‹ Le songe d'un soir d'amour: poème théâtraleChapitre 4 sur 7 · UN BOUDOIR. UNE FEMME. UN SOIR · texte numérisé non relu

UN BOUDOIR. UNE FEMME. UN SOIR

Le décor représentera te fouilUa rose, bleu, et de dentelles et de meubles ou elle vit d'habitude. Des colonnettes séparent une pièce plus vide, au fondt et laissée dans l'ombre. C'est par là que l'on vient de la galerie et il y a trois marches au fond, et des tentures à toutes les portes* Adroite, vfindow. Dehors, Jardin suburbain, — à Neuilly sans doute

(La tapisserie au fond de la seconde pièce se soulève. Il entre.)

Lui En retstrd ?

Eî.LFyC relevé la iéie sons lalampeprès de laquelle elle était accoudée.

Non.

Lui Bonjour.

Elle

Bonjour, Monsieur-poète.

Lui Oh! poète!

Si... j'aime tant ce que vous faites !

Asseyez-vous. C*est bien d'être venu me voir et bien de tenir votre promesse.

Lui

Oh! ce soir je n'aurais pas voulu manquer ce rendez-vous pour tout au monde ! Nous serons bien seuls au moins ?

Tout seuls... à deux...

Lui Mais votre ami ?

Elle

A Tautre bout de Paris... Asseyez-vous, c'est ça, dans ce coin préparé... mon dieu, oui, il était préparé je l'avoue... Voulez-vous une tasse de thé ?

Des gâteaux ? quelque chose ?

Lui

Merci... tout à l'heure.

Je ne veux que vous regarder... en paix surtout...

Vous voyez là ?

IflTJ.TC

Lui

Quoi?

Ce vase. Ce sont vos fleurs d'hier. Je vous remercie. Elles sont d'un goût exquis.

Lui

Bah ! ce n'est rien cela... ou peu de chose !...

Mais si ; ce sont des roses... Vous aimez les roseâ ? Les fleurs ?

Lui

Aucune particulièrement, mais je les trouve des amies indispensables.

Et j'aime en rencontrer dans les appartements des autres, sur les cheminées, ou sur les tables. J'aime leur jeune haleine dans une maison amie. On les sent réellement respirer.

Elle

C'est juste... Et puis n'avez- vous pas toujours raison ? Savez- vous que je suis presque émue ?

Lui

Presque!

Très Et, sentez-vous que vous faites quelques progrès, que vous m'aimez vraiment un peu plus, à mesure ?

Lui

Oui.

it

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Emue, on le serait à moins ! Songez donc !

C'est bel et bien tin commencement d'aventure ! Ensuite, vous avez une réputation troublante d'écrivain qui fait rêver les femmes... D'autres vous ont aimé... beaucoup... enfin...

Lui

Madame!

Elle

Oh ! ne m'appelez pas madame. C'est affreux ! Je m'appelle Mary pour qui m'aime.

Lui

Mary.

Elle

Et puis surtout, songez, vous êtes le monsieur qui porte en lui un grand chagrin d'amour.

Lui

Après ?

Elle

Comment après ? Mais c'est suffisant. Le porteur

d'une chose pareille est presque un être à part,

un être atteint de palpitations de cœur

que l'on accueille plus doucement, d'un regard

très attentif, avec plus de soin dans le geste,

de la câlinerie... Un chagrin précieux

est en vous. On a bien, quand vous entrez, du reste,

cette impression-là. Vous êtes presque deux.

Presque deux !

C'est comme une sorte de présence.

Lui La présence que laisse en nous toute l'absence !

Elle Songez ! une rupture aussi célèbre !... Toutes nous nous intéressons à votre mal !

Lui

Vraiment ?

Elle

N'avez- vous pas failli mourir ?

Lui

Oh ! je redoute

ce genre d'évocation !

Elle

Je vous comprends ; mais...

Lui. Vinierrompi.

Non ; cela fait mal bien inutilement.

Et puis, pourquoi savoir ? C'est un mal triste et pauvre. C'est un chagrin banal très semblable à mille autres. Pourquoi vous occuper d'un homme et d'une femme qui, pour avoir fripé quelques caprices d'âmes, s'en sont allés, clopin-clopant, de leur côté, chacim... Le temps est si loin où nous nous aimâmes !

Et.T.K, souriant.

Pourquoi ce terme suranné : « nous nous aimâmes ? »

Lui

Nous nous aimâmes : c'est encore presque gai. Nous nous sommes aimés : c'est lugubre. VoUà

Elle Vous devez être très sceptique.

Lui

Elle

Moi ? Pourquoi ?

On dit que vous avez une âme si sensible, qui se crispe, qui se reprend j

Lui

Ce n'est pas moi qui suis sensible, non, c'est ce qu'on laisse en moi. Mais ne parlons que de vous seule...

Elle, secoaani la tête.

Lui

E^t-ce possible ?

Oui, puisque c'est possible aussi que je vous aime.

Elle, l'attirant.

Vraiment ?Maismoi, je veux bien, VOUS savez,parlerd' elle. Cela ne m'ennuie pas... on se comprend mieux, même. Dites, dites, parlez-moi d'elle... Elle est très belle? Je l'avais rencontrée... Elle semblait assez jolie...

Lui, avec an aoapir laa.

Moi qui m'étais tant promis de ne pas prononcer son nom près de vous, même tout bas ! C'est un mot noir et dont je suis débarrassé. Il ne faut pas qu'il trouble en rien cette soirée très douce, et toute emplie d'un charme inespéré. Oui, croyez-moi, le cœur guérit. Évidemment c'est un travail minutieux et persistant qu'une métamorphose au fond d'une mémoire !

Cela se fait lentement... on ne saurait croire combien s'exalte et vibre à travers les années, ^ un morceau de parfum si lentement fané !...

Mais, c'est fini... c'est arraché... de la peau morte !... Je l'ai très bien senti en poussant cette porte tout à l'heure...

Elle

Vraiment, comme un homme qui a souffert a la voix douce !... Henri, mettez-vous là... J'ai fait l'appartement obscur. Je sais très bien que vous n'aimez que les lumières un peu sombres et j'ai fait diminuer les lampes, afin de vous plaire. Parlez-moi dans cette pénombre...

{Un temps. Puis, souriante, tentée.)

d'elle î

Lui

Non!... Pliis... plus cela, je vous prie... assez! Ce souvenir n'est pas de saison... Il s'estompe dans vos yeux, meurt dans votre voix. Je l'ai chassé. Il est, je ne sais plus, là où je l'ai laissé... dans votre rue... Comment voulez-vous qu'il revienne parmi ce mobilier joli, gai, ce bien-être très rassurant, fait de précision moderne, si encombré d'amour qu'on ne sait où se mettre pour ne point chiffonner la place où tout à l'heure on s'aimera — car nous allons bien nous aimer n'est-ce pas ?... follement... au milieu de ces fleurs complices de ces étoffes fraîches, semées d'odeurs, pliées encore à votre forme, heureuses d'être vous, de servir de cadre à vos baisers... Oh ! les coussins tassés, Todeur lourde et flâneuse des caresses, un sillon qu'une forme a creusé. Une volupté triste et belle qu'on emporte, Mais c'est tout l'amour ! Le reste n'est que fou, bête, illusoire... Allons donc ! puisque je vous répète qu'elle est partie, qu'elle est pour moi comme une morte ! Comment voulez- vous qu'un souvenir s'insinue ici ?.. tout l'étouffé, le repousse, le tue ! Enfin ! Je suis débarrassé de ce fantôme pour avoir déposé mon front dans vos mains nues.

£lLE, lui relevant, doacemcnt, le front.

Âh ! mais c'est qu'il y a derrière ce front d'homme un cerveau plus fiévreux encore que le front ! Il est inquiétant. C'est un cerveau qui crée. Ce soir vous t\^:& étrangement énervé, ami!

Lui. passionnément.

C'est que je sens que nous nous aimerons, et que nous sommes bien enfermés, sans personne, sans importunité, bien seuls, tout seuls... quel mot charmant : seuls ! N'est-ce pas ? Comme cela résonne !

Répétez.

Elle Seuls!

(// apprécie encore d'an soupir soulagé.)

Lui, l'attirant.

Et maintenant ce mot charmant, ayant autour de nous tout balayé, tout préparé pour l'autre, le vieux mot suprême et doux... laissons-le donc venir enfin...

Elle, faiblement, laissant glisser sa tête sur son épaule, et dans an murmure timide.

Tu m'aimes ?

iA ce moment, la fenêtre de la window s'ouvre, sous la prèssion extérieure du vent. Les rideaux bougent, et l'ondulation se propage de rideau en rideau. Il a frissonné-)

Elle Qu'avez- vous ?

Lui

Rien... Le vent n'a-t-il pas soulevé les rideaux ?

Elle Oui, le vent léger des fins d'été...

Lui

E^t-ce le vent qui fait ce long bruit musical, sur nos fronts... en frôlant le lustre de cristal ? Comme on sent vivre l'ombre, n'est-ce pas ? Il passe des souffles autour des lampes...

Elle, va à la fenêtre et la pousse légèrement.

Il fait si bleu !

iA ce moment le rideau du fond, de la porte d'entrée, s'est soulevé comme sous le souffle du vent» Dans l'ombre de la galerie obscure une lueur d'abord absolument imprécise ; le point de départ d'une forme- Cette lueur prendra corps, peu à peu, en s'agrandisaanf, semblable à une forme de femme évoquée ■ )

Lui

Quelle chose profonde que le soir ! L'espace est plein de nous-mêmes, empli de nos adieux, de nos espoirs... c'est vrai... dites... Le sentez- vous comme moi ?.. On comprend des choces tout à coup... Il y a les germes flottants de ce qui veut nmtre et renaître... en nous... là-bas, partout.

Elle

L'amour.

Lui

Un sentiment d'aurore...

Elle L'avenir.

Lui

Le jour...

Elle

Oh ! votre tête, là !.. Taisons-nous... Taisons-nous...

Pensons.

{Ils regardent la fenêtre entr'ouverte sur le jardin. De dos à eux, la présence immatérielle de l'Ombre s'est précisée. Elle ressemble au loin entre les pans flottants des grande rideaux à une jeune femme. C'est le Souvenir qui s'éveille dans le soir. Il appelle lointainement un nom.)

L'Ombre Henri ! Henri !

C'est moi... c'est moi toujours.

Hé quoi tu voulais donc me laisser à la porte !.. Je suis le souvenir qui passe à travers tout. Je suis le souvenir profond que te rapporte le flux et le reflux de l'ombre où se dénouent les âmes. Je renais. Le soir serait-il doux sans moi ? Pense. Respire au fond de cette chambre mon haleine, ma luminosité, cher ange !

Je suis l'obsession qui retentit dans l'ombre, je suis le vieux parfum, je suis la vieille image, le dessin immortel qu'ont tracé dans l'espace sa forme, son amour, nos baisers, notre place. Je devais être ici toujours, méchant ! Je suis venue. Ne te retourne pas. Personne autre que toi ne peut me voir... Commence. Adore mon front nu et mes mains pâles. Seul, tu m'entends, tu me vois,

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

mais tu ne pouvais pas me chasser de toi-même. Il fallait bien que je sois là, puisque tu aimes !

ElLK, qui s'est levée, inquiète de le voir si pensif

A quoi pensez- VOUS donc ? Vous êtes loin. Peut-être que vous nous faites à cet instant comparaître toutes les deux devant vos yeux. Alors, jugez, comparez-nous.

Lui. tout de suite, complaisamment, et parlant comme malgré lui.

Elle a de jolis yeux légers...

Les vôtres sont plus doux... Je la vois dans la robe qu'elle portait au mois de juin, le cou bombé comme un oiseau, sortant du corsage aux plis sobres, la robe qu'elle avait quand elle m'a trompé pour la première fois... une robe adorable !

J'entends ses petits pas craqueter sur le sable... Il fait beau... Elle met ses mains sur ses cheveux et rêve à son amant.

{Derrière lui, là-bas, la vision fait exactement le geste qu'il décrit.)

Elle

Allez ! je vous écoute et vous pardonne!... Continuez, je veux la connaître.

Lui

Elle avait des manches presque courtes vous savez ? à l'arrêt du coude... Le corset avait l'air de blesser sa souplesse.

Elle

Je sais.

Lui Elle avait un froufrou particulier de robe.

Et pourtant sa démarche est légère. Tenez, elle serait venue ici, vraiment, que vous auriez entendu comme tm bruit d'oiseau qui se dérobe dans l'allée. Voilà tout... un souffle sur le sol et elle serait là !

{La vision s'est approchée pas à pas comme il la décrivait.)

Elle

Oh ! vos yeux me désolent.

Comme ils sont loin de moi !... Je sais ce que vous faites en ce moment.

Lui Quoi?

Elle, fni prenant la' tête et lui penchant ses yeux sur tes siens.

Vous la regardez.

Lui

C'est vrai...

Elle, lui met la main sur les yeux-

N'y pensez plus... Songez ! elle est partie...

Lui

Au fait !

Elle Elle vous a trahi.

Lui Ce n'était pas exprès

Elle Elle est très loin, au bras d'un autre, en ce moment...

Lui» regardant fixement ta vision.

Où peut-elle bien être en ce moment, mon Dieu !

(// se lève, brusque et agité,)

Assez !... Il ne faut pas parler ainsi... c'est odieux. Absurde. Je ne sais vraiment ce qui nous prend. C'est vous qui l'évoquez et cela fait un poids irrésistible... étouffant...

Elle

Mais quoi ? qu'avez-vous ? Remettez- vous... Si j'avais su !... Quel désarroi

extraordinaire. . .

Lui

Ah ! autre chose, tout... tout

mais pas cela !...

Elle

Eh bien ! calmez-vous... j'ai eu tort...

Là, c'est fini... allons, tenez...

(Elle cherche autour d'elle un prétexte. Elle va à la table

Et puis, au fait voici l'album, vous savez bien, le livre d'or où vous avez promis de m'écrire tm sonnet tout à la fin... Prenez... Parcourez les feuillets...

{Elle le fait asseoir.)

Vous verrez... Que de choses bêtes, mornes, laides on a laissé sur lui ! Il attend votre main pour effacer d'un simple mot ce qui précède... Ça, c'est la page blanche. Ici, tout à la fin...

{Elle lui tend une plume et puis délicatement elle se glisse à ses côtés.)

Seulement laissez-moi, pendant ce temps-là, dites ? me faire à vos côtés, petite, oh ! si petite... toute petite !... Et puis les bras contre l'épaule... Là, maintenant, lisez... N'est-ce pas que c'est drôle r

L'Ombre, au loin, pendant qu'ils lisent tous les deux^

Pourquoi voulais-tu donc me chasser amant triste ?

Doux amant, pauvre amant ! Me voici, je t'assiste...

Et prends garde... Je suis là pour te surveiller...

Le souvenir c'est si jaloux et si fidèle

aussi... tellement plus que la réalité !...

Tu sens combien je t'aime, est-ce pas? Oh ! plus qu'elle !...

Je suis seule à t'aimer au monde à ce point-là.

C'est que, vois-tu bien, mon chéri, je n'ai que toi

et tu n'as plus que moi, maintenant... Et tu veux

m'échapper, n'être plus seulement nous deux...

Non, non, je suis partout tendrement obsédante.

Je suis là de toute ma puissance d'absente...

Va, je ne trahis plus à présent, ne crains rien.

Tu me retrouveras tout le long du chemin

dans la banalité odieuse des jours,

dans un détail, dans un parfum, dans un contour,

... Ek bien ? Pourquoi, vour prendre mon batser, laites-vous comme te geiU ae repousser 'juel'jue chose f

Quand tu marches, je suis sur le trottoir en face... Je me blottis au fond d'un fiacre contre toi... Tu retrouves ma main sur les coussins de soie. Je suis là, dans le bruit de la femme qui passe, au fond d*un soir perdu, dans le mot que tu lis, dans Tennui d'espérer, dans ta mélancolie...

A quoi bon résister? Tu vois, je t'accompagne, j'ai mis ma robe blanche et laissé mon chapeau Pour courir comme* je faisais dans la campagne... En chemin, j'ai cueilli des fleurs et des rameaux. Aujourd'hui, c'est soir d'août, il fait bon, il fait beau... Viens nous-en... Crois-tu donc que sur ce canapé près d'elle, ton affreuse espérance d'aimer ne cherche pas obscurément mon front chéri ?

Ton cerveau, dans un demi-sommeil me prolonge. Tu lis, tu fais semblant de lire... Non, tu songes. Tu penses à mes yeux comme on pense au pays, tu rêves à mon sein comme on rêve à la mer... Mon enfant, mon enfant, reprenons notre songe. Pense à moi dans ses yeux, pense à moi dans sa chair. Croyaîs-tu donc avoir enfin assez souffert, que tu voulais te séparer de moi ingrat ?..

Ce n'était pas possible, enfant. Me revoilà !

Lui, d'un mouvement irrésistible referme brusquement le iivre,

rejette la plume et se /ci'e-

De la lumière, je vous prie, de la lumière !

Nous sommes trop dans l'ombre, l'ombre m'exaspère.

{Elle, com plaisamment va au mur et donne la lumière électrique.)

Encor ! Encor !

Elle Ainsi ?

Lui

Oui, ce n'est pas assez.

Elle Ainsi?

Lui

Ah ! c'est mieux !

(Mais l'éclat vivant des lampes n'a pas chassé la vision. On Vaperçoit droite, souriante dans sa robe, comme un troisième personnage réel. Elle est accoudée au fond dans une attitude familière et baignée de lumière.)

L'Ombre

Te voilà bien avancé !

Tu me fais plus réelle et plus vivante... Soit ! J'accepte le défi ! Rien ne me chassera ?

Regarde-moi, debout, dans la lumière, et droite... Si tu veux m'effacer, tu ne le pourras pas !

Tu vas me retrouver plus tienne, plus petite... Soit ! je suis l'invitée... une dame en visite... Flirt à trois !... Soyons gais ! Fais-nous la cour !

Elle, devant le silence et l'attitude contrainte qu'il garde.

Oh! vite.

Vite, courez devant la glace et regardez Ce visage, mon cher ! C'est à mourir de rire. Vous m'excusez ?

(Elle rH.) .

L'Ombre Rions.

{Le rire de l'Ombre s'égrène dans le silence.)

Lui, sursautant.

Tiens, vous avez son rire !

Elle Non, mais d'où tombez-vous ?

Lui, reprenant ses esprits, s'excuse.

Je suis intimidé et vous avez raison de vous moquer.

Elle

Allons,

soyons gais pour l'amour de dieu et remuons...

rompons cette atmosphère étouffante, à la fin...

Vous aimez ma maison... Est-ce pas que c'est bien

sous la lumière ici ?

L Ombre, prend rattHude d'une femme moqueuse qui entrerait

dans un .'ialon.

Au fait, l'inspection !

Lui C'est exquis.

L'Ombre

Peuh ! tout de même pas aussi bien

que chez nous !

Lui à Elle

Quand vous êtes là, je suis aveugle, ébloui ! Je ne vois que vous !

Elle et I'OmBRE, ensemble.

Menteur !

L'Ombre

Tiens !

Nous l'avons dit ensemble !

Elle, montrant la pièce.

Et tout est ancien !..

L'Ombre Nous nous serions aimés gentiment dans ces meubles !

Là, c'est un secrétaire où j'ai mis tous vos livres à part.... et reliés de teinte pâle ou vive selon le titre... un lys sur un fond amarante pour votre dernier livre.

Lui

Un lys ?

(Elle va au secrétaire, à droite.) L'Ombre, pendant ce temps, approchée de lui.

Elle est charmante.

Oh ! tu n'es pas sans goût ; certe, il t'en reste encor ! C'est vrai qu'elle est désirable. Quand elle dort sa gorge au pur contour doit rythmer avec grâce le nonchaloir joli d'une femme un peu lasse.

On serait bien dans du matin banal, près d*éllé... Volants, plissés, ruches, satin, linons, dentelles !

Elle Voilà...

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Lui, s'approche.

C'est bien trop beau ! Quel goût des moindres choses !

EtJ.E, avec intention.

Mais ce que j'ai soigné particulièrement, c'est la chambre.

Ah!

Etj.e

Mais oui.

Lui

Si j'étais votre amant

ce mot me serait très favorable. Elle est rose ?

Elle Non, pas rose. Elle est bleue...

Lui, entre les dents.

Oui, naturellement...

De quel côté ? A droite ? à gauche ?

Elle, désigne du doigt ane porte au fond dans la seconde pièce.

Par ici.

Vous pouvez regarder, je permets. Entrez-y.

Lui Puisque vous permettez de bonne grâce...

(Elle fait exprès de rester occupée au secrétaire. Lai a une hésitation, s'éloigne d'elle et se dirige vers la chambre)

L'Ombre

Attends.

Je m'en vais devancer ton désir... reste-là.

Je vais entr'ouvrir la chambre furtivement,

voir si l'alcôve est belle, où tu me tromperas,

si ce qu'elle te promet peut te plaire... Attends-moi.

La chambre des amants doit être surveillée,

c'est Un nid idéal qu'il faut que l'on arrange,

et quand il est trop laid on sent pleurer les anges.

{L'OmbrCf furtive, un doigt sur la booc/ie, se glisse par la porte de la chambre mi'Ouverte et disparait.)

Elle, se retournant, étonnée de le voir là.

Comment, vous êtes-là ? Vous n'êtes pas entré.

Lui Mais non, je n'ose pas.

Elle Ahibah!

Lui

J'ai peur du temple !

Pas l'appréhension... la gêne...

Par exemple !

Eh bien, surmontez-vous... Entrez, entrez sans hâte. Mais entrez... méfiant qu'il faut que l'on rassure... Vous verrez... C'est bien!...

L Om.BRE, revenant sur la pointe des pieds.

Pour une femme délicate quelle chambre ! Ah ! mon pauvre amant ! J'en étais sûre : Si tu voyais ce bleu, ce bleu, ce bleu d'azur...

Je te connais, le ton commun et la laideur hostile de ce lit, — parfum très fort, odeur bête ! — tu ne pourras jamais le supporter... Amant, redoute cette chambre avec prudence !

Lui, brusquement, revenant à elle *

et l'embrassant avec un petit éclair de rage dans les yeux.

Et puis la chambre, ça n'a aucune importance ! Il n'y a qu'un décor et qu'une volupté.

Vous seule, petite âme !...

Elle

Oh ! le mot est charmant !

Petite âme, c'est votre premier mot aimant, mais ce n'est pas pour moi qu'il fut trouvé.

Lui

Encor !

Elle

Oui,c'est pour elle. Aviez- vous l'art des mots qui touchent 7 Vous vous donniez des noms ?...

L'Ombre

Chut ! un doigt sur la bouche ' Ne nous profane pas, respecte nos chers morts... Henri!

Lui, ovec effort.

Ce que nous nous disions ?

Elle

Oui, vous et elle.

Lui, évasif

Il n'y a pas de mots pour exprimer l'amour... que ceux qu'on dit aux tout petits enfants.

Elle

Lesquels ?

Quels?...

Silence !

Lui L'Ombre

Elle Eh bien ? Vous vous taisez ?

(Tout à coup, dans une inspiration.)

Je suis sûre

que vous avez sur vous.

Peut-être ouL

Lui Quoi?

Etj.e

Lui

Etj.e

De son écriture.

Montrez.

(// tire timidement un petit porte^euitU de sa poche, cherche et lui tend une lettre,)

L'Ombre

Comme tu me profanes !

Ta main n'a pas tremblé... Elle lit : « Ma chère âme, mon aimé ». Ces choses atrocement gentilles que ma main a tracé pour ton tourment. Prends garde. Les lettres mortes s'évaporent.

Elle, usant

Un peu bavarde.

L'Ombre Regrette vite ! Vois comme tu me gaspilles...

Lui, comme pour a-excuêer, et Ut main déjà tendue • pour reprendre les lettres.

Ce sont de petits mots...

La vie n'est qu'un murmure...

Lui n faut savoir l'entendre.y

' L'Ombre

Elle a Toreille dure.

Elle Faut-il que vous teniez à ces reliques pour les porter toujours sur vous ?

Lui

Oh ! non, pas toujours !...

C'est un hasard.

Elle

Vous n'y tenez pas ?

Lui

Nullement.

Elle

Parions que vous ne brûlez pas celle-ci ?

Lux Voyez.

(7/ allume une allumette sur la table, il va brûler la lettre. L' Ombre, furtive^ aepenche et souffle la flamme qui s'éteint.)

Elle, souriant.

L'épreuve du feu n'a pas réussi mon pauvre ami...

Lux

Le courant d'air...

Le tremblement de votre main... N'importe ! arrêtons ce jeu-là ; il est vilain. Remettez ceci à sa place.

(Elle lui tend avec gravité la lettre et s'éloigne.) L'Ombre, pendant quHl la met lentement dans son portefeuille.

Bien... Mais ne te fie pas à tant de bonne grâce. Elle est magnanime, oui, mais elle ne voit pas que depuis un moment cette lampe te blesse... Je devine, c'est une égoïste fieffée !

Moi, je t'ai fait souffrir jusqu'aux os, je t'ai fait dépérir... mais j'avais de ces délicatesses... J'aurais baissé l'abat- jour...

Elle

La lampe vous blesse, Vous permettez...

{Elle descend Vabai'Jour.)

L'Ombre

Ah! J'avais tort.

Lui

Merd.

L'Ombre

Mais veille tout de même. Elle est bonne ; elle sera cruelle...

Elle, souriant de sa docilité et s'asseyant à la table»

Voyez- vous, je crois commencer à vous comprendre, vous et la façon dont il faut que l'on vous aime. Je crois pouvoir vous être bonne, utile même. Je veux être pour vous une maman très tendre, ayant évidemhient un peu d'inceste au fond... Un chagrin, c'est toujours sensuel. D engendre, avec le désir de la consolation, cette joie qui revient des caresses reprises. ? Mon ami, tenez, voulez- vous que je vous dise ? C'est tout pareil aux jardins lorsque l'on fait les greffes... oui... Je vois cela tous les ans... L'entaille s'ouvre, affreuse, et pourtant on est sûre que l'on vient d'y mettre un peu de beauté future. Oui... d'une autre beauté... c'est ça... parfaitement. Un amour étranger renaît de la blessure...

Vous verrez... Ah ! déjà vous m'écoutcz bien mieux, et nous voilà d'accord pour la première fois, depuis tout à l'heure... je le lis dans vos yeux... Vous venez doucement, très doucement à moi.

Encore im peu de temps, un jour, un jour ou deux, et vous devancerez la main qui va vers vous...

(Au-dessus de la table les mains se tendent. L'Ombre donne une chiquenaude sur le bouquet de fleuri. Des fleurs s'effeuillent sur leurs mains. Et le silence a une palpitation, comme un cœur.)

Elle

Tiens ! Une rose s'est écroulée tout à coup.

Vous avez vu ?

Lui

Oui, c'est une chose adorable, que des roses qu'on trouve effeuillées sur des tables...

(Il se précipite sur les pétales)

Nous disions ?

Elle

Oui, pourquoi nous être interrompus ?

On rompt le charme. C'est aussi de votre faute ;

vous avez sursauté.

Lui

Je ne le ferai plus.

Je suis nerveux, c'est vrai. Pour un rien je sursaute.

(Il a pris machinalement, à pleines mains, les pétales, et nerveux, il en mâche un en parlant.)

L'Ombre

Va, mâche cette fleur... Amère, n'est-ce pas ? comme une volupté manquée. Bah ! laisse-la !

A quoi bon ? tu le sais, c'est inutile ; jette... Je f ai empoisonné les roses pour toujours.

Ulfeite la fleur.)

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

£lLE, 8e lève.

Vous in*agacez tenez... votre air ailleurs... Vous êtes insupportable !

Lui

Que vous prend-il ?

Elle

L'air est lourd, ici,... qu'il fait chaud !... et toutes ces fleurs entêtent... On étouffe !

Lm C'est pour cela ?

Elle

Je me sens laide, ce soir!

Je vous trouve ravissante, ce soir au contraire. Regardez- vous dans ce miroir.

(// prend un miroir à main enr la table.)

L'Ombre Mon haleine a terni tous les miroirs !

lu lui tend le miroir.)

{Elle e98ttie le miroir comme pour enlever une baie.)

Elle

C'est bien ce que je disais. Je suis affreuse !

USlle le repoaaae et avec un soupir d'impatience va au piano, près des colonnetiea.)

Aimez-vous la musique ? Êtes- vous un peu musicien ?

Lui, reste en place.

Un peu.

Elle

Connaissez- vous cet air ?

{Debout elle pianote.)

Lui-

Oui, un soir d'août...

quelque part, il me semble,... un air de casino...

Elle Oui, c'est un air de la Bohême... Très piano...

(Elle s'assied et Joueù

L'Ombre, s'approche, furtive, de lui.

Ecoute... Souviens-toi. C'est nous, la mer, les plages...

valses de casino, grands soirs mélancoliques

aux terrasses... flots bleus... lumières... noirs ombrages.

(// semble que des violons lointains réattaquent la valse, . .oendani que le piano continue.)

Vois, un bonheur banal pleure dans la musique, le nôtre, nos départs, nos amours, nos vertiges, tout ce. que nous avons laissé de par le monde, de jeunesse mêlée et d'amoureux vestiges...

Ecoute, nous avons terminé notre conte...

D'autres le referont avec les mêmes flots,

les mêmes nuits très bleues sur les mêmes terrasses.

et le même air banal, nostalgique et tenace

qui fait flotter sa traîne au bord des casinos.

Nous, c'est fini... pour jamais plus... pour jamais plus !...

Retrouve-moi au fond de la musique et pleure,

avec ton pauvre amour à mon cou suspendu.

Elle, continuant toujours déjouer.

Je trouve que cet air me ressemble...

Lui« vague, avec des larmes dans la voix.

Oh ! beaucoup !

E t . T . E , s' interrompant et laissant brusquement retomber le bois du piano-

Ah! décidément, qu'avez- vous depuis tout à l'heure?... On dirait qu'un mauvais génie est là, présent. Pas un seul mot qui ne soit franchement odieux...

Lui Mais...

Elle

Blessant. Une tasse de thé Je vous prie, et faites-moi donc la charité de vous taire !..

{Au comble de l'énervement contenu, elle va se Jeter à gauche, sur un tas de coussins et empilés, de dos à lui.)

Lui. après une hésitation — presque méchant.

Avant tout, je suis obéissant...

{En allant à ta table à thé il fredonne l'air de la Bohême. Dans l'air passe une dernière bouffée de violons- Il prépare le thé en silence.)

L'Ombre, l'a suivi.

Et puis voici le thé ! Le thé blond que mes doigts délicats t'ont tendu tant de fois... Laisse-moi t'aider à le verser dans la tasse qui fume.

Oh ! le thé blond ! — je l'aimais faible, — que l'on hume dehors, près du massif de buis, tu te souviens ? Tu le prenais de mes doigts fins, tu m'aimais bien... Laisse-les t' effleurer encor comme autrefois. Avant de t'éloigner, embrasse-moi les doigts.

(Elle l'effleure d'un geste sur les lèvres. Puis, la tasse en mains, il s'éloigne)

EIlLE, qui pique des épingles dans les coussins.

Quel charme ! La délicieuse intimité

bourgeoise ! Coin du feu, pantoufles... crème... thé...

Lui, venant à elle et tendant la tasse.

N'est-ce pas ?

Elle, tapant du pied un tabouret

Cependant que l'heure passe...

L'Ombre

Allons,

je viens à ton secours.

Lui, a elle.

Oh ! j'ai le temps !

{Elle trempe les Uvres dans la tasse-)

L'Ombre, va au fond à un cartel.

Regarde, elle avait fait exprès que cette heure retarde. De mon doigt mort de pur fantôme en faction je pousse le moment étemel

lElle avance les aigaillea')

Remercie.

Tu vois, je f aide à vivre.

KT.T.F, posant la ias8e avec impatience.

Et mon ami qui doit revenir juste entre onz...

(La pendule ae met à eonner.)

(Elle tourne la tête vers le cartel. Poussant un cri.)

Mais c'est de la folie !

Onze heures déjà ?

Lui Non!

Eu .F, constate que Vaiguille a dépassé l'heure.

Mais si, onze heures trois !

Lin Allons donc ! La pendule avance évidemment.

Onze helures ! Cest à peine si je vous ai vu...

Lui| vague.

On ne sait pas souvent ni pourquoi, ni comment, les pendules, sans qu'on s'en soit même aperçu, retardent, avancent...

ET.I.K, au comble de Vagaeemeni

Merci bien !

Lui

Qu'avez- vous ?

Elle, avec véhémence.

J'ai... que voici l'heure précise où mon ami

va rentrer, et c'est fini de notre rendez-vous...

de notre approche... Nous n'avons presque rien dit !

Tout ce temps gaspillé pour de menue monnaie,

Oh ! la bête soirée ! On a le cœur qui crève.

Excusez-moi...

{Elle fond en sanglots.)

Lui Quoi ! vous pleurez ? Des larmes vraies ?

Mais folle ! que nous fait l'heure plus ou moins brève MBTf ! ne pleurez plus... voilà la vérité...

Ne la sentez- vous pas : — Mary ! Je vous désire éperdument... Je suis fou, je suis tout enivré de vous... Mais c'est cela qu'il faut enfin vous dire car à travers les mots, comment n'avez- vous pas senti la certitude ?

(Il lai retourne te visage).

Elle, duna ses larmes

Est-ce vrai, cette fois ?...

On ne sait plus !...

Lui

Mais si, mais si... on sait tout bas

ce que l'on feint tout haut d'ignorer. Et je crois, que votre amour c'est le salut, du moins pour moi. Car vos yeux c'est le ciel, vraiment pur, clair, limpide...

L'Ombre

Oui, mais tu n'y crois plus, tu as perdu la foi... Quand on a cm en lui, le del est bien plus vide.

Alors, sans rien me dire, embrassez-moi donc vite et mon chagrin s'en ira tout seul...

L'Ombre

Moi d'abord I Embrasse.

{Au moment où il va embrasser la femme, le visage de la vision s'incline vers sa bouche. Il l'écarté d'un bras.)

Elle

Eh bien ? Pourquoi, pour prendre mon baiser faites- vous comme le geste de repousser quelque chose ?

Lui» se mettant à ses genoux.

Mais non, c'étaient vos cheveux d'or que je votdais écarter ainsi... Qu'ils sont doux ! qu'ils sont donc beaux ! Je veux les respirer, les boire et glisser lentement du front à votre joue...

E^-T^n se décoiffant avec un mouvement d'abandon.

Prenez-les.

Lui Je les ai.

Elle

Ami!

{Il lui embrasse les cheveux comme s'il buvait dans le creux de sa main.)

L'Ombre

Va, bois l'espoir.

L'espoir d'aimer tient tout entier dans un parfum !

Lm Oh ! votre bouche est-elle assez gaie ?

{Il Vembrasse,)

Encore un !

(n Vembrasse encore.)

Je n'aime plus que vous !

Que moi !

Lin

Le sentez- vous ?

L'Ombre

Et dire que c'est vrai qu'elle ne le sent pas,

que tu mens, que tu mords ses cheveux et son cou

comme pour y chercher autre chose que moi

sans le trouver... Ta lèvre espire la buée

de mon rêve. Va, il est là, près, tout près...

Ma tète transparaît sous ses cheveux défaits.

Regarde mon visage à travers eux, regarde.

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

iL'Ombre, derrière le canapé, est presque joue à joue avec la femme, ses doigts soulèvent et mêlent les deux chevelures. Celle de l'Ombre flamboie.)

Suis-je belle ? Autant qu*elle ? Plus ? Comme tu tardes à répondre ! Bien mieux, avoue ! Que c'est joli deux têtes renversées que Ton tient dans ses coudes, comme deux fleurs coupées, deux roses ou deux lys!... Vois, elle croit que tu t'arrêtes, que tu boudes ses lèvres, que ta bouche à son oreiUe glisse, et ce n'était que pour aller trouver ma bouche. Embrasse-moi, embrasse-moi ! C'est un délice farouche, accompagné d'un frisson immortel.

Etreins-notts toutes deux, elle et moi, moi en elle... De nous quelle est la plus vivante, la moins morte c'est moi ! Moi !... car la vie a le goût de la mort mais ne l'égale point ! Et, c'est moi la plus forte ! Embrasse-moi de tout ton désespoir... encore ! Rebois le souvenir des caresses, le goût impérissable, écrase-le, écrase-nous, crie-lui : « Je t'aime, enfin ! Je t'aime, amour vivant ! » mais ne t'inquiète pas, je sitis là, mon enfant !

(Elle les domine, comme une flamme.)

(A ce moment, pendant que les deux atnants se caressent et n'ont plus que des murmures et des soupirs de paroles, le. rideau de la porte d'entrée a bougé. On devine qu'une main vient de le soulever et on a légèrement entendu marcher.)

Quelqu'un ! L'autre ! l'amant ! le voilà ? entends-tu ? £h bien ! lève-toi donc ! tu l'as bien entendu ?

(Toujours aux genoux de la femme, il ne bouge pas et lui parle à voix basse.)

Qu'attends-tu ? Ah ! je te devine ! c'est exprès que tu ne bouges pas. Ton désespoir de vivre espère vaguement la catastrophe... Vains souhaits! Puérilité ! Cet homme, prêt à la défensive, est là, derrière, pâle et retenant son souffle, mais il n'entrera pas. Et sais-tu bien pourquoi ? Sais-tu pourquoi sa main, bien que son cœur étouffe, reste immobile ?... eh bien ! c'est parce qu'il me voit ! La femme seulement me devine. Lui voit.

Il sait que je suis là. Alors, il est tranquille- Vaine folie, te dis- je ! il est temps, lève-toi.

(D'un geste, l'Ombre a le pouvoir de séparer les deux têtes rapprochées. On entend un nouveau bruit léger dans la galerie.) (Elle tressante.)

Ah ! quelqu'un ! Prenez garde...

(Elle relève prestement ses cheveux défaits at se sauve dans sa chambre, au fond à gauche. En passant elle éteint vivement l'électricité. La pièce est replongée dans l'ombre, éclairée seulement par une lampe sur la table Un silence. La vision, presque plus distincte, s'efface dans l'obscurité. Lui, demeure debout près de la lampe, attentif et interrogeant le silence. Au bout de quelques secondes, la tapisserie au fond s'ouvre cette fois pour de bon. C'est l'Autre, l'amant, qui entre.)

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