GIANETTA, GERTRUDE, LE CARDINAL, LE PRINCE DE FORLI
( Le cardinal et le prince entrent en causant à gauche du théâtre. ) Air : Mais pour qu'enfin l'hymen couronne (du Philtre).
LE CARDINAL , au prince.
Pour repousser cette alliance , Quels sont donc tes motifs secrets ?
Dis m'en un seul.
LE PRINCE, à son oncle.
Eh mais !
Ma répugnance.
GIANETTA , de l'autre côte', apercevant le prince. Que vois-je , ô ciel !
GERTRUDE , bas.
Quoi donc?
gianetta, de même.
C'est lui.
GERTRUDE, bas.
Comment ! le prince de Forli ?
GIANETTA, bas.
Oui , ce jeune inconnu qui me reçut chez lui.
GERTRUDE , bas.
Et qui vous adorait?
GIANETTA
Sans doute.
GERTRUDE
Taisez-vous.
Un mot nous perdrait tous.
( Haut, et s'adressant au cardinal , qui a toujours causé bas avec son neveu. )
Monseigneur , vous voyez ce jeune soprano Que vous attendiez.
LE PRINCE, se retournant vivement* Gianino !
C'est lui qu'hier... oui vraiment., c'est bien lui. A son aspect, mon cœur a tressailli.
/ GIANETTA , part.
j Ah! malgré moi, combien sa vue Vient agiter mon aiue émue.
Je sens, hélas ! battre mon cœur D'étonnement et de frayeur.
GERTRUDE , bas à Gianetta.
Je sens combien , à cette vue, Votre ame, hélas! doit être émue ; Mais avec soin , dans votre cœur , Renfermez bien cette frayeur.
LE PRINCE, h part.
Ah ! malgré moi , combien sa vue Vient agiter mon ame émue !
Je sens déjà battre mon cœur D'étonnement et de bonheur.
le 'cardinal , à part.
Mais de son trouble , à cette vue Vraiment mon ame est confondue ; Je n'entends rien, sur mon honneur, A sa surprise , à son bonheur.
LE cardinal , à son neveu.
Eh bien ! eh bien !
Qu'as-tu donc ?
le prince, regardant toujours Gianetta.
Rien.
GERTRUDE , bas ii Gianetta.
Tenez-vous bien.
GIANETTA \ a part.
Cachons-nous bien.
LE PRINCE, avec émotion, et regardant £ toujours Gianetta.
Je suis ému de souvenir , Car à l'entendre nier, j'éprouvais un plaisir..,.
GIANETTA
Je sens, hélas! battre mon cœur, D'étonnement et de frayeur.
GERTRUDE
,j I Mais avec soin, dans votre cœur,
S 1 Renfermez bien cette frayeur.
W { LE PRINCE
K I Je sens déjà battre mon cœur
D'étonnement et de bonbeur.
LE CARDINAL
Je n'entends rien , sur mon honneur,
A sa surprise, à son bonheur.
( Pendant la fin de cet ensemble , deux domestiques ont apporté une table servie qu'ils ont placée à droite du théâtre. )
GI \NETTA , au prince.
Quoi ! monseigneur était hier à mon début?
LE PRINCE, à part.
Et la voix aussi! c'est inconcevable, ou plutôt je
cherche moi-même à m'abuser... car je le vois partout... (Haut, et passant auprès de Gianetta.) Oui, Gianino , oui, j'étais à votre début. . . et ce cri involontaire que je n'ai pu retenir à votre première apparition
GIANETTA
C'était vous?
LE CARDINAL*
Avant même qu'il n'eût thanté... Voilà le vrai dilettante!
LE PRINCE
Et si vous saviez, mon oncle, quel talent . . quelle expression ! . . . quelle voix suave et légère ! ... Il a été sublime Je n'en ai pas dormi de la nuit Gianino ,
* Gianetta , le Prince , le Cardinal , Gertrude.
votre main . . . Vous avez en moi un admirateur, un ami T je vous le jure... Eh mais ! vous tremblez!
GlANETTA.
Non, mon prince.
LE PKINCE.
Quand vous me connaîtrez mieux , vous ne serez pas
étonné de l'intérêt que je vous porte J'aime les arts ,
comme tout ce que j'aime. .. avec ardeur, avec passion... Vous logerez dans ce palais, chez mon oncle...
GIANETTA
Permettez...
LE PHINCE.
C'est convenu, vous ne sortirez pas d'ici ; et en échange de notre amitié, tout ce que nous vous demandons. . . c'est une cavatine par jour. Moi, d abord, je parle de vous à tout le monde. . . et j'ai déjà arrangé un concert par souscription : dix piastres par tête ! > . . et on s'arrachera les billels ; je m'en charge... Et puis n'oubliez pas qu'aujourd'hui à midi , vous avez répétition du Stabat. . . J'irai, je veux vous entendre.
DE CARDINAL , à Gertrude.
La musique lui fera perdre la tête , c'est sûr. GERTRUDE, h mi-voix.
Laissez-le faire C'est par le seul Gianino que nous
pourrons obtenir son consentement à cette alliance.
LE CARDINAL, à mi-voix.
Vous croyez. . . c'est tout ce que je désire. . . Çà, et le déjeûner...
GERTRUDE, montrant la table qu'on a apportée.
On vient de le servir...
( Un domestique place à gauche , une petite table sur laquelle sont des bouteilles, dans des vases à rafraîchir. )
LE CARDINAL
Qu'on ne s'occupe plus de rien. . . Mon neveu. . . mon neveu, mettons-nous à table... Mon neveu, à ma droitenoire jeune virtuose y ici, près de moi.
GERTRUDE
Monseigneur n'a pas sa chancellière?
LE CARDINAL
C'est vrai.
GERTRUDE , derrière lui et lui plaçant un oreiller sur son fauteuil. Et monseigneur est mieux , quand il est appuyé.
CARDINAL
C'est bien , c'est bien. . . Cette bonne madame Gertrude pense à tout.
GERTRUDE
Oh mon Dieu! non car j'oubliais que j'avais une
grâce à vous demander.
LE CARDINAL
Est-elle adroite ! elle sait bien qu'il y a des momens où je ne peux rien refuser.
GERTRUDE
C'est un pauvre diable qui demande au palais-cardinal la place d'organiste vacante, et qui, avant tout, prie monseigneur de vouloir bien l'entendre.
LE CARDINAL
A la bonne heure.. . cela n'empêche pas de déjeûner. . . Et puis, en présence du signor et de mon neveu, il sera jugé par des connaisseurs... Fais-le entrer.
GERTRUDE
Oui, éminence . . . (Allant auprès du cardinal.) Je prie seulement monseigneur de manger lentement, cela lui vaut mieux. (Elle sort.)
LE CARDINAL, à son neveu.
Qu'est-ce qu'il fait celui-là. . . les yeux et la fourchette en l'air ? . . est-ce que c'est là la place d'une fourchette ? LE PRINCE , regardant toujours Gianetta. Je n'en reviens pas , Gianino , je ne vous avais vu qu'hier, et de loin. . . mais maintenant, plus je vous regarde , plus il me semble.
GIANETTA, h part.
Ah mon Dieu!- . . . Veillons sur moi , et que rien ne puisse lui faire soupçonner. . .