ACTE PREMIER
LATIMER
Quoi ! William, lorsque le cœur a rêve...
SHAKSPEARE
Lorsque le cœur a rêvé, il faut qu'il s'éveille... et, quand il est éveillé, il s'aperçoit que la femme du rêve et la femme de la réalité, cela fait deux.
LATIMER
Gomment !... vous pensez que le cœur peut aimer plusieurs fois?
SHAKSPEARE
Autant de fois qu'il rencontre d'objets aimables.
LATIMER, vivement.
Mais c'est de la trahison, de l'infidélité...
SHAKSPEARE
Calmez-vous, ami !
Trahit-on le bocage et les humbles vallées Pour aimer les sommets escarpés et brumeux? Êtes-vous infidèle aux sphères étoilées Parce que vous aimez l'océan écumeux?
Vous faites en vain résistance
A l'éternelle vérité!...
Je vous le dis, cette inconstance
N'est pas une infidélité!...
Elle n'est qu'un hommage à la beauté suprême; Beauté céleste, unique, aux mille aspects divers, D'où s'épanchent, présent de ce Dieu qui nous aime, Les changeantes beautés d'un changeant univers!
LATIMER
William, une amertume secrète peut seule vous faire
parler ainsi; vous avez été trompé peut-être une fois...
SHAKSPEARE
Retranchez peut-être; au lieu d'une fois, mettez toujours, et vous aurez rencontré juste.
FALSTAFF, paraissant, à part.
Ils ne sont pas au banquet?
II dispàiàU LATIMER.
Non, je ne puis rester ici avec les soupçons qui m'assiègent, et je vais...
SHAKSPEARE
Restez, je ne veux pas vous laisser sortir dans un état que la solitude ne pourrait qu'empirer. . . Venez à ma fête. . .
LATIMER
Non, mon ami; et, d'ailleurs, quelle figure y ferais-je?... Ma préoccupation contrasterait...
Précisément... le contraste... c'est ce qu'il faut... c'est ce qui donne à tout son relief... Voyez d'ici ce tableau : Le sceptique Shakspeare, joyeux un jour et triste l'autre, ayant à sa droite, le tendre, le silencieux Latimer; à sa gauche, le gai, le gros, le rond, le joufflu, le vantard, le bouffon Falstaff...
FALSTAFF, reparaissant, à part.
Ils SOnt encore là ! Il se retire.