CONQUÊTE DU KORDOFAN
apporter le moulin grossier qu'on nomme nouraka, se met à l'aise en se dévêtissant partiellement, s’installe à genoux devant le mouraka, et commence à moudre le grain. & Vous manquez de farine, dit-il aux soldats et aux officiers ébahis, mais voici du grain, imitez mon exemple» (1).
C'était un de ces chefs dont les soldats ne perdent jamais le souvenir, et vingt ans après sa mort, ceux qui avaient servi sous ses ordres n'en parlaient encore qu'avec terreur (2).
L'armée du Kordofan qui attendait les Égyptiens à Bara était commandée par le Musellim (3).
La victoire fut extrêmement disputée. Les Égyptiens ne rencontrèrent jamais entre 1820 et 1822, pas même de la part des Chaïqiés, une résistance aussi énergique. Au Kordofan, les hommes s’entraînaient dans les combats constants qu'ils livraient aux nègres des pays du sud, du Nouba et du Fertit. Mais ils n'avaient jamais vu de canons. Ils prirent ceux des Égyptiens pour des êtres animés, se précipitèrent dessus l'épée haute, et Russegger se vante d’avoir encore, seize ans après, relevé sur les pièces les traces de leurs violences.
Ce fut la mort du chef, du Musellim, qui valut la victoire aux Égyptiens : les Kordofanais, découragés, se débandèrent (4).
EL Obeïd fut prise et pillée. Mohammed le Defterdar
dirigea ensuite une expédition dans les montagnes du
(x) Pexeyx. Rev. d'Ethnographie, I, p. 484.
(2) Wenxe. Feldzug von Sennar nach Taka, passim.
(3) Garczraup. Ouv. cité, II, p. 315-6.
(4) Russecczr. Reisen, Il, p 139, 154. — Parrme. Travels, p. 14.
Nouba, il atteignit successivement le djebel Scheiboun, Gukin, le djebel Tira, dépassant ainsi au sud le 1° de lat.
nord (1).
Ainsi en 1822, les Égyptiens avaient pris pied dans une immense partie du Soudan oriental.
La conquête fut extrêmement cruelle. Les envalasseurs du Soudan étaient les émules de ces Turcs, qui à la même époque indignaiïent l'Europe par les exploits qu'ils accomplissaient en Morée et dans l'Archipel. Les victimes périrent obscurément. Elles ne pouvaient pas se réclamer d'ancêtres illustres, aussi n’eurent-elles pas la fortune d’être immortalisées dans les strophes d’un Victor Hugo, ou sur la toile d’un Delacroix. Mais les Turcs ne furent pas plus humains à l'égard des Soudanais, qu’à l'égard des Hellènes, aspirant à l'indépendance.
On ne se piquait ni de sensibilité ni de tendresse dans l'entourage de Mehemet Ali. Personnellement le Pacha avait une certaine dureté de caractère. En France, on se leurrait étrangement sur son comple: à leur retour, les voyageurs, conquis par ses bonnes grâces, et par cette affabilité orientale, dont les occidentaux sont souvent dupes, chantaient ses louanges. On ne voyait en lui que le & réformateur de l'Égypte » et Q& l’imitateur de l'Europe ».
Le personnage était plus complexe. En réalité, jamais
(x) Voir l'itinéraire de Mohammed bey : Karte von Inner Afrika, Blatt 6. Peterm. Mitt. Ergänzunsgband 11.
Mehemet Ali ne s’affranchit de sa férocité native. La vie humaine comptait pour peu de chose à ses yeux. Nous avons dit qu'en vue de faire sa cour à Mahmoud, et de pourvoir le harem impérial de serviteurs incapables de succomber aux tentations, 1l fit un jour mutler deux cents jeunes garçons, qu'il envoya ensuite à Constantinople.
Qu'on pense un instant à l’acte décisif de sa prodigieuse carrière : le massacre des Mamelouks. Combien de réflexions, tragiques à notre sens, supposent la conception du projet, le balancement des chances de succès et d'échec, enfin, la résolution une fois prise, la combinaison des détails matériels d'exécution ! Que d'images sanglantes il a -dû par avance avoir devant les yeux! Et cependant il n’a pas reculé.
D'autres actes de sa vie prouvent bien qu'il tenait la rigueur pour règle de conduite et procédé de gouvernement. € Depuis la journée du 1° mars 1811, écrit Drovetti, les moindres soupçons d'infidélité suflisent pour faire verser le sang de celui qui a eu le malheur de les inspirer. Un certain Mohamed Effendi, homme d’un mérite rare parmi les lurcs, et qui a été jusqu'à la fin de 1810 directeur de l'arsenal de Mohamed Aly, ayant voulu passer à Constantinople pour s'employer auprès du Capitan Bacha, qui lui accordait sa confiance ; dans la crainte qu'il n’aille conspirer contre ce Vizir [Mehemet Al}, dont il avait à se
plaindre, a été étranglé à Alexandrie (1). »
(x) Autre exemple de cruauté : « Toussoum Pacha, lors de la catastrophe du rer mars, avait sauvé la vie à son Kiadja, qui jadis avait élé le lieutenant
Un tel homme était singulièrement affranchi de sentiments de pitié.
Les chefs des armées du Soudan agissaient de la même façon. Ismaïl Pacha donnait à ses soldats une prime de 25 piastres par paire d'oreilles de Chaïqiés qu'on lui apportait (1). Il envoyait à Mehemet Ali ces bulletins de victoire irrécusables. Cailliaud vit à Daraoui une barque contenant « le fruit de ses premiers exploits [d’'Ismaïl] qui consistait en six têtes de cheyks et quelques centaines d'oreilles de Cheykyés » (2). Il introduisit au Soudan le supplice turc de l’empalement qu’on n’y connaissait pas, et il infligea ce châtiment aux deux assassins de Mohammed Adelan (3).
Quant à Mohammed Bey le Defterdar, 1l apportai de l'ingéniosité dans l’art de torturer la chair humaine. Peney voyait souvent au Kordofan une victime d’un de ces raflinements de cruauté. Dans sa jeunesse cet individu avait été le gardien des bêtes de somme du Defterdar. Un jour elles comnurent des dégâts sur des terres ensemencées, ce qui souleva les plaintes des propriétaires. Le Defterdar fit appeler le berger et lui parla en ces termes : « Dieu a donné aux animaux des dents pour manger: à toi il t'a donné
l'intelligence. Or tu n'a pas même su t'en servir pour
d'Elf Bey : Deux ans de service sans reproche ne l'ont pas soustrait à la rage furibonde dont paraît être tourmenté le Bacha contre tout ce qui a été Mamelouk : soupçonné d'entretenir des relations avec ses anciens camarades, il vient d’être décapité à Yembo. » Droverri, Bulletin, mai 1812. Aff. Étr. Le Caire.
(1) Cairrraun. Ouv. cité, IT, p. 32.
(2) Zbid., II, p. 299:
(3) Zbid., Il, p. 242.
commander ces animaux, tu leur es donc inférieur et tu n'es pas digne de conserver tes dents ». Il fit signe à un maréchal qui dans un coin préparait ses tenailles. Le malheureux fut saisi et relâché seulement après que la dernière molaire eût été arrachée (rt).
Tels chefs, tels soldats. On se figure aisément en campagne et en pays conquis la conduite de ces troupes, qui au Caire commettaient journellement des méfaits, osaient attaquer Mehemet Ali dans sa citadelle et mettre le bazar à sac. Guerre et pillage étaient synonymes. En arrivant à Berber, & tous se faisaient une fête de tuer, couper des oreilles, piller, brûler, violer, comme ils l'avaient fait chez les Chaykyés » (2). Du Dongola au Dar Bertat, l’armée égyptienne marqua son passage par une longue traînée de villages incendiés.
Les gravures dont Cailhaud a illustré son texte permettent d'assister aux traitements infligés aux nègres. Les uns sont couchés à terre, les mains hées derrière le dos, d’autres portent au cou une lourde fourche de bois, d’autres encore sont conduits par un cavalier, qui de son bâton fustige les traînards (3). Ismaïl, qui cependant avait de l'autorité sur eux, ne réussissait pas toujours à maîtriser leurs instincts
de pillage (4). Bref, rien ne les arrêtait, une fois lancés ;
(1) Pexey. Rev. Ethnogr., I, p. 486.
(2) Caizcraup. Ouv. cité, If, 92. — Dans le Dongola, les populations qui avaient mis bas les armes n'étaient pas à l'abri des violences ; les soldats battaient les hommes et violajient les femmes. À narrative, p. 67.
(3) Voir les planches I, IL, II de l'Atlas.
(4) Dans un village voisin de Chendy, deux soldats égyptiens avaient été tués et d'autres volés par les indigènes. Les soldats voulurent aller venger leurs camarades. Ismaïl, déclarant qu'il se chargeait du châtiment, donna
c'était bien, au sens étymologique du mot, une soldatesque effrénée.
« Au milieu de ces tigres affamés », comme il dit en son langage un peu démodé, Cailliaud se sentait mal à l’aise. «IL tressaillait d'horreur », quoique bien certainement la seule résolution d'entreprendre un voyage aussi lointain prouve de l'audace et du courage. La science l'avait entraîné en une singulière compagnie et le rendait témoin
d’étranges spectacles (1).