‹ Le somnambulisme provoqué (volume 2)Chapitre 8 sur 32 · CARACTÈRES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

CARACTÈRES GÉNÉRAUX

Je n'ai pu du reste, pas plus que mes collègues de Nancy, retrouver chez mes sujets les trois états décrits par Charcot et ses élèves chez les hystéro-épileptiques de la Salpêtrière. Je ne veux pas entrer ici dans la discussion de cette question ni essayer d'expliquer la contradiction qui existe entre ces faits et ceux que nous observons journellement. Il y a là le sujet d'une étude qui devra se faire ultérieurement, mais pour laquelle je ne pourrais apporter jusqu'ici que des documents insuffisants.

Je me suis contenté d'étudier ici quelques phénomènes physiologiques, pris parmi ceux que j'ai constatés, et ai laissé volontairement de côté les faits sur lesquels mon observation personnelle ne pouvait rien m'apprendre ou ne me conduisait qu'à une négation.

On verra aussi que je ne parle, dans ce travail, ni de l'hyperexcitabilité neuromusculaire, ni de l'état de la sensibilité chez les somnambules. Pour la première, je n'ai pas eu occasion de la constater, et quant à la seconde, les résultats que j'ai obtenus jusqu'ici sont variables et j^i préféré attendre, pour publier quelque chose sur ce sujet, que mes recherches fussent plus nombreuses et surtout qu'elles pussent me con-

DE l'État somnambulique 25

duire à des conclusions précises. Il y a en effet, dans ce g^nre de recherches, un élément capital dont il faut toujours tenir compte et qu^il est bien difficile d'éliminer, la suggestion. Méfiezvous de la suggestion^ a dit très justement le professeur Bernheim, et cette parole ne doit jamais être perdue de vue.

II. — Procédés employés pour déterminer le sommeil hypnotique et le réveil.

Le procédé le plus habituel, classique pour ainsi dire, c'est la fixation du regard. Je dis au sujet : Regardez-moi bien fixement, et au bout de quelque temps, ses paupières se ferment*, le sujet dort.

On peut aussi, comme le faisait Braid, lui faire fixer un objet quelconque.

Les premières fois, le sommeil ne vient pas toujours, mais habituellement, au bout de quelques séances, le résultat est obtenu. Le sommeil est d'abord assez longtemps à se produire ; ensuite il se produit en quelques minutes, puis en quelques secondes, et enfin presque instantanément.

Dès que le sujet a été ainsi endormi plusieurs fois par vous, il est en votre pouvoir et on peut alors provoquer le sommeil ji^ar n'importe quel procédé. Ainsi, vous n'avez qu'à dire au sujet : Vous dormirez dans tant de minutes, pour que le sommeil se produise à la minute fixée. C'est

même un procédé très commode pour endormir un sujet malgré lui. Chez les sujets très impressionnables, il suffit de dire d'un ton impératif : Dormez; pour que le sommeil se produise immédiatement.

Cette puissance de produire à volonté chez certains sujets le sommeil hypnotique peut se traduire de bien des façons différentes; j'en citerai quelques exemples.

Ainsi on peut dire : je vais compter jusqu'à dix ; quand je serai à six vous dormirez ; quand je ferai tel mouvement, quand je lèverai le bras, par exemple, vous dormirez; quand M. X... (une personne présente quelconque) fera tel geste, quand il vous adressera la parole, vous dormirez.

On peut aussi rattacher le sommeil à un acte même du sujet. On peut lui dire : Comptez jusqu'à dix; à huit vous dormirez ; quand vous ouvrirez cette porte, quand vous mettrez votre gant, vous dormirez.

Le sujet peut retarder lani qu'il le veut l'acte d'ouvrir la porte ou de mettre son gant, mais quand l'acte est exécuté, le sommeil le suit inévitablement.

Tous ces faits s'expliquent facilement; il suffit

que le sujet ait l'idée du sommeil pour que le sommeil se produise et l'acte quelconque auquel cette idée a été rattachée par Thypnotiseur suffit, quand il est accompli, pour que le sommeil ait lieu.

J'en citerai un exemple frappant.

Au moment des vacances, comme je devais quitter Nancy pendant plusieurs mois, M^^^ A... E..., que j'avais Phabitude d'hypnotiser presque tous les jours, me dit un matin :

— Vous ne pourrez plus m'endormir maintenant, puisque vous partez.

— Pourquoi pas ?

— Mais ce n'est pas possible, puisque vous ne serez plus là.

— Gela ne fait rien ; je vous donnerai des jetons magnétisés; quand vous voudrez dormir, vous n'aurez qu'à en mettre un dans un verre d'eau sucrée ; vous dormirez un quart d'heure.

Puis me ravisant, je lui dit :

— Mais il y a quelque chose de beaucoup plus simple ; quand vous voudrez dormir, vous n'aurez qu'à dire en prononçant mon nom : « Endormez-moi », et vous dormirez immédiatement.

— Quelle plaisanterie!

— Ce n'est pas une plaisanterie, c'est très sérieux.

— Je ne peux pas le croire.

— Que vous coûte-t-il d'essayer ? Essayez de suite, vous verrez bien si cela réussit.

— Je le veux bien, dit-elle.

Mais elle avait l'air rien moins que convaincue, et j'avouerai que, malgré mon assurance apparente, je l'étais fort peu de mon côté : elle passe dans le jardin et je reste dans l'appartement pour éviter de l'influencer par le regard ou par ma présence.

Au bout de peu de temps, les personnes qui se trouvaient là viennent me dire : elle dort.

Je vais dans le jardin et je la trouve debout et dormant.

Mais il pouvait y avoir là un effet dû à ma présence, et j'étais curieux de savoir si, une fois absent de Nancy, le même phénomène se produirait. Je priai le D'' Liébeault, chez lequel elle venait souvent, de l'observer et de me tenir au courant. Le résultat fut absolument le même. Elle n'avait qu'à prononcer la phrase sacramentelle pour s'endormir immédiatement. Et ce qu'il y a de caractéristique, c'est que dans ce sommeil, elle n'est en rapport avec aucune des

personnes présentes, elle n'entend personne, pas même ceux qui, comme le D^ Liébeault, ont l'habitude de l'endormir.

J'ai pu constater au contraire, à mon retour à Nancy après les vacances, que dans cet état elle est en rapport avec moi et avec moi seul. J'ai pu m'assurer du fait en prenant toutes les précautions pour qu'elle ne fût pas avertie de mon retour à Nancy et en me présentant à elle quand elle était déjà dans le sommeil hypnotique.

Les passes à distance (quelques centimètres) peuvent aussi, chez certains sujets, pas chez tous, déterminer le sommeil hypnotique. Il en est même chez lesquels ces passes réussissent mieux que les autres moyens. Tel procédé, en effet, réussira mieux qu'un autre chez tel ou tel sujet ; est-ce une affaire d'habitude ou bien estce le résultat de Pimagination du sujet qui se figure que tel procédé est meilleur qu'un autre. Ainsi M''** V..., qui était habituée à être endormie par des passes, ne s'endormait que difficilement par la fixation du regard.

On sait, et Braid avait déjà remarqué le fait, que certains sujets peuvent s'endormir euxmêmes, et le D' Liébeault cite le cas curieux

d'un sourd-muet, qui non seulement s'endormait à volonté, mais pouvait se suggérer toutes sortes d'hallucinations et mettait cette propriété toute spéciale au service de: ses passions (i).

Chez M"« A... E..., cette faculté de s'endormir spontanément se montrait dans certaines conditions particulières, ainsi quand elle voulait résister à une suggestion qui lui était désagréable. Je reviendrai ailleurs sur ce fait.

Enfin, deux sujets hypnotisables peuvent s'endormir réciproquement, phénomène déjà constaté par Ladame (2), et que j'ai eu occasion d'observer plusieurs fois, en particulier sur M"« A... E... et Victorine L... Il leur suffisait de se regarder fixement toutes les deux.

Peut-on endormir quelqu'un sans qu'il soit prévenu qu'on veut l'endormir ? J'ai essayé plusieurs fois d'endormir les sujets en faisant des

(i) Le somnambule L... s'avisait parfois de faire arriver dans son lit la femme qui lui plaisait le plus. Il la sentait à ses côtés, lui témoignait sa flamme, et au réveil, il lui restait le souvenir d'avoir passé des instants aussi délicieux que si son bonheur eût été partagé. (Liébeault, Du Sommeil et des états analogues, p. 282.) On observe assez souvent des hallucinations du même genre dans l'aliénation mentale.

(2) Ladame, La Névrose hynoptique, ou le Magnétisme ^évof/é, Neuchatel, 1881.

passes par derrière à leur insu et j'ai réussi plusieurs fois, surtout chez M'^^ A... E.., à provoquer le sommeil. Mais dans ces cas, il est bien difficile d'éviter des mouvements, et ceux-ci peuvent révéler votre présence à la personne qu^on veut endormir et la prévenir de votre intention. J'ai bien, il est vrai, demandé dans ces cas à M"® A... E..., une fois endormie : Saviezvous que je faisais des passes derrière vous? Mais la réponse négative qu'elle me faisait ne peut évidemment être acceptée comme absolument probante, et il faudrait des expériences plus rigoureuses que je n'ai eu ni le temps, ni l'occasion de faire. Je mentionnerai cependant plus loin une expérience très complexe et intéressante à ce point de vue.

A cette question s'en rattache une autre très importante au point de vue pratique.

Chez les somnambules naturels, le passage au sommeil hypnotique est facile à produire; il est aisé par exemple, en causant avec un individu qui parle haut pendant son sommeil, de le faire arriver peu à peu au sommeil hypnotique et j'ai pu le faire moi-même dans une circonstance particulière sur laquelle j'aurai lieu de revenir. Mais le sommeil somnambulique n'est

pas le sommeil naturel normal. Peut-on faire passer une personne endormie, sans la réveiller, du sommeil naturel au sommeil hypnotique? La chose est possible, au moins pour certains sujets; le professeur Geischdlen a fait sur ce point un certain nombre d'expériences qui mettent le fait hors de doute, et le professeur Bernheim cite un cas analogue dans sa lettre à M. Paul Janet (i), La chose a son importance. On sait que le sommeil hypnotique ne s'obtient pas ou ne s'obtient qu'avec la plus grande difficulté chez les aliénés, phénomène qui trouve son explication dans ce fait bien connu des médecins, que le sommeil normal est très léger et quelquefois presque nul chez les aUénés. S'il était possible de profiter des instants de sommeil d'un aliéné pour l'hypnotiser, on pourrait sans doute améliorer son état et aider ainsi à sa guérison. Ne pourrait-on pas aussi (je laisse de côté la question de droit) essayer sur certains criminels l'hypnotisme pendant leur sommeil naturel pour en obtenir des aveux?

Enfin, dernière question. Peut-on être endormi malgré soi, abstraction faite du cas précédent,

(i) Bernheim, Revue médicale de VEst, 1884, n» 18. Beaunis. 3

dans lequel la chose est incontestable? D'après Braid « Tétat hypnotique ne peut être déterminé, à aucune de ses périodes, sans le consentement de la personne opérée (i) », et plus loin, il répète la même assertion en d'autres termes : « Personne ne peut y être soumis, à aucune période, à moins de consentement libre. »

Le D^ Bernheim semble se rattacher à la même opinion : « Le sommeil provoqué ne dépend pas de l'hypnotiseur, mais du sujet ; c'est sa propre foi qui Tendort ; nul ne peut être hynoptisé contre son gré, s'il résiste à l'injonction (i). »

Malgré ces autorités, il m'est impossible d'être aussi afïirmatif, et j'ai observé des faits qui me prouvent qu'une personne peut parfaitement être hynoptisée malgré elle *, seulement, c'est à une condition, c'est que cette personne ait déjà été hypnotisée.

Quand on essaie pour la première fois, je crois que le sujet peut toujours résister en ne se prêtant pas au procédé qu'on veut employer. Ainsi, le rire est un excellent moyen d'éviter le sommeil provoqué; dès que la personne que

(i) Braid, Neurhypnologie, p. i8.

(2) Bernheim, Revue médicale de l'Est, 1884, p. 556.

VOUS voulez endormir se met à rire et tourne la chose en plaisanterie, vous pouvez cesser votre tentative, elle ne réussirait pas. Donc, l'affirmation de Braid et du D"" Bernheim^est vraie, mais seulement pour ceux qui n'ont jamais été hypnotisés.

Mais pour ceux qui Font déjà été, il n'en est plus de même. Il en est toujours un certain nombre (non pas tous évidemment, car il est des degrés dans la facilité à entrer en hypnotisme) qu'on peut endormir malgré eux.

Ceux-là sont absolument sous la puissance de celui qui les endort habituellement; toute résistance de leur part est impossible; ils peuvent éviter le regard de l'hypnotiseur; celui-ci trouvera toujours un autre procédé pour les endormir. « Nul ne peut être hypnotisé contre son gré, s'il résiste à l'injonction. » Mais c'est précisément cette résistance à l'injonction dont ils sont incapables. On verra plus loin que cet asservissement du sujet s'étend non seulement au sommeil hypnotique, mais a lieu aussi pendant l'état de veille, qu'il existe non seulement pour les suggestions les plus simples, mais pour toute espèce d'actes, même les plus compliqués et les plus criminels, et que les conséquences

les plus sérieuses peuvent résulter de cet assujettissement à la volonté d'un autre. Il ne sert de rien de vouloir atténuer la gravité de ce fait, et il vaut mieux l'envisager tel qu'il est en réalité, et cette réalité, c'est dans certains cas, le pouvoir absolu de Phypnotiseur sur Phypnotisé.

Heureusement, il y a un correctif à cette puissance. Les personnes qui ont cette aptitude, à entrer en hypnotisme, aptitude dont le premier venu, le sachant, pourrait abuser dans une intention coupable, ces personnes peuvent être garanties d'une façon efficace, et j'ai employé le moyen plusieurs fois. Il suffit de leur suggérer que personne ne pourra les endormir pendant un temps déterminé pour que toutes les tentatives restent infructueuses. Aussi est-ce toujours une précaution utile à prendre avec ces sujets que de leur suggérer cette interdiction absolue en précisant, si on le juge convenable et avec l'assentiment du sujet, les personnes auxquelles on veut conserver la faculté de les hypnotiser.

Il est cependant certaines personnes qui paraissent réfractaires; mais comme on Ta vu plus haut par les tableaux que j'ai donnés, ces per-

sonnes constituent la minorité. J'ai vu, du reste, plusieurs fois des sujets qui, aux premières séances d'hynoptisation, ne subissaient aucune influence, et qui au bout d'un certain nombre de séances arrivaient peu à peu au sommeil profond et même au somnambulisme. Je pourrais citer, par exemple, une dame qui n'arriva ainsi au somnambulisme qu'après plusieurs mois d'essais journaliers et infructueux. Mais on conçoit qu'il faut au sujet et à l'hypnotiseur une très forte dose de patience et de volonté, et la plupart des personnes qui se soumettent à l'hypnotisation n'ont ni cette patience ni cette volonté et abandonnent la partie lorsque le sommeil n'arrive pas au bout de quelques séances. Ce fait et quelques autres du même genre que j'ai observés à la consultation du D'' Liébeault font qu'on pourrait se demander si, en réalité, avec un exercice suffisant, tout le monde ne serait pas susceptible d'entrer en somnambulisme.

J'ai vu cependant quelques cas contraires qui ne permettent pas d'être aussi affirmatif- mais ce qui est certain, c'est que par l'exercice et la répétition on peut dresser pour ainsi dire le système nerveux et produire chez la plupart des

sujets, sinon le somnambulisme, au moins le sommeil.

Le réveil s'opère, en général, avec la plus grande facilité. Il suffit de souffler sur les yeux, d^agiter un éventail devant la figure ou de dire simplement: « Réveillez-vous », pour que le réveil se fasse.

On peut aussi rattacher le moment du réveil à un acte quelconque ; ainsi on peut dire au sujet : Vous dormirez cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure, et il s'éveillera exactement au moment fixé. La mesure du temps paraît, comme on le verra plus tard, se faire avec une grande précision chez les somnambules.

On peut aussi leur dire : Vous vous réveillerez quand je vous mettrai la main sur le front, quand je vous toucherai le bras, quand je vous dirai tel mot, etc.

Dans certains cas, le réveil se fait avec quelque difficulté, mais on arrive toujours à en triompher. Cette résistance au réveil peut tenir au sujet lui-même qui ne veut pas être réveillé. Pitres (i) cite l'exemple d'une somnambule qui

(i) Vwrts, Des Suggestions hypnotiques.

refusait de se laisser réveiller quand on lui faisait une suggestion qui lui était particulièrement désagréable.

Le réveil s'accompagne parfois de quelques accidents légers, surtout de mal de tête; cela arrive, par exemple, quand les sujets ont été incomplètement réveillés. Aussi ne faut-il les laisser partir que quand ils se sentent eux-mêmes parfaitement réveillés. Il est du reste prudent, chez les sujets chez lesquels ces légers inconvénients se présentent, de leur suggérer pendant leur sommeil qu'à leur réveil ils n'auront pas de mal de tête et qu'ils se sentiront très bien.

Avant de terminer ce paragraphe, je dois dire quelques mots des dangers de l'hypnotisme.

Le vrai, le seul danger, et il est très sérieux, c'est d'asservir le sujet à l'expérimentateur, de façon qu'une fois le pli pris , l'hypnotisé se trouve sous la dépendance absolue de l'hypnotiseur. Mais ce danger, quelque redoutable qu'il soit, peut être atténué.

Il faut, et c'est là une règle dont on ne doit jamais se départir, que le sommeil ne soit provoqué qu'en présence d'un tiers autorisé, parent, mari, père, etc., qui garantisse à la fois l'hypnotiseur et l'hypnotisé. On préviendra ainsi toute

supposition fâcheuse , toute accusation ultérieure, tout soupçon de tentative qui n'aurait pas pour but le soulagement du sujet ou un intérêt scientifique. Il ne faut jamais opérer seul, d'hypnotiseur à hypnotisé.

Mais, dira-t-on, un individu pourra toujours abuser dans un but criminel du pouvoir qu'il aura acquis sur son sujet (i). A ceci nous ne pouvons rien, pas plus que nous ne pouvons empêcher un malfaiteur d'employer pour empoisonner les gens les substances que le médecin emploie pour les guérir. Les phénomènes de somnambulisme sont aujourd'hui entrés dans le domaine public; tout le monde sait à peu près ce que c'est, et tout le monde en parle, et il serait impossible d'en faire un mystère. Il sera aussi facile à un individu mal intentionné de se mettre au courant des procédés d'hypnotisme, que de prendre connaissance des propriétés toxiques de Tarsenic ou de la strychine. C'est au législa-

(i) Voyez P. Brouardel, Accusation de viol accompli pendant le sommeil hypnotique (Ann. d'Hyg.et de méd. légale, 1879, 3« série, tome I, p. Sg). — Ladame, La Néi'rose hypnotique devant la médecine -légale, du Viol pendant le sommeil hypnotique. [Ann. d'Hyg., 1882, 3« série, tome VII, p. 5i8.)

teur à prévoir les cas que la science lui indique et à agir en conséquence.

Mais, cette objection écartée, il en reste une autre. L'hypnotisation n'offre-t-elle pas des dangers pour le sujet lui-même, surtout quand elle est répétée fréquemment? Ces dangers, qui ont été du reste beaucoup exagérés, tiennent en grande partie à Timperfection des procédés employés et à l'inexpérience de l'hypnotiseur. Pour ma part, je n'ai jamais vu que des accidents tellement légers qu'ils ne peuvent réellement pas inquiéter et qu'on s'en rend maître facilement. Un peu de mal de tète, des douleurs variables comme forme et comme siège, quelques crises nerveuses allant rarement jusqu'à la véritable attaque de nerfs, l'imminence d'une syncope, tels sont les seuls accidents à craindre et qu'on peut, du reste, aisément prévenir.

Je terminerai en résumant en quelques mots les précautions à prendre dans l'hypnotisation, ne serait-ce que pour ceux de mes lecteurs qui, n'étant pas médecins, voudraient répéter ces expériences.

Quand on hypnotise, il faut toujours s'astreindre aux préceptes suivants :

Ne jamais endormir qu'avec le consentement

formel du sujet, et toujours en présence d'un tiers autorisé;

S'enquérir auparavant si le sujet est atteint d'accidents nerveux, et de la nature de ces accidents. Même précaution pour les troubles circulatoires et, dans ces cas, si l'on n'est pas médecin, n'essayer Thypnotisation qu'après avoir pris Tavis d'un médecin compétent ;

Faire bien sentir au sujet qu'il n'y a aucun danger, et le rassurer d'une façon absolue. S'il laisse paraître la moindre appréhension, ne pas insister et attendre une autre occasion*.

Ne faire de suggestions qu'avec le consentement formel du sujet, et éviter toute suggestion triste, douloureuse, désagréable ou terrible;

Suggérer au sujet, avant de le réveiller, qu'il se trouvera très bien du sommeil hypnotique et qu'il n'éprouvera aucun malaise une fois réveillé;

Enfin, si Ton a affaire à un sujet présentant une facilité exceptionnelle à se laisser hypnotiser, il est prudent de le prévenir et de le mettre en garde. Il faudra alors lui suggérer que personne ne pourra l'hypnotiser, sauf certaines personnes désignées d'avance et dont on peut être sûr et que personne ne pourra lui faire de sug-

gestions, soil à l'état de sommeil, soit à l'état de veille, et on renouvellera cette interdiction de temps en temps.

En résumé, Phypnotisme ne doit pas être un objet d'amusement et une sorte de jeu de société ; mais il doit rester ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire un procédé d'étude scientifique, un moyen de traitement physique et moral et un instrument de moralisation. Je n'irai pas jusqu'à demander qu'il ne soit employé que par des médecins; ce serait à la fois dépasser le but et souvent aussi rester en deçà. Mais il est cependant permis d'exiger que celui qui veut hypnotiser en soit digne par son intelligence, son savoir et son caractère. Il faut qu'il soit guidé, non par une vaine curiosité, mais par la passion de la vérité et par l'amour de ses semblables. La puissance même qu'il peut acquérir sur l'esprit des autres doit le rendre plus difficile et plus exigeant encore pour lui-même; il ne suffit pas que ses intentions soient pures, il faut qu'elles ne puissent pas être soupçonnées.

III. — Modification de la fréquence des battements du cœur par suggestion hypnotique.

Dès le début de mes études sur le somnambulisme, ma première pensée fut de rechercher des phénomènes qu'il fût absolument impossible de simuler et qui pussent démontrer d'une façon péremptoire aux esprits les plus prévenus la réalité des faits somnambuliques.

Je m'adressai de suite aux fonctions de la vie organique qui sont, dans les conditions ordinaires, dérobées à l'influence de la volonté et me traçai un programme d'expériences que je considérais comme décisives.

Parmi ces expériences, une des premières consistait à faire varier par suggestion la fréquence des battements du cœur. M. Liébeault m'avait dit souvent qu'il avait réussi plusieurs fois à ralentir par suggestion les battements du cœur chez ses somnambules; j'avais pu moi-même constater, chez des malades souffrant de palpitations, qu'on pouvait calmer ces palpitations et régulariser les pulsations du cœur; mais il fal-

lait, pour être bien sûr soi-même de la réalité du fait et surtout pour entraîner la conviction chez les autres, le soumettre à la vérification expérimentale et enregistrer les battements du cœur par les procédés physiologiques ordinaires.

L'expérience fut faite à Nancy, dans mon laboratoire, le 3o juin 1884, sur une somnambule très remarquable, Élisa F..., dont j'aurai occasion de reparler plus loin et que M. Focachon, pharmacien à Charmes, avait bien voulu amener à Nancy sur ma demande (i). Élisa F.... est âgée de 47 ans, et avait depuis i 5 ans des crises d'hystéro-épilepsie qui se répétaient de i à 5 fois par mois. M. Focachon réussit par l'hypnotisme à éloigner les crises et enfin à les faire disparaître complètement. Ce sujet, grâce à l'action répétée de l'hypnotisme employé pour le guérir, est arrivé à un degré remarquable de suggestibilité^ et j'aurai occasion de reparler de lui par la suite.

Pour revenir à l'expérience que je relate ici, Élisa F.... étant éveillée, j'applique sur l'artère

(i) Assistaient à l'expérience : M. Liébeault; M. Liégeois^ professeur à la Faculté de droit; M. René, chef des travaux physiologiques de la Faculté.

radiale gauche le sphygmographe à transmission

de Marey; une horloge électrique inscrit les se-

condes sur le cylindre enregistreur (i). La figure I représente une partie du tracé du pouls pris dans ces conditions. Le tracé se lit de droite à gauche. Le pouls est d'abord pris à Y état de veille (ligne i); le tracé est très régulier^ sauf à un moment (non compris dans la figure) où elle fait des mouvements de la main qui sont calmés par la suggestion. La moyenne à l'état de veille est de g6 pulsations par minute (2).

Alors M. Focachon l'endort en lui disant simplement : Dormez; le sommeil est immédiat. Le pouls (ligne 2) prend les caractères du pouls à forte tension, Tamplitude est diminuée et le dicrotisme à peine sensible ; cependant je n'oserais pas attacher une grande importance à ces variations du tracé, surtout avec le sphygmographe à transmission. Le nombre des pulsations est de 98,5 par minute; il y a donc une très légère accélération.

Quelques moments après, M. Focachon fait à Élisa la suggestion du ralentissement du pouls,

(i) L'horloge n'étant pas réglée exactement, chaque division ne correspond pas tout à fait à une seconde; mais cela n'a aucune importance au point de vue qui nous occupe

(2) Voir la note ci-dessus.

en lui disant : Faites bien attention, votre cœur bat moins vite, moins vite, encore moins vite et continue ainsi pendant un certain temps, en l'accentuant, la suggestion du ralentissement et le pouls se ralentit en effet, comme on peut le voir par le tableau ci-après, à mesure que la suggestion s'accentue. La ligne 3 représente une partie du tracé pris dans ces conditions ; Tamplitude du tracé est un peu plus grande que tout à rheure ; mais le dicrotisme n'est pas mieux marqué; la moyenne des pulsations par minute est de 92,4. En deux points du tracé, au début et à la fin de la suggestion, l'accentuation plus énergique du ralentissement a déterminé une sorte d'arrêt du cœur bien visible sur le tracé ; on peut s'en rendre compte en examinant la ligne 4 qui représente la fin du tracé du ralentissement; on voit à la fin de cette ligne une pulsation avortée; il n'y a pas là une disposition individuelle, une intermittence du cœur comme on en rencontre chez beaucoup d'individus; on ne la rencontre, en effet, en aucun point du tracé et elle me paraît bien due à l'influence de la suggestion. On laisse alors, le sujet étant toujours endormi, le pouls revenir à l'état normal en s'abstenant de toute suggestion. Le

pouls donne le tracé reproduit dans la ligne 5. Il a plus d'amplitude et, bien que le dicrotisme y soit encore très peu prononcé, il se rapproche plus, quoique le sujet soit endormi, du tracé de la ligne i que de celui de la ligne 2. La moyenne des pulsations est de 102 par minute. On fait alors la suggestion de l'accélération du cœur, ligne 6(1). Les pulsations ont peu d'amplitude, et c'est à peine si Ton y trouve par places un indice de dicrotisme. Leur nombre est de ii5 par minute. On laisse alors le pouls revenir à rétat normal et on réveille le sujet; les pulsations sont au nombre de 100 par minute.

Le tableau suivant permet de suivre la marche de l'expérience ; les chiffres indiquent le nombre des pulsations du cœur pour des périodes successives de 10 secondes chacune.

A. — Avant le sommeil hypnotique.

- Moyenne des pulsations :

Pour 10 secondes. . . 10

. ' . , , • \ Par minute 96

Mouvements de la main. ' ^

Mouvements de la main.

(i) Le tracé du pouls a été imparfaitement rendu pour cette ligne par le graveur; le nombre des pulsations est exact, mais la forme de la pulsation laisse parfois à désirer.

Beaunis. 4

Pendant le sommeil hypnotique.

Moyenne des pulsations :

Pour 10 secondes. . . 16,4 Par minute 98,4

G. — Suggestion du ralentissement.

Moyenne des pulsations ; Pour 10 secondes. . . 16,4 Par minute 92,4

— Retour à Vétat normal,

— 16,81 Moyenne des pulsations :

— 16,5 > Pour 10 secondes. , . 17

— 17,8) Par minute 102

E. — Suggestion de V accélération.

Moyenne des pulsations :

Pour 10 secondes. , . 19,2 Par minute 11 5,5

F. — Réveil.

Moyenne des pulsations :

Pour 10 secondes. . , 16,7 Par minute 100^2

Dans cette expérience, le ralentissement et l'accélération suivaient immédiatement la suggestion ; il n'y avait ni modification émotionnelle du sujet, ni altération du rythme respiratoire; les phénomènes étaient évidemment subordonnés à l'influence pure et simple de la suggestion (i).

J'ai pu constater cette même action de la suggestion sur les battements du cœur chez d'autres somnambules.

Je n'en citerai qu'un exemple pris sur une jeune fille, Victorine L..., guérie d'une chorée par l'hypnotisme et dont on trouvera l'observation plus loin (2). Cette enfant est atteinte d'une hypertrophie du cœur gauche; le choc de la ^

(i) Les résultats de cette expérience ont été communiqués à la Société de biologie dans sa séance du 2 août 1884. (2) Voir V Appendice.

pointe qui bat en dehors de la ligne mamillaire dans le sixième espace intercostal est très fort et soulève le thorax en masse ; il y a un souffle au premier temps.

Le 10 juillet 1884, je prends le tracé de son pouls au laboratoire de physiologie avec le sphygmographe à transmission.

Voici, par séries successives de 10 secondes chacune, le nombre des pulsations du cœur pendant l'expérience :

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