‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 5 sur 119 · IMPORTANCE DES REVES · texte numérisé non relu

IMPORTANCE DES REVES

transforme le taudis le plus misérable en un palais enchanté; elle délie la langue du bègue et lui inspire une éloquence entraînante ; elle pousse le timide à braver les dangers les plus redoutables ; elle livre au savant la clef des plus mystérieux phénomènes ; elle va jusqu'à donner à notre corps lourd et rampant des ailes merveilleuses qui le transportent sans effort à travers l'immensité.

En faut-il davantage pour que, de tout temps , on ait accordé aux rêves un caractère surnaturel ? On les regarde comme les messagers de la divinité — messagers véridiques ou trompeurs, suivant qu'elle est bien ou mal disposée à notre égard — ils recèlent les secrets de l'avenir , et quiconque sait en pénétrer le langage, y découvre sans peine des promesses ou des menaces.

Et si, sans nous préoccuper plus longtemps des opinions du vulgaire, nous interrogeons les hommes de science, nous les entendons émettre, tout au début de leur lutte contre la superstition, une théorie surprenante: bien loin d'émaner des dieux, les rêves les auraient créés ; notre esprit qui , dans le sommeil , voyait des fantômes accomphr des prodiges , leur attribua une existence réelle et les doua d'une puissance formidable; et c'est ainsi que le ciel fut peuplé'. Ou bien encore, a-t-on dit, les images de ceux qui ne sont plus, revenant nous hanter dans le silence des nuits, ont inspiré la foi en une vie ultérieure, et les âmes des rois ou des chefs redoutés ont été insensiblement élevées au rang

1 Lucrèce. De la Nature des choses. V. 1168 sqq.

de génies divins tenant entre leurs mains le sort des vivants. De manière que ces informes enfants de l'épuisement et de la nuit , qui , au réveil , nous inspirent dédain ou pitié , rire ou dégoût , auraient donné naissance aux religions, et que le sentiment religieux qui , d'après bon nombre de philosophes , est peut-être le seul caractère distinctit par où l'homme s'élève au-dessus de la bête, n'aurait pas d'aulre origine. La religion, fille des ténèbres, la science , fille du jour : cette opposition de race ne suflirait-elle pas pour rendre compte de leurs conflits incessants, de leur antagonisme irréconciliable ?

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