‹ Le somnambulisme provoqué (volume 2)Chapitre 22 sur 32 · V. — De la spontanéité dans le somnambulisme · texte numérisé non relu

V. — De la spontanéité dans le somnambulisme

« Un caractère des actes effectués dans un moment éloigné de l'époque de la suggestion, c'est que l'initiative pour leur mise à exécution à l'instant où la pensée en naît, paraît au sujet venir de son propre fond, tandis que, pourtant, sous l'empire de la détermination qu'on lui a fait prendre, il 77tarclie an but avec la fatalité d'ime pierre qui tombe et non avec cet effort réfléchi et contenu, cause de toutes nos actions raisonnables. »

Ces paroles du D^ Liébeault caractérisent d'une façon magistrale Tétat de la volonté dans le somnambulisme provoqué.

Je puis dire à un hypnotisé pendant son sommeil : Dans dix jours vous ferez telle chose à telle heure et je puis écrire sur un papier daté et cacheté ce que je lui ai ordonné. Au jour fixé, à l'heure dite, l'acte s'accomplit et le sujet exécute mot pour mot tout ce qui lui a été suggéré; il

l'exécute convaincu qu'il est libre, qu'il agit aifisi parce qu'il l'a bien voulu et qu'il aurait pu agir autremeyit ; et cependant si je lui fais ouvrir le pli cacheté, il y trouvera annoncé dix jours à l'avance l'acte qu'il vient d'exécuter. Nous pouvons donc nous croire libres et ne pas l'être. Quel fond pouvons-nous donc faire sur le témoignage de notre conscience, et ce témoignage, n'est-on pas en droit de le récuser, puisqu'il peut nous tromper ainsi? Et que devient Targument tiré, en faveur du libre arbitre, du sentiment que nous avons de notre liberté ? Je demande la permission de citer ici un passage de mes Éléments de physiologie :

« L'activité cérébrale, en un instant donné, représente un ensemble de sensations, d'idées, de souvenirs, dont quelques-uns seulement sont saisis par la conscience d'une façon assez forte pour que nous en ayons une perception nette et précise, tandis que les autres ne font que passer sans laisser de traces durables ; les premiers pourraient être comparés aux sensations nettes et distinctes que donne la vision dans la région centrale de la tache jaune, les autres aux sensations indéterminées que fournit la périphérie de la rétine. Aussi arrive-t-il très souvent que.

dan-o un processus psychique, composé d'une série d'actes cérébraux successifs, un certain nombre de chaînons intermédiaires vient à nous échapper... Il me paraît très probable que la plus grande partie des phénomènes qui se passent ainsi en nous se passent à notre insu, et ce qu'il y a d'important, c'est que ces sensations, ces idées, ces émotions auxquelles nous ne faisons aucune attention, peuvent cependant agir comme excitants sur d'autres centres cérébraux et devenir ainsi le point de départ ignoré de mouvements, d'idées, de déterminations dont nous avons conscience (i). »

Ces idées reçoivent une nouvelle confirmamation de ce qu'on observe dans le somnambulisme provoqué, spécialement en ce qui concerne rétat de la volonté.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, si l'acte suggéré est un peu étrange, un peu insolite, le sujet cherche des raisons pour faire ce qu'il fait et il en trouve..

Dans certains cas cependant, quand l'acte suggéré a un caractère par trop singulier ou criminel, l'attention du sujet est éveillée et il s'é-

(i) Beaunis, Éléments de Physiologie, 2« édit., p. i35i»

tonne lui-même, non pas peut-être de Tidée (chacun sait quelles idées étranges traversent parfois notre cerveau), mais que cette idée soit acceptée par son intelligence et s'y implante avec le caractère d'une obsession; il sent alors que sa volonté est impuissante ; il se rend compte qu'il ne peut faire autrement et que toute résistance de sa part est impossible. Il est alors comparable à l'aliéné qui, sous l'empire d'une idée fixe et d'une impulsion irrésistible, tue, vole ou incendie avec la plus complète irresponsabilité.

Toute spontanéité n'est cependant pas abolie dans le somnambulisme provoqué, et je puis en citer quelques exemples.

M"^ A... E... est endormie; je m'approche et lui demande :

— Voulez- vous rêver ?

— Cela m'est égal.

— Que voulez-vous rêver ?

— Ce que vous voudrez.

— Voulez- vous un excellent déjeuner?

— Non.

Je lui énumère ainsi plusieurs sortes de rêves que je lui propose. A tous même réponse négative.

l86 SPONTANEITE

— Voulez-vous vous promener ?

— Oui.

— Où?

— Dans le jardin de M^« X...

— Vous y êtes. Etes-vous contente?

— Oui.

— ■ Qu'y faites-vous?

— Je me promène sur la terrasse (elle est assise, immobile), etc.

Elle avait conservé assez de spontanéité pour faire un choix entre les diverses propositions qui lui étaient faites.

J'ai voulu essayer cette spontanéité d'une autre façon en donnant au sujet ce que j'appelerai une suggestion indéter?ninée.

La même personne est au labaratoire de physiologie de la Faculté de médecine,, où je Tavais priée de venir pour quelques expériences physiologiques. Pendant son sommeil, je lui suggère qu'à son réveil elle verra de très belles choses, des choses qui lui plairont beaucoup et qu'elle sera très contente; après l'avoir réveillée, je la rendormis de nouveau pour lui demander ce qu'elle avait vu. Elle avait vu des dames dans un beau jardin, avec de belles toilettes, des bijoux, des costumes magnifiques. (Elle est cou-

turière en robes et a en outre un goût très vif pour la toilette.)

Une autre fois, j'ai essayé sur elle une autre sorte de suggestion indéterminée, mais à l'état de veille. Elle venait d'entrer chez M. Liébeault et était parfaitement éveillée. Je lui dis :

— Dans une minute, vous aurez envie de faire quelque chose de drôle et qui vous amusera beaucoup.

— Mais quoi ?

— Je n'en sais rien, mais ce sera très drôle et cela vous fera rire, puis je la laisse. A.u bout d'une minute, je la vois rire et se cacher la tête dans ses mains.

— A quoi pensez-vous ?

— A rien.

— Si.

— Je ne le ferai pas.

— Je vous dis que vous le ferez.

— Non.

— Voulez-vous parier ?

— Non, par exemple, et elle regarde toujours Tangle de la pièce où se trouve une étagère. Un moment après, je la vois sortir de la chambre et aller dans le jardin; j'y vais à mon tour et je la trouve debout, endormie.

l88 SPONTANÉITÉ

— Pourquoi vous êtes- vous endormie?

— Parce que je ne veux pas faire ce que vous m'avez ordonné.

— Je ne vous ai rien ordonné du tout; je ne sais même pas à quoi vous pensez.

— Je le sais bien, moi.

— Pourquoi ne voulez-vous pas le faire ?

— Parce qu'on se moquerait de moi.

— Vous le ferez cependant.

— Oui, je le ferai.

— Eh bien, je ne veux pas vous tourmenter, je vais vous enlever la suggestion, mais ditesmoi auparavant à quoi vous pensiez.

— A habiller avec mon mouchoir la petite statuette qui est sur l'étagère.

L'idée drôle était, on le voit, un peu enfantine ; mais cette transformation en idée concrète d'une suggestion indéterminée comme celle d'un simple sentiment m'a paru intéressante au point de vue psychologique.

La même expérience, essayée avec M™« H... A..., ne m'a donné aucun résultat.

La façon dont les suggestions s'établissent chez les sujets et les moyens qu'ils emploient parfois pour y résister donnent des renseignements précieux sur l'état de la volonté dans le

somnambulisme. Rien de plus curieux, au point de vue psychologique, que de suivre sur leur physionomie l'éclosion et le développement de ridée qui leur a été suggérée. Ce sera, par exemple, au milieu d'une conversation banale qui n'a aucun rapport avec la suggestion. Tout à coup, rhypnotiseur, qui est averti et qui surveille son sujet sans en avoir l'air, saisit, à un moment donné, comme une sorte d'arrêt dans la pensée, de choc intérieur qui se traduit par un signe imperceptible, un regard, un geste, un pli de la face, n'importe quoi ; puis la conversation reprend, mais Pidée revient à la charge, encore faible et indécise ; il y a un peu d'étonnement dans le regard; on sent que quelque chose d'inattendu traverse par moments l'esprit comme un éclair ; bientôt l'idée grandit peu à peu ; elle s'empare de plus en plus de Tintelligence, la lutte est commencée; les yeux, les gestes, tout parle, tout révèle le combat intérieur; on suit les fluctuations de la pensée; le sujet écoute encore la conversation, mais vaguement, machinalement; il est ailleurs; tout son être est en proie à Pidée fixe qui s'implante de plus en plus dans son cerveau ; le moment est venu; toute hésitation disparaît ; la figure prend

IÇO SPONTANÉITÉ

un caractère remarquable de résolution ; le sujet se lève et accomplit Pacte suggéré.

On conçoit facilement que, suivant la nature gaie, triste, grotesque, étrange, criminelle même de l'acte suggéré, la scène change d'aspect; mais toujours l'ensemble de la physionomie traduit avec une fidélité et une puissance incroyables les mouvements intérieurs qui précèdent l'exécution et toute cette lutte entre la volonté du sujet et la fatalité de l'idée provoquée par l'hypnotiseur. Un tel spectacle serait un enseignement pour les artistes, les acteurs, en un mot pour tous ceux qui ont à rendre cette suprême qualité de l'art, l'expression.

Cette lutte intérieure est plus ou moins longue, plus ou moins énergique, suivant la nature de Tacte suggéré et surtout suivant l'état même du somnambule. Quand le sujet a été souvent hypnotisé et surtout qu'il l'a été par la même personne, cette personne acquiert sur lui une telle puissance que les actes les plus excentriques, les plus graves, les plus dangereux même s'accomplissent sans lutte apparente et sans tentative appréciable de résistance.

Les sujets ne se trouvent pas toujours du reste dans des conditions identiques; il est des

jours dans lesquels ils obéissent moins facilement et résistent aux suggestions. Cela arrivait quelquefois à M"« A... E... — Vous êtes récalcitrante aujourd'hui, lui disais-je. Cela se présente surtout quand on est resté quelques jours sans endormir le sujet; il semble dans ce cas que le rapport étroit qui existe entre l'hypnotiseur et l'hypnotisé soit affaibli.

Par contre, quand on Ta endormi plusieurs jours de suite et plusieurs fois dans la même journée, les suggestions se réalisent avec la plus grande facilité.

En tous cas, même quand le sujet résiste, il est toujours possible, en insistant, en accentuant la suggestion, de lui faire exécuter l'acte voulu. Au fond, l'automatisme est absolu et le sujet ne conserve de spontanéité et de volonté que ce que veut bien lui en laisser son hypnotiseur ; il réahse, dans le sens strict du mot, l'idéal célèbre : il est comme le bâton dans la main du voyageur.

Aussi, contrairement à l'opinion de Pitres (i), je serais disposé à admettre en principe l'irresponsabilité des somnambules. On a bien signalé

(r) P'iXreSj Des Suggestions hypnotiques .

et on trouvera dans les Mémoires de Bernheim et de Pitres des exemples de résistance à l'impulsion suggérée ; mais ces exemples sont rares et je suis convaincu que, par un exercice gradué et une sorte d'éducation, on pourrait toujours arriver à faire exécuter à un somnambule Pacte qui répugne le plus à son caractère. Aussi Pitres lui-même est-il forcé d'admettre que « le médecin appelé à donner son avis sur le degré de responsabilitéd'un sujet convaincu d'avoir accompli un acte délictueux ou criminel sous l'influence de suggestions hypnotiques, devra toujours conclure à l'irresponsabilité légale de l'accusé. »

Quoi qu'il en soit, il n'est pas hors de propos d'étudier la façon dont les hypnotisés peuvent résister aux suggestions et les divers procédés qu'ils emploient dans ce but, en un mot les causes qui font que, dans certaines conditions, les suggestions ne réussissent pas. Je commencerai par deux observations qui montrent des exemples de ces résistances à la suggestion et qui sont du reste intéressantes à plusieurs points de vue.

M"« A... E... est endormie par simple affirmation : « Dormez. » Une fois endormie, je lui dis :

Écoutez-moi bien ; quand vous serez réveillée, vous irez dans la salle à manger, vous ouvrirez la porte d'en bas du buffet et vous prendrez dans le panier à argenterie une petite cuiller d'argent. Puis quand vous l'aurez prise, comme vous aurez peur qu'on ne la trour^ sur vous, vous la mettrez dans la poche de votre amie sans qu'elle s'en aperçoive (son amie, M"^^ H... A..., était présente). Vousnevous^rappeller^pas que c'est moi qui vous l'ai dit et si on vous demande quelque chose à ce sujet vous ne saurez rien.

Puis je la réveille. Au bout d'un instant, sa figure exprime une véritable anxfété; elle nous regarde d'un air singulier, puis après un moment d'hésitation elle se lève et va d'un pas délibéré dans la salle à manger. Nous l'entendons ouvrir le buffet, puis un bruit d'argenterie remuée et un peu après un bruit de papier froissé. Ensuite elle revient dans la pièce où nous étions ; elle est très rouge et paraît très émue.

— Que faisais-tu là? lui demande M^^ H... A...

— Moi? rien.

— Et elle continue à causer avec nous le plus naturellement du monde. — Nous sortons et faisons un tour de promenade dans le jardin.

Beaunis. i3

Voyant au bout d'un certain temps que la seconde partie de la suggestion ne se réalisait pas (mettre la cuiller d'argent dans la poche de son amie), je l'endors de nouveau, tout en nous promenant, et une fois endormie je l'interroge.

— Qu'avez-vous fait tout à l'heure ?

— Alors, d'un ton très calme et comme si sa décision était prise et qu'elle s'attendît à tout :

J'ai volé une cuiller d'argent.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Savez- vous que c'est très mal.

— Je ne pouvais faire autrement, ce n'est pas ma faute ; j'étais poussée.

— Qu'en avez-vous fait ?

— Je l'ai mise dans mon paquet (un paquet enveloppé dans du papier et qui se trouvait dans la salle à manger).

— Pourquoi ne l'avez- vous pas mise dans la poche de votre amie ?

— Je ne voulais pas qu'elle fût soupçonnée ; c'était moi qui avais volé -, tout devait retomber sur moi.

— Qa'auriez-vous fait de cette cuiller ? Où i'auriez-vous mise ? Dans votre chambre ?

— Je ne V aurais pas gardée ; je n'aurais pas

voulu me servir d'une cuiller volée ; je Taurais jetée.

— Une fois réveillée, elle ne se rappelle rien.

M^^ H... A..., qui venait d'être témoin de cette scène, me disant à ce propos qu'elle ne croyait pas qu'elle céderait à une pareille suggestion, je lui proposai d'en faire l'essai. Je l'endors par la fixation du regard, elle me prévenant de son côté qu'elle fera son possible pour résister à la suggestion. Une fois endormie, je lui dis :

A votre réveil vous irez prendre la même cuiller et vous la mettrez dans votre poche ; j'ajoute : Vous aurez beau résister, vous ne pourrez pas faire autrement.

Et je la réveille. Nous assistons alors à un spectacle des plus curieux, à celui du combat intérieur qui se livre dans son esprit ; sa figure, très expressive et très mobile, reflète toutes les phases de la lutte violente entre sa volonté et l'autorité de la suggestion qui lui a été faite*, ses yeux noirs révèlent toute la concentration de la pensée sur cette idée de vol qui hante son cerveau ; la face prend un caractère de sombre résolution ; un peintre qui aurait eu à rendre Clytemnestre ou Macbeth n'aurait eu qu'à copier

servilement le modèle que nous avions sous les yeux. Il est évident que la lutte est acharnée entre le bien et le mal ; mais quelque acharnée qu'elle soit, elle n'est pas longue. M™® H.. . A... se lève de son fauteuil ; on voit à son air dur, un peu farouche, que sa décision est prise; elle va à la fenêtre, s'y arrête un moment, repart, s'arrête de nouveau, puis va droit au buffet, l'ouvre, prend la cuiller et la met dans sa poche. A cet instant, toute trace du combat intérieur de tout à rheure a disparu ; la figure a repris son expression ordinaire; elle est calme, un peu souriante. Nous Pavions suivie dans la salle à manger.

Que faites-vous là, lui dis-je ?

— Rien.

— Qu'avez-vous fait tout à l'heure ?

— Rien, de l'air le plus innocent du monde.

— Je la regarde et lui dis : Dormez. Elle s'endort immédiatement.

— Qu'avez-vous fait tout à l'heure ?

— J'ai volé une cuiller d'argent.

— Pourquoi?

— Je ne pouvais faire autrement.

— Qu'en auriez-vous fait ?

— Je l'aurais gardée.

Je la réveille. Elle ne se souvient de rien et est très étonnée quand je lui dis qu'elle a pris la cuiller d'argent comme son amie. C'est la première fois qu'une suggestion de ce genre leur était faite à l'une et à l'autre.

Ces deux observations ne sont pas seulement intéressantes au point de vue de la résistance aux suggestions ; elles montrent encore jusqu'à quel degré on peut arriver par Thypnotisme dans ce que j'appellerai l'exploration de l'intelligence humaine. On connaît les dragages faits dans ces derniers temps par les naturalistes pour étudier le fond de la mer; on jette la sonde et on ramène à bord des échantillons qui nous font connaître ce qu'est la vie animale dans les profondeurs de l'Océan (i). Ici n'en est-il pas de même ? On jette, pour ainsi dire, la sonde dans les profondeurs de l'âme humaine et on ramène des phrases, des idées, des sentiments qui vous font pénétrer dans les dessous de la vie morale, dans ce qu'il y a en nous de plus secret et de plus mystérieux.

Voilà deux jeunes femmes d'une éducation à peu près semblable, vivant dans le même monde;

(1) Voyez Expédition du Talisman (Science et nature Paris, [884, tome p. ii3, 170, igS 232.

il ne faudrait pas les fréquenter longtemps pour être renseigné sur leur intelligence, leur caractère, leurs défauts, leurs qualités ; mais l'être moral lui-même, l'être virtuel qui existe au fin fond de nous-mêmes et qui peut se révéler sous une impulsion donnée, vous ne le connaîtriez pas ; elles ne le connaissent pas elles-mêmes. Vous les hypnotisez et cet être moral se montre à nu dans toute sa sincérité. Elles sont en apparence toutes les deux sur le même plan et cependant quelle distance n'y a-t-il pas entre elles? Il est évident que dans Téchelle morale, Tune occupe un degré bien supérieur à l'autre. Les réponses des deux sujets ne jettent-elles pas une lueur inattendue sur ce qu'il y a en eux de plus caché et de plus intime, et n'y a-t-il pas là un véritable exemple de psychologie expérimentale ?

Mais je reviens à la résistance aux suggestions. Dans certains cas, cette lutte intérieure peut durer très longtemps, mais le sujet finit toujours par céder.

Ainsi j'ai observé un fait analogue sur M""® H. . . A... Il lui avait été suggéré (à l'état de veille) qu'elle irait prendre la porte-monnaie dans la poche de M. L... Elle résista et plus d'une demiheure se passa sans qu'elle exécutât la sugges-

tion. Elle paraissait même n'y plus penser et causait tranquillement avec les personnes présentes ; mais au moment de partir et quand elle avait déjà le pied sur le seuil de la porte, nous la voyons tout à coup revenir brusquement sur elle-même, aller à M. L... et prendre son portemonnaie. Ce fait se passait deux jours après le vol de la cuiller. La lutte avait duré plus longtemps ; mais elle avait été certainement moins violente et le sujet avait cédé encore cette fois ; l'impulsion irrésistible de la suggestion avait été plus forte que sa volonté.

Dans certains cas, la résistance aux suggestions prend une autre forme.

Pitres mentionne une somnambule qui ne voulait plus se laisser réveiller quand on lui avait suggéré pour le réveil un acte qui lui était particulièrement désagréable.

Chez M^^^ A... E..., j'ai observé un procédé de résistance tout différent et j'en ai cité précédemment un exemple. Lorsque je lui faisais une suggestion à l'état de veille, il lui arriva plusieurs tois, soit que la suggestion lui fût désagréable, soit qu'elle vouliàt simplement essayer de résister, de s'endormir spontanément au moment où elle aurait dû exécuter l'acte sugoéré. Dans

ce sommeil sponiané, elle était en rapport avec moi seul , comme si je Pavais endormie moimême. Ce moyen lui réussit d'abord; mais, une fois connu, je pris mes précautions ; lorsque je voulais lui faire une suggestion et que je craignais une résistance de sa part, je n'avais qu'à ajouter : a Et je vous défends de vous endormir », pour que la suggestion s'exécutât sans aucune tentative de sa part pour s'endormir.

Il est curieux du reste de voir avec quelle ingéniosité les hypnotisés cherchent les moyens de résister à une suggestion qui leur est désagréable. A côté de la résistance ouverte qu'ils essayent, mais qui, en général, ne leur réussit pas, il y a la résistance cachée, détournée, qui leur réussit quelquefois, parce que l'hypnotiseur ne pense pas à tout.

Ainsi je suggère à M"® A... E... qu'elle ne pourra plus prononcer aucune voyelle, à l'exception de la voyelle o et que toutes les fois qu'il se trouvera dans un mot une voyelle différente, elle la remplacera par la voyelle o. Ma suggestion une fois faite, je la réveille, mais j'avais oublié de lui suggérer de parler ; aussi se renferma-t-elle dans un mutisme absolu qui

dura près d'une demi-heure, jusqu'au moment où, pour ne pas la tourmenter trop, je lui enlevai la suggestion.

Du reste, l'hypnotiseur doit faire la plus grande attention aux paroles qu'il adresse au sujet sur lequel il expérimente ; il doit bien se pénétrer de cette idée que rien de ce qu'il dit n'est perdu pour l'hypnotisé dont toute l'attention est concentrée sur celui qui l'endort et que les paroles les plus insignifiantes en apparence et que l'on prononce machinalement sans en avoir conscience sont avidement saisies par le sujet et peuvent devenir, pour lui, le point de départ d'idées et de suggestions dont on ne s'explique ensuite que difficilement la production.

Dans certains cas, la résistance aux suggestions prend une forme spéciale qui réclame toute l'attention de l'hypnotiseur et dont il faut être prévenu, celle d'accidents nerveux de divers genres, larmes, convulsions, attaques de nerfs, etc. Cette forme s'observe surtout chez les sujets hystériques et est beaucoup plus rare chez les sujets sains. Cependant, même chez ceux-là, ces accidents peuvent se montrer quand on les a soumis à des expériences trop répétées, à des suggestions désagréables, à des émotions vio-

lentes, et on en trouvera des exemples dans presque tous les auteurs qui se sont occupés de ces questions (i). Aussi ne saurait-on être trop réservé sous ce rapport, et quand on a cru devoir faire une suggestion de ce genre, faut-il surveiller attentivement le sujet et interrompre la suggestion dès qu'on voit survenir un état émotif qui peut faire craindre des accidents.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette résistance opposée par l'hypnotisé à la suggestion, il la présente quelquefois à la disparition de la suggestion. J'en ai déjà cité un cas -, en voici un autre :

Pendant que M^^^ A... E... est endormie, je ui suggère qu'elle est au bal et qu'elle valse elle aime beaucoup le bal). Je lui dis :

— Vous valsez.

— Oui.

Elle est assise et immobile. Peu à peu sa respiration s'accélère; sa figure, habituellement pâle, se colore; elle est rouge et paraît un peu essoufflée.

— Arrêtez-vous, luidis-je, ne valsez plus.

— Non, je veux continuer.

(i) Voyez Cullerre, Magnétisme et Hypnotisme. Paris,

— La tête va vous tourner.

— Non.

— Arrêtez-vous.

— Non.

Enfîn^ il me faut plusieurs injonctions énergiques pour qu'elle consente à dire : Je m'arrête. Et immédiatement sa figure, qui avait une expression très vive de bonheur, reprend le calme impassible du sommeil hypnotique, pendant que sa circulation et sa respiration se régularisent et se ralentissent.

Il est certains cas spéciaux dans lesquels les suggestions ne se réalisent pas. Ainsi, si je dis à un somnambule : Personne ne pourra vous donner de suggestions pendant quinze jours; on pourra l'endormir, mais aucune suggestion ne réussira pendant le temps fixé.

Même chose, du reste, pour le sommeil, comme on l'a vu précédemment.

Le refus de répondre aux questions pendant le sommeil provoqué est encore une forme de résistance. Ce refus est quelquefois opiniâtre et la résistance peut parfois se prolonger longtemps ; mais quand l'hypnotiseur impose énergiquement sa volonté par une affirmation bien accentuée, quand il augmente en même temps

la profondeur et Tintensité du sommeil hypnotique, il arrive toujours à en triompher. Seulement, les interrogations doivent être précises et il est souvent nécessaire de les multiplier. Là encore, il faut bien se rendre compte que l'hypnotisé a conservé sa conscience et un reste de volonté, qu'il saura éluder certaines questions et que ses réponses s'appliqueront juste à la question posée. Il pourra refuser de répondre à une question générale, mais il est bien rare qu'il refuse de répondre à une demande précise portant sur un fait ou un point déterminé.

Je n'ai pas besoin dHnsister sur les dangers que présente cette impossibilité presque absolue du refus de répondre. Il est utile cependant de savoir jusqu'où on peut aller et, à ce point de vue, je citerai les deux cas suivants, les seuls du reste dans lesquels j'ai poussé l'indiscrétion un peu loin.

Je demande à M"® ... : Aimez-vous quelqu'un?

— Non.

— Avez-vous aimé quelqu'un ?

-- Oui.

— Qui?

— M. X... (Elle le nomme.)

— L'aimez- VOUS encore ?

— J'y pense beaucoup moins...

Le second fait date de l'époque où j'étais encore étudiant. M"" X... était sleeptalking, comme disent les Anglais ; elle parlait haut pendant son sommeil. Un jour je profitai, un peu indiscrètement peut-être, d'un moment où elle parlait ainsi pendant son sommeil pour lui répondre et engager avec elle une conversation véritable ; elle était dans un état tout à fait analogue au somnambulisme provoqué; je lui fis raconter ainsi toute sa vie passée et, entre autres choses, elle m'apprit qu'elle avait eu un enfant, fait que personne ne connaissait dans son entourage et qu'elle cachait soigneusement. Une fois réveillée, elle fut excessivement effrayée quand je lui racontai tout ce qu'elle m'avait dit et elle me suppHa de lui garder un secret dont la divulgation aurait pu avoir pour elle des conséquences très graves.

Des faits de ce genre ont déjà été observés.

Demarquay et Giraud-Teulon (i) citent le cas d'une dame qui, mise dans le sommeil hypnotique, leur fit des confidences tellement

(i) Demarquay et Giraud-Teulon, Recherches sur l'hypnotisme. Paris, 1860.

dangereuses pour elle-même qu'ils s'empressèrent de la réveiller.

Le D** Liébeault (i) raconte qu'une jeune fille endormie lui fit sa confession complète comme si elle parlait à son confesseur.

Y a-t-il, au point de vue de la facilité de résistance, une différence entre les suggestions faites pendant le sommeil hypnotique et les suggestions faites à Tétat de veille? Il semblerait, à priori^ qu'il doit en être ainsi et qu'il doit être plus facile au sujet de résister aux suggestions faites à l'état de veille. C'est, en effet, ce qui arrive ordinairement, du moins chez les sujets qui n'ont pas été hypnotisés très fréquemment et sur lesquels la volonté de l'hypnotiseur n'a pas encore acquis toute son influence. Mais quand le sujet est arrivé à cet état dans lequel il est soumis absolument à la volonté de l'hypnotiseur, la résistance est pour lui aussi difficile à rétat de veille qu'à l'état de sommeil. Aussi je ne saurais être aussi affirmatif que le D"" Brémaud quand il dit : « Les phénomènes de suggestion à l'état de veille, bien différents en cela des phénomènes analogues obtenus dans les

(i) Liébeault, le Sommeil.

états hypnotiques caractérisés, sont justiciables de la volonté et de la raison du sujet lui-même, et tout individu hypnotisable, homme ou femme, sur lequel la suggestion a prise à l'état de veille, y deviendra absolument rebelle dans ce même état de veille, dès qu'on aura pu lui démontrer, chose facile du reste, la part que son imagination prenait à l'accomplissement des faits (i). »

Tout dépend, à mon avis, de l'intensité de l'état somnambulique produit. J'ai montré plus haut que cet état de veille n'est pas comparable à la veille ordinaire : c'est un véritable état somnambulique tout spécial et dans lequel Tinnervation cérébrale est profondément modifiée. La plupart des sujets sur lesquels ont porté mes observations savent fort bien qu'il n'y a là rien de merveilleux ni de surnaturel ; ils sont mis en garde contre les tentatives de suggestion ; on a beau leur expliquer que les effets produits sont le résultat de leur imagination et que la cause réelle réside en eux-mêmes et non dans l'hypnotiseur, ils obéissent quand même à la suggestion.

C'est qu'en effet ï imagination seule du sujet

(i) Brémaud, Société de biologie, p. 27g.

ne suffit pas pour que la suggestion se réalise ; il faut encore que cette suggestion lui ait été faite dans un état mental particulier^ sommeil provoqué ou veille somnambulique. C'est ce que démontrent bien les faits suivants.

M"« A... E... avait été endormie par M. Liébeault dans la matinée. En sortant avec elle de chez M. Liébeault, je lui dis en causant de choses et d'autres : « A propos, vous savez que le D'' Liébeault pendant votre sommeil vous a suggéré que vous dormiriez cinq minutes à trois heures de l'après-midi. » Le lendemain matin, je m'informe auprès de son amie si elle a dormi la veille. Non seulement elle n'a pas dormi, mais elle a même dit à trois heures et demie : « C'est étonnant, je n'ai pas eu envie de dormir.)) Elle avait cependant, d'après ce que je lui avais dit, l'idée qu'elle devait s'endormir à trois heures, mais cette idée seule n'avait pas suffi pour provoquer le sommeil, parce qu'elle ne lui avait pas été suggérée. Si, au lieu de lui dire : « M. Liébeault vous a suggéré de dormir », ce qui n'était pas vrai, je lui avais dit simplement : « Vous dormirez cinq minutes à trois heures », elle se serait endormie infailliblement comme je l'ai constaté nombre de fois.

Autre fait. J'avais donné à la même personne, au moment de m'absenter de Nancy, des jetons en lui disant : « Quand vous voudrez vous endormir, vous n'aurez qu'à mettre un de ces jetons dans un verre d'eau sucrée pour vous endormir immédiatement, » Comme je lui avais indiqué un moyen encore plus simple pour s'endormir, comme on l'a vu plus haut, elle laissa de côté les jetons. Un jour pourtant elle eut la curiosité d'en essayer, mais comme elle a fort peu de mémoire à l'état ordinaire, elle ne se rappelait plus du tout quel liquide elle devait employer. Elle essaya avec l'eau ordinaire, rien ; avec le vin, rien encore; avec l'eau rougie, même résultat négatif; avec Peau sucrée, le sommeil se produisit immédiatement, comme je le lui avais suggéré. Il est bien certain que l'imagination n'a pu jouer là aucun rôle, puisqu'elle n'avait aucun souvenir du liquide qui devait l'endormir et que tout s'est passé pour ainsi dire dans la coulisse et à son insu.

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