CHAPITRE XIL
Le même ci peu près que le précédent.
Si le désagrément qui arrivoit à Zulica la mortifia beaucoup, il ne lui ôta pas la présence d'esprit qui lui étoit nécessaire dans un accident aussi fâcheux. Elle félicita Mazulhim, se plaignit de toute autre chose que de ce qui
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la pénétroit de fureur, et pour tâcher de sauver sa gloire, ne craignit pas de lui faire un honneur qu'assurément il ne méritoit pas.
Je ne sais si ce fut pour mortifier Zulica, ou si, contre son ordinaire, il vouloit se rendre justice; mais quelque chose qu'il fît, il ne voulut jamais croire qu'il fût ce qu'il disoit. Il y avoit, disoit-il opinâtrement, des jours malheureux, des jours que si, on les prévoyoit, on mourroit plutôt que de les attendre.
Zulica convenoit bien qu'il y en avoit qui en effet ne commençoient pas d'une façon brillante, mais dont à la fin on trouvoit plus à se louer qu'à se plaindre. Je vous avoue, ajouta-t-elle, avec une tendresse dont en ce moment elle étoit bien éloignée; que j'ai eu lieu de croire que ce que vous m'avez dit cent fois sur ma beauté n'étoit pas sincère, ou que les choses que vous m'avez paru admirer, étoient effacées par des défauts qui vous choquoient d'autant plus que vous les aviez moins prévus, mais vous m'avez rassurée.
Ah! Zulica, s'écria l'impitoyable Ma/iulhim, vos craintes étoient donc bien médiocres ! Je sens tous ce que je dois à vos bontés, mais elle ne m'aveuglent pas, et plus je vous trouve généreuse, plus vous augmentez mes
remords. Mais, quelle folie répartit-elle, n'allez pas au moins vous frapper d'une idée aussi fausse, rien ne seroit plus injuste.
En finissant ces mots, ils se mirent à se promener dans la chambre tous deux fort embarrassés l'un de l'autre, sans amour, sans désirs, et réduits par leur mutuelle imprudence, et l'arrangement qu'entraîne un rendez-vous dans une petite maison, à passer ensemble le reste d'un jour qu'ils ne paroissoient pas disposés à employer d'une façon qui pût leur plaire. Zulica avoit de belles réflexions à faire sur la fausseté des réputations; Ce qui intérieurement la désespéroit, (car je lisois aisément dans son âme) c'étoit l'impossibilité de se venger de Mazulhim. Si je le dis, qui le croira, se disoit-elle ? ou si on le croit, la prévention où l'on est pour lui, permettra-telle de penser qu'il eût eu autant de tort avec moi, si j'avois eu de quoi l'empêcher de l'avoir. Quelque chose que je fasse, il me sera impossible de désabuser tout le monde !
Ces idées l'occupoient assez tristement. Pour Mazulhim, il sembloit qu'il fût sur cela hors de tout intérêt. Il se promenèrent quelque temps sans se rien dire ; de temps en temps cependant ils se sourioient d'une façon froide et contrainte.
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Vous rêvez, lui dit-il enfin. Vous en étonnez-vous, répondit-elle d'un air prude? Pensez-vous que d'être avec quelqu'un comme je suis avec vous, ne soit point pour une femme raisonnable une chose extraordinaire ? Non, répliqua-t-il, j'y crois les femmes raisonnables tout-à-fait accoutumées. Il paroit bien, reprit-elle, que vous ignorez ce que cela prend sur elles, et combien, avant que de se rendre, elles éprouvent de combats. Ce que vous dites, par exemple, est très probable, répliqua-t-il ; car à la façon dont elles les ont abrégés, il falloit qu'ils les fatiguassent cruellement.
Voilà, s'écria-t-elle, un des plus mauvais propos qu'on puisse tenir! Croyez-vous avoir eu bien de l'esprit quand vous avez dit de pareilles choses ? Sçavez vous bien que ce n'est là qu'un vrai discours de petit-maître 1 Je ne l'en tiendrois pas plus mauvais pour cela, répondit-il. Du moins vous le trouveriez bien faux, reprit-elle, si vous sçaviez ce qu'il m'en a coûté pour vous prendre. Quoi ! s'écria-il, vous y avez rêvé! cela m'outrage; je me flattois du contraire, et je vous sçais mauvais gré de m'ôter une erreur à laquelle je gagnois, sans que vous y perdissiez rien dans mon esprit. Hé ! dites-moi de grâce.
Zâdis VOUS a-t-il autant coûté de réflexions ? Que voulez-vous dire demanda-t~elle froidement? qu'est ce que c'est que Zâdis? Je vous demande pardon, répondit-il en raillant, j'aurois jugé que vous le connoissiez.
Oui, répondit-elle, comme on connoît tout le monde. Je crois, tout peu connu qu'il vous est, qu'il seroit bien fâché s'il vous sçavoit ici, continua-t-il, et je me trompe fort, ou vos bontés pour moi le chagrineroient beaucoup. Soyez de bonne foi, ajouta-t-il en lui voyant hausser les épaules, Zâdis vous plaisoit avant que j'eusse le bonheur de vous plaire, et je parierois m^ême qu'actuellement vous êtes bien ensemble.
Voilà répondit-elle, une plaisanterie d'un bien mauvais genre ! Au fond, continua-t-il, quand vous lui feriez une infidélité, il seroit encore trop heureux ; une homme comme Zâdis est peu fait pour être aimé et j'ai toujours été surpris que, vive comme vous êtes et d'une gaieté charmante, vous eussiez pu prendre un amant aussi froid, aussi taciturne ! Mazulhim, répondit-elle, il n'est que tendre. Je vous l'ai sacrifié, il seroit inutile de vous dire le contraire; mais je crains que vous ne me forciez bientôt à m'en repentir. Vous étiez légère, répliqua t-il, et j'avoue que j'étois in-
constant, mais moins nous avons jusques ici été capables d'un attachement sérieux, plus nous aurons de gloire à nous fixer l'un l'autre.
A ces mots, il la conduisit de mon côté, mais d'un air qui faisoit aisément connoître que la bienséance seule y guidoit ses pas. Il est vrai que vous êtes charmante, lui dit-il, et sans un air un peu trop décent que même avec moi vous ne quittez pas, je ne connois personne qui pût mieux que vous faire le bonheur d'un amant. J'avoue, répondit-elle, que naturellement je suis réservée ; ce n'est pourtant pas à vous à vous en plaindre. Vous me rendez heureux, sans doute, répliqua-t-il, mais née sans désirs, vous n'accordez pas assez à ceux que vous faites naître, je sens de la contrainte dans tout ce que vous faites pour moi, vous craignez sans cesse de vous livrer trop, et entre nous, je vous soupçonne d'être assez peu sensible.
Mazulhim en parlant ainsi à Zulica, lui serroit les mains d'un air passionné. Quoique l'excès de vos charmes m'ait déjà nui, poursuivit-il, je ne sçaurois me refuser au plaisir de les admirer encore ; dussé-je même en périr, tant de beautés ne me seront pas cachées plus long-tems. Dieu ! s'écria-t-il avec transport, ah ! s'il se peut, rendez-moi digne de mon bonheur.
Quelque chose que Zulica eût dit de son peu de sensibilité, l'admiration où Mazulhim paroissoit plongé, la vivacité de ses transports, les soins qu'il prenoit pour les lui faire partager, l'émurent et la troublèrent. Vous plaindrez-vous, lui dit-elle tendrement ? Il ne lui répondit qu'en voulant lui prouver toute sa reconnoissance, mais Zulica se souvenoit encore du peu de fonds qu'il y avoit à faire sur lui ; et redoutant tout de l'égarement dans lequel elle le voyoit, ah ! Mazulhim, lui dit-elle, d'un ton qui marquoit toute sa crainte, n'allez-vous pas m'aimer trop ? Quoique Mazulhim ne pût s'empêcher de rire de sa terreur, elle se trouva moins aimée qu'elle ne craignoit de l'être.
Leur bonheur mutuel leur ôta cette con trainte, et cet air ennuyé que depuis quelque tems ils avoient l'un avec l'autre. Leur conversation s'anima, Zulica qui croyoit avoir délivré Mazulhim des mains des enchanteurs s'applaudissoit de l'ouvrage de ses charmes, et Mazulhim plus content de lui-même, s'abandonna aussi à son enjouement.
Comme ils étoient dans ces heureuses dispositions, on vint servir; leur repas fut gai. Zulica et Mazulhim qui étoient peut-être les deux plus méchantes personnes qu'il y eût
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à la cour d'Agra, n'épargnèrent qui que ce pût être.
Ne pourriez-vous pas me dire, demanda Mazulhim, à propos de quoi Altun-Can a depuis quelque jours pris cet air important que nous lui voyons ?
Mon Dieu ! sans doute, répondit-elle, estce que vous ignorez qu'il est infiniment bien avec Aïscha? Mais, ce seroit, à ce qu'il me semble, répondit-il, une raison de plus pour être modeste. Oui pour un autre, répartitelle, mais est-ce que vous ne le trouvez pas trop heureux, lui ? Je vous avouerai que non, répartit-il ; quelque ridicule que soit Altun- Can, je ne puis m'empêcher de le plaindre : un homme qui appartient à Aïscha, est sans contredit le plus malheureux homme du monde.
Ce qu'il y a de particulier, dit-elle, c'est qu'elle en fait mystère. Ah ! pour le coup, répondit-il, vous cherchez à lui donner un travers, jamais Aïscha n'a caché ses amans, et je puis vous jurer qu'à l'âge qu'elle a, et de l'énorme figure dont elle est, elle y sera moins disposée que jamais. Rien n'est pourtant plus réel que ce que je vous dis. Hé bien ! répondit-il, si cela est, c'est qu'Altun-Can lui a demandé le secret.
Et la petite Mesem, demanda-t-il, il me semble que vous ne la voyez plus ? C'est qu'on ne peut plus la voir, répliqua-t-elle, en prenant un air prude, et qu'elle a une conduite misérable. Vous avez raison, répartit-il fort sérieusement, rien n'est si important pour une femme qui se respecte, que de voir bonne compagnie.
Je trouve, continua-t-il, qu'elle embellit. Tout au contraire, répondit-elle, elle devient hideuse. Je ne suis pas de votre avis, repritil ; elle prend depuis quelque tems un fond de jaune, un air d'abattement qui lui sied tout-à-fait bien ; si elle continue celui de la mauvaise santé, elle deviendra charmante.
Je ne finirois pas. Sire, dit, alors Amanzéi en s'interrompantjSi je voulois rendre à votre majesté tous les propres qui se tinrent. Ah ! je le conçois bien, répondit le sultan, et je vous permets de les abréger ; pourtant quand j'y songe, vous me feriez plaisir de me les redire tous. J'oserois représenter à votre majesté, reprit Amanzéi, qu'il y en auroit beaucoup qui ne seroientpas assez intéressans pour... Oui, justement, interrompit le sultan, cela ne m'intéresseroit pas ; mais pourquoi (car j'ai fait vingt fois cette réflexion-là) pourquoi, dis-je, dans une histoire, ou dans
un conte, comme vous voudrez, tout n'est-il pas intéressant ? Par bien des raisons, dit la sultane ; ce qui sert à amener un fait, ne sçauroit, par exemple, être aussi intéressant que le fait même ; d'ailleurs si les choses étoient toujours au même degré d'intérêt, elles lasseroient par la continuité ; l'esprit ne peut pas toujours être attentif, le cœur ne pourroit soutenir d'être toujours ému, et il faut nécessairement à l'un et à l'autre des tems de repos. J'entends, répondit le sultan, c'est comme pour se divertir mieux, il est à propos de s'ennuyer quelquefois ; quand on a un certain jugement, qu'on pense d'une certaine façon, on a beau faire, on devine tout. Enfin donc, Amanzéi.
Mazulhim, moins touché encore l'après-souper, des charmes de Zulica qu'il ne l'avoit été dans la journée, entre mille idées d'amusements qu'il lui proposa, ne trouva jamais ce qui auroit pu lui convenir, et Zulica se prépara à sortir, d'un air qui me fit douter de la revoir.
Cependant malgré la mauvaise humeur de Zulica, et la façon dontMazulhim l'avoit traitée, il osa cependant, avant que de la quitter, lui demander qu'ils se revissent, et ajouter avec empressement qu'il falloit que ce fût
dans deux jours. Quoiqu'en ce moment elle eût, je crois, peu d'envie de lui accorder ce qu'il sembloit désirer avec tant d'ardeur, elle lui répondit qu'elle le vouloit bien, mais si froidement que je n'imaginai pas qu'elle voulût lui tenir parole.
En cet instant je fis réflexion qu'après le départ de Mazulhim, je m'ennuierois dans sa petite maison; qu'il suffiroit que je revinsse quand il reviendroit lui-même, et que je ne pouvois mieux faire pour m'amuser et pour m'instruire, que de suive Zulica chez elle; je m'abandonnai à cette idée, et montai avec elle dans son palanquin. Aussitôt que je fus dans son palais, j'allai par le mouvement de l'attraction que Brama avoit mis en moi, me cacher dans le premier Sopha qui s'offrit à mes yeux.
Zulica venoit le lendemain de se mettre à sa toilette, lorsqu'on lui annonça Zâdis; elle le fit prier d'attendre, soit qu'elle ne voulût paroître à ses yeux qu'avec toute la beauté qu'elle avoit ordinairement lorsqu'elle s'étoit préparée, ou qu'elle imaginât qu'il seroit indécent qu'il la vît dans le désordre où elle étoit alors. Vu la fausseté de Zulica, cette dernière raison n'étoit peut-être pas aussi imaginaire qu'elle pourroit le paroître.
Zâdis entra enfin : quand on ne l'auroit pas nommé, au portrait que la veille j'en avois entendu faire à Mazulhim, je l'aurois reconnu. II e'toit grave, froid, contraint, et avoit toute la mine de traiter l'amour avec cette dignité de sentimens, cette scrupuleuse délicatesse qui sont aujourd'hui si ridicules, et qui peut-être ont toujours été plus ennuyeuses encore que respectables.
Zâdis s'approcha de Zulica avec autant de timidité que s'il ne lui eût pas encore déclaré sa passion; de son côté, elle le reçut avec une politesse étudiée et cérémonieuse, et un air aussi prude qu'il le falloit pour le tromper toujours.
Tant que les femmes de Zulica furent présentes, ils se parlèrent indifféremment de nouvelles, ou d'autres choses aussi frivoles. Zâdis, qui croyoit être le seul que Zulica eût aimé, et qui ne trouvoit pas que les ménagemens les plus grands suffissent à ce qu'elle méritoit, ne se permettoit pas le moindre regard; et Zulica qui, contre toute apparence, trouvoit un homme assez imbécille pour l'estimer, imitoit sa réserve, ou ne le regardoit qu'avec ces yeux hypocrites et couchés que l'on voit communément aux prudes dans quelque occasion qu'elles se trouvent.
Avec quelque soin que Zâdis se contraignît, Zulica crut remarquer dans ses yeux une tristesse différente de celle qu'il portoit toujours; elle lui demanda vainement ce qu'il avoit. A toutes les questions qu'elle lui faisoit d'un ton fort doux, il ne répondoit que par des profondes révérences, et par des soupirs plus profonds encore.
Lorsqu'elle fut coëffée les femmes sortirent. Voulez-vous bien, Zâdis, lui demandât-elle d'un air d'autorité, me dire ce que vous avez? Pensez-vous que m'intéressant à ce qui vous regarde, comme vous sçavez que je fais, je ne doive pas me fâcher de votre silence? En un mot, je le veux, répondez-moi, je ne vous pardonnerai pas si vous vous obstinez à vous taire.
Vous me pardonneriez peut-être moins d'avoir parlé, répondit-il enfin; et ce qui m'agite, ne doit d'aucune façon vous être confié. Zulica insista, et d'une façon si pressante qu'il crut que sans l'offenser, il ne pouvoit se taire plus long-tems. Le croiriez-vous, Madame, lui dit-il en rougissant de l'absurdité qu'il trouvoit dans ce qu'il alloit lui dire, je suis jaloux.
Vous, Zâdis, s'écria-t elle d'un air d'étonnement; c'est moi que vous aimez ! Je vous
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aime! et vous êtes jaloux! Y pensez-vous bien? Ah! Madame, répliqua-t-il d'un air pénétré, ne m'accablez point de votre colère. Je sens tout le ridicule de mes idées, j'en rougis moi-même. Mon esprit se refuse aux mouvemens de mon cœur, et les désavoue, cependant ils m'entraînent, et tout le respect que j'ai pour vous, toute l'estime que je vous dois, n'empêchent pas que je ne sois cruellement tourmenté. La honte enfin que je me tais de mes soupçons ne les détruit point.
Ecoutez-moi, Zâdis, lui répondit-elle^ d'un air majestueux, et souvenez- vous à jamais de ce que je vais vous dire. Je vous aime, je ne crains point de vous le répéter, et je vais vous donner de mes sentimens une preuve qui, pour vous doit être sans réplique, c'est de vous pardonner vos soupçons. Peut-être pourrois-je vous dire que ce qu'il vous en a coûté pour me vaincre, et la façon dont je vis, ne devroient vous laisser aucun lieu de douter de moi, et qu'une personne de mon caractère doit inspirer de la confiance. Je devrois même mépriser vos craintes, ou m'en offenser, mais il est plus doux pour mon cœur de vous rassurer, et mon amour veut bien descendre jusques à une explication.
Ah! Madame, s'écria Zâdis en se prosternant à ses genoux, je crois que vous m'aimez, et je mourrois de douleur, si je pouvois penser que des soupçons auxquels même je ne me suis pas arrêté long-tems, fussent pour vous une raison de douter de mon respect. Non, Zâdis, répondit-elle en souriant, je n'en doute pas ; mais sçachons un peu ce qui vous a donné de l'inquiétude? Qu'importe, Madame, quand je n'en ai plus, reprit-il ? Je veux sçavoir, répliqua-t-elle. Hé bien! dit-il; les soins que Mazulhim a paru vous rendre... Quoi! interrompit-elle, c'est de lui que vous étiez jaloux? Ah Zâdis, êtes-vous fait pour craindre Mazulhim, et m'avez-vous assez méprisée pour croire qu'il pût jamais me plaire? Ah Zâdis, dois-je et puis-je jamais vous le pardonner?