‹ Le solliciteurChapitre 13 sur 23 · SCENE XL · texte numérisé non relu

SCENE XL

GEORGES, LESPÉRANCE, ARMAND, auquel Lespérance fait plusieurs salutations.

armand , sans remarquer Ltspérance,

Georges, est-ce que Madame Versac n'a point encore reparu ?

GEORGES

Non, Monsieur.

ARMAND

Allons, je vais profiter de cela pour déjeuner, car j'ai tant d'ouvrage qu'il m'a encore été impossible. . .

à part.

Qu'entends-je ? . . . il n'a pas déjeuné ! c'est un homme à moi. Il n'y a que deux moyens , il faut prendre les gens par les sentimens ou par la faim; il ne serait pas régulier de commencer par la faim , débutons par les sentimens. ( 77 tousse pour se faire remarquer et recommence ses révérences. ) Monsieur

Armand , a part.

Quel est cet original?... que me veut-il , avec ses saluts?

lespérance , saluant toujours.

Vous devinez sans doute ce qui m'amène; s'il vous restait la plus légère incertitude... ( Il salue de nouveau. )

ARMAND

Vous saluez avec grâce , une aisance...

LESPÉRAÏVCE.

C'est la grande habitude... il y a dix ans que j'exerce.

ARMAND

Je devine que vous sollicitez.

LESPERANCE.

Vous l'avez dit... et je compte sur vous, aimable jeune homme... Il faut que vous me donniez un coup de main... ou un coup d'épaule... Préférez-vous me donner un coup d'épaule?... ça m'est parfaitement égal, pourvu que vous me poussiez.

ARMAND

Songez donc que je ne suis rien dans l'administration.

LESPÉRANCE.

C'est ce qui vous trompe : vous ne recevez point de salaire, c'est fort bien; vous ne retirez aucun fruit de votre labeur, c'est à merveille: vous travaillez gratis , pro Deo, c'est encore mieux; mais on vous paie en égards, en bienveillance, et, sons ce rapport , vous jouissez d'un fort joli traitement. ( A part. ) Voilà pour les sentimens , nous verrons après. [Haut. ) Parlezmoi des égards, de la bienveillance, cela tient lieu de tout.

ARMAND

Les égards, la bienveillance, tout cela ne suffit pas.

LESPERANCE.

C'est que je dis. [A part.) Oh! alors il faut lâcher le déjeuner. ( Haut. ) Quand je dis que ça tient lieu de tout, c'est

une façon de parler. Je conçois, par exemple, qu'on n'engraisse pas avec tic l'estime; moi, qui vous parle, je jouis d'une considération très-distinguée, et cependant... Et cependant si je n'avais pas déjeûné . . . avez-vous déjeûné ? armanu, offensé.

Monsieur ! . . .

lespérance , affirmativement.

Vous n'avez pas déjeûné , vous chercheriez en vain à le dissimuler. Vous n'avez pas déjeûné.

armand, souriant.

Monsieur, je ne prends jamais rien.

LESPÉIIANCE.

Je sais cela à merveille. Vous autres , vous ne prenez jamais rien, mais vous acceptez quelque chose.

ARMAND

Monsieur... .

LESPERANCE.

Une bavaroise au lait.

ARMAND

Vous vous moquez.

LESPÉRANCE.

Je vois que vous êtes pour la côtelette. Eh bien ! va pour la côtelette et le carafïbn. {a part.) Ma foi , lâchons la côtelette. armand, avec dignité.

C'est assez plaisanter.

Air : Fils imprudent , etc.

En ces lieux je n'ai point d'empire ; Si jamais je dois en avoir , | En vain on voudrait me séduire :

Je ferai toujours mon devoir.

Je suis Français , et je fus militaire , L'honneur, monsieur, jamais ne se paya. Telle est ma loi.

{Il sort.)

LTSPÉRAKCE.

Ce garçon-là Sera toujours surnuméraire.

Allons, c'est jouer de malheur... Tomber sur un surnuméraire qui ne déjeûne pas... Mais c'est égal , il faudra bien... Quelle est cette jeune dame ?

Le Solliciteur. G

flf

( i8) SCÈNE XII.

LESPÉRANCE , Madame DE VERSA C.

lespérancf , à part.

Je suis bien sûr qu'une figure comme celle -là ne sera pas refusée... Si je pouvais m'accrocher à elle (Haut.} Oserais-je m'informer de ce que demande Madame?

Mad. DE VERSAC.

Je cherche quelqu'un qui puisse m'annoncer.

LESPÉRANCE.

Je vois que Madame a un laissez-passer ?

Mad. DE VERSAC.

Oui, Monsieur.

Si j'osais lui offrir mon bras; une femme seule se trouve souvent embarrassée... Comment se reconnaître dans ces corridors , dans ces escaliers? tandis qu'avec un cavalier...

Mad. DE VERSAC

Je vous remercie, je ne veux point abuser...

LESPÉRANCE.

Cà ne me gêne pas du tout, au contraire. S'agit - il d'une place, une réclamation, une pétition?... Si je pouvais être utile à Madame \ j'ose dire que je suis assez connu. . • Mad. de vep.sac, à part.

En vérité, voilà un Monsieur bien obligeant. (Haift.') C'est une pétition que je dois donner à Son Excellence, majs je dois lui être présentée par un chef de division... et je ni sais pas au juste où^est son bureau. I

LESPÉRANCE.

Voulez - vous me permettre de voir son nom ? ( Prenant la pétition.) Oui , M. de Saint-Ernest , c'est bien là son bureau. ( Gardant la pétition et offrant son bras à Mad. de Versac.} Et quand vous voudrez , nous pourrons entrer.

Mad. DE VERSAC.

Mais si vous voulez seulement nr indiquer...

LESPÉRANCE.

Je tiens à vous conduire moi-même.

^ïiad. DE VERSÀC.

Non, décidément, je ne souffrirai pas... Je vous rends mille grâces.

lespéRJ^ce.

Mille... C'est beaucoup. Mais quand on en possède autant que vous, on peut, sans se^ gêner, en accorder une quantité plus ou moins grande. ..•'6e qui fait que je vous en demanderai une... Vous refusez ma protection, eh bien! moi, je ne suis pas fier, je vous demande la votre. *

Mad. de versac, à part.

Voilà qui est singulier {Haut.) Certainement, Monsieur , jene'demanderais pas mieux... mais , ne vous connaissant pas, il est indispensable...

LESPÉRANCE.

C'est-à-dire indispensable.,, si l'on veut... Il y a beaucoup de gens qui sollicitent , sans savoir précisément ce qu'ils demandent, et même sans savoir au juste pour qui.

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