IV, — ENTRÉE DU HAUT-NIL DANS LA ZONE D'INFLUENCE DU SOUDAN ÉGYPTIEN
En même temps qu'elles marquèrent le début d’une transformation dans la vie économique des pays du Haut- Nil, les expéditions égyptiennes firent également présager un profond changement dans leur état politique. Leur indépendance n'est plus intacte. Ils ne firent pas officiellement partie du Soudan Égyptien avant 1870, époque où Samuel Baker en prit possession au nom du Khédive, mais on peut admettre que dès 1839 ils ne cessèrent plus d'en dépendre. Nous dirions aujourd’hui : c’est à cette date qu'ils sont entrés dans la zone d'influence de l'Égypte.
Chaque année des barques égyptiennes naviguèrent sur le fleuve. Les indigènes s’habituèrent à voir flotter à la poupe des bateaux le drapeau rouge chargé du croissant et de l'étoile blanche. En 1845, un chef des Baris vient à
(1) Casarr. Zehn Jahren in Æquatoria, IT, p 173 et suiv. — OnrwaLDER. Aufstand und Reich des Mahdi, p. 191. — Scarin. Feuer und Schwert im Sudan, p.430 el suiv. — On a transporté à Omdurman quantité de femmes et d'enfants Chillouk. Le peuple Chillouk est maintenant presque
anéanti.
Khartoum, les autorités égyptiennes le traitent, exactement de la même façon, c’est-à-dire avec autant de désinvolture et aussi peu de ménagements qu’un des petits chefs soumis depuis 1822. Pour faire le voyage avec tout le confortable dû à un homme de sa condition, ce chef, nommé Niguello, avait emmené avec lui deux de ses femmes et quelques domestiques, mais cette famille, ou plutôt la valeur pécuniaire qu’elle représentait avait excité la Cupidité « des fonctionnaires égypliens ». Brun Rollet prétend qu'il eut de la peine à protéger la liberté de ce chef et de sa famille qu'on relégua à Oulad Médinet, sans les pourvoir de rien (1).
Le gouvernement égyptien fit même occuper momentanément ce pays. auquel il devait plus tard donner le nom de Province équatoriale. Des postes militaires y furent établis en 1854, mais ils ne tardèrent pas à être évacués.
Ainsi, en 1870, une situation qui existait en fait fut régularisée en droit. Le khédive devint le maître effectif d'une contrée que ses prédécesseurs possédaient virtuellement: Ismaïl Pacha suivit les voies frayées par Mehemet
Ah.
(1) Lettre de Brun Rollet au Dr Raïtz consul d'Autriche à Khartoum. Notes de d'Arnaud.
En terminant cette étude. tentons d’en résumer les principales conclusions.
Mehemet Ali avait besoin de beaucoup d'argent pour accomplir ses grands desseins. Il supposait que le Soudan était un pays fécond en produits de tout genre, surtout riche en mines d’or. Il a donc résolu de s’en emparer pour disposer à son gré de ces ressources. Peut-être le désir d'éloigner du Caire des troupes indisciplinées et d’anéantir les derniers Mamelouks réfugiés au Dongola a-t1l aussi contribué à lui faire entreprendre la campagne.
L'état politique du Soudan vers 1820 en favorisa la conquête : 1l n'existait pas d'union entre les peuples qui l'habitaient, le lien par lequel le roi de Sennar les avait momentanément attachés les uns aux autres était rompu; l'autorité était partagée entre plusieurs petits citefs locaux, qui ne surent pâs se coaliser contre les envahisseurs, enfin le roi qui régnait à Sennar en 1820, déchu de son ancien pouvoir, manquait en outre de valeur personnelle. Le courage ne faisait pas défaut aux peuples du Soudan: les habitants du Kordofan le prouvèrent à la bataille de Bara. Mais 1ls combattaient avec des lances,
des arcs et des flèches. Le défaut d’armes à feu devait les empêcher de soutenir efficacement la lutte.
L'armée égyptienne ne comptait pas un grand nombre de combattants. Mais elle était pourvue de canons et de fusils. Ses chefs Ismaïl Pacha et Mohammed bey le Defterdar, qui attaquèrent l’un le Dongola et le Sennar, l’autre le Kordofan, tous deux braves et énergiques, vainquirent facilement les bandes qui essayèrent de les arrêter. ;
Les territoires conquis en 1822 s’agrandirent postérieurement du Taka, dont les populations furent maintenues dans l’obéissance par la forteresse de Kassala. En même temps, Mehemet Ali étant devenu fermier des douanes des villes turques de Souakim et de Massaoua, le Soudan Égyptien s’étendit en fait jusqu’à la mer Rouge.
Dès cette époque aussi, il était facile de prévoir de quel côté s’accroîtrait le Soudan Égyptien. D'une part Mehemet Ali projeta la conquête du Darfour et faillit même l’entreprendre, d’une autre, il fit à trois reprises explorer le Nil blanc par des bateaux armés à ses frais, montés par ses officiers et ses hommes, et battant en poupe, pavillon égypten.
Le pays conquis, Mechemet Ali ne pensa qu’à en ürer le plus grand’ bénéfice possible.
Les impôts furent levés sans aucun ménagement. Tous les ans ses troupes allaient faire des razzias d'esclaves dans les contrées insoumises du Sud. Il se réserva le monopole de l’achat et de la vente des denrées naturelles : gommes, ivoire, plumes d’autruche.
Cette exploitation n'eut pas les résultats qu'il en atten-
CONCLUSION 303 dait. Le pays ne lui rapporta pas les gros revenus qu'il avait escomptés. D'autre part, les fonctionnaires se permettant toute licence et abusant sans réserve de leur autorité, furent de plus en plus haïs par les populations indigènes. Elles furent contenues longtemps par la vigilance des moudirs et par la puissance de l’armée d'occupation. Mais 1l est manifeste que, dès cette époque, elles guettent l'occasion de secouer le joug.
Le développement de la traite des nègres, favorisé par Mehemet Ali, a choqué les Européens. Elle à permis au consul général d'Angleterre, de faire des représentations à Mehemet Ali, au nom de certains principes humanitaires, et de s'immiscer dans la politique intérieure du pays. Ainsi s'entre-bâlle une des portes, par lesquelles les Anglais se glisseront en Égypte.
Toutefois de cette occupation du Soudan Oriental par Mehemet Ali un résultat est demeuré acquis : l'extension considérable des connaissances géographiques sur la vallée du Nil et les pays adjacents. En prenant l'initiative d’envoyer des expéditions sur le Nil blanc, Mehemet Ali a personnellement contribué à étendre ces connaissances. La question des Sources du Nil qui primait alors toutes les autres dans les préoccupations des géographes n'a, il est vrai, pas encore été résolue. Mais des renseignements tout nouveaux ont été rapportés relatifs aux populations, à la faune, à la flore, au climat des pays traversés par le Nil blanc à partir du 5° de latitude.
Les explorations des simples particuliers ont aussi été rendues beaucoup plus faciles. Grâce à la sécurité que
Mehemet Ali a su partout faire régner, les voyageurs euro-
péens ont pu parcourir sans danger une vaste région, naguère à peu près inaccessible. Grâce à la fondation de Khartoum ils savaient trouver en pleine Afrique, en cas de besoin, quelques ressources et quelques secours.
Après trente années d'occupation par Mehemet Al, le Soudan a été plus exploré que pendant la longue suite des siècles antérieurs. Cet homme dont tous les actes avaient un caractère utilitaire, s’est trouvé ainsi avoir considérablement servi la science désintéressée et inconsciemment contribué à la grande œuvre de l'exploration de l'Afrique
par les Européens au x1x° siècle.
Avril 1897.