‹ Le sorcier de l'isle de l'Anticosti [microforme]Chapitre 30 sur 34 · LA QUARANTE MILLIEME LOCOMOTIVE · texte numérisé non relu

LA QUARANTE MILLIEME LOCOMOTIVE

La plus grande fabrique de locomotives du mon-

de entier, l'usine Baldwin, de Philadelphie, vient de fêter l'achèvement de sa quarante millième locomotive.

Cette importante manufacture est également l'une des plus anciennes; c’est en 1832 qu’elle construisit sa première locomotive, la millième est sortie des mêmes ateliers, en 1862, et la cinq millième en 1880. La machine numéro 10,000 a vu le jour en 1889 et le numéro 20,000 en 1912.

La progression a été, depuis lors, très * ‘4, puisque, dans ces onze dernières années, l: Compagnie Baldwin est arrivée à doubler le chiffre de sa formidable fabrication. La moyenne actuelle le sa production est de trois à quatre locomotives par jour.

La machine numéro 40,000, qui vient de sortir des ateliers de Philadelphie, est une puissante locomotive du type “ Pacifique ”, pesan’ quatre-vingt-six tonnes; elle est destinée à la remorque des trains rapides du chemin de fer Pennsylvania.

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TOUTES les CROIY sont LOURDES

Un caractère envieux et mécontent est pour l'homme une cause perpétuelle de souffrances; c'est un poison jeté sur ses plus douces joies, une épine attachée à sa chaussure, et dont il sent la piqûre à chaque nouveau pas dans la vie.

tobert et Simon habitaient porte à porte depuis douze ans. 1l est probable que les deux voisins auraient vécu dans une parfaite intelligence, si Simon n'avait fait un héritage venu à propos pour lui faire supporter les infirmités dont il souffrait depuis longtemps. Cet héritage était pour Robert un motif continuel de jalousie,

Toutes les fois qu'il allait payer son he il répétait en grommelant que son voisin était bien heureux, qu'il était en état de solder une redevance, tandis que lui, pauvre diable, avait grand'peine à nouer les deux bouts

Robert se contenta d’abord de faire ses réflexions tout bas, et de s'adresser à lui-même ses condoléances; mais peu à peu son mécontentement s’exprima davantage, et ce fut bientôt son thème habituel et favori de conversation.

Une fois qu'il s'était arriéré pour son loyer et qu'il s’avançait tristement vers la maison de M. Duval, afin de lui faire ses excuses sur ce retard, il rencontra le voisin Simon, qui, aussi régulier qu'une horloge, venait de payer sa dette.

La seule vue de Simon faisait sur Robert l'effet d'une maladie ; aussi quand il brissa la tête en réponse au salut de son voisin, son regard ressemblaitil singulièrement à celui €”n taureau qui montre ses cornes à un chien.

Arrivé chez le propriétaire, Robert ne manqua

pen d'être réprimandé, On lui cita l'exemple de Simon, qui payait toujours exactement et jusqu'au dernier centin.

+-Oui, oui, murmura Robert, il y en a qui naissent la bouche pleine d'argent... ‘Simon est bien heureux, lui, et je ne m'étonne pas que l'on paic régulièrement, quand on a fait un si bel héri age,

—Simon à fait un héritage, il est vrai, reprit M. Duval, mais ses infirmités sont une bien lourde croix, et si vous en étiez affligé, vous vous plaindriez bien davantage.

—Non pas, répondit Robert: la plus lourde croix que je connaisse, c'est d'être obligé . travailler sans cesse pour solder mon loyer.

M. Duval était un homme de joyeuse humeur, mais bon observateur. Il avait remarqué depuis longtemps l'envieuse disposition de Robert, et il résolut de le convaincre que la plus légère croix devenait bientôt pesante pour un esprit mal fait.

—Je vois, dit-il à Robert, que vous êtes partfaitement disposé à ne rien faire: eh bien! je uis vous exempter de cette obligation de travail dont vous vous plaignez si douloureusement. La croix de votre voisin Simon est bien facile à porter, dites-vous. Voulez-vous en accepter une plus légère, et je m'engage à vous tenir quitte de votre loyer?

—Mais quelle espèce de croix me mettrez-vous sur l'épaule? demanda avec inquiétude Robert, qu craignait que la proposition ne fut pas acceptable.

—Celle-ci, dit M. Duval, en prenant un morceau de craie et en traçant une croix blanche sur l’habit de Robert. Pendant tout le temps que vous la porterez, je ne vous demanderai nas un centin de votre loyer.

Robert pensa d’abord que son propriétaire vou-

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lait plaisanter; mais s'étant assuré qu'il parlait sérieusement :

—M. Duval, s'écria-t-il, vous pouvez dire que vous avez vu mon dernier &r{nt, car je suis disposé à porter une telle croix toute ma vie,

Robert sortit aussitôt e.; +: : ‘licitant de son bonheur, et, tout le long du *! à, 1 il rit en lui-même

de la folie de M. Duval, 01; !: radait quitte de son loyer à si bon marché. i: : vit jamais été en si

jo euse disposition qu'au ‘1011::t où il rentra chez ui: au *“i, ne trouva-t-il à 04 ewr

Con me il s'était assis nr: sa femme n'avait point d'abord remarg'e ki ©: “anche qu'il avait sur l'épaule; mais, ayant pa :ière son muri pour remonter le paids de ;a pcauiuic à coucou, elle s'écria tout-à-coup d'une voix aigre:

—Eh ! grand Dieu, Robert, où êtes-vous allé ! Vous avez là sur le dos une croix longue d'un pied: vous venez sans doute du cabaret, et quelque ivrogne de vos 1mis vous aura joué ce tour pour vous donner l'air d’un nigaud.., comme si vous aviez besoin d'un accoutrement ridicule pour cela! Levez-vous, et restez tranquille, que je brosse cette croix!

—Arrière! s'écria Robert, en s'écartant vivement: mes habits n’ont pas besoin de vous: allez tricoter vos bas, et laissez ma veste en repos.

—Cela ne sera point! s’écria la femme d’une voix encore plus perçante; je ne veux pas que mon mari devienne la risée du village, et dussé-je mettre en pièce votre habit, vous ne garderez point cette croix ridicule,

En parlant ainsi, la ménagère s’cfforçait de brosser l'épaule de Robert; et celui-ci, qui savait que toute résistance eût été inutile, s'enfuit en jurant, et repoussa la porte après lui, avec violence.

—Quelle furie! murmura-t-il en s'éloignant; si

elle avait été plus douce, je lui aurais appris quel

nheur m'était arrivé ; mais elle ne mérite pas de le savoir.

—Oh! oh? cria le vieux François, au moment où Robert tournait le coin de sa maison: qu'est-ce que celte croix blanche que vous portez sur le dos?

—Mélez-vous de vos propres affaires, répondit insolemment Robert, en continuant sa route.

—Monsieur Robert, dit la petite Anne, la fille de l'épicier: un moment, s'il vous plait, que j'efface la grande croix que l'on vous a faite sur l'épaule,

—Âllez vendre vos harengs, paresseuse, répliqua Robert, et ne vous occupez point de ceux qui passent.

La petite fille toute interdite, se hâte de rentrer dans la boutique de sa mère. Dans ce moment, Robert arrivait à la maison du boucher, qui causait sur le seuil de sa porte avec le forgeron, son voisin.

— Vous êtes l'homme dont j'avais besoin, dit celui-ci en arrêtant Robert, et il se mit à lui parler d'affaires; mais à peine avait-il commencé, que la vieille Catherine arriva, en s'écriant:

—Holà! monsieur Robert, c’est une horreur que votre dos!

Roben se détourna pour lui répondre de le laisser en repos; mais le forgeron aperçut alors la marque faite par M. Duval.

—Par le ciel! regardez, dit-il en riant: il pourrait servir d’enseigne au cabaret du Canard-Blanc.

—Je suppose, ajouta le boucher, que sa femme lui aura mis ce signe sur l'épaule, de peur de le perdre.

Robert sentit qu’il n’y avait pour lui qu'un seul moyen d'échapper aux plaisanteries: aussi se hâtat-il de vider la place, non sans avoir traité la bonne femme de vieille sorcière et ses deux voisins de fous

me,

désœuvrés. Mais la croix commençait à peser sur son épaule plus qu'il ne l'avait d'abord supposé.

Du reste, le malheureux Robert semblait destiné ce jour-là aux fâcheuses rencontres: car à peine eutil fait quelques pas, qu’il se trouva en face de l'école. La classe finissait, et les écoliers s’élançaient dans ce moment sur la route, disposés à profiter &e toutes les occasions d’espiègleries qui se présenteraient,

Robert fut pris d'une terrible inquiétude, et il lui semblait déjà entendre des huées s'élever derrière lui.

Ses craintes ne tardèrent point à se réaliser, A peine eut-il dépassé lu porte de l’école, qu’un long cri de moquerie s'éleva, et que cinquante écoliers au moins se mirent à le mn Le en le montrant du doigt, et en faisant voler en l’air bonnets et casquettes. |

— Regarde, regarde, s’écriait l’un, il a l'air d’un mouton marqué pour la boucherie,

—Ne vois-tu pas, répondit un autre, qu’il vient de se faire croisé, et at art pour la Palestine.

Et les huées et les a ar e rire de recommencer plus fort.

Robert devint pâle de colère; il se détourna comme un dogue hargneux poursuivi par des enfants, ct peut-être se fût-il cruellement vengé sur ses jeunes persécuteurs, si le maître d'école, ne se fût tout-àcoup montré à la porte de sa maison.

Robert s’avança vers lui en se plaignant que la classe ne fût composée que de vauriens et d’insolents.

Le maître lui répondit doucement qu'il ne voudrait pour rien au monde encourager l’impertinence de ses élèves, mais que la croix blanche qu'il avait sur le dos pourrait faire rire des gens plus sages que des écoliers.

—Que vous importe cette croix, répliqua Robert d'un ton hargneux; mon dos n'est-il donc plus ma propriété ?

Le maître d'école s'inclina en souriant, ct Robert continua son chemin, Mais la croix était devenuc plus lourde à ses épaules.

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