ! Tous les soirs au nr;oment de me coucher je lui; adresse ma prière. Vois quelle noble figure, quels traits calmes et fiers.

MASCHA Ah ! tu en as de la veine d'être fiancée à un héros.

>:\ij|.\A Ma pauvre Mascha. Il y en a d'autres ! Quand la paix sera conclue, tu n'auras que l'embarras du choix.

MASCHA Peuh ! des sous-héros, des héros de seconde zone ! Je vaiix' mieux que cela !

NADIXA Ma petite cousine, va te coucher !

MASCHA Je vais me coucher ! je vais rêver à lui ! Bonsoir, NadinaV! SCENE IV NADINA, puis BUMERLI C'est son visage trait pour trait La noblesse de sa figure.

Je retrouve dans ce portrait Son fier maintien et son allure.

Le menton petit, Le front pur et large, Et l'œil qui reluit Quand sonne la charge.

Enfin la divine Ardeur qui domine Et mène l'assaut C'est lui mon héros ! Chaque nuit ramène le rêve Dont la douceur sait me griser.

Mais le jour vient sans qu'il s'achève Faute d'un suprême baiser.

A le chercher je me consume Car je préfère, en vérité.

Pour calmer en moi l'ardeur qui s'allume Au rêve ! la réalité {bis).

Refrain Viens ! Viens, viens, mon héros ! mon seigneur

Mon bonheur.

Viens ! Viens ! ne tarde pas à combler mon ardeur. Viens, viens, je t'adore.

ELntends la voix de celle qui t'implore. Calme son mal !

Viens, viens ! Héros de mes songes, mon idéal. De ce baiser si doux et si tendre L'attente hélas finit par m'irriter.

Aurai-je faim encore pour goûter Le bonheur qui s'est fait trop attendre ? Mon âme est pleine d'amertume Et mon cerveau surexcité

Préférerait, je le présume, Au rêve la réalité, (bis) Refrain Viens ! viens, etc..

NADINA Bonsoir, manrvan ! Mon héros ! tu es à moi, à moi toute seu-. \e... seulement, dépêche-toi de revenir, (cou/ys de pistolet, sonnerie de trompette au dehors) Qu'est-ce que c'est que ça ?

Burrterli entre par la fenêtre.

NADIXA Un homme, enfin ! Qu'est-ce que c'est ? BLMERLI

Oij suis-je ?

Chez une dame !

NADINA

BLMERLI Une dame mariée ou seule ?

NADINA Seule !

BL'MERLI J'aime mieux ça ! Laissez-moi jeter un coup d'œil. (// tâche d'enflammer une allumette) Maudites allumettes.

NADINA Partez ou j'appelle à l'aide.

BL^IERLI N'appelez pas ! Tenez-vous tranquille. Il ne vous arrivera pas de mal. Ah ! éloignez-vous de la porte ! Allumez une al-' lumette à l'instant... Il faut que je vous voie... Notre connaissance est trop nouvelle pour se continuer dans l'obscurité.

NADINA Je vais réveiller toute la maison !

BUMERLI Arrêtez ! voulez-vous allumer, oui ou non ?

XADLXA Je ferai ce qu'il me plaira.

BUMERLI S: vcus n'allumez pas, c'est que vous êtes laide !

NADLXA ...Ei il me plaît d'allumer. {Elle aMitm\e).

Ch ! non vous n'êtes pas laide, mais vous allez vous eiuhumer. Maintenant on peut causer, excusez ces précautions; vous voyez ir.cn uniforme serbe, si on me prend, c'est pour moi la* îTort !

NADINA Vous un soldat ; vous avez peur de la mort }

BLTVIERLI Et je ne suis pas le seul ! Un soldat doit à sa patrie de tueiv et non pas d'être tué,

NADINA .

Alors ! que dois-je faire ?

BLTMERLI Aidez-moi à m' échapper ! Cachez-moi ! NADINA

Quoi ! vous cacher ?

BUMERLI Naturellement ! Vous ne voudriez pas qu'on m.e trouvât dans votre chambre.

NADINA Que m'importe ? Vous êtes un Serbe, un vil Serbe.

BL^TERLI Non ! je suis de nationalité suisse.

NADLNA

étonnée.

Suisse ?

BLMKRLI De Lausanne ! Lieutenant Bumerli, engagé volontaire, officier instructeur de l'armée serbe.

NADLNA Où est la différence ? Vous combattez contre mon pays !

Par hasard ! Croyez- vous que je me serais battu si j'avais pu faire autrement ? Je suis un employé qui porte un uniforme. Jfc me suis trouvé par erreur, sur le front de l'armée. Il m'a fallui combattre pour sauver ma vie, on m'a fait prisonnier, j'ai réussi à m' échapper, on m'a f)Oursuivi, j'ai grimpé par la gouttière jusqu à votre balcon. Je ne vous demande plus de me cacher^ je vous demande pitié... même pas pitié, un peu de sympathie ipour un malheureux !

NADIXA Non ! Je ne peux pas ! Repartez par oij vous êtes venu !

BL'MERLI Par la gouttière ! Impossible. Les gouttières sont fermées à cette heure-ci. Et puis je n'ai pas dormi depuis quarante-huit ^heures ! Je tomberais et je me casserais le cou.

NADIXA Ça, par exemple, ça m'est égal.

BUMERLI

tirant son revolver.

Pas à moi ! Vous voyez ceci ?

NADINA Lâche ! qui menacez une femme sans protectio<n.

} BL'MERLI -

Sans protection ? avec toute la ville derrière vous ? C'est Trai ! je perds la tête. (// jette scn reooloer sur la chaise longue]' Chère Mademoiselle, vous êtes très belle, trop belle pour n'être pas pitoyable... Si vous n'avez pas de sympathie pour moi. aime mieux mourir. ~ Appelez-les.

NADINA itlst-ce que... Est-ce que quelqu'un vous a vu entrer ? BU.MERLI à part.

Elle s'adoucit, (haut) Je ne sais pas ! Au coin de la rue j'ai été saisi par un Bulgare, le capitaine Massakrofî, je crois.

Massakrofî ! Le Gouverneur ?

BL^MERLI Il ne savait pas à qui il avait à faire... J'ai réuni toutes mes forces, et je l'ai giflé.

NADINA Vous' avez giflé le gouverneur ?

BOIERLI Il a été si surpris qu'il m'a lâché, j'ai pris ires jambes à mon» cou et me voilà... Permettez-moi de m' asseoir, mademoiselle I je suis terriblement fatigué, (s'assepanî) Ouf ! quel soulagement !

NADINA Comment osez-vous vous asseoir ? Levez-vous ! Levez-vous ! BOIERLI

Je ne peux vraiment pas !... Je suis à bout de forces. Que (c'est bon ! La magistrature assise ne connaît vraiment pas son bonheur. Maintenant si j'avais seulement quelque chose à manger et à boire,,.

XADIXA Fensez-vous qu'un ennemi de mon pays peut s'installer comme chez lui dans ma chambre ?

BLIMERLI Ch ! je vous en prié, pas de questions fastidieuses. N'avez-^ vou« pas cuelque chose à manger ? un rien !

NADI-NA Non !

BUMKRLI C est ma veine, c'est ma veine, {cherchant dans sa cartou chière et se levant) Pas une crotte de chocolat! pas une seule 1

NADIN.\ Des crottes de chocolat } Vous êtes un soldat et vous mangez des crottes de chocolat ?

Pourquoi pas ? J'en ai toujours une provision dans ma ceu"touchière.

XADIKA Mais où mettez-vous vos cartouches ?

BOIERLI Je n'en ai jamais çu ! C'est trop dangereux.

XADIXA Peuh ! (méprisante) Soldat de chocolat !

BL^IERLI Soldat sans chocolat, hélas !

XADIXA Airrerez-vous les carairels î>

Elle prend une hoîte.

BOIERLI Si je les airre, essaj'ez, pour voir.

NADINA Il m'en reste quelques-uns... Je regrette qu'il n'y en ait pas plus.

BUMERLI Je le regrette aussi... Si surprenant que cela puisse vous paraître, j'aime beaucoup mieux manger des caramels que de me battre pour les Serbes que je ne connais pas, contre les Bulgaijes que je connais moins encore. (// mange). l XADINA

Eh ! bien ! Ne pensez-vous pas qu'il est temps de vous en aller, soldat de 'chocolat ? {Elle jette la boîte).

BUMERLI Vous voulez que votre soldat de chocolat soit pris et fusillé? XADIXA gentiment.

Que voulez-vous que je vous dise ?

Ne pouvez-vous dire: Je souhaite que mon soldat de chocolat

vive ?

NADINA Pardon, je dois vous prévenir que je suis fiancée. BUMERLI

Vraiment ? Pourquoi ?

NADINA

Parce que...

BUMERLI Ça, c'est une excellente raison.

NADINA Savez-vous avec qui je suis fiancée ?

BLTMERLI Non ! mais je suis sûr que vous allez me le dire. .

NADINA Mon futur mari est le grand Alexius.

HLMKRLI Est-ce possible ? Le grand Alexius ! Qui est-ce, je vous prie ?

XADIXA Le héros qui a battu les Serbes ! 11 ne mange pas de chocolat, lui ! Il se bat et il est victorieux ! lui !.,. Il prend des canons, des drapeaux ennemis ! Voilà pourquoi je l'aime.

BlMKRI.l Pauvre garçon.

Pauvre garçon ? Parce que je l'aime ?

BUMKRLI Non ! parce qu'il doit être bien fatigué.

XADIXA Ah ! si vous aviez assisté à la célèbre bataille de Slivinski.

BOIERLI J'y étais à mon grand regret ! Ce que j'ai eu pitié du pauvre diable qui menait la charge de cavalerie contre nos canons. II tirait sur son cheval, il tirait tant qu'il pouvait. {Pantomime).

XADIXA II tirait sur son cheval ! Pourquoi ?

BOIERLI Il était emballé et il filait à fond de train.

XADIXA Je ne crois pas ça.

BLTMERLI Quand il a vu qu'il ne pouvait pas l'arrêter et qu'il s'en allait tout seul vers les Serbes, il a hurlé pour appeler les autres: En avant ! en avant ! Ils couraient sur nous à une mort certaine!

Une seule dé -.harge de nos pièces les aurait pulvérisés. Ce que

nous avons ri i...

NADINA

Vous avez ri ?

BIMERLI ...Jusqu'au moment où nous avons découvert que nous avions de mauvaises munitions et que nos canons ne partaient pas ! Alors, ce sont eux qui ont ri...

NADI.NA

prenant le portrait d'Alexws. Reconnaîtriez-vous le héros qui conduisait la charge, si vous le voyiez ?

BUMERLI Si je le reconnaîtrais ? je l'aperçois encore, tirant sur son cheval... C'est pas lui qui a gagné la bataille, c'est son cheval.

XADIXA Le reconnaîtriez-vous ? {Elle lui montre la photo).

BUMERLI

Eh ! oui ! C'est ce pauvre idiot ! Vous le connaissez ?

NADINA

Je l'aime.

BUMERLI

Alors, vous ne le connaissez pas.

NADINA

C'est mon futur mari.

j BUMERLI

' Ah ! c'est ça le grand Machin ?

NADINA Rendez-moi ce portrait... Vous n'oseriez même pas le regarder en face s'il était là.

BlMliRLI Je suis désolé. Comment pouvais-je savoir que votre Alexius était justement l'idiot, le grand Alexius qui a chargé nos batteries.

NADI.NA Plus un mot ! Partez !

BUMICRLI Je ne peux pas vous quitter ainsi fâchée contre moi !... (// s assied).

>.\Dr.NA

apzrçùt le reocher.

Sortez à l'instant, ou bien...

BL'MERLI Ou bien quoi ?

NAOIXA Ou bien, malheur à vous ! une, deux, (e/7e sa/5/7 le reColûer, cDuche en jcue Bumerli).

BL'MERLI Oh ! j'aime mieux ne pas voir ça. Trois, quatre. Pourquoi ne tirez -vous i>as, il n'est pas chargé.

XADIXA Misérable. Vous n'avez donc pas un bon sentim,ent dans le cœur ?

BL'MERLI Un bon sentiment ?... Si ! j'ai un sentiment pour vous, un étrange et doux sentiment... Que je n'ai encore jamais éprouvé.

NADLNA Je vous déteste ! Je vous déteste, je vous déteste. DUO

BL'MERLI Vous poursuivez de votre haine

Le malheureux traqué, transi,

Que guette en bas la mort prochaine

Et qui s'offre à votre merci.

Précipitant ma destinée

Vous abrégez sans nul souci

La trêve qui m'était donnée,

Vous me chassez 'jien loin d'ici.

XADIXA Assez de mots, je vous en prie.

Quoi, vous tremblez pour votre vie ? Brave guerrier, dites- le m.oi.

Pourquoi ? ( kis) BUMERLI Pourquoi ?...

C'est que l'existence me plaît 1 Mourir d'un coup de pistolet A pour moi peu de charmes !

Mieux vaut rire que larmes.

Je n'ai point l'âge du trépas ! Aussi vous ne m'en voudrez pas

Si je professe pour la vie Une trop grande sympathie.

XADINA Ne cherchez pas à m.'émouvoir.

Vous livrer, tel est mon devoir.

Adieu ! Adieu ! Sauvez-vous vite.

BUMERLT Adieu ! Adieu ! Si je vous quitte Je trouverai bientôt La m.ort ou le cachot

Puisque leur chasse Suivait ma trace.

NADIXA Adieu ! Adieu ! je vais fléchir.

Adieu ! Adieu ! il faut partir.

BUMERLI Adieu, adieu, il faut mourir.

XADl.NA

Restez !

lU'.MFRLI

Je le peux ?

NADI.NA

Vous fxjuvez !

Br.MKRLl

Vous voulez ?

XADINA Je le veux.

BIMKKLI A vous jusqu'au trépas.

XADINA A rroi, Pourquoi ?

BOIERLI De la mort ne me sauvez- vous pas ?

Ne me sauvez-vous pas ?

Vous n'avez plus ni courroux, ni haine Pour le passant qui vint ici.

.XADINA Je sens une bonté soudaine Qui fait mon cœur tout adouci.

C est que l'existence vous plaît,

Soldat qui craignez le boulet Apaisez vos alarmes Et reprenez vos armes.

Je vous sauverai du trépas, 11 faut bien l'avouer tout bas, J'ai peur d'avoir pour votre vie Une trop grande sympathie.

Reprise du couplet ensemble.

BIMERLI parlé.

Chère Mademoiselle, j'ai compris dès notre première rencontre que nos natures sympathisaient.

NADLXA Chut ! Ecoutez !...

Bruit au dehors. Trompettes.

BUMERLI

allant vers la fenêtre.

Ce sont eux qui me cherchent.

XADINA

Non ! non ! par là... Ils vous tueraient. SCENE V Les mêmes, MASCHA, AURELIA

MASCHA

derrière la porte. Elle frappe.

NADIXA bas.

Chut ! Ma cousine, (haut) Qui est là ?

MASCHA Moi ! Mascha ! ouvre-moi.

NADINA Attends ;m i>eu que je me lève !

BLMKRIJ Ils eut trouvé ma trace.

XADINA Cachez-vous derrière ce rideau. (Elle le cache).

BIMERLI Songez que si vous perdez la tête, je perds la mienne.

NADI.NA Oui, oui. Pour l'amour du ciel, ne bougez pas. (haut) Entrez, entrez... {Elle ouvre la porte deuxième plan à droite).

AURÉLIA Oh ! ma chère Nadina.

-MASCHA Ma petite Nadina.

NADI.NA Quelle idée de me réveiller à cette heure-ci ? Qu'y a-t-il ?

Al'RÉLIA Oh ! mon enfant !

-MASCHA Ma cousine !

NADINA Qu est-ce que vous avez toutes les deux ?

AURÉLIA Les soldats veulent absolument chercher dans ta chambre !

MASCHA Ils p>oursuivent un Serbe !

AURÉLIA Ils disent qu'il se cache dans la maison.

MASCHA Dans ta propre chcimbre.

NADINA C'est une insulte ! je suis une Popofï !

AURÉLIA Et le gouverneur est à leur tête !

iMASSAKROFF dehors.

En avant ! arche ! Ha ! Ha !

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