‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 31 sur 119 · CRITERIUM DE L'ÉTAT DE VEILLE · texte numérisé non relu

CRITERIUM DE L'ÉTAT DE VEILLE

On sait ce qui arrive à Sosie. Mercure veut lui ravir son nom et son identité. Celte prétention le révolte :

. Je ue puis m'anéantir pour toi ,

Et souffrir uu discours si loiu de l'apparence. Être ce que je suis est-il en ta puissance?

Et puis-je cesser d'être moi ?

S'avisa-t-on jamais d'une chose pareille ? Et peut-on démentir cent indices pressants ?

Rêvé-je ? Est-ce que je sommeitle ?

Ai-je l'esprit troublé par des transports puissants?

Ne sens-je pas bien que je veille?

Ne suis-je pas dans mon bon sens ?

Mon maître Amphitryon ne m'a-t-il pas commis A venir en ces lieux vers Alcmène sa femme? Etc.

Sosie repasse ainsi la suite des événements et y retrouve la logique de la réalité. Mais, en voyant que Mercure est au fait des circonstances qu'il se croyait seul b connaître, sa certitude est ébranlée :

Il a raison. A moins d'être Sosie On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit ; Et , dans l'étonnemeat dont mon àme est saisie, Je commence , ;i mon tour , à le croire un petit.

Mercure multiplie les preuves en dévoilant des délails de plus en plus intimes. L'étolmement de Sosie redouble :

Il ne ment pas d'un mot à chaque répartie; Et de moi je commence à douter tout de bon. Près de moi par la force il est déjà Sosie , Il pourrait bien encor l'être par la raison. Pourtant, quand je me tâte et que je me rappelle ,

Il me semble que je suis mol.

Où puis-je rencontrer quelque clarté fidèle

Pour démêler ce que je voi ?

On connaît la conclusion ;i laquelle s'arrête son esprit :

Je ne saurais nier , aux preuves qu'on m'expose. Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix.

Mais , si tu l'es , dis-moi qui tu veux que je sois.

Car enfin faut-il bien que je sois quelque chose.

Cette histoire d'un individu qui arrive à concevoir des doutes sur sa propre identité a été mise en action de bien des manières. Chaque localité , pour ainsi dire, a sa légende. A Liège , c'est un savetier que des moines ramassent un soir ivremort à un coin de rue et qu'ils transportent dans leur couvent. On le lave, on le rase, on le tonsure, on l'alîuble d'un froc et on le couche dans une cellule. Le matin , à son réveil , les freines viennent lui présenter leurs hommages et prendre des nouvelles de sa santé. Le pauvre diable essaie en vain de rassembler ses idées. On cherche à lui persuader que toute sa vie passée est un rêve. Il ne peut se résoudre h le croire, mais encore ne sait-il pas comment il est sous ce costume et dans ce lit. On lui présente un miroir, il n'est pas sûr de se reconnaître. « A^lez , dit-il enfin à l'un des assistants , allez voir au pied du pont si Gilles le savetier est dans son échoppe. S'il n'y est pas , c'est moi ; mais, s'il y est, que le diable m'emporte si je sais qui je suis *. »

1 Shakespeare amis le même sujet au théâtre (^ans le prologue de la Méchante femme jnise à la raison. Christophe Sly. Suis-je un lord? ou bien est-ce un rêve que je fais ? ou ai-je rêvé jusqu'à ce jour ? Je ne dors pas;

Page 1