N E U V I E ME FEUILLE II
ments ; mais il ne me dit rien, et se conforma sans murmurer à mes manières.
« J'en fus étonnée et je craignis, par vanité peut-être, que cet air si tranquille ne vînt du dépit de me voir tant de froideur ; je craignis même que ce dépit ne vînt d'un peu d'amour, dont je voulais arrêter le progrès.
« Dans cette pensée, je lui demandai sans façon s'il m'aimait, et je le priai de me répondre làdessus sans détours.
« Puisque vous m'ordonnez de vous parler avec vérité, me dit-il, mademoiselle ; voici ce que je pense.
« Toute politesse à part, je n'ai rien vu de si aimable que vous : tout ce qui peut rendre charmante, vous l'avez avec profusion ; mais, je vous l'avoue, jusqu'ici mes yeux ont plus remarqué cela que mon cœur, parce que j'ai toujours été frappé de je ne sais quoi de grave que vous avez dans l'esprit ; d'un certain caractère de réserve qui est en vous, qui m'intimide et me fait pencher au respect jusqu'à l'amour. On va nous marier ensemble, et je ne me donnerais pas le moindre mouvement pour l'empêcher ; car je ne crains point ce moment-là ; je l'attends gaiement, mais sans impatience. Voilà mon cœur à découvert ; de votre côté, si vous m'encouragiez un peu, je vous aimerais sans doute, j'en suis sûr, sans en
avoir d'autre preuve que la liberté d'esprit où je me trouve.
« C'en est assez, monsieur, lui répondis-je alors, gardez-vous de m'en dire davantage ; ma résolution est prise depuis longtemps ; je ne veux point vous encourager à m'aimer, parce que je ne veux aimer personne ; mais, après ce que vous venez de me dire, je vous avoue à mon tour, que sans cette résolution dont je vous parle, vous auriez bientôt de l'inclination pour moi, s'il dépendait de moi de vous en donner : mais ne songeons plus à cela ni l'un ni l'autre. Jusqu'à présent nous voilà, grâce au ciel, en état de prendre tous deux notre parti sans peine : laissons nos parents dans l'idée qu'ils ont de nous unir ; vivons comme de coutume ensemble ; je me charge du soin de rompre leur projet quand il en sera temps. »
« Ce jeune homme, ajouta cette fille, en continuant, m'écouta paisiblement, et me quittant ensuite : « Puisque votre cœur ne doit être à personne, me dit-il, je ferai bien de rompre une conversation que j'ai, ce me semble, écoutée avec une attention dont je me défie. J'en agirai avec vous à mon ordinaire ; suivez vos desseins, et ne m'en parlez plus, je vous en prie. »
« Je ne vous ferai point, monsieur, le détail de tous les discours que nous tînmes, mon amie et
moi. Après qu'elle eut achevé son récit, sa mère l'appela quelques moments après ; elle se retira, et moi je restai dans une allée du jardin où nous nous étions promenées ; mais j'y restai toute émue, et comme une personne à qui l'on vient d'apprendre une nouvelle qui la remplit d'espérance et de crainte. Je m'intéressais à tout ce qu'on m'avait dit, sans pouvoir encore démêler pourquoi : il me semblait que c'était de moi que nous avions parlé ; que c'était sur moi que roulait toute l'aventure. Je faisais des réflexions que je condamnais par d'autres ; je ne savais quel parti prendre ; je m'imaginais que je devais me déterminer à quelque chose, et je voyais que j'avais tort de me l'imaginer ; je reconnaissais mon trouble, et je n'en sortais point ; j'en avais peur, et je me le rappelais. Cet homme qui n'avait point d'amour pour mon amie, l'aveu sincère qu'il en avait fait, cette amie qui méditait elle-même un dessein, qui souhaitait que son amant vînt à m'aimer, qui me disait qu'il était aimable, et qui me le persuadait ; je ne sais combien de petites remarques qui venaient alors s'offrir en foule à mon esprit ; les regards de ce jeune homme que je me ressouvenais d'avoir souvent surpris sur moi ; ceux que j'avais à mon tour jetés sur lui ; les motifs que je donnais aux siens ; la confusion où j'étais de ce qu'il avait pu lire dans les miens ; de simples
Il6 LE SPECTATEUR FRANÇAIS
paroles, des actions que je ne pouvais m'empêcher d'interpréter de sa part, que j'avais crues innocentes de la mienne, et qui ne me le paraissaient plus ; je voyais dans tout cela des présages qui menaçaient mon cœur d'un accident qui m'attachait, et que je ne pouvais m'expliquer : j'y voyais une fatalité, ou plutôt je voulais l'y voir ; je m'égarais dans un chaos de mouvements où je m'abandonnais avec douceur, et pourtant avec peine.
« Telle était mon agitation, quand retournant dans une autre allée, je rencontrai tout à coup cet objet encore confus de mes pensées, ce jeune homme dont je m'étais si occupée !
« Je demeurai presque immobile à sa vue, je le sentis aimable ; je rougis en le sentant, et cependant, mon amour alors me parut moins naître que continuer.
« Il m'aborda de son côté d'une façon si interdite, que je vis qu'il m'aimait aussi, et que même il m'aimait depuis qu'il m'avait vue : je ne doutai pas qu'il ne fût dans un trouble égal au mien ; qu'il ne pensât comme moi ; qu'il n'eût mes mouvements, mes réflexions ; qu'enfin il ne fût pour moi ce que j'étais pour lui, et par une bizarrerie surprenante, tout cela se trouva vrai.
u Son embarras me frappa ; le mien l'intimida, parce qu'il le comprit ; une intelligence mutuelle
nous donna la clef de nos cœurs ; nous nous dîmes que nous nous aimions, avant que d'avoir parlé, et nous en fûmes tous deux si étonnés, que nous nous hâtâmes de nous quitter pour nous remettre. »
J'interromps ici la suite de cette histoire, dont le reste ne peut se partager. Je viens de recevoir un billet d'un de mes amis, par qui je vais finir ma feuille. C'est une gaieté dont j'espère que tous mes lecteurs voudront bien rire.
Comme je suis dans l'habitude de vous rendre compte de tout ce qui m'arrive, je vous dirai, mon cher ami, qu'il me tomba, l'autre jour, entre les mains, une feuille grecque de la Divine Illiade. O dieux ! dans quel état la vis-je ? Un Grec en serait mort subitement ! mais le ciel qui conduit tout, n'a pas voulu qu'il en coûtât la vie à personne, et l'aventure a raté sur moi qui, par bonheur, suis un ignorant. Imaginez- vous donc que la feuille de l'homme divin avait servi à envelopper des denrées d'épicier ; elle en portait encore les marques. Je ne m'en étonnai pas ; car je la ramassai à la porte de l'épicier même, et je jugeai tout d'un coup que cette relique du Parnasse ne pouvait être tombée chez un moderne plus irreligieux. N'allez pas divulguer cette affaire ; cela ruinerait je ne sais combien de ces sortes de marchands qui fournissent quantité de
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dévots d'Homère. Pour moi, qui, comme vous savez, me tiens neutre sur tout culte littéraire, je n'ai fait ni bien ni mal au lambeau grec; j'en ai vu le caractère ; je l'ai remis sagement où je l'avais trouvé, souhaitant que le sort ne conduisît là nul passant de l'observance d'Homère, sentiment de charité qui ne nuit pas à la neutralité, et je me suis retiré en essuyant mes doigts qu'il avait un peu salis. ]\Iandez-moi si je me suis bien comporté ; j'attends votre réponse, et je réserve à une autre fois à vous raconter une nouvelle aventure qui regarde nos modernes. Je suis, etc.
Je me souviens qu'un jour, dans une promenade publique, je liai conversation avec un homme qui m'était inconnu. L'air pesant et taciturne que je lui trouvais, ne me promettait pas un entretien fort amusant de sa part : il éternua ; je lui répondis par un coup de chapeau : voilà par où nous débutâmes ensemble. Après cela, vinrent quelques discours vagues, sur la chaleur, sur le besoin
DIXIEME FEUILLE IIÇ
de pluie, et d'autres questions qui n'étaient qu'une façon de se dire avec bonté l'un à l'autre : je n'oublie pas que vous êtes là.
Là-dessus, entre plusieurs dames qui passaient, j'en remarquai une qui, dans son air et dans sa physionomie, annonçait je ne sais quoi de si enjoué, une coquetterie si folâtre, si bruyante, que je ne pus m'empècher de sourire en jetant mes yeux sur elle, et de dire : « Voici une dame qui doit être de bonne compagnie ! »
« Je la connais fort, me répondit d'un ton nonchalant mon camarade (effectivement ils s'étaient salués). Elle fait la passion de bien des gens, ajouta-t-il, et son mari en est très jaloux ; il a toujours peur qu'elle ne vienne à aimer quelqu'un de ceux qui l'aiment ; mais il n'y a rien à craindre ; elle est trop folle. »
« Comment ! trop folle ? dis-je alors ; un homme ne peut-il lui paraître aimable ? n'a-t-elle pas des yeux et des oreilles ? — Oui, monsieur ; reprit-il froidement ; mais une femme de ce caractère-là n'achève jamais de vous bien voir, ni de vous entendre, et vous n'avez pas le temps de lui plaire autant qu'il le faudrait pour lui faire impression. — Pourquoi cela ? répondis-je, assez surpris de son discours. — Pourquoi } dit-il. C'est qu'une mouche vole et vous croise ; de la mouche, elle passe à un miroir qui se pré-
sente ; de là, à sa cornette, puis à un ruban, puis à autre chose. — Mais vous la rattraperez peutêtre, dis-je alors. — Oui dà, me répondit-il : elle pourra revenir à vous par distraction, et vous recommencez ! Mais elle n'y est déjà plus ; votre habit vous l'a dérobée, et quand vous lui direz qu'elle est charmante, elle vous répondra que la couleur est de bon goût. »
« Cependant, repris-je encore, ces femmes-là veulent vous plaire. — Non, monsieur, me ditil ; ce n'est ni à vous ni à personne qu'elles veulent plaire ; c'est à tout le monde, et à tout le monde assemblé. Voilà leur amant, celui qu'elles écoutent et qu'elles aiment : cet objet-là les fixe, elles ne le perdent point de vue ; il embrasse, il réunit toutes leurs distractions, car elles ne le quittent à droite que pour le reprendre à gauche : ce qu'un côté de l'objet perd avec elles, un autre côté le gagne.
« Mais vous avisez-vous de vous isoler ? sortezvous de la foule ? vous n'êtes plus pour elles que le sujet, tout au plus, de deux ou trois distractions, vous, votre habit et vos galons sur une centaine qu'elles auront nécessairement dans une heure. Ainsi, il faut bien que leur esprit se fournisse du reste ailleurs. Oh ! vous m'avouerez qu'il est difficile de surprendre le cœur d'une femme qui ne vous prête ses yeux
et ses oreilles qu'une minute, et je dis trop, peutêtre. »
Mon homme s'arrêta là, et je regardais avec étonnement cette physionomie qui, de pesante que je l'avais vue d'abord, s'était insensiblement dégagée pendant qu'il parlait, et qui redevint épaisse dès qu'il eut achevé.
« Ah ! ah ! dis-je alors à moi-même, en apostrophant son esprit ; il ne tiendra pas à moi que tu ne sortes plus d'une fois de ta coquille. » J'allais en effet imaginer quelque chose pour cela, quand le hasard fit encore passer des dames, parmi lesquelles j'en saluai une de ma connaissance.
« J'aimerais mieux cette dame-ci que l'autre, me dit-il, il y a plus de majesté dans sa taille, et la douceur de sa physionomie m'enchante. — - C'est, lui répondis-je, une des plus estimables filles de Paris ; sa beauté est son moindre attrait ; je ne connais point de caractère plus distingué, d'humeur plus égale, d'esprit plus sage, et personne n'a dans le cœur plus de noblesse de sentiment qu'elle n'en a. — Un esprit sage et de la noblesse dans les sentiments ! me répondit-il tout d'un coup. Oh ! pour celle-là je pardonne au mari qui en sera jaloux. — Vous me surprenez, comment l'entendez- vous donc ? lui dis-je. Vous voulez qu'on ait tort d'être jaloux d'une femme coquette et dissipée, et vous approuvez presque
qu'on le soit d'une femme sage et vertueuse. » « Eh ! oui, monsieur, repartit-il, je vous le répète : vous ne sauriez croire combien un amant tendre, soumis et respectueux, sympathise avec une femme sage et vertueuse. La passion de cet amant est elle-même si douce, si noble, si généreuse, qu'elle ressemble à une vertu ; elle en a la ligure, et vous voyez oien qu'une vertu en apprivoise aisément une autre.
« Mais, répondis-je, quoi que vous puissiez dire, l'amour se déclare ; une femme vertueuse le reconnaît, et lui impose silence. — Oui, dit-il, elle lui impose silence, bien moins parce qu'elle le hait, que parce qu'elle s'est fait un principe de le haïr et de le craindre. Elle lui résiste donc. Cela est dans les règles ; mais en résistant, elle entre insensiblement dans un goût d'aventure ; elle se complaît dans les sentiments vertueux qu'elle oppose ; ils lui font comme une espèce de roman noble, qui l'attache et dont elle aime à être l'héroïne. Cependant un amant demande pardon d'avoir parlé ; et le demandant, il recommence ; bientôt elle excuse son amour, comme innocent ; ensuite elle le plaint comme malheureux ; elle l'écoute comme flatteur ; elle l'admire comme généreux ; elle l'exhorte à la vertu et en l'y exhortant elle engage la sienne. Elle n'en a plus ; mais dans cet état, il lui reste encore le plaisir d'en
regretter noblement la perte ; elle va gémir avec élévation ; la dignité de ses remords va la consoler de sa chute : il est vrai qu'elle est coupable, mais elle l'est du moins avec décence, moyennant le cérémonial des pleurs qu'elle en verse ; sa faiblesse même s'augmente des reproches honoraires qu'elle s'en fait. Tout ce qu'elle eut de sentiment pour la vertu passe au profit de sa passion, et enfin il n'est point d'égarement dont elle ne soit coupable avec un cœur de la trempe du sien, avec un cœur noble et vertueux. Ainsi, croyez-moi, monsieur, une femme comme cellelà, quand on lui parle d'amour, n'a point d'autre parti à prendre que de fuir. La poursuit-on ? qu'elle éclate ? si elle s'amuse à se scandaliser tout bas du compliment qu'on lui fait, l'air soumis d'un amant la gagne ; son ton pénétré la blesse, et je la garantis perdue quinze jours après ; mais il me semble qu'il se fait tard, ajouta-t-il après ces mots. D'ailleurs je crois que nous aurons de l'orage, et nous ferons sagement de nous retirer. »
Il se leva là-dessus et me quitta, en me souhaitant le bon soir. Je le conduisis des yeux, tout aussi loin que je le pus, et depuis ce temps-là, j'ai toujours été sur le qui-vive avec les physionomies massives.
La demoiselle dont je vais achever de produire
l'histoire m'a rappelé le discours de cet homme. Comme elle me paraît avoir cette trempe de cœur sensible, dont il a parlé, j'ai rapporté ce qu'il en pensait, et pour son instruction dans la suite, et pour l'instruction de toutes les femmes de son caractère.
C'est maintenant cette demoiselle qui parle et qui rend compte de ce qu'il arriva, quand elle eut quitté cet amant qui ne s'était pas encore déclaré de vive voix.
« J'évitai, dit-elle, dans le reste de la journée, de me trouver seule avec lui, et je ne sais pourquoi je l'évitai ; car j'aurais été bien aise que l'occasion de me parler se fût trouvée, malgré moi. Je crus m'apercevoir qu'il m'observait tendrement, pendant que nous étions en compagnie, et il vit bien que je m'empêchais de l'observer à mon tour.
« Le lendemain, j'étais à peine levée, quand j'entendis beaucoup de bruit dans sa maison ; je descendis pour savoir ce que c'était, j'entrai dans la salle où je vis Madame *** entourée de plusieurs amis, entre lesquels étaient ma mère et mon amant. Elle pleurait et tenait une lettre dans sa main, dont la vue lui arrachait des cris. (( Voyez, mademoiselle, voyez ce que m'écrit ma fille, me dit-elle d'aussi loin qu'elle me vit ; lisez ce qu'elle est devenue ; voyez comme elle me traite ; elle est partie ce matin à six heures
pour se rendre aux carmélites. Je m'étais défiée de son dessein, mais je n'y songeais plus ; elle me donne un coup de poignard ; elle sera contente, et j'en mourrai. »
« Je pris la lettre et je la lus les larmes aux yeux, presque troublée et même, autant qu'il m'en souvient, saisie de frayeur, en comparant l'état que mon amie embrassait, à celui dans lequel je restais : il me semblait qu'elle me remettait sa condition ; qu'elle en choisissait une meilleure et qu'elle me laissait la pire. Il me passa mille tristes idées dans l'imagination ; j'eus des pressentiments de malheur ; il me prit une envie secrète de suivre mon amie ; en la pleurant, je me pleurais moi-même ; j'enviais son sort, et je craignais le mien.
« Au milieu de ces mouvements inquiets, je jetai la vue sur mon amant, qui de son côté me lança un regard si tendre, si suppliant, que je lui répondis par un soupir que rien ne gêna, de la naïveté duquel je le vis rougir lui-même, et dont je ne connus l'indiscrétion que sur son visage.
« Je me retirai alors, sous prétexte de chagrin, et j'entrais dans le jardin, quand tout à coup je me sentis embrasser les genoux. C'était lui, et ce fut sa première déclaration d'amour. Juste ciel, que ne me dit-il pas ? quel fond d'inclination ne se développa-t-il pas pour lui dans mon cœur ? mes
larmes coulèrent avec abondance ; ainsi mon amour a commencé par des pleurs, et il finit de même. Je lui avouai mon penchant, je l'en vis pénétré de plaisir et de reconnaissance ; j'abrège, je serais trop longue.
« Nous revînmes à Paris, et quelque temps après, il songeait à me faire demander à mon père, quand le sien mourut.
« Cette mort changea la face de ses affaires, il lui survint un procès, qui intéressait la plus grande partie de son bien ; il remit donc sa demande contre mon sentiment. « Si votre père me refuse, que ferez-vous ? me dit-il. — Je n'épouserai personne, lui répondis-je, j'irai vivre avec mon amie, soyez-en sûr. «
« Cependant son procès dura longtemps ; il tourna mal, et, sur le point de le perdre, je l'en vis au désespoir ; la promesse que je lui faisais de n'être jamais qu'à lui ou de n'être à personne, ne le satisfaisait plus, u Je vais être ruiné, disait-il. Votre père me refusera, vous irez dans un couvent, c'est toujours vous perdre et je veux mourir. » Mes pleurs et les assurances de mon amour toujours nouvelles et toujours vives le calmaient quelquefois ; ses chagrins le reprenaient ensuite. Je souffrais de le voir si affligé ; ses inquiétudes altéraient sa santé ; il tomba malade, il guérit de sa maladie, et non de sa tristesse. Ah ! s'il
était mort, je serais peut-être moins à plaindre.
'( Ne croyez pas, me dit-il un jour, que je puisse durer davantage avec la crainte de n'être pas à vous. M'aimez-vous ? m'estimez-vous ? voulezvous que je vive ? Devenez mon épouse ; il ne nous reste que ce moyen de faire cesser l'obstacle que met à notre mariage le peu de bien qui me va rester après la perte de mon procès. — Juste ciel ! où vous emportez-vous ? lui dis-je. Y songezvous ? — Ah ! s'écria-t-il, sans me donner le temps d'en dire davantage. Un homme dont vous vous défiez n'est plus digne de vous. » Ses sanglots l'interrompirent ; il me fit pitié. Malheur à qui se trouve dans de pareils moments. Il me vit touchée. Hélas ! il m'a bien punie d'en avoir cru ses serments. Voilà tout, et vous savez, Monsieur, ce que je vous demande. »
Voici maintenant la lettre que cette demoiselle adresse à son amant.
« Ne pouvant vous parler ni faire passer de. lettre jusqu'à vous, puisque je ne sais où vous êtes, je vous adresse ce billet-ci dans une des feuilles du Spectateur que vous lisez peut-être.
(c Je suis cette malheureuse qui vous fut si chère, à qui vous le fûtes tant vous-même, à qui vous l'êtes encore, toute déshonorée qu'elle est par vous. Je suis cette déplorable fille sans réputation, sans honneur aux yeux de tout le monde, et
dans cet état pourtant, plus respectable que voua, qu'avant ma honte et ma misère dont vous êtes l'auteur. Je suis celle avec qui il vous fallut feindre d'être si estimable, pour pouvoir ensuite être si perfide ; celle qui, pour vous convaincre qu'elle vous croyait honnête homme, vous mit, comme vous le vouliez, en état de manquer d'honneur, et celle qui s'est vue trompée, pour avoir voulu vous convaincre qu'elle ne craignait pas de l'être. Enfin, je suis cette épouse à qui vous niez la foi que vous lui avez donnée, parce qu'elle n'en a que le ciel pour témoin, parce que vous pouvez la nier devant les hommes, parce qu'elle n'est pas revêtue de formalités qui ne la rendraient ni plus sainte ni plus légitime, et dont le défaut tourne plus à la honte du misérable qui s'en prévaut, qu'à la confusion de l'infortunée qui les a négligées dans sa tendresse.
(( Quoi ! des formalités qui ne sont nécessaires, disiez-vous, qu'avec des scélérats dont il faut prévoir la noirceur et gêner la perfidie ; qui étonnent par leurs serments et qui les font terribles pour rendre le parjure incroyable ! Et je péris pourtant pour n'avoir pas pris avec vous les précautions qu'il faut prendre avec les scélérats. Quelle afl"reuse aventure que la mienne ! Je croyais honorer la probité et je n'ai satisfait qu'un traître. Cette injure m'est échappée ; elle m'ac-
cable ; vous méritez bien que je vous la fasse. Mais mérité-je, moi, la douleur que je sens à vous la faire ? mon amour devait-il devenir ce qu'il est aujourd'hui ? Je me vois dans l'infamie ; c'est vous qui m'y jetez ; vous me faites horreur et je vous aime. Avec ce mélange affreux de sentiments, ne vous fais-je pas un peu de pitié ? Non, la punition des plus grands crimes n'est point comparable aux maux que je souffre ; mais je n'en puis plus ; je finis ; vous savez l'état 011 je suis.
« Quand je vous eus perdu de vue, pénétrée de douleur, je vous écrivis une lettre que mon père surprit sur ma table, et qui l'instruisit de la situation où je me trouvais. Quelques amis qui se trouvèrent au logis me sauvèrent de sa fureur qui éclata, et je sortis dansée moment même, sans savoir où j'allais. Deux heures après, fatiguée d'avoir marché, accablée de langueur, attendrie sur moi-même, j'entrai chez une femme que je touchai par le récit que je lui fis de mon malheur ; elle me garde encore chez elle. Elle n'est pas riche, mais elle est charitable ; je n'y serai pas longtemps; je suis mourante et il n'y a pas d'apparence que j'arrive à mon terme, si je vis assez pour mettre au jour un enfant qui n'a que le ciel pour garant de ce que vous lui devez à lui et à sa mère. S'il me survit lui-même, vengez-moi par le soin que
VOUS en aurez, de l'état où vous m'aurez laissée mourir, et que son éducation soit le fruit de vos remords. Voilà tout ce que je vous demande : daignez me marquer que vous me l'accordez, par un billet que vous rendrez à une femme qui vous connaît et qui ira vous parler le 25 de ce mois, aux Carmes du Luxembourg, à 9 heures du matin. Adieu. »
Dans la feuille suivante, on verra la lettre qu'elle écrit à son père et que je ne puis donner
Quelques-uns de mes lecteurs s'ennuieront sans doute de .voir trois feuilles de suite rouler sur le même sujet ; mais les intérêts de la demoiselle en question le demandent, et tout ami que je suis moi-même de la vérité, je ne la soutiendrai jamais aux dépens des services que je pourrai rendre dans mes feuilles. Il vaut mieux remettre vingt curieux, que de faire attendre une personne qui a besoin de secours.
Mais que dis-je, une personne ! Que de filles
sont aujourd'hui sur le bord du précipice où elle est tombée ! Mille sûretés imaginaires les rassurent contre le péril qu'il y a d'avancer ; un reste de vertu les retient encore ; mais, en pareil cas, c'est bien peu de chose que la vertu, quand on ne voit point de risque à la perdre, et qu'on ne craint que la honte de n'en avoir plus.
L'exemple que je leur propose va, pour ainsi dire, éclairer toute l'horreur de l'abîme que la passion leur cache ; elles verront ce que devient une fille qui confie son honneur à des serments amoureux ; ce que devient le cœur d'un amant satisfait ; les funestes révolutions qui s'y passent, ou plutôt son épouvantable métamorphose.
Je me souviens là-dessus que dans le cours de mes voyages, un Polonais me raconta que, dans son pays, une demoiselle nommée Éléonore, de grande condition, et maîtresse d'elle, aimait un jeune seigneur qui, de son côté, en était éperdument amoureux.
Ils étaient près de se marier, quand un événement imprévu les empêcha de conclure leur mariage.
Mirski (c'était le nom du jeune seigneur) fut au désespoir de l'obstacle qui différait son bonheur. Eléonore n'en soupira pas moins que lui, quoiqu'elle en soupirât plus discrètement. S'aimer autant qu'ils s'aimaient, se voir tous les jours
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et ne répondre de leurs actions à personne, ce n'était pas là de quoi modérer l'impatience qu'ils avaient de s'unir ensemble.
Cependant l'obstacle ne cessait point ; leur amour s'augmentait, ils souffraient de se voir et ne pouvaient se perdre de vue. Il n'y avait pas moyen de se marier secrètement ; il fallait des témoins et leur indiscrétion était à craindre.
« Quoi ! dit un jour Mirski, je ne puis donc être heureux ? Et quand le serai-je, ma chère Éléonore ? Dites, quand serez- vous à moi ? quand verrons-nous la fin des difficultés qui nous arrêtent ! Après celles-ci, n'en viendra-t-il plus ? Eh ! qui le sait...? Nous attendions-nous à celles qui nous gênent ? Notre amour peut donc être le jouet éternel du hasard. Eh ! pourquoi l'en faisons-nous dépendre ? qu'a de commun ce hasard avec nos sentiments ? Vous m'aimez, n'est-il pas vrai ? Je vous adore ; vous connaissez le fond de mon âme ; vous faites tout mon bien ; je suis, dites-vous, tout le vôtre. Voilà votre main, voilà la mienne ; joignons-les et nous sommes époux. L'usage veut que nous ayons des témoins. Eh ! n'avons-nous pas nos deux cœurs ? Où trouverez-vous des témoins plus respectables et plus sûrs ? Un monde entier de garants vaudraitil pour vous plus que moi, qui vous donne ma foi ? vaudrait-il plus que vous qui la recevez ?
« Oui, Mirski ! répondit Éléonore un peu confuse ; oui, je me fierais à vous, et je crois qu'il est inutile de vous le dire. Ce n'est pas votre amour qui ferait ma confiance : non, vous n'auriez pas besoin de m'aimer pour être honnête homme ; mais songez-vous à ce que vous demandez, à ce que je suis ? On nous a prescrit certains devoirs et, quoique je pusse en toute sûreté m'enaffranchir avec vous, je le sais et vous ne les ignorez pas. Ce serait toujours m'en aflPranchir, et les marques de mon estime pour vous seraient aussi des marques de hardiesse. »
Mirski ne répondit à ces discours que par des soupirs et par des larmes. Éléonore l'aimait trop pour le laisser si malheureux. « Ne vous affligez point, lui dit-elle, mon cœur est aussi triste que le vôtre ; je ne refuse point absolument la foi que vous m'offrez ; je ne vous promets point non plus de la recevoir ; souffrez que j 'y pense. »
Nos amants se quittèrent alors. Éléonore, demeurée seule, se vit en proie à la situation d'esprit la plus inquiète. Ce que lui proposait Mirski l'épouvantait : elle rougissait en y pensant ; elle se laissait entraîner au plaisir d'y penser. Agitée d'amour et de crainte, elle se perdait dans ses émotions, ne réfléchissait à rien, ne sentait rien de distinct dans son âme, qu'une douceur dange-
reuse dont elle n'osait jouir, et dont elle jouissait malgré elle.
C'en était fait, Eléonore eût cédé sans doute à son amour ; car le peu de réflexions raisonnables que fait une fille dans ces moments-là n'aboutit à rien ; ce n'est jamais qu'une façon plus honnête de se rendre.
Mais elle avait une confidente ; c'était Fatima, demoiselle âgée qui l'avait élevée, dont elle avait souvent éprouvé la prudence, et pour qui elle n'avait rien de caché. Cette fille entra dans sa chambre et s'aperçut du trouble où elle était ; elle lui en demanda la cause. Eléonore lui ouvrit son cœur, lui en avoua la faiblesse et s'excusa sur la nécessité de s'assurer Mirski, sur l'apparente impossibilité de l'épouser autrement, et sur le peu de danger qu'il y avait à se fier à un homme de son caractère.
Fatima frémit des dispositions de sa maîtresse, et cependant dissimula son étonnement : elle faisait bien. Les passions sont farouches ; il faut les ménager d'abord, leur présenter, pour ainsi dire, un visage ami, et gagner ainsi leur confiance, pour les mieux combattre.
« Madame, répondit-elle à Eléonore, votre situation est fâcheuse ; vous ne pouvez épouser Mirski avec éclat, ni prendre d'autre témoin que moi d'une union secrète avec lui, et mon témoi-
gnage ne serait rien. Ainsi, dans la conjoncture présente, vous n'avez de ressource que la bonne foi ; vous êtes persuadée de sa probité ; je le suis aussi, mais sans vous en défier, tâchez d'en être plus sûre. L'estime que vous avez pour Mirski n'est encore digne ni de vous ni de lui ; elle n'est pas assez éclairée ; peut-être l'estimeriezvous moins, si vous ne l'aimiez pas tant : prenez-y garde, madame : lui-même, un jour, pourrait s'imaginer que vous auriez été trop vite : il dirait que votre estime fut téméraire, et cela inquiéterait la sienne. Épargnez-lui ce scrupule sur votre compte : conduisez-vous de façon que sa vertu n'ait rien à reprocher à la vôtre ; sauvez- vous enfin de l'affront d'être un jour crue plus tendre que sage, et ne laissez rien à faire aux réflexions à venir de votre époux, qui ne vous fasse honneur. »
— Qu'on ne se scandalise pas ici de l'expédient que va donner Fatima ; il n'est pas chrétien, je ne l'approuve point, et ce n'est qu'une histoire que je rapporte. —
« Voici donc le parti qu'il faut prendre, ajoutât-elle ; vous avez chez vous une jeune esclave qui a de l'esprit et dont le son de voix est le même que le vôtre ; nous nous méprenons même tous les jours. Feignez de consentir à ce que Mirski vous propose, mais de ne vouloir accepter sa foi que la nuit. La jeune esclave tiendra votre place. Mirski
s'y trompera dans les ténèbres et la croira son épouse ; vous le laisserez quelque temps dans l'erreur ; son amour pourra se ralentir ; mais n'importe, ce ne sera pas sur votre compte, et si malgré ce ralentissement, qui ne vous regardera pas, si malgré l'obstacle qui arrête aujourd'hui votre mariage, il consent encore de vous donner la main avec éclat, comme vous feindrez de le souhaiter, pour lors, madame, acceptez en secret sa foi ; je ne vous en détournerai plus, il vous sera permis de vous y fier, et votre confiance sera plus raisonnable. »
« Mais, répondit Éléonore, que dira Mirski que j'aurai trompé ; ne se plaindra-t-il pas de l'injustice de mes soupçons ? — Eh ! madame, ne vous en mettez point en peine, dit Fatima : les preuves de prudence ou de vertu que donne une fille n'ont jamais rien gâté dans le cœur d'un homme. Mirski se plaindra de vous et vous en aimera davantage. » Éléonore se rendit : Fatima, charmée de la voir dans cette résolution, voulut l'y affermir par un exemple de la perfidie des amants. « Tous les hommes, lui dit-elle, n'ont pas autant de probité que Mirski en aura sans doute. Le fils de votre écuyer, madame, ne veut pas aujourd'hui reconnaître pour sa femme une fille qui s'est perdue par un excès d'estime pour lui ; permettez que je le fasse appeler ; son procédé
VOUS irrite, mais contraignez- vous, vous en saurez les raisons. »
On envoya chercher ce jeune homme. « Viniescho, lui dit Fatima, quand il entra, je parlais de vous à madame : votre aventure avec votre maîtresse lui paraît plaisante, mais elle serait bien aise de vous l'entendre raconter à vous-même. — Ce n'est qu'une bagatelle qui ne mérite pas la curiosité de madame, répondit-il ; c'est une fille que j'aimais, qui disait qu'elle m'aimait et que j'ai pressée de m'en donner des preuves. Elle l'a fait et à présent j'en suis fâché, car elle est dans un embarras dont je ne saurais la tirer. — Que ne l'épousez-vous ? dit Éléonore d'un air riant. — - Moi ! madame, reprit-il ; il faudrait que je fusse bien méchant pour devenir son époux. C'est par amitié que je refuse de l'être ; c'est par reconnaissance : je lui épargne un malheur, je la tromperais, je ne l'aime plus, et vous savez qu'un mari doit aimer sa femme, et l'estimer, qui pis est. — Comment, Viniescho ! la mépriseriez- vous aujourd'hui ? dit Éléonore. — Que le ciel m'en préserve, madame, repartit-il ; je ferai toujours cas d'elle, pourvu qu'elle appartienne à un autre ; mais mon estime n'est pas de celle qu'il faut porter à son épouse en mariage ; elle ne soutiendrait jamais l'épreuve du nœud conjugal ; elle est aujourd'hui d'un tempérament
trop délicat, je la perdrais, et sans cette estime, on est de trop mauvaise humeur avec sa compagne. — Mais, répondit Eléonore, votre maîtresse est bien à plaindre ; vous la laissez sans honneur, vous lui avez donné votre foi et vous la punissez de vous avoir cru vertueux.
« — Je lui ai donné ma foi, j'en conviens, madame, reprit-il, et je lui en aurais donné mille, si je les avais eues. Un homme amoureux est-il responsable des serments qu'il fait ? est-il son maître ? a-t-il de la raison ? Si dans un transport au cerveau j'avais juré de me tuer, en sortant de là serais-je obligé de tenir parole } Eh ! bien, l'amour est un transport ; on ne sait ce qu'on dit quand on aime. Promettre à une fille de l'épouser, si elle se fie à vous, n'est-ce pas lui promettre une impertinence ? n'est-ce pas lui dire, je m'engage à vous prendre pour épouse quand vous ne le mériterez plus ? Pourquoi donc s'y fie-t-elle ? C'est, dit-on, qu'elle vous croit honnête homme. Ce n'est pas cela : c'est qu'elle a aussi le transport au cerveau, c'est qu'elle vous aime et qu'elle prend pour conviction de votre probité l'envie qu'elle a de vous mettre à l'épreuve. Eh ! sans cela, madame, comment expliquer sa complaisance ? Mille exemples lui crient de tous côtés : Soyez sage, les serments qu'on vous fait ne valent rien, ils sont sans conséquence : votre prétendu
mari ne les tiendra pas et ne sera pourtant point parjure. Malgré cela elle continue, et cela est fâcheux ; mais du malheur qui lui en arrive, un amant n'en est pas coupable ; il n'en est que cause innocente. Quand il revient de là, c'est un homme qui se réveille, et qui voit aussitôt disparaître toutes les illusions qu'il a rêvées dans son amour. Il ne sait où sont passés ces sentiments si tendres : il se retrouve avec un cœur froid, nonchalant, épuisé : cette maîtresse si aimable n'est plus ; il ne voit plus à sa place qu'une fille imprudente, dont la présence l'ennuie, dont les sollicitations l'importunent, dont la tendresse lui est à charge, et qui parle un langage qu'il n'entend plus. Elle est encore folle, il se trouve libre, elle le poursuit ? Il est naturel qu'il la laisse là. »
Éléonore alors ne put retenir ou la honte ou l'horreur qu'elle sentit à ces discours. « Retirezvous, lui dit-elle, lâche que vous êtes, et ne vous présentez jamais devant moi, »
Viniescho sortit en pâlissant. « Juste ciel ! s'écria Eléonore ; que viens-je d'entendre ? Quel monstre que cet homme-là ! Ah ! Mirski, pardonnez-moi les frayeurs qui me saisissent. Fatima, je m'abandonne à votre conduite ; je suis dans une consternation dont je ne sais pas la cause. »
Éléonore, après ces mots, ne fit plus que sou-
pirer. Mirski revint : tout se passa à son égard comme on l'avait projeté. Son amour s'accrut d'abord : il fut violent les premiers jours, ensuite il baissa ; enfin Mirski disparut tout à fait, et un mois après on apprit qu'il était marié à une autre. Il sut la vérité de son aventure. Éléonore eut soin de l'en faire instruire, et l'on dit que cet infidèle en mourut de douleur, après avoir langui quelque temps ; et voilà ce que c'est que l'homme. Mais achevons l'histoire de la demoiselle, à l'occasion de qui je viens de faire ce récit, et finissons par la lettre qu'elle écrit à son père.
« Mon très cher père, je n'ai peut-être pas longtemps à vivre, et je vous ai offensé ! J'ai trahi la tendresse que vous aviez pour moi, j'ai porté le poignard dans votre cœur ; j'ai déshonoré celui qui m'a donné la vie ; je l'ai fait repentir de me l'avoir donnée ; j'ai rendu le jour où je suis née un jour de malédiction pour lui ; enfin, mon père, je suis aujourd'hui votre malheur, votre désespoir et votre opprobre : voilà toute la récompense de votre amour et de vos soins. Cependant, toute coupable que je me suis rendue, toute indigne que je suis d'aucun soulagement, je n'ai pu, malade et presque mourante, me refuser le seul bien qui * me reste : c'est de me jeter à vos genoux, de vous demander pardon, de vous montrer mon repentir, et de vous dire que, de tous les malheurs où je
suis plongée, de toutes les douleurs que j'éprouve, rien ne me pénètre tant que l'injure que j'ai faite à un si bon père, et que la désolation où je vous sais. Dans votre juste ressentiment, vous voulûtes vous venger de moi, quand je me sauvai de votre maison. Hélas ! mon père, je ne suis pas échappée à votre vengeance ; j'ai porté avec moi le ressouvenir terrible de tout ce que je vous dois ; je n'ai point oublié combien vous m'aimiez, et j'ose vous assurer, tout irrité que vous êtes, que vous auriez pitié de ce que je souffre, en vous regardant, et que vous êtes vengé, au delà de ce qu'un cœur comme le vôtre aurait voulu l'être. Mes larmes et ma faiblesse ne me laissent pas la liberté d'en dire davantage, et je ne mérite pas la consolation que je me donne, en vous apprenant mon affliction. Je ne vous demande rien pour moi ; tant que je vivrai, je dois vous être un objet d'horreur. Mais que votre miséricorde ne se refuse pas à ce que je laisse après moi, si son indigne père l'abandonne. Hélas ! je vous implore pour le fruit de mon crime. Quelle espèce de cruauté reste-t-il à exercer contre lui ? Ne l'aurai-je pas accablé de tous les malheurs ? Il naîtra dans la misère et dans l'infamie. Adieu, mon père, j'espère qu'on vous avertira bientôt que ma mort doit calmer votre colère. »
Mon confrère, le Spectateur anglais, avait établi des bureaux d'adresse 011 différents particuliers lui envoyaient des lettres, qu'à leur prière il insérait dans ses discours : or^, mon confrère vaut mieux que moi, puisqu'il pense mieux, et qu'il est venu le premier. Ainsi, je ne puis m'égarer en suivant son exemple, et je vais mettre encore ici deux lettres qui me sont arrivées je ne sais comment.
« Monsieur h Spectateur,
« Peut-être êtes-vous quelquefois embarrassé de trouver le sujet de vos feuilles, et ma situation vous en fournit un que vous pouvez rendre utile et agréable. Je suis un homme sans ambition, d'une humeur douce, d'une santé vigoureuse, aimant la joie et d'assez bon commerce, à ce que disent mes amis ; j'ai du bien plus qu'il ne m'en faut pour vivre à mon aise et pour laisser mes enfants passablement riches.
« Sur cela, vous allez croire que je suis heureux. Eh ! non, mon cher monsieur ; j'ai une femme qui broche sur le tout, et qui m'enlève tous les avan-
tages de ma fortune, de mon tempérament et de mon caractère : je suis triste en dépit de mon humeur joyeuse ; je vis dans la pauvreté en dépit de mon bien, dont j'ai bonne envie de jouir, et je suis toujours valétudinaire, en dépit de la meilleure santé du monde.
« Cependant, ma femme, cette femme si fatale, par qui tant de moyens d'être heureux périssent entre les mains, elle est d'une figure aimable, elle m'aime tendrement, et je l'aime de tout mon cœur aussi.
c( C'est qu'elle est jalouse, direz-vous. Non, je ne lui vis jamais la moindre vapeur de jalousie. Et si c'était là son mal, je l'en guérirais. Je laisse la femme d 'autrui en repos ; la mienne me plait, comme je vous dis, et je suis trop paresseux pour me donner la peine d'être coquet. D'où vient donc qu'elle est mon fléau ? C'est qu'elle est avare ; mais dans un excès qui ferait plus l'admiration que l'exemple de l'avare le plus déterminé. Je ne suis pas même assez méchant pour donner ici son portrait en entier, et pour exposer fidèlernent toute l'industrie de son avarice. Je supprimerai ce détail par charité pour les avares, que je regarde encore comme mon prochain, quoique bien des personnes leur disputent cette qualité. Les pauvres gens se pendraient peut-être à la vue de mille petites dépenses qu'ils font
depuis longtemps, qu'ils croient bonnement indispensables et que ma femme, plus habile qu'eux, a pourtant trouvé le secret d'épargner.
« D'ailleurs, je suis trop bon serviteur du roi, et dans le détail qu'il faudrait faire, il y aurait bien des choses qui instruiraient à blesser ses intérêts, aussi J)ien que ceux d'un nombre de marchands dont je pourrais causer la banqueroute.
« Par exemple, ma femme n'écrit jamais de lettres et n'en reçoit jamais. Pour en écrire, il en coûte une feuille de papier. Pour en recevoir, il en coûte le port. Oh ! voyez, s'il vous plaît, ce que deviendraient la vente du papier, et le revenu des postes, si tous les avares faisaient de même.
« Et c'est là le moindre des articles que je pourrais citer. Tous les jours elle en imagine de nouveaux, qui, s'ils prenaient crédit, couperaient la gorge aux cuisinières, aux artisans, aux ouvriers ; livreraient toutes les marchandises aux vers, casseraient aux gages les deux tiers des matelots, parce que la navigation pour le commerce serait inutile ; feraient cesser les manufactures et tomber la république de Hollande, qui ne vendrait plus ses denrées,
« Il y a quelque temps qu'à dîner, mes enfants et moi, nous avions grand appétit : l'on nous servit un repas si frugal, que je fis mettre encore un chapon à la broche, et de ce maudit chapon, ma
femme, qui pâlit en le voyant, crut devoir en expier la dépense, et réparer, par un coup de sobriété, le dommage que faisait à son gré notre intempérance.
« L'heure du souper arrive ; deux moineaux bien affamés n'auraient pas eu trop de ce qu'on apporta sur la table. Ma foi ! mes enfants et moi, nous changeâmes de couleur à notre tour :« Mais, ma femme, lui dis-je, il n'y a pas de quoi manger ! — Vous vous trompez, me dit-elle ; car je ne souperai point. — La condition de votre estomac est bien malheureuse, lui répondis-je, en plaisantant d'un air contraint ; mais je vous avertis que le mien n'est pas si endurant. » Là-dessus je mangeai un morceau, faute d'en pouvoir manger deux, à moins que de voler la part de quelque autre. Ensuite je me retirai. Deux heures après, ma femme tomba en faiblesse, de pure inanition. Je courus à elle, et la priai de manger. Il n'y eut pas moyen. « Laissez-moi, me dit-elle ; c'est ce chapon que je n'ai pu digérer. » Je l'en aurais défié, car elle n'en avait pas goûté.
« Vous concevez bien, monsieur, que cette abstinence presque éternelle, doit répandre un air de langueur sur tous les visages de ma maison ; aussi, quand je reviens chez moi, je crois rentrer dans un désert, car il y règne un calme si triste, la cuisine y est si froide, mes enfants sont si
sombres, si sérieux, leur sang apparemment a si peu d'esprits, il circule si lentement, moi-même, à l'aspect de tout cela, je demeure si abattu, si consterné, qu'actuellement en vous racontant seulement la chose, et quoique absent de chez moi, il me prend, de mélancolie, un engourdissement par tout le corps.
« Vous ne manquerez pas de me dire que je suis le maître, et que si je le souffre, c'est à ma complaisance à qui je dois m'en prendre. Il est vrai, je n'ai pu jusqu'ici me résoudre à dire d'un ton ferme à ma femme : « Je veux. » Je suis l'homme du monde le plus faible, le plus indolent et le plus ennemi du bruit, surtout avec les gens que j'aime un peu ; et je le vois bien : voilà ce qui fait que ma femme amaigrit à son aise, que j'ai une migraine continue, et que mes enfants ne sont ni nourris ni vêtus ; je dis ni vêtus, car en été ils étouffent et tremblent en hiver, à cause que ma femme ne connaît point de saisons ; et pour des habits, elle était si fâchée, si piquée, la dernière fois qu'elle en acheta, que je la surpris dans son cabinet ruminant très sérieusement à quelque honnête moyen de s'en passer. Je m'attends qu'au premier jour, elle trouvera l'expédient qu'elle cherche.
« Savez- vous, monsieur, comment je me comporte, quand la patience m'échappe avec elle.
Je retiens ma colère ; je pars subitement de chez moi, et vais du même pas lui faire emplette d'un habit neuf. Cet habit est plus ou moins magnifique, suivant que je suis plus ou moins en colère. Il y a deux mois que j'étais si outré, que je lui levai une étoffe toute d'or : elle s'évanouit en la voyant, et j'ai eu un peu de repos pour six semaines ; ensuite elle a recommencé ses nouveaux trais ; de sorte que ces jours passés, elle me régala d'un trait d'économie si extraordinaire, que pour l'en punir, je courus -vite lui acheter une cornette superbe : cela la mit à la raison ; elle devint docile pour quelque temps, et me promit bien de s'amender ; mais franchement, ces corrections-là me fatiguent, et comme elle lit vos feuilles qu'on lui prête, je souhaiterais que dans un de vos discours, vous essayassiez de me soulager par des réflexions qui la fissent rougir de son avarice, et qui m'épargnassent à moi l'achat des verges dont je la châtie,
« Après quoi, si vous ne réussissez point, mon parti est pris, et tout franc, j'ai résolu de m'en délivrer, non que je veuille employer ni feu ni poison contre elle au moins ; je n'en suis pas capable, et ce n'est pas là ce que je veux dire. J'ai pour la faire mourir des moyens plus innocents, qui se moquent de toute recherche et qui, je crois, ne blessent presque point ma conscience.
M^nivM X. 10
Je ne la tuerai point, je serai seulement cause de sa mort, et cause, à mon gré, trop éloignée. Je lui ôterai la vie par un trait badin, et assurément le badinage n'est point défendu, quand il est honnête. Vous allez en juger.
« Depuis dix ou douze ans, quand je veux me divertir, voir mes amis, lelir donner à manger, je les mène dans une petite maison que j'ai louée à l'insu de ma femme. D'ailleurs, je fais quelquefois des parties de campagne ; je vais aux spectacles avec des dames ; je joue ; de temps en temps je perds. Ma femme ne sait rien de tout cela, et moi, je ne sais par quel pressentiment qu'un jour elle me pousserait à bout, et qu'il me serait impossible de vivre avec elle, j'ai toujours eu la précaution de tenir un mémoire et de mes pertes et des dépenses qu'elle ignore. Oh ! c'est avec ce mémoire que je la tuerai, monsieur : voilà mon poignard ; il est en bon état, il ne la manquera pas. Le numéro des sommes écrites dessus se monte à vingt mille francs. Je le tiens tout prêt. Hier, j'avais déjà tiré mon arme de ma cassette ; j'allais faire mon coup ; je ne me suis jamais trouvé contre elle dans une humeur si assassine. Enfin, ma femme n'avait plus qu'un instant à yivre : j'entrai dans sa chambre ; elle était à sa toilette ; elle a les plus beaux cheveux du monde ; ils étaient épars ; cela lui faisait une physionomie
si douce ; elle sourit en me voyant, et me désarma ; je n'eus pas la force de déployer mon papier, de l'exposer à ses yeux, et ma tendresse lui fit quartier. Mais, monsieur, je sens bien que ce n'est que partie à remettre. Je n'en puis plus ; je vous en prie, sauvez-lui la vie ; prêchez-la du mieux qu'il vous sera possible ; préservez-la d'une mort subite, que je suis toujours tenté de lui donner. J'attends de vous cette grâce avec impatience et je suis, etc. »
« Monsieur le Spectateur ^
« Avant de vous entretenir sur ce qui me regarde, je suis bien aise de vous dire que je lis exactement vos discours, et que je m'y plais beaucoup, quand vous ne parlez ni d'anciens, ni de modernes, ni du bel esprit ; car dans ce cas je prends, ne vous déplaise, la liberté de vous sauter, parce que je n'aime pas les raisonnements que vous autres, ce me semble, appelez métaphysiques, et dont je ne connais que le nom, sans trop comprendre ce qu'il signifie.
« Je me doute pourtant que vous pensez à merveille dans ces raisonnements-là ; mais, comme ils m'ennuient, dès que j'en ai lu deux lignes, je n'y sais d'autre façon que de les quitter et de les passer pour bons, et cela fait justement votre compte et le mien. Ainsi, vous devez être content
de mon procédé, et j'espère qu'en revanche vous ne me refuserez pas ce que je vous demande.
« Je suis une fille de seize à dix-sept ans ; j'ai de l'esprit, j'en suis sûre ; car on me déplaît quand on n'en a point, et je sais fort bien rire en moimême de toutes les bêtises que je vois faire. Lorsque vous aurez lu ma petite histoire, vous jugerez bien que j'ai raison de me croire spirituelle. Si ma mère me laissait voir le monde, je vais gager qu'en moins d'un mois, j'en saurai autant que les personnes qui y ont été toute leur vie. Je ne puis pas dire que je suis belle. Non, mais je m'imagine que c'est tant mieux ; car, si je l'étais, je crois en vérité que je ne serais pas si jolie que je le suis. Pour bien faite, j'entendis l'autre jour le directeur de ma mère, qui lui disait du ton d'un homme qui sent ce qu'il dit : « Il faut avouer que cette demoiselle est faite à peindre. — Je le Biais bien, lui répondit-elle à son tour, d'un ton de confessionnal, et je crains bien qu'elle ne le sache aussi. »
« Mais je m'amuse à babiller, sans venir au fait. Il faut me le pardonner, monsieur ; une fille de mon âge qui parle de sa taille et de son visage, c'est tout comme si elle était à sa toilette : elle ne peut finir. Finissons pourtant. Je ne vous dirai rien de mon cœur ; la suite de ma lettre vous expliquera ce qu'il est. Il suffit que vous com-
preniez que je suis aimable ; moi, je le comprends encore mieux, et voilà ma peine. Ma mère est extrêmement dévote et veut que je le sois autant qu'elle, qui a cinquante ans passés. N'a-t-elle pas tort ?
« Quand je vous dis cela, ne croyez pas que je blâme la dévotion : j'en ai moi-même ce qu'il m'en faut. Je suis naturellement sage, mais jusqu'ici j'ai plus de vertu que de piété ; c'est dans l'ordre, et de cette piété, je vous jure que j'en aurais encore davantage, si ma mère n'exigeait pas que j'en eusse tant. Jamais je ne me sauverais, si je devais vivre toute ma vie avec elle.
« Il y a quelque temps qu'elle fut très malade ; on crut qu'elle mourrait. Comme je vis qu'elle allait se confesser, il me prit une inquiétude pour elle. Hélas ! dis-je en moi-même, cette femme-là ne s'accuse que de ses fautes, sans faire mention des miennes, qui sont sur son compte. Là-dessus je pensai lui aller dire : « Ma mère », vous ne savez pas tous vos péchés, et je me crois obligée en conscience, de vous avouer tous les dégoûts, tous les murmures, toutes les dissipations, toutes les impatiences où je suis tombée à cause des exercices religieux que vous m'avez fait faire, et de la contrainte où vous m'avez tenue. »
Je prenais déjà ma secousse pour l'aller trouver, quand on m'apprit qu'elle venait d'avoir une
crise qui apparemment la tirerait d'affaire. Je me retins ; mais voilà six heures qui sonnent. A six heures et demie, je dois aller dans son cabinet faire une lecture pieuse qui dure ordinairement une heure. Nous revenons de complies ; nous avions déjà été à vêpres. Dans l'instant où je vous écris, ma mère est en méditation, et je suis censée y être aussi. Par précaution, je tiens toujours ouvert le livre où est le point que je dois méditer, afin qu'elle me trouve sous les armes, si, suivant sa coutume, elle venait s'assurer de ma ferveur.
« Ce matin, de même que tous les matins que Dieu fit, au sortir du lit, nous avons été une heure en oraison ; ce soir, avant que de nous coucher, autre oraison de fondation et de la même durée, et le tout toujours précédé d'une lecture. Pour moi, dans toutes ces oraisons-là, j'y paie de mine. Quand le hasard nous dérange, et que je suis ma maîtresse, je fais ma prière soir et matin, d'aussi bon courage qu'on le puisse. Un Pater récité à ma liberté me profite plus que ne feraient dix années de piété avec ma mère. Vous parlerai-jc tout à fait franchement 1 Nos heures d'exercices n'arrivent point ; je n'entends sonner ni vêpres ni complies ; je ne vois point de livre pieux que je je ne sois saisie d'un ennui qui me fait peur.
« Avant-hier, j'étais seule dans la chambre de
ma mère ; il entre un ecclésiastique. Comme je ne songeais à rien, je me trouvai presque mal en le voyant, seulement à cause de son habit, qui a rapport à nos fonctions dévotes.
« Savez-vous bien, monsieur, que je crains les suites de mes dégoûts là- dessus ; savez-vous bien qu'une prédication me donne la fièvre, moi qui aimerais entendre prêcher si je n'en avais satiété. Ce n'est pas là tout : si vous voyiez comme ma mère m'habille ; au voile près, vous me prendriez pour une religieuse ; encore au voile près, je me trompe, ma coiffe en est un, de la manière dont je le mets. A l'égard de mon corps, il me va jusqu'au menton ; il me sert de guimpe : vous jugez bien qu'une âme de seize ans n'est pas à son aise sous ce petit attirail-là. Entre vous et moi, je crains furieusement d'être coquette un jour ; j'ai des émotions au moindre ruban que j'aperçois : le cœur me bat dès qu'un joli garçon me regarde : tout cela m'est si nouveau ; je m'imagine tant de plaisir à être parée, à être aimée, à plaire, que si je n'avais le cœur bon, je haïrais ma mère de me causer, comme cela, des agitations, pour des choses qui ne sont peut-être que des bagatelles et dont je ne me soucierais pas, si je les avais. Persuadez-la, s'il vous plaît, de changer de manière à mon égard. Tenez, ce matin, j'étais à ma fenêtre ; un jeune homme a paru prendre
plaisir à me regarder ; cela n'a duré qu'un moment, et j'ai eu plus de coquetterie dans cette seule minute-là qu'une fille dans le monde n'en aurait' en six mois. Tâchez donc de faire voir les conséquences de cela à ma mère : six heures et demie sonnent, elle m'appelle déjà de son cabinet : je m'en vais lire ; je vais prononcer des mots ; je vais entrer dans ce triste cabinet que je ferai, quelque jour, abattre, s'il plaît à Dieu, car la vue seule me donne une sécheresse (pour parler comme ma mère) qui m'empêcherait toute ma vie de prier Dieu si je restais dans la maison. Ah ! que je m'ennuie ! »
Le fameux scythe Anacharsis, un jour, surpris par une nuit obscure, aperçut une maison bâtie au bas d'une montagne. Il vint y demander l'hospitalité, et ce fut le maître même de la maison à qui il parla. « Entrez, dit-il à Anacharsis d'un ton sévère, Les hommes en général ne méritent pas qu'on les oblige ; mais ce serait être aussi méchant qu'eux que de. les traiter comme ils le
méritent. Venez ; les vices de leur cœur m'ont valu des exemples de vertu. »
La singularité de ce discours eût peut-être étonné tout autre homme qu'Anacharsis ; mais ce scythe, qui était un amateur de sagesse et qui voyageait pour en acquérir, se sentit au contraire piqué d'une curiosité de philosophe ; il regarda cet accueil comme la matière d'un éclaircissement qui ne manquerait pas d'être instructif ; il s'en promit tout d'un coup quelques nouvelles leçons de sagesse et il lui tarda de voir le dénouement d'une aventure qui, suivant ses vues, commençait d'une façon si intéressante.
Il suivit donc son hôte qui le prit par la main et le conduisit dans un appartement commode, dont la propreté faisait tout l'ornement. Anacharsis, qui était bon connaisseur, vit bien alors qu'il était logé chez un sage, et cela étant, il se trouvait, lui, une bonne fortune pour son hôte, tout comme son hôte en était une pour lui. Il ne s'agissait plus que d'une chose : c'était que l'autre, à son tour, eût sentiment de son mérite, et que la découverte de ce qu'ils valaient fût entre eux réciproque.
Pour cet effet, voilà Anacharsis qui prend le maintien d'un sage, attitude grave, discours sentencieux et silence attentif.
Notre misanthrope remarque ces façons-là,
et sur cette étiquette, il examine Anacharsis ; celui-ci tient bon : déjà l'autre s'intrigue, s'arrange sur ses conjectures, prend lui-même une contenance moins distraite, et sou'çonnant qu'il est devant un sage, ne veut pas manquer le petit profit qui se présente : c'est d'être aussi pris pour tel.
Cependant on servit ; ils se mirent à table, et dans la conversation : « Si je ne craignais de vous paraître trop curieux, dit-il, je vous prierais de me dire à qui j'ai le plaisir de donner aujourd'hui retraite. Si j'en crois les apparences, je dois vous distinguer des autres hommes pour qui je n'ai pu m 'empêcher de vous montrer tant de mépris. — Quand vous me confondriez encore avec eux, reprit Anacharsis, vous ne seriez point injuste : tous les hommes en effet sont méprisables, les uns plus, les autres moins : voilà toute la différence qu'on peut mettre entre eux. Vous souhaitez de savoir qui je suis, et je vous ai trop d'obligation pour refuser de vous satisfaire. Je suis né Scythe et je m'appelle Anacharsis. — Votre nom et votre amour pour la sagesse me sont connus, seigneur, répondit le Solitaire ; je sais même votre rang, que vous oubliez de me dire. Vous êtes prince de la famille royale de Scythie et je vous demanderais pardon de la manière dont je vous ai reçu d'abord, si je ne
croyais devoir épargner au philosophe Anacharsis les excuses et les respects que je dois au prince. Cependant, seigneur, souffrez que je vous dise d'où me vient cette haine que j'ai prise pour les hommes. — J'allais vous prier de m'en instruire, reprit Anacharsis, et j'attends votre récit avec impatience. — Je vais, dit le Solitaire, vous exposer toute l'iiistoire de ma vie ; cela pourra vous amuser, et je ne serai pas long.
« Je m'appelle Hermocrate, et je suis issu de parents qui furent autrefois sénateurs dans Athènes. Mon père répara par une éducation excellente la médiocrité des biens qu'il avait à me laisser. J'étais dans la fleur de mon âge quand il mourut ; je crus, après sa mort, ne devoir rien négliger de tout ce qui pouvait augmenter ma fortune. J'avais l'âme généreuse et de tous les plaisirs auxquels j'étais sensible, je n'en connaissais point de plus grand, de plus cher, ni qui me fût plus nécessaire que le plaisir d'obliger les autres. Quand je pouvais rendre un service à quelqu'un, je n'avais pas besoin d'étudier mes façons pour sauver aux gens la petite confusion qu'on a souvent d'être obligé dans bien des choses. J'étais là-dessus tout sentiment ; je n'avais qu'à laisser faire mon cœur, il n'y avait rien à ajouter à son industrie naturelle, non plus qu'au talent qu'il avait de cacher son industrie même.
« Né avec de pareilles dispositions, j'envisageais avec volupté toutes les sortes de partages que je ferais de ma fortune aux autres. Quand je serais riche, je ne puis subsister avec mon bien, disais-je en moi-même, car il ne suffit que pour moi, et mon cœur, pour ainsi dire, n'a pas le nécessaire. Etre né bon et ne pouvoir exercer sa bonté, n'est-ce pas vraiment n'avoir pas de quoi vivre ? Quoi ! voir les besoins d'un honnête homme et n'être point en état de les soulager, n'est-ce pas les avoir soi-même ? Je serai donc pauvre avec les indigents, ruiné avec ceux qui sont ruinés, et je manquerai de tout ce qui leur manquera. Tâchons de me mettre à l'abri d'une vie si triste.
« Dans ce projet je me ressouvins qu'il y avait un philosophe qui s'était entièrement retiré du monde, et qui demeurait à un quart de lieue de ma ville. Il cultivait les sciences dans la retraite et beaucoup de personnes l 'allaient souvent consulter sur une infinité de matières : ses réformes et ses conseils avaient été utiles à tout le monde, et son étude lui avait même acquis des secrets qui le faisaient passer pour un magicien dans l'esprit du peuple. Il fallait l'interroger en peu de paroles et il répondait de même.
« J'allai donc le trouver ; je n'avais qu'une question fort courte à lui faire. « Comment faut-
il s'y prendre, lui dis-je, pour avoir l'amitié des hommes ? (car je comptais qu'avec leur amitié il n'y avait rien dont je ne vinsse à bout). — Etre bon avec eux, et dans ses discours et dans ses actions, me répondit-il, et puis il se retira. — Sur ce pied-là, ils m'aimeront, dis-je en me retirant aussi ; car, pour être bon, je n'ai qu'à rester comme je suis. )i
« Je revins chez moi avec cet oracle qui s'ajustait si bien à mon caractère, et dès ce moment, je me mis en besogne. Vous concevez bien que je n'eus pas de peine à donner des témoignages de cette bonté qu'on m'avait recommandée, et dont mon cœur ne respirait que la pratique.
« Le philosophe ne s'était point trompé, et en effet, je fus bientôt regardé comme le meilleur garçon du monde ; je ne voyais personne qui ne fît mon éloge : on s'attendrissait en me louant, on se répandait en caresses, tous les discours qui roulaient sur mon compte étaient affectueux, et ce qu'on me disait, il est certain qu'on le sentait. Sur le rapport de ceux qui me connaissaient, j'avais pour amis tous ceux qui ne me connaissaient pas ; et je vous l'avoue, les espérances de crédit et de fortune que j 'avais conçues me parurent alors infaiUibles, au point où je voyais les choses. Je comptais, en homme sensible, que mes amis me seraient obligés des services que j'exige-
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rais d'eux : ils seront charmés de m'être utiles, me disais-je ; ils m'aiment et les requérir de quelque grâce est un bonheur que leur doit ma reconnaissance. Il est vrai que je n'ai pas le talent de demander pour moi, et qu'assurément je m'y prendrai mal ; mais à cet égard-là leur amitié m'épargnera bien les frais de compliments, et d'ailleurs c'est un titre de bon cœur que de ne savoir pas parler pour soi. L'homme généreux, quand il prie son ami de le servir, s'imagine presque à cause de cela être un mauvais ami luimême.
« C'est ainsi que je m'entretenais avec moi quand un poste honorable, et qui me convenait, se présenta. Je témoignai à différentes personnes que j'avais envie de l'avoir. Remarquez que ceux à qui je m'adressais me semblaient les plus touchés de mon caractère : j'en avais reçu en toutes occasions de ces tendres serrements de main par qui l'on semble dire à un homme qu'il est doux d'être avec lui ; de ces protestations de bienveillance qui partent d'une abondance de goût pour vous. Ils tenaient ordinairement avec moi de ces discours familiers qui seraient des injures entre gens indifférents, et qui, entre amis, ne sont qu'un badinage joyeux et caressant.
« Les uns me dirent d'un air pensif et réfléchi que la chose était difficile, qu'ils ne voyaient pas
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bien encore comment ils s'y prendraient pour s'employer en ma faveur : « Mais j'y rêverai, ajoutait chacun d'eux, et je vous promets làdessus une réponse plus positive. » Les autres me refusèrent tout à fait cordialement, en hommes d'honneur, pour telles et telles raisons : « Je ne suis rien là-dedans, mon cher ami ; j'en suis fâché ; mais ne vous rebutez pas : remuezvous. Voilà à peu près les tours que je vous conseille de prendre pour arriver à vos fins. » C'était là le langage de chacun d'eux d'auprès de qui je revenais chargé d'instructions que m'avait prodigué leur zèle.
« De ces amis je passai à d'autres, et partout je trouvai des sentiments du même style. J'en étais surpris, je n'y comprenais rien, c'était une énigme pour moi que de voir qu'on m'aimait véritablement et que pourtant on ne se souciait point de moi.
« Je manquai le poste, un autre l'emporta, et cet autre c'était un homme dangereux, malin, vindicatif, qui avait le courage de dire de bons mots contre ceux qui ne lui plaisaient pas, et qui, à l'égard des ridicules de son prochain, était d'un commerce aussi cavalier que le mien était doux et humain ; enfin qui était mon contraste ; avec cela, voyez la différence de nos aventures. Il s'attirait des ennemis qui s'empressaient de le
servir, pendant que je me faisais des amis qui refusaient de m'être utiles. N'auriez-vous pas cru que les hommes se trompaient et que, par méprise, ils me donnaient la part qui lui était due, et lui transportaient la mienne ? A qui pensez-vous qu'il eût obligation du poste dont il s'agissait ? Aux mêmes personnes que j'avais tâché d'intéresser pour moi et qui m'avaient toujours mal parlé de lui. Ce n'est pas tout : quelque temps après, on me pria d'un repas oij tous les conviés, me disait-on, seraient charmés de m'avoir. L'homme en question sut ce repas ; il en voulut être, il apprit que je m'y trouverais et témoigna n'en être pas content. Savez-vous ce qui arriva ? On m'avait prié, on m'aimait, et il était craint. Eh ! bien, le repas se fit, et pour mettre à l'aise le malin personnage on envoya dire au meilleur garçon du monde que la partie était rompue, pour je ne sais quel accident qu'on imagina et dont l'imposture fut de l'invention de tous les conviés. Oh ! alors, informé de tout cela, je crus pour le coup que les hommes étaient devenus fous. A peine étais-je sorti du chagrin que cela me donna, que je tombai dans mille autres dégoûts. Chaque jour je m'apercevais que j'ennuyais tout le monde qui continuait à m'aimer. Voulait-on se réjouir, ma compagnie ne tentait pas mes plus intimes, et l'on préférait celle de gens sur qui, s'il en avait été
question, le cœur de ceux qui me laissaient là eût donné mille fois la préférence. On disait que j'avais de l'esprit et que j'étais gai, et on le disait sans se soucier ni de mon esprit ni de ma gaieté. On les estimait sans y prendre goût : le plus petit des plaisirs, une minutie, si je la demandais à quelqu'un, il fallait, pour l'obtenir, me donner la peine de l'arracher à la distraction qu'on avait pour moi.
« Me voyant enfin si maltraité des hommes, et du côté du bien, de moitié moins à mon aise que je ne l'avais été d'abord, il me prit un jour une si grande colère contre mon Philosophe, pour la tromperie que je croyais qu'il m'avait faite, quand j'avais été le consulter, que je partis tout d'un coup, pour aller lui témoigner mon ressentiment. J'arrivai bientôt chez lui et je frappai avec emportement à sa porte ; il se présenta d'un air aussi froid que s'il avait eu affaire à l'homme le plus tranquille. « Me reconnaissez-vous ? lui dis-je. — Oui, reprit-il ; que me voulez- vous ? — Vous reprocher, répondis-je, la fourberie de vos conseils. — Dites plutôt mon ignorance, s'il est vrai que tous mes conseils vous aient fait tort, repartitil. — Non, non, m'écriai-je, vous vous êtes joué de ma jeunesse. Je vous ai demandé ce qu'il fallait faire pour être aimé des hommes, vous avez eu la cruauté de me dire que je n'avais qu'à être bori,
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et c'est cette bonté que vous m'avez conseillée qui m'a perdu près d'eux, loin qu'elle m'ait conduit à la fortune, comme je l'espérais, et peu s'en faut qu'elle n'ait causé ma ruine entière. — Vouloir faire fortune est une autre chose que de souhaiter d'être aimé des hommes, me réponditil. Que ne vous expliquiez-vous mieux, quand vous m'avez interrogé ! — Comment, repris-je, pouvais-je m'imaginer que j'échouerais, soutenu de l'amitié de ces hommes. Par quelle fatalité m'a-t-elle donc été si nuisible ? — Prenez, me dit-il, cette poudre que j'ai composée de simples et dont les effets sont naturels. Allez chez vous, assemblez vos amis et mêlez-en dans le vin qu'ils boiront ; plaignez-vous ensuite de leur procédé pour vous et ils vous diront pourquoi leur amitié a trahi vos projets. »
« J'exécutai ce qu'il me prescrivit pendant le repas ; il me sembla qu'ils raillaient adroitement la profusion des mets exquis que je leur donnai. Il ne tenait qu'à moi de deviner qu'ils m'appelaient dupe de ce que j'étais si généreux. Je choisis cet instant pour leur parler.
« Vous êtes d'étranges gens, leur dis-je ; je sens toute l'ingratitude que vous enveloppez dans votre façon de louer mon repas ; et ce n'est pas qu'aujourd'hui que vous n'êtes envers moi que des ingrats. Cependant il n'y a pas un de vous ici
qui ne m'aime. — Cela est vrai, me dirent-ils. — Pas un de vous, continuai-je, qui ne convienne que je suis le meilleur cœur qu'on puisse trouver. — C'est une justice que nous vous devons, dirent-ils encore. — Avec cette qualité, repris-je, on peut se vanter d'être aimable et d'un commerce sûr, quand on y joint un peu d'esprit. Pourquoi donc chacun de vous me fuit-il et paraît-il en toute occasion se soucier si peu de moi } Pendant qu'il s'amuse volontiers avec Diléarque qui est un rapporteur éternel de ce qu'on dit et de ce qu'on ne dit point ; avec Delphire, qui est une âme double ; avec Dioclès qui ne s'attache à personne, avec Télèphe qui n'a jamais obligé qui que ce soit, avec Amyntas, railleur impitoyable et avec qui dans un cercle votre amour-propre essuie mille petits affronts qui vous le font haïr ? Pourquoi rendre service à tous ces gens-là préférablement à moi que vous aimez ? Pourquoi semblez-vous même en faire plus de cas que de moi ? — C'est que leurs vices, me répondit alors un de la bande, leur donne une importance que votre vertu ne vous donne point. Voulez- vous que nous vous parlions franchement ? Ma foi, rien n'est d'une moindre ressource, rien ne tarit tant au plaisir de la société qu'un homme aussi excessivement bon que vous l'êtes à tous égards. Son entretien n'a rien de vif, rien qui flatte la curio-
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site maligne que nous avons tous naturellement sur ce qui nous regarde. Que diantre faire avec un homme contre l'esprit de qui le vôtre n'a point à se précautionner dans la conversation ? De quoi s'occuperait-on avec lui, de qui on ne peut espérer aucun trait de malice et à qui, par conséquent, on n'en peut rendre ; qui ne médit de personne, et qui par là ne vous apprend rien ; qui ne vous dispute jamais son suffrage, quand vous avez de l'esprit avec lui ; qui n'est point jaloux de cet esprit, ce qui ôte la vanité, d'en avoir ; d'un homme avec qui votre amour-propre languit dans une éternelle sécurité d'où naît l'ennui ; d'un homme de qui vous ne craignez rien, ni sur vos intérêts, ni sur votre réputation, de qui vous n'attendez rien à votre avantage, contre celui des autres ; ce qui n'établit aucun motif de liaison, ni d'intrigue, entre vous et lui ? Eh bien, vous êtes un bon garçon ; je vous aime, parce que vous serez toujours bon pour moi ; mais vous me lassez parce que vous ne serez jamais mauvais pour personne. Nous ne vous avons point rendu service, dites-vous. Eh ! par où nous excitez-vous à vous servir ? êtes-vous capable de vous venger de nos refus là-dessus ? Non, je vous l'ai dit, vous serez toujours bon, toujours généreux ; ainsi ce n'est pas la peine de se donner du mouvement pour un homme dont on ne peut rebuter la bonté,
ni s'attirer la rancune ? Pour ceux que vous venez de nommer, je passe le temps ou à me tenir sur mes gardes avec eux, ou à m'en faire craindre, ou à m'en divertir ; mais vous, vous n'êtes qu'aimable, et quoi encore aimable ; et en vérité cela n'anime point, car on vous aime, et puis c'est tout. »
« Il allait continuer ; mais moi, saisi de fureur à la vue de l'iniquité des hommes, je dis à tous ces indignes de sortir, ce qu'ils firent en se moquant de moi. Le lendemain, je vendis le reste de mon bien ; et m'éloignant de ma patrie, aussi bien que des hommes qui m'étaient odieux, je fis bâtir cette maison dans ce désert, où je vis de ce que me rapportent quelques arpents de terre que j'y cultive. »
Je me suis mis sur le pied de produire les lettres qu'on m'enverra, quand je les trouverai utiles au public ; et en voici deux que je n'ai pas cru devoir supprimer.
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« Monsieur le Spectateur,
« Je ne vous demande point de mettre cette lettre dans vos feuilles ; je ne sais pas faire de lettres qui méritent d'être imprimées. Je vous prie seulement d'avoir la bonté, dans un de vos discours, de traiter de la situation où je suis. Si vous aimez à secourir les gens qui sont malheureux, vous ne pouvez donner du secours à personne qui soit plus digne de compassion que moi
« Je suis infirme, accablé d'années, relégué à la campagne où l'on a livré ma vieillesse à la discrétion de deux ou trois domestiques sans charité pour mon âge et pour mes infirmités, qui m'oublieraient toujours si je n'était importun, et dont il faut que j'impatiente la brutalité pour en arracher quelque attention à mes besoins ; enfin auprès de qui l'on ne me laisse d'autre appui que la pitié que je devrais leur faire et que je leur fais si peu qu'ils abusent de l'oubli cruel où m'a laissé leur maître. Hélas ! ce qui m'afflige le plus, ce qui fait toute l'amertume de mes peines, c'est que ce maître dont je parle, vous le dirai-je, monsieur, c'est qu'il est mon fils. Je suis sûr que mon état vous touche ; mais quelque bon cœur que vous soyez, vous n'en sauriez comprendre toute la misère. Il faut être à ma place, il faut être père, pour en sentir toute l'étendue.
« C'est, sans doute, un étrange malheur que d'être, à mon âge, rebuté de tout le monde, ou de se voir à la merci de l'humanité des étrangers, de gens qui ne sont ni vos amis ni vos parents ; de ne trouver qui que ce soit qui s'intéresse véritablement à vous, et qui vous soulage, et vous aide à supporter ce reste de vie languissante où vous ne pouvez plus rien pour vous, et où vous êtes à charge à vous-même. Dans de pareilles extrémités un homme est fort à plaindre ; enfin, il souffre beaucoup, et puis il meurt. Eh bien, monsieur, soyez-en persuadé, l'infortune de cet homme-là n'est rien auprès de la mienne, s'il n'a point d'enfants, si Dieu ne l'a pas fait le père d'un fils qui l'abandonne. Non, ce n'est rien que d'être délaissé des autres hommes, de n'avoir à se plaindre que de leur peu de compassion : il n'est pas étonnant qu'ils soient durs, impitoyables, vous ne leur êtes rien. Ce sont des indifférents, des inconnus que vous pressez d'être généreux ; ils ne veulent pas l'être pour vous, ils le sont peutêtre pour d'autres, et si vous ne souffriez pas, vous n'en exigeriez rien.
« Mais, monsieur, vous imaginez-vous bien ce que c'est qu'un fils ? Savez-vous comment on le regarde, ce qu'on en attend, ce qu'il vous est ? Est-il pour vous un homme comme un autre ? Ah ! c'est ici où les expressions me manquent ;
lyo LE SPECTATEUR FRANÇAIS
c'est ici où mon cœur est saisi, où je souffre ce qui n'est point douleur, ce qui n'est point désespoir, mais quelque chose de plus cruel que tout cela. Oui, l'on vit encore, il reste encore du courage et des forces, quand on sent de la douleur et du désespoir, et moi, monsieur, je ne vis plus, je ne tiens plus à la vie que par un sentiment de tristesse qui me pénètre, qui confond et qui glace mon âme, qui ne me laisse ni crainte ni espérance, qui m'anéantit. Les hommes aujourd'hui me rejettent et m'abandonnent, et ce n'est encore là qu'être rejeté et abandonné des hommes, mais mon fils me rejette et m'abandonne comme eux, et c'est être rejeté et abandonné de la nature entière. Il était mon unique appui, ma ressource, mais une ressource qu'il me semble que rien ne pouvait m'ôter, qui était à moi, qui ne dépendait ni de la faveur, ni de l'humanité des hommes. Que mon fils fût généreux ou non, la nature, les préjugés même, l'éducation qu'on donne à ses enfants, la tendresse qu'on prend pour eux, l'habitude qu'ils ont de respecter leur père, tout me garantissait l'amour de mon fils pour moi, tout m'assurait que cet amour était mon bien ; tout dans son cœur devait m 'excepter des autres hommes ; eût-il été sans honneur pour eux, tout le liait à moi, comme tout me liait à lui. Fût-il né l'homme du monde le plus haïssable, aurais-je
pu le haïr, en aurais-je moins senti que j'étais son père ? Nos enfants pour nous éprouver sensibles ont-ils besoin de le mériter, d'être bons et aimables ? Hélas ! que font sur nous leurs vices qu'affliger notre amour sans le rebuter !
« Oui, mon fils, du fond de l'état où vous m'avez mis, de cet état d'abattement où je languis, c'est mon amour qui s'élève. Vous n'avez pu me l'ôter ; c'est lui qui se plaint de vous ; il ne m'est dur de vivre encore que parce que je vous aime toujours. Non, je ne souffre que parce que c'est vous qui me maltraitez, votre cœur ne me connaît plus, et ma tendresse subsiste encore ; je n'ai pu cesser d'être votre père, comment avez- vous fait pour cesser d'être mon fils ? Il n'y a donc plus rien qui tienne à moi dans la nature ; tout s'y est donc désuni d'avec moi ; je n'y vois plus qu'un désert. J'y suis seul ignoré de tout l'univers, de mon fils que je regrette, que j'appelle à mon secours, et qui m'ignore comme tout le reste des hommes.
« Cependant, monsieur, qu'ai -je fait contre ce fils ? De six enfants que j'avais il me reste seul. Je n'étais pas riche, mais je l'aimais tendrement, et dans l'éducation que je lui donnai, mon économie et l'industrie de mon amour me tinrent lieu de richesses : il répondit à mes soins, je l'envoyai à Paris y suivre le barreau ; je m'ôtais presque le nécessaire pour l'y soutenir. Il y fit effectivement
des progrès qui lui acquirent l'estime de ceux qui le connaissaient, et comme il était assez bien fait, qu'on le voyait laborieux, une riche dame, dont il faisait les affaires, en eut si bonne opinion, qu'elle lui offrit sa fille, pourvu qu'en se mariant il eût du moins un bien médiocre. Ce bien médiocre était entre mes mains ; il consistait en deux petites terres qui venaient, partie de mon patrimoine, partie de mes épargnes, et dont le revenu avait servi à l'avancer et à me faire vivre.
« Il m'écrivit la proposition de la dame, me marqua tous les avantages du parti qu'on lui offrait et me dit que sa fortune était entre mes mains. Hélas ! elle ne pouvait être plus sûre ; je partis pour Paris et je convins tout d'un coup de lui donner la moitié de ce que j'avais et de lui assurer l'autre.
« Son mariage se fit quelque temps après : il quitta le barreau pour des emplois qui paraissaient meilleurs ; sa femme mourut en mettant un enfant au monde ; je perdis beaucoup ; elle m'aimait et sa mémoire me sera toujours chère.
« Quatre ou cinq mois après sa mort, mon fils, pour certains desseins, eut besoin d'une somme considérable d'argent ; il en emprunta, mais il lui en manquait encore. J'étais alors content de lui ; je suis né simple et plein de franchise ; je le croyais plus amoureux de mon repos que moi-
même, et en vendant ce qui me restait pour achever la somme, je croyais seulement que c'était un bien qui changeait de nature sans changer de maître.
« Je le vendis donc, suivant mon envie, et cela sans prendre aucune précaution pour moi. La chose se fit entre nous deux seulement : l'argent en fut employé suivant ses vues, elles réussirent au delà même de ses espérances. Le voilà puissant. Après quoi, il voulut jouir sans travailler davantage. Sa maison prit une autre face. Il se jeta dans les plus grands airs : des amis plus considérables succédèrent à ceux qu'il avait eus d'abord ; il se défit insensiblement de ces derniers, dont le commerce lui parut alors trop bourgeois, et commença enfin à rougir de moi.
« Je m'en aperçus, mais d'abord je crus me tromper. En ce temps-là, je tombai malade et je vis qu'il me négligeait dans le cours de ma maladie ; ses domestiques à son exemple me négligèrent aussi ; cela me chagrina sérieusement. Je le fis prier de venir dans ma chambre, oii il n'était pas entré depuis quatre jours ; il y vint ; je me plaignis à lui du peu de soin qu'on avait pour moi : « C'est que vous êtes un peu difficile, mon père, me répondit-il. — Voilà la première fois que vous le dites, lui repartis-je, et votre réponse m'étonne. — Ce n'était pas trop la peine
de m'envoyer chercher pour me quereller, comme vous faites devant tout le monde, me dit-il làdessus. On a soin de vous tout autant qu'on le peut, cependant vous vous plaignez toujours. Que faire à cela ? Tâchez de vous remettre. Quand votre santé sera meilleure, je vous conseille d'aller demeurer à la campagne. Vous y serez plus tranquille qu'ici ; vous y vivrez à votre fantaisie. Je me trouve dans un genre de vie qui ne vous convient pas, et nous ne nous gênerons ni l'un ni l'autre. »
(( Il sortit après ce discours, pendant qu'un valet qui l'avait entendu, tournait la tête pour rire et se moquer de moi.
« Le procédé de mon fils m'avait frappé : l'action de ce valet me perça le cœur : je vis tout ce que j'allais devenir ; je compris que je n'étais plus qu'un étranger dans la maison de mon fils, et qu'enfin lui et moi nous étions deux. Je fus encore quelques jours au lit, je me levai ensuite ; mes forces revinrent un peu ; je m'habillai du mieux que je pus ; on allait dîner, j'entendis sonner et j'appelai quelqu'un pour m'aider à descendre : on me répondit, mais personne ne vint ; j'essayai de descendre en me soutenant avec ma canne, et i 'étais déjà à moitié de l'escalier, quand mon fils parut à la porte de son appartement.
« Que faites-vous là ? me dit-il d'un ton rude.
Quelle fantaisie vous prend ? J'ai du monde : Êtes-vous en état de paraître ? Avez-vous peur qu'on ne vous envoie pas à manger chez vous ? Remenez mon père », ajouta-t-il en s'adressant à un valet de chambre, et puis il rentra ; pour moi je restai immobile, et les larmes me vinrent aux yeux.
« Ce valet de chambre fit semblant de m'aider à monter, en m.e disant que j'étais encore vert pour mon âge : je ne répondis rien à la raillerie de ce domestique, qui faisait sa charge en m'insultant ; la douleur me rendait muet ; je rentrai chez moi comme un homme qui ne sait plus où il est : je me trouvai mal, et je demandai du vin ; on ne m'en apporta qu'un quart d'heure après, avec un potage froid dont je ne goûtai pas, non plus que du reste de mon dîner, qui vint trop tard.
« J'achevai la journée dans la plus accablante confusion de pensées qu'on puisse imaginer ; mes soupirs à tout moment se confondaient avec mes pleurs : « Où irai -je ? disais-je. Je n'ai plus rien qui soit à moi ! je me suis dépouillé de tout. »
« Cependant je résolus, en me couchant, de sortir le lendemain de chez mon fils ; je ne pouvais plus y respirer, j'y expirais ; je me proposais d'aller trouver un de nos amis, de lui confier ma situation, de le prier de me secourir ; de me
donner iin conseil dans mon affliction. Dans ce dessein je me levai le lendemain plus tôt qu'à mon ordinaire et je m'habillai.
« Apparemment qu'on alla le dire à mon fils, car il entra dans ma chambre au moment où j'allais sortir. « Où allez- vous, mon père ? me ditil. — Chercher, lui répondis-je, quelque ami charitable qui me donne du pain de bonne grâce. Vous savez que je n'en ai plus, ma tendresse pour vous m'a tout ôté. — Quel raisonnement ! me répondit-il. Que les gens de votre âge ont de caprices ! Vous voilà donc bien scandalisé de ce que je vous ai dit hier au matin ? — Mon fils, repartis-je, je suis assez consterné, laissez-moi aller sans me répondre : vous n'êtes plus en état de me parler. Toutes les paroles que vous prononcez sont autant de coups de poignard pour moi : vous n'en connaissez pas la force, elles me tuent. — Finissons toutes ces explications, dit-il alors avec vivacité : vous avez tort, mon père, il est mille choses que vous auriez pu vous dire à vous-même ; vous êtes dans un âge avancé : vous avez presque toujours vécu dans une petite ville de province, et vos idées, vos manières de voir, vos usages sont si différents de ce qui se passe dans le monde, que vous auriez dû vous dégoûter le premier de la compagnie de ceux qui viennent ici ; mais vous ne sentez point cela, et je le sens
moi. Le bel agrément pour votre fils que de vous voir converser avec des gens d'un certain rang, polis et délicats, que vous faites rire et à qui votre simplicité donne la comédie. Voilà pourtant ce que c'est. Pensez-vous que cela me soit fort avantageux ? Je suis un homme de fortune, n'estil pas vrai ? Eh bien, à quoi bon l'apprendre à ceux qui ne le savent pas ? C'est cependant ce qui saute aux yeux dès qu'on vous voit, et malgré cela vous avez la manie de vouloir toujours vous montrer. Ainsi ne nous querellons point, mon père ; il n'est pas nécessaire d'aller rompre la tête à personne de vos plaintes ; je vais donner ordre qu'on vous conduise dès ce moment à ma maison de campagne, vous y serez le maître et dans votre centre ; de temps en temps j'irai vous voir, et rien ne vous manquera. Adieu, je vous quitte, vous allez partir, et moi je vais sortir pour mes affaires. »
« C'est ainsi, monsieur, que mon fils se sépara d'avec moi : il me quitta sans m'embrasser, sans qu'il lui échappât le moindre mot de douceur que celui de père que sa bouche prononçait, et que son cœur ne sentait pas ; il se retira sans être touché ni de l'abattement où il me laissait, ni du triste silence que je gardai ni des larmes qu'il vit couler de mes yeux. Ensuite on vint emporter mes hardes, on me dit de descendre, et
lyS LE SPECTATEUR FRANÇAIS
je fus mis, presque sans sentiment, dans une chaise qui me conduisit à cette campagne, où je languis depuis près de deux ans, oi!i mon fils n'est point venu comme il me l'avait promis, enfin où je vis dans une privation entière de toute consolation, et souvent même de toutes les choses nécessaires à la vie. »
« Monsieur le Spectateur^
« Zélé comme vous l'êtes pour le public, je ne doute pas que vous lui fassiez un présent de ma lettre : elle sera très courte, et j'y donne le secret de se faire payer de certains débiteurs qui sont très honnêtes gens, très généreux, et les meilleurs cœurs du monde ; mais qui dans le cas dont il s'agit, ont une bizarrerie d'humeur, qui leur ôte l'usage de leur bon caractère : c'est qu'ils ne peuvent se résoudre à payer leurs dettes. Empruntez d'eux, vous ne sauriez leur faire un plus grand plaisir ; demandez-leur ce qu'ils vous doivent, il n'y a plus personne : vous les glacez, les voilà perclus de tout sentiment. Qu'est-ce que c'est que l'homme ? quel assortiment de vices comiques, avec les plus estimables vertus ! Mais ce n'est point mon affaire que de réfléchir làdessus. Je dirai seulement que nous sommes des animaux bien singuliers. Bref, il n'y a que trois heures que j'avais un de ces débiteurs dont je
parle. Il me devait depuis deux ans une somme assez considérable. Je l'ai prié en deux occasions de s'acquitter : néant. Il m'a toujours remis, et moi j'ai toujours patienté, parce que je connaissais mon homme et l'infirmité de mon caractère à cet égard-là. Je savais bien qu'il n'y avait point de mauvaise volonté dans son fait : or hier il m'est survenu une petite affaire dans laquelle il me faut de l'argent : « Si je vais proposer à un tel de me payer, ai -je dit ce matin en moi-même, il me semble que je l'entends : Je n'ai pas un sol, me répondra-t-il. Comment ferai -je .'' La nécessité donne de l'industrie. Là- dessus, continuant à me parler, j'ai dit : Mon homme se déplaît à rendre, c'est un grand défaut ; mais il aime à prêter, c'est une fort belle qualité ! Eh bien, de quoi m'embarrassè-je ? Sa bonne qualité va me faire raison de son défaut. Allons, allons, mon argent est dans ma poche. En effet j'ai prié un de nos amis communs d'aller lui emprunter justement ma somme. Il y est allé en riant de mon idée ; il a exécuté sa commission. « Je n'ai ici que les deux tiers de cet argent. Mais prenez toujours, dans un instant je vais vous envoyer le reste, lui a dit l'autre d'un air aisé ; là, de cet air noble qui met l'obligation qu'on va vous avoir, sur le pied d'une chose indifférente, et tout à fait naturelle. Adieu, mon ami, a-t-il ajouté d'une façon distraite, vous
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allez recevoir le surplus. Notre ami est venu m'apporter l'argent ; nous sommes allés chez lui, où le reste était déjà arrivé ; et moi, du même pas que j'avais été chez mon débiteur lui rendre son billet, en lui apprenant ma petite intrigue, et je l'ai laissé tout consterné de n'avoir fait qu'une restitution au lieu d'avoir rendu un service gratuit : le pauvre homme ! »
Il y a quelque temps que j'achetai, dans un inventaire, une assez grande quantité de livres : ils avaient appartenu à un étranger qui était mort à Paris. En les plaçant dans ma bibliothèque, il tomba d'un gros volume un petit cahier de papier. Je le ramassai, curieux de savoir ce qu'il contenait ; je vis qu'il était en langue espagnole et qu'il avait pour titre : Continuation de mon journal. Je le lus aussitôt et il me fit assez de plaisir ; je l'ai traduit en français, et c'est aujourd'hui cette traduction que je donne.
QUINZIEME FEUILLE lôl
Du lundi septième février, à Paris : troisième Jour de mou arrivée.
Ce matin, j'ai ouvert ma fenêtre entre onze heures et midi ; à l'instant où je l'ouvrais, il est venu un grand coup de vent ; j'allais me retirer, car la place ne me paraissait pas tenable, et voyez ce que c'est, j'aurais perdu une leçon de morale. Ce vent m'a fait faire une découverte, il m'a appris qu'il mettait beaucoup d'hommes dans une situation que j'avais toujours crue indifférente, et qui cependant les rend à plaindre. Que de peines dans la vie. Hélas ! je n'ignorais pas que le vent causait bien des malheurs, qu'il abattait des maisons, déracinait des arbres, qu'il couchait les blés à terre, sans parler des ravages qu'il faisait sur mer. Je ne mets point en hgne de compte la poussière dont il aveugle, les chapeaux qu'il enlève de dessus la tête, et voilà tous les tristes effets que je lui connaissais. Point du tout ; avec cela il peut encore affliger les hommes personnellement, il chagrine leur amour-propre. Voici comment. Comme j'allais fermer ma fenêtre, j'ai vu passer trois ou quatre jeunes gens dont les cheveux étaient frisés, poudrés, accommodés avec un art, dont il n'y a que le Français qui soit capable : vous auriez dit que c'était l'amour même qui avait mis la main à ces cheveux-là.
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L'air ne paraissait d'abord agité d'aucun zéphir, et sur la foi de ce calme perfide, ces pauvres jeunes gens marchaient lestes ; ils jouissaient en pleine sécurité de la beauté de leur chevelure, et de la poudre qui l'ornait : mais qu'en ce monde nos plaisirs sont de courte durée ! Ces jeunes gens étaient contents. Crac, une persécution survient, les voilà dans l'embarras ; le vent souffle et les prend à l'oreille gauche. Et vite, ils se baissent, ils se tournent, ils appellent cent différentes postures au secours de ce malheureux côté que le vent insulte. Quel état douloureux ! il me touchait : j'étais fâché de m'être mis à la fenêtre, je combattais contre le vent avec eux, mais il triomphait : tout allait en désarroi dans le côté qu'il attaquait : bientôt il attaque le front, ensuite il fait le cercle autour de la tête ; la voilà martyrisée, tout est perdu. Oh ! pour lors, ces jeunes gens se sont mis à disputer si péniblement le peu de poudre et d'arrangement qui leur restait que je n'ai pu y tenir davantage. J'ai repoussé la fenêtre, et je me suis assis le cœur tout serré de l'affliction où je les laissais.
Mon hôtesse est entrée un moment après, et je n'ai pu m'empêcher de lui demander pourquoi ceux que je venais de voir avaient tant souffert. u C'est, m'a-t-elle répondu, que ces messieurs sont galants, qu'ils voient des femmes et qu'un
homme dépoudré n'a plus bonne mine. — Comment ? ai-je dit, ces messieurs ne plairont d'aujourd'hui, d'aujourd'hui ils ne seront aimables, ils ne diront rien de joli ? Ah ! vent cruel ! Mais aussi de quoi se sont avisées les dames d'ici de régler leur bienveillance sur le plus ou le moins de poudre qu'un honnête homme peut sauver de la fureur du vent. Que diantre, sur ce pied-là, que n'a-t-on imaginé des machines où l'on puisse enfermer son chef* N'eût-on qu'une cour à traverser, n'est-ce pas assez pour devenir inhabile à plaire ? Qui pourra se flatter de porter sa tête avec tous ses agréments chez une femme } »
Mon hôtesse est sortie en riant de mes discours ; ensuite deux de mes amis sont venus pour m'emmener dîner chez une dame française ; mais, quoique nous dussions monter en carrosse, j'ai songé que le vent continuait, qu'il ne fallait qu'un malheur pour me voir abandonné de ma poudre, et comme on venait de m'en dire les conséquences, je n'ai point voulu risquer d'arriver chez des dames plus laid que je ne suis naturellement. J'ai remercié mes amis, ils sont sortis, et j'ai gardé la chambre toute la journée, sans oser me remettre à la fenêtre, de peur de voir encore quelque âme en peine pour la disgrâce que je venais de plaindre.
Il est cinq heures du soir ; je quitte un livre
que j'ai trouvé ici sur des tablettes, et qui ne contient que des sermons ; j'en viens de lire un qui combat l'orgueil. Ma foi, il faut que la vertu contraire soit d'une pratique bien difficile. Imaginez-vous que c'est la vanité de bien dire qui a aidé au prédicateur à prouver qu'il fallait avoir le cœur humble ; aussi le sermon est-il fort beau. Il est vrai qu'en le lisant, je n'ai pas été un moment tenté de la vertu qu'on y prêche. Mais en revanche, je l'ai trouvée très élégamment prêchée. Ajustez cela comme vous pourrez ; je vous rends compte de mes impressions, et si celui qui a fait le sermon le savait, je suis persuadé qu'il serait content de moi. Je l'admire, il se passera bien que je me convertisse. A vous parler franchement, je ne suis pas étonné du peu d'effet des prédications : la plupart ne sont que des pièces d'éloquence, où le prédicateur nous exhorte bien moins à devenir pénitents, qu'à le trouver habile.
Je me souviens qu'un jour j'étais dans une petite église où prêchait un bon religieux ; on ne l'estimait pas beaucoup, car il n'avait que du zèle. Ce bon homme monta en chaire, il prêcha, et je me rappelle à cette heure qu'il prêcha mal ; je veux dire qu'il n'était pas habile homme.
Cependant je l'écoutai ; je ne pus m'en empêcher, il gagna mon attention sans que je m'en aperçusse. Je ne songeai pas seulement s'il y
avait de l'esprit au monde ; le mien se familiarisa je ne sais comment avec la simplicité du sien ; moi qui n'étais pas dévot, je m'intéressais à tout ce qu'il disait, cela me regardait, il traitait de mes affaires, il parlait comme un homme qui vous apporte la vérité, comme un homme qui la croit, et sans y employer d'art inutile, n'a d'autre secret pour vous persuader de ce qu'il dit, que d'en être persuadé lui-même. Vous ne sauriez croire combien ce ton-là est insinuant : cela ressemble aux entretiens intérieurs que nous avons avec nousmêmes, quand nous réfléchissons sur quelque chose qui nous importe. Vous sentez bien que nous n'y cherchons pas de façon, et que nous ne voulons alors ni briller, ni nous trouver de l'esprit. Nous voulons simplement voir, connaître et nous déterminer. Eh bien ! ce que disait ce bon religieux était de ce genre-là, cela imitait tout naturellement notre façon de penser alors. Enfin, il pensa me convertir, mais je n'achevai pas de l'entendre, car une personne de ma connaissance m'emmena.
On frappe à ma porte : c'est une visite qui me vient ; quand elle sera finie, je vous dirai ce que c'est.
Me voilà seul ; celui qui vient de sortir est un jeune homme qui parle beaucoup, qui s'estime tant qu'il ne peut s'en taire. Il serait bien mortifié
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qu'on le soupçonnât de vouloir se louer, et pourtant il veut faire son éloge ; de sorte que tout son embarras est de l'agencer dans ce qu'il dit : de façon qu'il s'y trouve sans qu'il paraisse qu'il y ait de sa faute ; mais il manque toujours son coup, toujours il y a de sa faute. Enfin c'est de lui que je sais qu'il est bien fait, qu'il est beau, qu'il est adroit, qu'il a plus d'esprit qu'un autre, qu'il est connu des femmes, et peut-être dit-il vrai dans ce dernier article. Je l'en croirais volontiers sur le caractère qu'il m'expose : il est plein de lui-même, il a du caquet, il se dit persécuté de bonnes fortunes, il ment joliment à son honneur et gloire. Oh ! parbleu, voilà de grands avantages avec les femmes du pays ! Vous m'avouerez que c'est là du mérite, non pas du mérite effectif et vrai, il ne vaudrait rien celui-là, mais de ce mérite badin, comment vous dirai-je, de ce ridicule galant, enfin de ce mérite impertinent qui agace une femme qui veut plaire, non qu'on ne critique un pareil homme, et qu'on ne doute quelquefois qu'il soit aussi aimable qu'il croit l'être. Alais qu'il le soit ou non, il a toujours cela d'heureux qu'il y gagne une réputation, on parle de lui. Et quel honneur n'est-ce pas pour une femme que de fixer un pareil homme ! A la vérité, en le voulant fixer, il peut bien arriver qu'elle se fixe elle-même. L'ambition d'être aimée joue souvent
de mauvais tours aux femmes, ainsi notre jeune homme pourrait bien en être aussi couru qu'il le dit.
Quoi qu'il en soit, il n'a tenu qu'à moi de le regarder comme un petit prodige. Vain comme il est, si je lui montrais son portrait tel qu'il me l'a fait, il s'évanouirait, j'en suis sûr, car il n'y a point d'homme plus honteux de se trouver fat que le fat même quand il est pris sur le fait.
Sur la fin de notre conversation, il a vu sur ma table ce livre de sermons, dont je vous ai parlé ; j'ai jugé tout d'un coup que j'allais recevoir de sa part quelque raillerie là-dessus : « Oh ! oh, m'a-t-il dit, vous êtes un excellent chrétien ; je vous en fais mes compliments. — Et ne l'êtes-vous pas aussi, vous ? ai-je répondu. — Sans difficulté, je le suis, m'a-t-il reparti ; mais parbleu, vous êtes bien un autre homme que moi. Comment ? Lire des sermons, y méditer. Oh, je n'irai jamais jusque-là. — Vous le prenez sur un ton assez indévot, lui ai-je dit. — Indévot ! s'est-il écrié, la réflexion est austère. Je crois qu'effectivement vous avez raison : je ne suis pas dévot, vous m'y faites penser : je le deviendrai. C'est une obligation que je veux vous avoir, mon cher. — - Croyez-vous, lui ai-je dit, qu'il ne faille pas l'être ? — Je vous avouerai, a-t-il repris, que je ne suis pas tout à fait de l'humeur de ces bonnes gens qui
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croient tout, sans savoir pourquoi. — Fort bien, lui ai-je dit, mais j'ai un petit mot à vous répondre. Ces gens-là, dites-vous, croient tout sans savoir pourquoi ; et vous savez-vous mieux pourquoi vous ne croyez pas ? — Ah, ah, si je le sais, m'a-t-il répondu. Vous vous divertissez sans doute (et cela était vrai). Oui, monsieur, je le sais : je raisonne quelquefois, j'ai des principes. » Moi, là- dessus, curieux du système étourdi, que pouvait s'être fait un homme qui n'avait assurément pour toute philosophie qu'un peu de libertinage, beaucoup de vanité et force ignorance, j'ai fait semblant de le combattre sérieusement pour l'agacer ; et en effet, le système est venu, et ce système, qui était sa créance, c'était un composé de lieux communs, de bribes d'opinions qu'il avait apparemment retenues de la conversation de quelques esprits qui se donnent pour esprits forts. Je mourais d'envie de rire, mais je n'ai point voulu fâcher ce philosophe, dont les raisons étaient à l'abri de toute critique et devenaient incontestables par le peu de logique qu'il avait soin d'observer.
Je parlais tout à l'heure de prédications, mais, fussent-elles aussi persuasives qu'elles le devraient être, je ne sache rien qui pût mieux établir la religion, rien qui servît tant à la foi, que de faire prêcher à un docteur de cette espèce-là son in-
crédulité même, peut-être l'incrédulité des plus forts esprits serait-elle encore plus efficace ; ce qui est sûr, c'est qu'elle ne nuirait pas.
Quand j'ai vu que mon homme avait fini : « En vérité, mon cher monsieur, lui ai-je dit, vous vous moquiez tout à l'heure de la crédulité des bonnes gens, mais si vous croyez à votre système, vous n'avez rien à leur reprocher : je vous garantis plus crédule qu'eux. Je vois bien que ce n'est pas le défaut d'évidence qui vous empêche d'ajouter foi à de certaines choses, car je ne pense pas que vous voyez plus clair que dans celles que vous croyez. » A ce discours il s'est levé d'un air distrait, en ajoutant : « Chacun a sa façon de voir. — Franchement, ai-je répondu, je comprends bien qu'avec la vôtre on marche hardiment dans les ténèbres. »
Quelques compliments assez froids ont terminé notre scène, et il est parti ; mais on m'annonce qu'il est temps de souper. Bon soir, je me coucherai de bonne heure.
Du mardi huitième février.
Les amants à belle chevelure auront été charmants aujourd'hui, car il fait le plus beau temps du monde, et le plus calme. Il est huit heures du soir, j'arrive de chez ce seigneur dont je dois tirer les appointements que m'a promis la cour
de Madrid pour mes voyages ; je vous ai déjà dit que c'était un glorieux, d'une humeur hautaine, qui abuse du besoin qu'on a de lui et devant qui il faut ramper pour l'avoir favorable. Chacun a son caractère : il y a des gens qui ne sont pas dans le goût d'être aimés, une reconnaissance vive et respectueuse ne les pique point, si l'on ne les craint pas, si la haine qu'on a pour eux ne désavoue pas les soumissions qu'on est obligé de leur faire, et ne les rend pas douloureuses, ils ne sont point contents ; ils ne jouissent point de leur autorité, ils préfèrent en vous une inimitié qu'ils forcent à se taire, à des sentiments d'estime et d'amitié qui les honoreraient.
La première fois que j'ai vu celui dont je vous parle, c'était à Bayonne. Il me traita si cavalièrement que je me révoltai, et suivant les principes de l'orgueil humain, je ne crus pas qu'un homme d'honneur, et né quelque chose, pût se laisser brusquer sans s'en ressentir ; vous jugez bien que je ne le disposai pas à me rendre service. Pour me punir, il a tâché depuis de faire réduire mes appointements de moitié, et il y a réussi ; — je ne l'ai su que ce matin ; d'abord, j'en ai été au désespoir, il m'est venu cent fois dans l'esprit de tout abandonner, mais comme il s'agit d'un intérêt de conséquence ; puisque j'ai compté sur la somme considérable qu'il ne tient qu'à lui de
me faire toucher ici et qu'étant étranger dans le pays je ne trouverais point de ressource ; la raison m'a donné les plus sages avis : je me suis résolu d'aller trouver mon homme. Vous allez croire que pour cela j'ai sacrifié ma fierté, point du tout ; je n'aurais jamais pu faire ce sacrificelà ; mais j'ai trouvé moyen de tout ajuster : mon amour-propre s'est secouru, et vous allez voir son expédient. Il est curieux : il faut que je vous en instruise, il pourra même servir dans le besoin.
Je me suis donc dit : Qu'est-ce que c'est ? de quoi s'agit-il ? Je ne veux point aller voir cet homme parce qu'il est superbe, qu'il veut qu'on soit bas et rampant avec lui, et que moi je ne veux pas l'être. Et, pourquoi ne le veux -je pas, puisque c'est le moyen de captiver ses bonnes grâces qui me sont nécessaires ? Quel inconvénient y aurait-il à flatter sa faiblesse ? Tout aussi peu qu'il y en a à apaiser un enfant qui crie et dont le bruit vous importune. Et cependant j'ai peur que ce ne soit m'abaisser ? Eh, quoi, la petitesse des hommes mérite-t-elle qu'on lui fasse l'honneur de s'en piquer ? N'est-ce pas l'estimer ce qu'elle vaut que d'en avoir compassion ? Je veux être fier, et la véritable fierté n'est-elle pas d'être raisonnable ? Allons, partons, mes dégoûts étaient ridicules.
Cette exhortation faite, j'ai pris ma secousse et je suis arrivé chez celui dont il s'agissait : il m'a
regardé d'un œil brusque, mais, fidèle aux principes d'orgueil dont je venais de nie munir, j'ai caressé l'enfant, je lui ai donné du sucre et des bonbons ; je triomphais de me trouver si supérieur à lui, et l'enfant s'est apaisé. Il faut l'avouer dans le fond, les orgueilleux, quand on le veut, sont les meilleures gens qu'il y ait, les créatures du monde les plus faciles. Que vous dirai-je ? Demain je recevrai tout mon argent, mes appointements seront augmentés, mon homme m'offre un appartement chez lui, il m'a embrassé, je le haïssais, je l'aime, et nous nous aimons. Oh, parbleu, qu'il me vienne à présent des orgueilleux, je les attends avec ma fierté.
Voici la suite du journal espagnol que j'ai traduit. Je crois que ce qu'il en reste suffira pour remplir cette feuille.
Du mercredi neuvième janvier.
Il est onze heures du soir ; je viens de souper en ville ; j'ai dîné en compagnie et j'ai bien vu des choses aujourd'hui.
Je commencerai par vous dire que ce matin j'ai été recevoir de l'argent, que devait me donner un bourgeois de Paris, bourgeois riche et distingué ; j'étais accompagné d'un de mes amis qui le connaît et qui, en m'y conduisant, m'a dit qu'il était le mari d'une très belle femme ; qu'ils s'étaient épousés par inclination, que cependant ils ne vivaient pas à présent avec beaucoup de douceur ensemble, et qu'ils paraissaient ne se guère soucier l'un de l'autre. Nous sommes arrivés chez mon homme en discourant là-dessus, et l'on nous a fait entrer dans une chambre où d'abord nous n'avons trouvé que la femme ; elle allait se sauver pour n'être pas vue, mais elle n'en a pas eu le temps. Il a fallu se montrer. Nous l'avons saluée ; elle était embarrassée et honteuse, sans doute à cause que nous la trouvions dans un négligé des plus négligés, tranchons le mot, dans un négligé malpropre Aussi il fallait voir comme elle se montrait de côté, comme ses mains travaillaient machinalement après sa robe, après sa coiffure pour en diminuer le désagrément, pour leur faire trouver grâce devant nos yeux. Après cela, c'était de ses mains dont elle rougissait, parce qu'elles n'étaient pas en état ; ensuite venait la confusion d'avoir les bras trop longs, par le défaut d'engageantes ; ensuite je la voyais en peine pour une paire de mules qui déshonoraient son pied.
Elle succombait sous tant d'embarras. La pauvre femme nous parlait, mais quoique je ne l'eusse vue qu'une seule fois, il me semblait qu'elle n'avait ni son esprit, ni son ton de voix. Non, ce n'était point là elle en tout ; c'était, si vous voulez, ses yeux, sa taille et son visage, mais des yeux qui n'osaient regarder, une taille qui n'osait se faire valoir, un visage qui n'osait se montrer. En effet, une belle femme qui n'a point encore disposé ses attraits, qui n'a rien de préparé pour plaire, quand on la surprend alors, on ne peut pas dire que ce soit véritablement elle. Du moins, par sa façon de faire, vous dit-elle : Ce n'est pas moi, cela me ressemble en laid, mais vous ne me voyez pas encore ; attendez, je ne suis qu'ébauchée, deux heures de toilette m'achèveront, après quoi vous méjugerez. Oh ! la crainte qu'elle a que vous ne la jugiez par avance déconcerte aussi son esprit.
Pour moi, mon cher, malgré l'embarras de cette dame, je l'ai beaucoup examinée, et je vous avoue qu'elle doit être une des plus aimables femmes du monde, quand elle veut l'être, car j'ai deviné ses charmes plus que je ne les ai vus. Je ne l'aimais point du tout comme elle était, mais elle me plairait beaucoup comme elle peut devenir.
Enfin, pour le soulagement de sa vanité son mari est venu, et tout en entrant lui a dit une brusquerie, pour je ne sais quelle bagatelle de
ménage, dont je ne me souviens plus, et elle s'est retirée en lui répondant à l'avenant de ce qu'il lui disait. Pour lui, c'était un homme encore jeune, d'assez bonne mine ; mais dans un déshabillé d'une malpropreté si dégoûtante, qu'il faut assurément qu'il ait étudié pour y parvenir, qu'il ait un dessein formel de déplaire à sa femme ; ce dont sa femme se venge en lui rendant la pareille. Il a pourtant de l'esprit et de la politesse, et je suis persuadé qu'il est homme aimable hors de chez lui. J'ai reçu mon argent et nous nous sommes en allés.
Je comprends bien que ces deux personnes-là ont pu s'aimer, quand elles se sont mariées, ai-je dit à mon ami ; pour se plaire, elles n'ont eu qu'à vouloir se rendre agréables ; avec cette attention réciproque, elles méritaient d'être aimées l'une de l'autre. Vous me dites qu'aujourd'hui ces gens-là ne s'aiment plus : c'est qu'ils ne le méritent plus. Que dis-je, s'aimer, ils seraient heureux de ne se sentir qu'indifférents, encore entre époux se sauve-t-on avec de l'indifférence l'un pour l'autre ; mais ceux-là doivent se haïr, se trouver pis que laids. — Oui, sur ma parole, ils se voient avec dégoût. — Vous pensez donc, m'a répondu mon ami, que le mariage produit d'étranges effets .'' — Point du tout, ai-je repris, ce n'est point au mariage à qui je m'en prends ;
MARIVAUX i3
ce n'est point lui qui fait succéder ce dégoût à l'amour. Il y a des amants qui s'aiment depuis dix ans sans se perdre de vue. Qu'arrive-t-il quelquefois ? Leur amour est tiède, il dort de temps en temps entre eux, par l'habitude qu'ils ont de / se voir ; mais il se réveille, il reprend vigueur et / passe successivement de l'indolence à la vivacité. Pourquoi n'est-ce pas de même dans le mariage ? Serait-ce à cause qu'à l'autel on a juré de s'aimer ? Bon, eh, que signifie ce serment-là ! rien, sinon qu'on est obligé d'agir exactement tout comme si on s'aimait, quand même on ne s'aimera pU^ 'car à l'égard du cœur, on ne peut se lé promettre pour toujours , il n'est pàsl V5ùs, inaisnons^sommes les maîtres de nos actions, et nous les garantirons fidèles, voilà tout. Reste donc ce cœur dont l'amour îoît"~toujtrars piquer, parce que cet amour est toujours un pur don, parce que les époux ont beau se le faire promettre et qu'ils ne peuvent se le tenir, qu'autant qu'ils prendront soin de se le conserver par de mutuels égards : ainsi des époux ne sont précisément que des amants heureux qui ne doivent point s'attacher ailleurs, rnais qui "malgré le mariage peuvent toujours rester glorieux et jaloux de l'honneur et du plaisir de s^
plaire, en ce que ce n'est pas le nœud qui les unit, mais seulement le goût qu'ils ont l'un pour l'autre qui les rend mutuellement aimables ; et comme je
VOUS l'ai déjà dit, leur devoir est de se comporter en amants, mais ils ne sont pas réellement obligés de l'être. De sorte que, quand ils cessent de s'aimer, c'est un amant qui n'est plus aimable aux yeux de sa maîtresse, c'est une maîtresse qui n'a plus de charmes pour son amant. Et cela devrait humilier, ce me semble. Je ne puis comprendre comment l'amour-propre ne regarde pas cela comme une diminution de ses avantages, comment il ne songe pas à s'en épargner l'affront, car c'en est un tout de même qu'entre amants que le mariage n'a point unis, c'est positivement la même chose. Quoi, nous qui nous estimons tant, et presque toujours mal à propos, nous qui avons tant de vanité, qui aimons tant à voir des preuves de notre mérite ou de celui que nous nous supposons, faut-il que sans en devenir ni plus louables, ni plus modestes, nous cessions d'être orgueilleux et vains, dans la seule occasion peutêtre où il va de notre profit, et de tout l'agrément de notre vie à l'être ! Des gens s'épousent, ils s'adorent en se mariant, ils savent bien ce qu'ils ont fait pour s'inspirer mutuellement de la tendresse ; elle est le fruit de leurs égards, de leur complaisance et du soin qu'ils ont eu de ne s'offrir de part et d'autre que dans une certaine propr/été qui mît leur figure en valeur, ou qui du moins l'empêchât d'être désagréable, s'ils ont respecté
leur imagination, qu'ils connaissaient faible, et dont ils ont craint, pour ainsi dire, d'encourir la disgrâce, en se présentant mal vêtus ; que ne continuent-ils sur ce ton-là quand ils sont mariés, et si c'est trop, que n'ont-ils la moitié de leurs attentions passées, pourquoi ne se piquent-ils plus d'être aimés, quand il y a plus que jamais de la gloire et de l'avantage à l'être ?
Ne serait-il pas bien flatteur de se dire : A présent, je suis jour et nuit avec ma maîtresse, jour et nuit avec mon amant ; cependant elle m'aime, malgré l'habitude qu'elle a de me voir, à tout moment. Cependant il m'aime, quoiqu'il n'ait plus la peine de me chercher, sa tendresse résiste au commerce continuel que nous avons ensemble, son amour soutient la nécessité de nous voir.
J'en étais là de mes réflexions, quand mon ami s'est mis à rire de tout son cœur de la vivacité avec laquelle je les faisais. « C'est bien dommage que vous n'ayez que moi pour témoin de vos discours édifiants ; je n'ai pas le temps d'achever de les entendre, et j'en suis fâché, mais j'ai aff^aire. Adieu. )) Là-dessus il m'a quitté et moi, en attendant l'heure de dîner, j'ai été aux Tuileries et je me suis promené dans une allée des plus écartées.
A peine y avais-je fait un tour, que j'ai entendu dans un bosquet deux personnes qui se parlaient
d'une voix assez élevée et qui semblaient se quereller. J'ai distingué la voix d'une femme et cela m'a donné la curiosité d'écouter. « Vous pouvez en être sûr, disait-elle, je perdrai votre maîtresse de réputation, j'en ai les moyens, je la connais, je sais de ses aventures. — Vous la perdrez de réputation, madame, a répondu le cavalier (car c'en était un), ma foi, je vous en défie, je ne crois pas qu'elle en ait à perdre ; cependant ne l'irritez pas. Vous savez de ses aventures, dites-vous, mais elle sait des vôtres, et vous seriez à deux de jeu. — Vous parlez en malhonnête homme, a-t-elle reparti ; et vous abusez des sentiments que je vous ai montrés, — Ma foi, madame, a-t-il dit, je n'ai pas cru la chose si sérieuse entre vous et moi ; nous nous sommes plu, il est vrai, vous m'avez fait l'honneur de me trouver de votre goût, vous étiez fort du mien, je vous ai confié mes dispositions, vous m'avez dit les vôtres ; nous n'avons jamais fait mention d'amour durable ; si vous m'en aviez parlé, je ne demandais pas mieux ; mais j'ai regardé vos bontés pour moi comme les effets d'un caprice heureux et passager, je me suis réglé là-dessus ; le hasard m'a fait connaître la dame en question, ce qui m'est arrivé avec vous m'arrive avec elle : autre caprice dont je profite, il n'y a pas là de quoi vous fâcher ; elle n'a pas l'air de m'aimer autrement que vous
avez fait, et je l'imiterai exactement. Ainsi vous me querellez pour une bagatelle. Sortons, votre carrosse vous attend, il commence à faire chaud, nous nous reverrons un de ces jours, notre conversation sera plus douce, cet amour exact et sérieux nous sortira de l'esprit et nous nous aimerons sans tant de façon comme à l'ordinaire. »
Je ne sais point ce que la dame a répondu à ce discours comique, où il n'entrait pas beaucoup d'estime pour elle. Mais j'ai cru qu'ils m'apercevaient et je me suis éloigné en faisant ma réflexion à mon ordinaire. La voici.
Autrefois, quand un amant cessait d'aimer une maîtresse, c'était un infidèle, mais un infidèle qui la respectait. Aujourd'hui, lorsqu'un homme quitte une femme, ce n'est qu'un vicieux qui la méprise ; c'est-à-dire que l'amour tel qu'il est à présent fait plus de honte et moins de plaisir. A quoi donc songent les femmes de l'avoir mis dans cet état-là, car c'est leur faute et non pas la nôtre ; c'est d'elles que l'amour reçoit ses mœurs ; il devient ce qu'elles le font.
J'ai eu encore bien d'autres idées sur ce chapitrelà. Mais midi a sonné et je me suis rendu vite dans l'endroit où je devais dîner.
J'ai trouvé plusieurs convives chez celui qui nous avait invité. Il y a quatre enfants, j'en sais le compte bien exactement, car le père et la mère
les ont fait passer en revue devant nous. L'un est un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, qui sort du collège. Je ne lui ai pas entendu prononcer un mot, tant que le père a été avec nous : il n'a parlé que par révérences, à la fin desquelles je voyais qu'il regardait timidement son père, comme pour lui demander si en saluant il s'était conformé à ses intentions. Le père a disparu pour quelques moments ; j'avais bien jugé que sa présence tenait l'âme de ce jeune homme captive, et j'étais bien aise de voir un peu agir cette âme quand elle était libre, quand on la laissait respirer. De sorte que j'ai interrogé ce fils, d'un air d'amitié. Le pauvre enfant, par la volubilité de ses réponses, a semblé me remercier de ce que je lui procurais le plaisir de parler. Il se pressait de jouir de sa langue ; je ne sais comment il faisait, mais il avait le secret de répondre à ce que je lui disais, sans qu'il se donnât le temps de m'écouter, car il parlait toujours : il n'y a qu'un homme qu'on a longtemps forcé d'être muet, qui puisse en faire autant. Il commençait un récit, quand le père en toussant s'est fait entendre dans la chambre prochaine ; le bruit de sa redoutable poitrine a remis la langue de son fils aux fers. J'ai vu la joie, la, confiance et la liberté fuir de son visage, il a changé de physionomie ; je ne le reconnaissais plus. Le père est entré, et je riais de tout
mon cœur de ce qu'il ne sait pas qu'il n'a jamais vu le visage de son fils. En vérité, il ne le reconnaîtrait pas lui-même, si jamais il le surprend avec la physionomie qu'il avait en me parlant. Oh, je vous demande après cela s'il y a apparence qu'il soit mieux au fait de son esprit que de son cœur.
Qu'un enfant est mal élevé, quand pour toute éducation, il n'apprend qu'à trembler devant son père. Dites-moi quels défauts le père pourra corriger dans son fils, si ceux qu'il a apportés en naissant lui sont inconnus et n'osent se montrer, si, pour ainsi dire, effrayés par son extrême sévérité, ils se sont sauvés dans le fond de l'âme ; s'il n'a fait de ce fils qu'un escalve qui soupirait après sa liberté, et qui en usera comme un fou quand il l'aura.
Voulez-vous faire des honnêtes gens de vos enfants ? Ne soyez que leur père et non pas leur juge et leur tyran. Et qu'est-ce que c'est qu'être leur père ? C'est les persuader que vous les aimez. Cette persuasion-là commence par vous gagner leur cœur. Nous aimons toujours ceux dont nous sommes sûrs d'être aimés ; et quand vos enfants vous aimeront, quand ils regarderont l'autorité que vous conserverez sur eux, non comme un droit odieux que les lois vous donnent et dont vous êtes superbement jaloux, mais comme l'effet d'une tendresse inquiète qui veut leur bien, qui
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semble les prier de ce qu'elle leur ordonne de faire, qui veut plus obtenir que vaincre ; qui souffre de les forcer, bien loin d'y prendre un plaisir mutin, comme il arrive souvent. Oh, pour lors vous serez le père de vos enfants : ils vous craindront, non comme un maître dur, mais comme un ami respectable et par son amour et par l'intérêt qu'il prend à eux, ce ne sera plus votre autorité qu'ils auront peur de choquer, ce sera votre cœur qu'ils ne voudront pas affliger ; et vous verrez alors avec quelle facilité la raison passera dans leur âme, à la faveur de ce sentiment tendre que vous leur aurez inspiré pour vous. Pardon, mon cher, de toutes mes réflexions : j'avais un père qui m'apprit à réfléchir, et qui ne prévoyait pas que je dusse un jour faire un journal, et le gâter par là.
Je vis encore deux petits enfants de sept à huit ans chacun, et qui me parurent de très jolies machines. Je les appelle machines parce qu'on les avait seulement dressées à prononcer quelques paroles, comme : je suis votre serviteur, vous me faites bien de F honneur, etc., ce qui ne me plut guère. Eh, mon Dieu, dussent les enfants ne répondre que des impertinences, laissons-leur avoir des pensées en propre. A quoi leur servent ce qu'ils répètent en perroquet ? Écoutons leurs impertinences et disons-leur après : Ce n'est pas
cela qu'il faut dire. Rien ne rend leur esprit plus paresseux que cette provision de petites phrases qu'on leur donne, et à laquelle ils s'attendent.
Nous dinâmes très splendidement, et au sortir de table, on m'emmena à la représentation d'une tragédie. Je me trouvai auprès d'un homme qui la critiquait, cependant qu'il larmoyait en la critiquant. De sorte que son cœur faisait la critique de son esprit. Deux dames spirituelles lui répondaient de la bouche : Vous avez raison, et de leurs yeux pleurants lui disaient : Vous avez tort. Moi-même, je l'avoue, j'avais quelquefois envie de désapprouver des choses qui me faisaient beaucoup de plaisir. Si c'est un défaut que de plaire ainsi, je vous le laisse à juger. Mais, pour moi, je crois que notre esprit n'est qu'un mauvais rêveur toutes les fois qu'en pareil cas il n'est pas de l'avis du cœur.
Le journal de mon Espagnol n'est pas encore fini, mais j'en remets la suite, et je la donnerai une autre fois : j'aime à varier les sujets et je crois
que mes lecteurs approuveront mon goût. Comme j'ai pris l'habitude de changer de matière presque à chaque feuille, quelque jour je pourrai bien demeurer longtemps sur le même sujet, par raison de variété, car l'uniformité est chose neuve pour ceux qui n'y sont pas accoutumés. Voici maintenant ce dont il s'agit.
Je me trouvai l'autre jour dans le cabinet d'une dame dont je suis ami depuis plus de cinquante ans : j'ai même été autrefois piqué de belle tendresse pour elle, j'entends que j'ai eu de ces sentiments qui aboutissent à faire dire des choses bien tendres, de celles qu'on appellerait en ce temps-ci élégie ou églogue ; enfin, de cet amour qui n'est qu'un soupir perpétuel et qui vise bien respectueusement à surprendre une belle main qu'on baise avec un ragoût si ravissant qu'une femme en est toute honteuse, à cause du plaisir qu'elle vous y voit prendre.
Je ne sais de quoi, cette dame et moi, nous nous étions avisés de traiter l'amour sur ce piedlà. Car, dès lors, les sentiments n'étaient plus à la mode ; il n'y avait plus d'amants, ce n'étaient plus que des libertins qui tâchaient de faire des libertines. On disait bien encore à une femme : Je vous aime, mais c'était une manière jolie de lui dire je vous désire ; aussi, pour marquer qu'elle vous entendait, une femme se montrait-
elle plus ou moins sage, suivant qu'elle se disait plus ou moins sensible. De sorte que, quand elle vous aimait tout à fait, pour en faire foi, vous voyez bien à quelle preuve elle en était réduite. Elle n'avait plus rien à perdre de son creur, qu'elle accusait de tout, quoique le plus souvent il ne fût cause de rien, et qui, à vrai dire, ne valait pas la peine d'être regretté avec de pareilles maîtresses.
Quoi qu'il en soit, ce n'était pas ainsi que nous nous aimions, la dame dont je parle et moi, et je crois que nous y gagnions ; car le vice a beau faire avec ses douceurs, brutales et rassasiantes, outre qu'il tue l'amour quand il s'y en trouve, c'est qu'il ne lui appartient pas de piquer l'âme, autant que peut le piquer un amour tendre et innocent de part et d'autre. Si l'on savait bien ce que c'est que cet amour-là, quelles sont ces ressources, et le charme des progrès qu'il fait dans le fond de l'âme, combien il la pénètre et tient sa sensibilité en vigueur ; et combien de façons délicieuses il la remue. Si l'on savait combien en mille moments, avec cet amour-là, deux amants se trouvent grands, nobles et délicats ; combien ils sont glorieux et conscients de se trouver tels ; si l'on savait avec quelle satisfaction ils souffrent d'être sages, car on s'imagine qu'il n'y a point de plaisir à cela. On se trompe, la
vertu dédommage de la peine qu'elle coûte, et de cette vertu on en vient alors tout aussi amoureux que de la personne qu'on aime : on les confond toutes deux ; ce n'est plus qu'un ; cela ne fait-il pas un objet bien aimable ? N'a-t-on pas bien du plaisir à l'aimer et par-dessus le marché n'est-ce rien que l'honneur d'avoir une passion si distinguée et d'en inspirer une pareille ? Et l'on a de la sagesse à l'envi l'un de l'autre pour se rendre à l'envi plus digne d'être aimé.
Mais moi aussi, avec ma sagesse et ma vertu, je m'amuse ici à des discours gaulois qu'on n'entendra pas et qui me dérobent mon sujet. Qu'ai -je fait de la dame dont j'ai parlé d'abord ; je l'ai laissée, ce me semble, dans son cabinet et moi avec elle.
Elle fouillait dans un coffre où je vis sur un cahier de papier ces mots écrits de sa main ; Mémoire de ce que f ai fait et vu pendant ma vie. Je me jetai sur ce cahier pour le prendre ; elle voulut me l'ôter, et comme je résistais, il nous en demeura à chacun la moitié. Sur-le-champ je pris le parti de m'enfuir avec ma part, pendant qu'elle me poursuivait en badinant pour le ravoir ; mais je sortis tout en riant aussi et j'allai chez moi voir ce que c'était, et voici ce que c'est, sans y changer un mot.
2o8 LE SPECTATEUR FRANÇAIS
Mémoire de ce que fai fait et vu pendant ma vie.
J'ai soixante et quatorze ans passés quand j'écris ceci : il y a donc bien longtemps que je vis. Bien longtemps, hélas ! je me trompe : à proprement parler, je vis seulement dans cet instant-ci qui passe ; il en vient un autre qui n'y est déjà plus, où j'ai vécu, il est vrai, mais où je ne suis plus, et c'est comme si je n'avais pas été. Ainsi ne pourrais-je pas dire que ma vie ne dure pas ; qu'elle commence toujours ; ainsi, jeunes et vieux nous serions tous du même âge. Un enfant naît en ce moment où j'écris, et dans mon sens, toute vieille que je suis, il est déjà aussi ancien que moi. Voilà ce qui m'en semble, et sur ce pied-là qu'est-ce que la vie, un rêve perpétuel, à l'instant près dont on jouit et qui devient un rêve à son tour. Je connais un pauvre homme qui a beaucoup souffert depuis trente ans ; je connais un grand seigneur qui a passé tout ce temps-là dans la joie ; lequel aimeriez-vous mieux avoir été, ou le pauvre, ou le grand seigneur ? Quelque lot que vous choisissiez, vous n'en serez ni mieux ni plus mal. Voilà pourtant à quoi aboutissent le bonheur ou le malheur de cette vie. Peines passées, plaisirs passés, tout se confond, tout est égal. Les rois n'ont qu'à profiter de l'instant dont ils jouissent ; ils ne sont heureux que cet instant,
et de ce court bonheur qu'ils ont, c'est à eux à en bien choisir l'espèce : tout court qu'il est, il a d'éternelles conséquences.
Je suis vieille, ceux qui liront ceci doivent me pardonner les réflexions par où je commence ; réfléclùr sur ces matières-là est, je crois, un tribut qu'il faut payer unfi fois en sa vie ; il vaudrait mieux le payer quand on est jeune, cela procurerait une vie plus tranquille et plus innocente, et diminuerait beaucoup de la valeur que nous trouvons à je ne sais combien de petites doctrines hardies dont nous nous gâtons les uns les autres, et qui nous paraîtraient bien faibles si nous n'avions pas un intérêt présent à les trouver fortes, ou si nous n'avions pas le sang trop chaud.
Quoi qu'il en soit, voilà mon exorde, ce qui me reste à dire va m'engager d'abord à des détails plus amusants et me ramènera ensuite aux réflexions les plus sérieuses.
On me maria à dix-huit ans, je dis qu'on me maria, car je n'eus point de part à cela ; mon père et ma mère me promirent à mon mari, que je ne connaissais pas ; mon mari me prit sans me connaître et nous n'avons point fait d'autre connaissance ensemble que celle de nous trouver mariés et d'aller notre train sans nous demander ce que nous en pensions, de sorte que j'aurais
dit volontiers, quel est donc cet étranger dont je suis la femme ?
Cet étranger pourtant était un fort honnête homme de trente-cinq à quarante ans, avec qui j'ai vécu comme avec le meilleur ami du monde, car je n'eus jamais pour lui ce qu'on appelle amour, il ne m'en demanda jamais, nous n'y songeâmes ni l'un ni l'autre, et nous nous sommes très tendrement aimés sans cela !
Sept ou huit mois après notre mariage, un aimable homme de notre société s'avisa de prendre du goût pour moi : dès que je m'en aperçus, je le condamnai à soupirer en vain, car j'étais sage ; mais nous autres femmes, lorsqu'un homme nous aime, il n'y a pas moyen que nous le congédions sans retour. La vertu nous dit : il ne faut point avoir d'amant, et là-dessus nous renvoyons celui qui nous vient, mais il ne s'en retourne pas si vite, car notre vanité lui fait signe d'attendre, et il attend comme fit le mien que je traitais avec froideur et que j'agaçais par mille petites bagatelles dont il ne dépendait pas de moi de m'abstenir, parce que j'étais femme et qu'on ne peut être femme sans être coquette ; il n'y a que dans les romans qu'on en voit d'autres, mais dans la nature c'est chimère, et les véritables sont toutes comme j'étais, par exemple lorsque je me sentais dans un jour de beauté, que j'étais
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avantageusement parée, j'étais bien aise que l'amant dont je parle me vît alors ; je l'en rebutais de meilleur courage, parce que je savais bien qu'il n'y avait point de danger à le faire, je l'avais défié de me quitter, j'étais trop belle pour lors. Ainsi je laissais ma sagesse se donner carrière, j'affligeais hardiment mon homme quand mes agréments pouvaient soutenir tout ce fracas-là, mais j'allais plus doucement quand je me sentais moins forte.
Et qu'on n'aille pas dire que c'est une grande coquetterie, car c'est la moindre de toutes celles qu'une femme peut avoir, ce n'est encore là qu'une coquetterie machinale ; vraiment quand la réflexion s'en mêle c'est bien autre chose.
Cependant l'épouse de cet honnête homme connut, à n'en pouvoir douter, qu'il m'aimait; elle s'en alarma comme de raison et vint me rendre visite un jour qu'il était avec moi ; ils parurent déconcertés en se voyant ; un moment après il sortit, et j'allais continuer la conversation avec elle quand elle me dit en souriant : « Mon mari vous aime, madame, et vous méritez d'être aimée plus que personne au monde, ainsi je n'entreprendrai point de le détacher de vous, j'y perdrais mes efforts ; il vaut mieux que j'aie recours à vous-même et que je remette mes intérêts entre vos mains ; c'est donc à vous, à votre amitié pour moi que je recommande mon mari, j'ai de l'atta-
chement pour lui et il le mérite, au penchant près cju'il sent, et qu'il est bien difficile de ne pas sentir pour une femme aussi bien faite que vous l'êtes ; je suis sûre que ce penchant vous est à charge et il m'afflige ; je ne lui ai rien dit encore, j'ai cru que vous le ramèneriez mieux que moi, qu'il serait plus touché du chagrin qu'il me donne si vous l'y rendiez sensible. Il m'aimait autrefois : disposez donc son cœur à plaindre du moins le niien, l'estime et le respect qu'il a pour vous donneront du poids à ce que vous lui direz en ma faveur ; feignez que je suis aimable, et il vous croira, vous l'en persuaderez encore mieux que ne le feraient mes reproches. «
A peine eut-elle achevé de parler que je l'embrassai de tout mon cœur, je me jetai dans ses bras, je crois même que nous pleurâmes ; et le moyen à mon égard que je ne me fusse pas attendrie, que je n'eusse pas été remplie de zèle, pour les intérêts d'une femme qui venait me dire que j'étais plus aimable qu'elle, et qui demandait quartier à mes charmes. Le tour était trop adroit, aussi je n'y résistai pas, je l'embrassai encore, et puis je recommençai, je l'accablai de caresses, je la trouvai adorable, cent fois plus belle que moi ; car l'amour-propre, quand il a son compte, est si tendre, si reconnaissant, si modeste, il rend tout ce qu'on lui donne.
Je ne rapporterai point les discours que nous nous tînmes ; notre attendrissement rendit la scène assez muette, je l'assurai qu'elle serait contente et elle me quitta.
Son mari rentra qu'il n'y avait pas un demiquart d'heure qu'elle était sortie ; la joie était peinte sur son visage. « Madame, me dit-il, voilà qui est fini, je ne vous serai plus importun ; je viens vous demander pardon de vous l'avoir été ; je vous admire, vous êtes la vertu même (et je me serais bien passé de ces éloges-là, ils me déplurent par pressentiment). J'écoutais à la porte de votre chambre, lorsque ma femme vous a parlé, ajouta-t-il : je suis charmé d'elle ; quelle femme, quel caractère ! voyez comme elle m'aime, elle redemande mon cœur ; elle veut le tenir de vous, elle l'aura. Madame, vous avez promis d'y faire vos efforts, et je vous obéis. — Je ne vous ai pas encore parlé, lui répondis-je assez vivement. — Oh, vous avez raison, ajouta-t-il sans m'entendre ; oui, j'avais un grand tort, je le sens tout entier. La pauvre enfant, quelle tendresse ! Vous serez contente, vous m'estimerez, car je vais l'aimer plus que jamais. »
Là-dessus il partit, ou plutôt il vola, sans me donner le temps de lui répondre un mot. Pour moi, je restai immobile : je me regardai comme une dupe. Si j'avais revu sa femme dans ce mo-
ment-là, elle n'aurait pas eu si bon marché de moi. Je ne l'aurais pas trouvée si charmante, et je ne lui avais dit qu'elle l'était qu'à condition que je le serais toujours plus qu'elle. Son mari ne tenait pas la condition et cela ne m'accommodait point.
Je fus longtemps étourdie de ce que je venais d'entendre : à la fin sortant de la place où il m'avait comme fixée et souriant de dépit : Voilà une petite femme qui va être bien glorieuse, mais je l'humilierai peut-être et son mari n'est qu'un étourdi.
En effet, j'arrêtai dans mon esprit que je travaillerais à la rechute de ce mari : je lui destinai quelques regards qui n'étaient guère charitables pour la femme ; mais d'autres incidents me firent oublier ce malin projet. Cette femme-là vit encore, et il n'y a pas plus de dix ans que je lui ai pardonné ; avant ce temps-là, sa figure m'a toujours déplu ; je voyais bien qu'elle était aimable, et avec cela, je le voyais sans en rien croire, un peu de vanité rend ces circonstances-là possibles.
Après cette aventure, je plus à un jeune homme, beau, bien fait, qui de l'air dont il m'annonça son amour, m'en parla comme d'une faveur qu'il me faisait ; mais je trouvai la faveur impertinente, et je l'en remerciai sans en vouloir : autant que je
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m'en ressouviens, mon remerciement fut plaisant.
« Vous m'aimez donc, lui dis-je, à la bonne heure, continuez, mon cher, apportez-moi souvent votre belle figure et ces beaux airs de tête, ils me divertissent déjà ; c'est toujours quelque chose. Et, que sait-on ? à force de rire de la bonne opinion que vous en avez, je m'y accoutumerai peut-être, on se fait à tout. Tenez, je gagerais que vous avez pu plaire à quelque femme ; continuez, vous dis-je. »
Apparemment que l'épreuve que je lui proposais lui parut trop douloureuse, car il me quitta. Hélas ! s'il avait tenu bon, je n'aurais voulu répondre de rien, il aurait pu réussir, les femmes l'appelaient le beau garçon ; cette réputation-là est bien intéressante pour nous, car nous sommes si folles ou si disposées à le devenir, si ce n'avait pas été lui que j'aurais aimé, c'était le titre qu'on lui donnait, cela revient au même et mène tout aussi loin.
Après que je l'eus congédié, mon mari eut une affaire de conséquence dont le jugement dépendait d'un homme en place ; mon mari l'allait voir souvent et n'en rapportait pas de grandes espérances. J'allai le voir à mon tour, j'en reçus l'accueil le plus obligeant, il me pria d'entrer dans son cabinet et là me fit la réussite de notre affaire
2l6 LE SPECTATEUR FRANÇAIS
d'une difficulté insurmontable : « Je ferais pourtant l'impossible, ajouta-t-il, pour obliger une aussi belle dame que vous. » Là-dessus il me baisait la main, avec des yeux qui aplanissaient toutes les difficultés, si j'avais voulu aller par le chemin qu'ils m'enseignaient. « Monsieur, lui dis-je, d'un air sec et sérieux, notre affaire est perdue, je l'abandonne : un homme aussi zélé que vous l'êtes pour moi, n'est plus en état de rendre justice ; cependant j'informerai mon mari des dispositions où je vous laisse, et je suis persuadée qu'il a trop d'honneur pour abuser du mépris que Vous feriez du vôtre. «
Je vis à ces mots son visage s'allonger de moitié : je lui fis la charité de ne vouloir pas le regarder fiixement alors, et je sortis dans une situation d'esprit que je ne puis bien exprimer. Une autre femme que moi, à qui pareille chose serait arrivée, et qui en la racontant voudrait un peu se peindre en beau, dirait qu'elle sortit toute scandalisée et s'arrêterait là ; mais voici ce qu'elle supprimerait et ce que j'avoue, c'est que je fus scandalisée aussi, mais en hypocrite, car je n'étais pas fâchée qu'on m'eût donné le scandale : ma colère était sans rancune ; au bout du compte une laide aurait été plus respectée.
J'espère que l'histoire de la dame âgée dont j'ai parlé dans ma dernière feuille, n'aura pas déplu, et je me persuade qu'on ne sera pas fâché d'en voir la suite ; c'est donc cette dame qui continue.
Notre affaire aurait eu sans doute un mauvais succès, si elle était restée entre les mains de cet honnête arbitre que j'avais fait rougir de ses bontés pour moi ; mais on la remit au jugement d'un autre, par je ne sais quel accident qui arriva. Cet autre était un vieillard gracieux, qui en son temps avait été grand ami des dames, et qui dans ses vieux jours, ne pouvant plus être aimé d'elles, s'amusait à leur montrer qu'il les aimait toujours, et les priait de lui pardonner le peu d'agrément qu'il avait pour elles, en récompense du plaisir qu'elles lui faisaient encore.
On me mena chez cet aimable vieillard que je trouvai effectivement tel qu'on me l'avait dépeint : c'était un homme qui avait plus d'âge que de vieillesse, voilà comment mes yeux en jugèrent, et la distinction n'est pas si frivole. Il me fit mille politesses, me promit une prompte décision et
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remercia joliment le sort qui lui donnait occasion de m'obliger.
Les jeunes gens seraient trop dangereux si dans leurs procédés ils ressemblaient à ce bon homme. Que deviendrions-nous si leurs manières étaient aussi charmantes que leur jeunesse ? En vérité nous n'aurions pas assez de notre vertu contre eux, mais ils sont impertinents, cela nous dégoûte d'eux ; et franchement nous nous sauvons mieux avec ce dégoût-là qu'avec de la vertu : il nous est plus aisé d'être sages, quand nous ne sommes plus tentées d'être folles.
Huit jours après ma visite chez ce vieillard, nous fûmes avertis qu'il avait réglé notre affaire plus favorablement que nous ne l'avions demandé. En effet, je crois qu'il nous accorda par galanterie ce que nous aurions eu de la peine à mériter par justice.
Il faut l'avouer, les hommes galants, en pareil cas, quand une jolie femme leur parle, sont sujets à exagérer la valeur de ses raisons. C'est un défaut, sans doute, mais je l'aimerais encore mieux que celui de ces hommes austères que j'ai connus, qui afin de n'être point surpris par une femme aimable, commencent par trouver toutes ses raisons mauvaises, pour ne point risquer de les trouver trop bonnes. Ce qui est de vrai, c'est qu'il est bien difficile d'être juste quand on est si
austère, et pour moi je crois qu'on est déjà surpris quand on craint de l'être. Je souhaite que ce que je dis ici engage à quelques réflexions les personnes du caractère dont je parle. Je n'écris l'histoire de ma vie que dans l'espérance qu'elle pourra servir à l'instruction des autres. Revenons à moi.
Je recevais tous les jours tant de preuves que j'étais aimable, et ces preuves-là me faisaient tant de plaisir que je n'oubliais rien pour en recevoir toujours de nouvelles. Quand je dis que je n'oubliais rien, quelque forte que soit cette expression-là, elle ne signifie rien en comparaison de ce que je veux dire. Mais comment faire : nous avons tant de faiblesses qu'on ne peut exprimer ; qui n'ont point encore de nom dans la langue, et qui peut-être n'en auront jamais : le tout en conséquence de l'envie que nous avons de plaire à ces hommes dont nous avons gâté le goût, et que nous ne piquons plus, si nous ne dormons à nos agréments naturels un certain assaisonnement dont nous ne saurions nous parer qu'aux dépens de la pudeur, qui devrait être la plus aimable de nos grâces. De sorte qu'aujourd'hui, ce n'est pas assez que d'être née belle ou jolie, cela ne nous sert de rien ; et vous avez affaire à des yeux vicieux qui trouvent la beauté insipide, si vous ne l'animez d'un air de corruption qu'on est
obligé d'y mettre, qu'il est difficile d'attraper, si VOUS"* n'avez vous-même les sentiments un peu libertins, et qu'il ne faut pas outrer pourtant, car vous vous déshonoreriez, si vous ne vous arrêtiez pas au point requis. A la vérité, on l'a poussé si loin, qu'il faudrait être bien maladroite, ou bien effrontée pour le passer.
Pour moi j'eus d'abord de la peine à me jeter dans cet excès de coquetterie : la mienne était encore timide, mais petit à petit elle s'enhardissait. Un degré d'immodestie que je me permettais le matin m'effrayait. Je le soutenais en femme embarrassée, mais je m'y accoutumais dans la journée ; à la fin je riais de moi, comme j'aurais ri d'une provinciale, et le soir n'était pas venu que je méditais pour le lendemain une liberté de plus.
Cependant il me restait encore de légers scrupules qui me retardaient, quand le hasard me lia avec une demi- douzaine de femmes plus courageuses que moi, et dont le commerce acheva de me défaire de ce peu de retenue poltronne qui me restait. D'ailleurs mes années commençaient à m'inquiéter ; leur course me semblait plus rapide qu'à l'ordinaire. J'étais jeune encore, mais je ne me voyais pas loin de ce terme où la jeunesse d'une femme devient équivoque, où l'on ne sait plus quel âge elle a, et je croyais qu'avec une
figure galante j'en paraîtrais plus longtemps jeune. Mais que de fatigues pour l'avoir, cette figure galante, aussi bien que pour la varier ! Comment se coiffera-t-on ? Quel habit mettrat-on ? quels rubans ? de quelle couleur serontils ? celle-ci est plus douce ; celle-là plus vive. Comment se déterminer ? un air de douceur est bien touchant, un air de vivacité bien frappant. Où prendre du conseil pour un choix qui va décider pour nous de la gloire de toute une journée ? Choisir l'air doux c'est peut-être manquer son coup ; prendre l'air vif, c'est peut-être se rendre les yeux trop rudes. Il s'agit de consulter son miroir, et si jamais l'âme a porté des jugements d'une justesse admirable, si jamais ses attentions sur quelque chose, ses examens, ses discussions furent des prodiges de force, de goût, d'exactitude et de finesse ; de ces prodiges si étonnants, n'allez pas l'en croire capable ailleurs que dans une femme qui est à sa toilette ; et voyez après combien cette âme est petite de n'être jamais si judicieuse et de n'y regarder jamais de près que dans une occasion de si peu d'importance.
Je ne dirai rien des habits, ni de l'embarras que j'avais à savoir, quelquefois, si je me parerais beaucoup ou guère : combien de fois suis-je sortie de chez moi dans un ajustement que je
me repentais d'avoir pris. Et quand je voyais venir des hommes de loin dans une promenade, avec quelle inquiétude n'attendais-je pas qu'ils me regardassent préférablement à celles avec qui j'étais. En tenant alors ma meilleure amie sous le bras, mon amitié pour elle allait et venait, suivant qu'on était plus ou moins curieux d'elle ou de moi, et ne vous imaginez pas, lorsqu'il passait une belle femme, que je la regardasse, moi, j'avais trop peur de la trouver belle, et qu'elle ne le remarquât.
C'était ainsi que je vivais, quand un homme veuf qui s'était rendu mon amant et qui avait une fille de dix-sept à dix-huit ans, rompit le commerce que nous avions ensemble, cette jeune personne et moi, et lui défendit, à mon insu, de me voir.
Il l'envoya d'abord à la campagne chez une de ses parentes, afin de m'accoutumer d'une façon plus honnête à la perdre de vue ; mais elle revint, et depuis son retour, je ne la vis pas deux fois en un mois ; j'en étais étonnée, et j'attribuais cela à un de ces caprices qui prennent souvent aux femmes. Son père même en levait les épaules avec moi, et traitait son humeur de volage ; mais la fille m'aimait et comme elle obéissait à contrecœur, elle confia à quelqu'un les véritables raisons de son procédé avec moi. Ce quelqu'un ne put se coucher sans venir en secret me confier cette con-
fidence ; et voilà comme nous sommes faites, cela est dans Tordre : quand nous trouvons occasion de mortifier notre prochain, et que la malignité naturelle qui nous y porte, peut se mettre à l'abri d'un air de bienveillance, oh, elle est bien charmée.
J'appris donc pourquoi cette fille ne me voyait plus, et je l'appris au moment que je venais de quitter son père, qui ne m'avait jamais paru plus tendre que ce jour-là.
Je rougis au rapport qu'on me fit, et je ne me ressouviens point d'avoir jamais reçu de leçon d'honneur plus vive ; car je me doutai tout d'un coup des motifs qu'avait eus le père quand il avait fait cette défense. Je compris l'affront qui m'en revenait, et je fus honteuse de le mériter ; j'étais si outrée que j'allai m'enfermer sur-le-champ pour lui écrire ; je ne le ménageai point dans ma lettre et je la finis en lui défendant, à mon tour, d'une façon terrible, de revenir jamais chez moi.
On me dit que la lecture de ma lettre l'avait fait rire ; il y répondit aussitôt, et voici à peu près quelle était sa réponse.
« Il est vrai que j'ai défendu à ma fille de vous voir. Eh bien, en vérité, cela vaut-il la peine que nous nous brouillions ensemble, ma charmante .'' En conscience, mon intention a été pardonnable, j'avoue que je ne vous l'ai pas dite, parce que j'ai
regardé cela comme un petit arrangement domestique, dont il n'était pas besoin de vous étourdir, ma reine. Écoutez-moi sans vous fâcher. Je veux marier ma fille, cela est juste. Or ma fille en vous voyant si aimable, voudrait le devenir autant que vous l'êtes ; et moi j'ai cru bonnement qu'il ne lui appartenait pas encore de se donner tant de grâces, et qu'elles pourraient nuire au projet que j'ai formé de lui trouver un époux ; dès qu'elle sera mariée, je vous la rends. Êtes-vous contente ? Bonsoir. Plus de promptitude, ma déesse. J'aurais grande envie d'aller me jeter à vos genoux pour vous demander pardon d'une faute, malheureusement nécessaire : ce sera quand il vous plaira. J'attendrai patiemment, sans murmurer, comme on attend les faveurs des dieux. Entre nous, pourtant, je me veux mal d'être le père d'une petite friponne, qui est cause que vous m'avez tant querellé. Je vous dirai que cette étourdie ne veut plus être qu'en corset, pour ne vous avoir jamais vue autrement. Voyez, je vous prie, c'est bien à elle à faire, ma foi. N'êtes-vous pas démon sentiment ? Je suis, etc. »
' Je déchirai cette lettre en mille morceaux ; mais, comme on voit, je l'ai gardée longtemps dans ma mémoire, et sans que je m'en aperçusse trop, ce fut le premier accident qui tempéra ma coquetterie.
En voici un second, qui eut aussi le même effet : je fus un jour témoin de la brusquerie d'un cavalier, avec une de mes amies. J'avais remarqué depuis quelque temps qu'ils se voyaient tous deux d'assez bon œil : je n'ai jamais su le sujet de la querelle où je les surpris ; mais ce cavalier perdit avec elle le respect d'une façon si hardie, quoique pourtant pas grossière, il me parut abuser si insolemment des raisons qu'elle pouvait avoir de le ménager, et son ressentiment à elle me parut si timide ; je lui vis une colère si humble, si gênée, que la pauvre dame me fit vraiment pitié.
Et en effet une femme ne peut guère essuyer de moment plus dur que celui-là, et moi qui vis cela, si j'avais une fille qui ait de l'esprit, je croirais l'élever mieux en lui faisant voir une pareille chose, qu'on lui montrant mille exemples de vertu ; la vertu est belle, à la vérité, mais le vice, par de certains côtés, a encore plus de laideur qu'elle n'a de charmes. Oui, il ferait plus d'horreur qu'elle ne ferait de plaisir, quoiqu'elle en fasse infiniment. Je dis le vice, car la simple galanterie en est un : c'est un désordre dans l'esprit dont le cœur a bientôt sa part, et si ce désordre a des douceurs, il n'y a point de femmes qu'elles tentassent, si elles en connaissaient bien l'amertume.
L'aventure de mon amie me rendit les hommes moins considérables ; je devins moins avide de leur plaire, ma jeunesse continuait à se passer ; ce qui m'en restait, je le perdais auprès d'une jeune femme ; je le sentais bien, car quoi qu'on dise de notre amour-propre, il nous éclaire à merveille sur nos désavantages, quand ils sont de cette espèce, et s'il nous dupe alors, c'est en nous persuadant que nous pouvons dérober ces avantageslà aux yeux des autres, comme je croyais y parvenir en folâtrant plus que de coutume pour contrefaire la jeune, car une de nos folies encore est de penser, à certain âge, que les airs étourdis nous rajeunissent. Hélas, nous n'acquérons par là qu'un défaut de plus qui est d'être de mauvais singes. On a beau s'évertuer, quelque feu qu'on ait à l'âge où j'étais, en eût-on à soi seule plus que toute la jeunesse d'une ville, jamais ce feu-là ne ressemble au feu qu'on a à vingt ans, il peut bien être plus fou, mais ne sera jamais si jeune. Il y a toujours quelque chose qui le caractérise et qui le différencie ; les femmes ne le croient point et ne le croiront jamais, qu'après avoir comme moi donné la comédie.
Dans ce temps-là, la femme de chambre d'une dame avec qui j'étais très étroitement liée, la vole, en prenant congé d'elle, et lui emporte dans une petite cassette une somme d'argent assez
considérable, qui provenait de ses épargnes et du gain du jeu.
Cette dame n'osa faire éclater ce vol, pour des raisons que je ne savais pas encore tout entières mais que j'appris dans la suite ; elle vint me prier de parler à cette malheureuse et de l'intimider le plus que je pourrais. J'allai donc trouver cette femme de chambre, qui ne se cachait pas, et à qui je représentai le péril et la honte d'une pareille action.
« Madame est une ingrate, me répondit-elle, en secouant la tête et d'un ton ferme; elle avait promis de récompenser mes services mieux qu'elle n'a fait, et ce que je lui ai pris m'était dû. Ainsi il n'y avait rien à dire. Au reste je ne la crains point ; j'ai dans mes mains une douzaine de lettres que M... lui a écrites qui l'empêcheront d'être méchante. A l'égard de la honte de l'action dont vous me parlez, quand il serait vrai que je lui aurais pris plus qu'elle ne me doit, ce qui n'est pas, et ce dont je ne suis pas capable, pardi, je ne suis pas obligée de rougir plus qu'elle. Au bout du compte, chacun a ses défauts : celui de Madame est d'aimer l'amour et le mien est d'aimer l'argent, surtout quand il m'appartient. Voilà tout ce que j'ai à vous répondre, à vous, madame, que j'honore beaucoup. » Cela dit, elle fit une grande révérence et se retira fièrement. Pour moi, j'allai
MVRIVAUX 15
rejoindre mon amie, à qui j'adoucis un peu la réponse de cette créature, mais à qui je conseillai avec amitié de laisser là son argent. Elle me quitta confuse, non sans verser quelques larmes, que l'intérêt ne fît pas couler ; elles eurent un motif plus raisonnable ; je le compris à la manière dont elle se comporta depuis.
Il me reste encore de cette histoire de quoi remplir une feuille, et je continuerai suivant ce que j'entendrai dire.
Il m'a paru que l'histoire de la dame en question n'avait pas déplu, et quoiqu'elle ait déjà fait le sujet de deux feuilles, je crois qu'il ne serait pas à propos de la laisser imparfaite, puisqu'on m'en a fourni la suite, qui finit à cette troisième feuille.
Je fis de grandes réflexions sur la perfidie de cette femme de chambre envers sa maîtresse, et en effet, quand on y pense bien, on ne saurait comprendre comment il est possible qu'une femme en certains cas puisse se résoudre à se fier à un
domestique. Par quelle étrange disposition d'esprit perd-elle de vue tous les malheurs qu'elle risque ? ou si elle les envisage, quel est le tour d'imagination qui lui en ôte l'effroi ? tant de danger et tant de confiance ensemble sont-ils concevables ? comment cela s'arrange-t-il dans sa tête ? Si une femme alors pouvait pour un moment se séparer de sa passion et la mettre à l'écart, et qu'après elle examinât de sang- froid ce qui lui fait croire que sa confiance était raisonnable, il n'est point d'égarement d'esprit qu'elle jugeât digne d'entrer en comparaison avec le sien ; point de sécurité qui lui parût si stupide, si imbécile que la sienne ; mais avec de la passion ce n'est plus cela. Nous ne voyons plus les objets comme ils sont, ils deviennent ce que nous souhaitons tous qu'ils soient, ils se moulent sur nos désirs. Une femme a besoin du ministère d'un domestique ; d'abord elle hésite à s'en servir. Mettra-t-elle entre ses mains l'honneur de son mari, le sien, quelquefois sa vie même ; dépendra-t-elle d'une âme vénale, d'un sujet d'autant plus indigne qu'elle le trouvera disposé à lui prêter son secours ? Il y a un péril presque inévitable à s'y fier, mais elle voudrait bien qu'il n'y eût point de péril ; et la voilà perdue, c'en est fait, le péril disparaît : l'envie qu'elle a de trouver des sûretés, lui en fournit à perte de \aie, elle croit
les examiner, et ne sait pas que c'est le plaisir qu'elles lui font qui en est le juge.
Avez-vous jamais vu des enfants qu'on amuse avec des contes de fées : ils croient tout ce qu'on leur dit ; une femme dans l'état où je la mets leur ressemble : c'est positivement un enfant comme eux, ce sont de vrais contes de fées, que les idées dont sa passion l'amuse.
T'ai cru devoir m'arrêter un peu là-dessus : il y a bien des personnes de mon sexe, qu'il est encore temps d'avertir, et que l'amour n'a pas jeté encore dans l'enfance dont je parle. Que cet état leur inspire donc une frayeur salutaire : rien n'est plus rapide que le mouvement qui nous y entraîne, et quand nous y sommes, rien de plus misérable, de plus abandonné que notre esprit ; alors, rien de plus inaccessible à tout secours, que sa misère, et pour comble de malheur, que devient-on quand on cesse d'aimer, car on n'aime pas toujours : hélas, le repentir nous prend où l'amour nous laisse.
Revenons à moi, l'âge enfin me gagnait, il n'était plus question de jeunesse, ni d'aucun artifice pour paraître jeune : mon visage là-dessus n'était plus disciplinable, et il fallait me résoudre à l'abandonner. Malgré cela un peu de consolation me restait encore ; car une femme se retourne comme elle peut dans ces occasions-là. Elle
serait inconsolable, si rien ne la soulageait dans son affliction, mais la nature charitable pourvoit à tout. A la place d'un avantage qu'elle nous ôte, sa faveur nous dispense de petites chimères, au moyen desquelles nous coulons le temps et prenons patience.
Par exemple je n'étais plus jeune, j'avais de l'embonpoint, beaucoup de santé et, dans mon espèce, je me trouvais très aimable, non pas aimable comme une jeune femme ; mais n'y a-t-il pas des charmes de différent caractère : une femme faite et d'un certain âge n'a-t-elle pas les siens ?
Voilà comme je raisonnais pour le repos de mon âme, et effectivement je durai quelque temps avec le secours de cette idée-là ; mais dès lors mes appas étaient déjà si confirmés, j'étais tellement une femme faite, que je le fus bientôt trop, et que toute ressource épuisée, il fallut au bout du compte en venir à la raison et voir au vrai ce que j'étais.
Je le vis donc, et avec moins de chagrin qu'on ne pense ; car à travers toutes mes chimères, de temps en temps la vérité avait percé comme un éclair, de sorte que, quand elle parut tout à fait, je la vis comme une chose dont j'avais déjà eu des nouvelles.
Me voilà donc vieille, et reconnue par moi pour
telle, et avec ces débris de beauté qui font connaître aux autres qu'on a été belle. Eh bien, puisqu'il faut le dire, ces débris-là me flattaient encore, je m'intéressais à ce qu'on en pensait ; cela est bien fou, j'en conviens, mais aussi c'est l'histoire d'une femme que j'apporte : coquettes quand nous sommes aimables, coquettes quand nous ne le sommes plus ; dans le premier cas nous travaillons à être aimées, dans le second nous travaillons à montrer que nous avons mérité de l'être ; de façon que souvent je faisais encore l'agréable et quelquefois j'osais espérer que je plairais : ce qui jetait un ridicule sur mes actions, qui m'attira une vigoureuse correction.
Allant un jour pour rendre visite à une dame, qui la veille avait été avec moi d'une partie de campagne avec d'autres personnes, on me dit qu'elle n'était point chez elle, mais qu'elle allait revenir.
J'entrai dans son cabinet pour l'attendre, et j'y cherchais sur des tablettes un livre pour m'amuser, quand je vis tomber un billet à mes pieds. Nous sommes curieuses nous autres. Je ramassai le billet et l'ouvris, me doutant qu'on y traitait d'amour, et je ne me trompais pas. Mais ce que je n'aurais pas deviné, c'est qu'il y était traité à mes dépens. L'honnête homme qui écrivait se plaignait à la dame de la gêne où j'avais mis son cœur
en les accompagnant à une promenade particulière qu'ils firent à cette campagne. Et remarquez que cet homme qui m'en voulait tant m'avait alors, au sortir du dîner, fait des compliments dont je m'étais, je l'avoue, félicitée comme d'une bonne fortune ; et il est vrai qu'en conséquence de ces mêmes compliments qui m'avaient toute réjouie, je m'étais plu à être avec lui et l'avais perdu de vue le moins qu'il m'avait été possible. Voici à présent quel était son style dans le billet.
« Au nom de notre amour, ma chère maîtresse, rompez avec cette vieille Madame de ... C'est une charité que vous me ferez, car je la hais autant que je vous aime. Savez-vous bien pourquoi elle nous suivit hier dans cette allée, où nous nous promenâmes ? Vous ne le devineriez pas. C'est qu'elle tomba tout subitement amoureuse de moi, et cet amour-là, c'est un mauvais tour que m'a joué une honnêteté que je lui fis. Peste soit de la politesse ! Imaginez- vous qu'au sortir du repas, j'eus le malheur de la^ gracieuser sans réflexion, parce que vous veniez de me serrer la main, et que j'en avais une joie qui attendrissait toutes mes expressions et qui m'aurait fait gracieuser ma bisaïeule, si elle avait été là. La bonne dame a pris ma distraction pour un hommage et s'est mise à m'aimer sans autre forme de procès. Ainsi me
voilà chargé de son cœur, pour n'avoir su ce que je lui disais. Que ferai-je de cette antiquaille-là ? Défaites-m'en, je vous en prie, car cette femme-là voudra que je l'aime de gré ou de force ; elle le voudra, vous dis-je. Vous ne savez pas ce que c'est que la coquetterie de ces femmes-là. Il n'y a rien de si opiniâtre, et j'ai bien peur, si vous n'y mettez ordre, qu'elle ne vienne relancer ma fidélité jusque chez vous. Oh parbleu ! épargnezmoi l'embarras de faire le cruel. Faudra-t-il que je lui demande quartier ? Tout de bon, mon amour, brouillez-vous avec elle, pour m'en délivrer ; et si cela ne suffit pas, dites-lui que je médis d'elle et que je sais son âge. Bonjour, mes belles mains ; je vous adore et j'irai vous le jurer dans un quart d'heure. »
Je repliai le billet bien proprement, après l'avoir lu, et m'en allai sur-le-champ digérer mon aventure. Là, après bien des réflexions, bien des projets de vengeance, bien des soupirs et beaucoup de honte, je conclus... Hélas ! je ne conclus rien : je me couchai seulement, triste, vaine et humiliée, mais un mois après, je conclus quelque chose.
Un de nos amis nous avait invités à dîner chez lui, mon mari et moi ; nous y allâmes au jour marqué. Le portier nous laisse entrer sans nous rien dire ; je monte, je rencontre une femme de
chambre qui pleure et paàse sans me voir : inquiète de ce que cela signifie, je parviens jusqu'à la chambre de la dame, avec qui j'étais fort liée et de qui j'étais la confidente, comme elle était la mienne ; je la vois par derrière dans un fauteuil ; d'aussi loin que je l'aperçois, je cours à elle pour la surprendre et l'embrasser : je me jette à son col ;dans l'instant j'entends des cris et des sanglots dans un cabinet prochain, et je vois que c'est une femme morte que je tiens embrassée.
Tout mon sang se glaça dans mes veines et je tombai sur elle évanouie ; le cri que je fis en tombant fit sortir les personnes qui étaient dans le cabinet, c'était son mari et son jeune fils âgé de dix ans. Des prêtres arrivèrent ; mon mari entra ; on me fit revenir, mon évanouissement fut court ; j'ouvris les yeux dans le moment qu'on emportait le corps de mon amie ; j'en frémis encore : sa tête penchait, je vis son visage. Juste ciel ! quelle différence de ce qu'il était alors à ce que je l'avais vu trois jours auparavant. L'apoplexie dont elle était morte en avait confondu, bouleversé les traits. Ah ! quelle bouche et quels yeux ! Quel mélange de couleurs horribles !
J'ai vu dans ma vie bien des figures que l'imagination du peintre avait tâché de rendre aff^reuses ; mais les traits qui me frappèrent ne peuvent tomber dans l'imagination : la mort seule peut faire
un visage comme celui-là ; il n'y a point d'homme intrépide que cela ne rappelât sur-le-champ à une triste considération de lui-même. Toutes ces laideurs funestes, on les retrouve en soi, elles nous appartiennent. On croit être ce que l'on voit, et l'on frémit intérieurement de se reconnaître.
Mais passons : il fallut presque me porter jusqu'à mon carrasse, et je me mis au lit dès que je fus arrivée chez moi.
Mille tristes pensées vinrent m'assaillir alors, et pour la première fois je songeai que j'étais destinée à mourir. Hélas ! mon amie n'avait pas eu le temps de faire cette» réflexion-là. Je savais que, lorsqu'elle mourut, il y avait bien loin des idées qui l'occupaient à l'idée de la mort, et je me demandais ce qu'elle était devenue, par inquiétude pour ce que je pouvais devenir moimême. Où était-elle alors ? ne restait-il rien d'elle que ce corps sans mouvement, que j'avais vu emporter } Cette âme subitement enlevée à tant de chimères, quel était son sort ? Et moi je mourrai donc aussi, me disais-je, et j'ai vécu jusqu'ici sans le savoir. Mais qu'est-ce que mourir ? Et quelle aventure est-ce que la mort.'' Qu'elle 'est terrible, si j'en crois ma religion ! A Dieu ne plaise qu'on me soupçonne d'avoir un seul instant de ma vie douté de ce qu'elle nous dit : je rapporte simplement la manière dont se tournaient alors
mes pensées. Eh ! y a-t-il quelqu'un parmi vous qui puisse douter de la vérité de sa religion ? L'esprit pourrait-il s'égarer jusque-là ? Est-il de perv^ersité de cœur qui puisse entraîner tant de bêtise ? Non, je ne l'imagine pas. Et s'il y a même des impies, qu'ils fassent les incrédules là-dessus tant qu'ils voudront, mais qu'ils ne se flattent pas de l'être, car ils se trompent, et confondent les choses. Qu'ils s'examinent bien sérieusement. Je ne suis qu'une femme, et je leur assure qu'ils ne trouveront en eux qu'un profond oubli de Dieu, qu'un %4olent dégoût pour tout ce qui peut les gêner dans leur libertinage, et qu'une malheureuse habitude de vivre à cet égard-là sans réflexion. C'est tout cela qu'ils prennent pour incrédulité ; il ne peut pas y en avoir d'autre. Quand on n'aime pas ses devoirs, en sentant qu'ils sont incommodes, on croit voir qu'ils sont inutiles. Voilà la méprise funeste qu'un cœur corrompu fait faire à l'esprit : voilà ce qui fournit aux libertins toute leur philosophie. Mais, grâce au ciel, toute folle et toute dissipée que j'avais été pendant ma vie. Dieu ne m'avait pas abandonné jusque-là. J'avais eu plus de négligence que de haine pour mes devoirs, et quand je pensais que la mort était terrible, si j'en croyais ma religion, c'est que je me reprochais de l'avoie crue, cette religion, conmie font une infinité de gens dans
le monde, qui n'ont jamais songé à la révoquer en doute, qui frémiraient de le voir faire, mais qui, contents de s'appeler chrétiens, vivent avec ce nom-là, qu'ils professent tout aussi tranquilles que s'ils professaient la chose. Je passai plusieurs jours dans ces réflexions, pendant lesquels le monde prit à mes yeux une autre face.
Mon mari tomba malade et mourut quelque temps après, plein d'une amitié pour moi que je devais à son bon cœur plus qu'à mes soins. Je lui demandai mille fois pardon de ne lui avoir pas donné d'assez vifs témoignages de la mienne : je versai un torrent de larmes, il me serra la main et mourut.
Je fus quelques jours ensevelie dans la douleur la plus profonde et il ne m'avait point laissé d'enfants. Sa nièce, qui était orpheline, me tint lieu de fille ; je me chargeai de son éducation et de sa fortune, et je rompis sans retour avec tout ce qu'on appelle plaisirs du monde, et avec toutes les personnes qui les aimaient : je ne fréquentai plus qu'un certain nombre de femmes retirées, qui m'associèrent à leurs fonctions dévotes ; mais je me rebutai bientôt de leur commerce : je ne leur entendais parler que de leur directeur, leur vie se passait en scrupules qui demandaient qu'on le revît quand on venait de le quitter, et puis qu'on y retournât après l'avoir revu, et
puis qu'on l'envoyât prier de revenir, quand on ne pouvait l'aller chercher ; cela ne me plaisait point, je trouvais beaucoup d'imperfections dans ce besoin éternel qu'on avait de la créature pour aimer le créateur. Je croyais voir là dedans que la chair était plus dévote que l'esprit, et il me paraissait enfin que ce violent amour pour Dieu pouvait fort bien ne servir au cœur que de prétexte pour une autre passion.
Un de ces directeurs mourut, et la dame à qui il appartenait en pensa devenir folle. Son pieux désespoir me scandalisa : Dieu qui lui restait ne lui suffisait pas pour la consoler, et je quittai tout à fait ces compagnes qui ne pouvaient s'accommoder de ses volontés, pour me retirer à la campagne, où je fais mon séjour ordinaire et où mon curé prend soin de ma conscience, sans avoir rien à démêler avec mon cœur.
T'apprends qu'il a paru dans le public une feuille intitulée Un Spectateur français, où l'on fait une critique d'Inès, tragédie de M. de La Motte ;
quelques personnes trompées par le titre auront pu me l'attribuer, et je crois devoir avertir qu'elle n'est point de moi, que je ne sais d'où elle part et même que je ne l'ai point lue ; ce n'est point parce qu'elle critique l'ouvrage d'un homme illustre que je prends soin d'avertir qu'on ne s'y méprenne pas, et qu'elle ne m'appartient point. Il est vrai que j'estime infiniment M. de La Motte, et je serais d'un esprit bien peu sensé, si je n'étais pas dans ce sentiment-là ; mais en qualité de Spectateur des hommes tel que je suis, M. de La Motte avec tout son mérite et sa réputation ne m'effraie point et devient à mes yeux un homme comme un autre, c'est-à-dire un simple sujet d'observation, de même que l'homme dont on ne parle point et qui se perd dans la foule.
Il n'y a point ni petit ni grand homme pour le philosophe, il y a seulement des hommes qui ont de grandes qualités mêlées de défauts, d'autres qui ont de grands défauts mêlés de quelques qualités ; il y a des hommes ordinaires, autrement dits médiocres, qui valent bien leur prix et dont la médiocrité a ses avantages, car on peut dire en passant que c'est presque toujours aux grands hommes en tout genre que l'on doit les grands hommes et les grandes erreurs, s'ils n'abusent pas eux-mêmes de ce qu'ils ont fait.
Mais pour revenir à mon sujet, je n'avertis que
la critique d'Inès n'est point de moi que parce qu'elle n'en est point ; si elle est bonne, que le véritable auteur en soit loué, je ne veux le bien de personne ; si elle est mauvaise, j'ai assez de mes fautes sans me charger de celles d'autrui ; en fait de critique et d'éloge, je suis bien aise que personne ne fasse pour moi, je m'en tiens au peu que je sais faire, et je veux avoir tort ou raison, par mes propres œuvres.
Je ne ferai plus qu'une attention là-dessus, la critique d'Inès est intitulée Un Spectateur français ; je n'ai rien à dire à l'auteur qui a pris mon titre, mais si j'avais été homme à faire valoir exactement le privilège de mon livre, l'imprimeur de cette critique, mise sous mon titre, n'aurait pas trouvé son compte avec moi ; passe pour cette fois où je me contente de dire que cette feuille anonyme ne m'appartient point, mais si on y revenait, je prendrais les mesures convenables en pareil cas, et je ne souffrirais plus une confusion de titres dont le moindre inconvénient serait de me faire ou plus d'honneur ou plus d'injure que je n'en mérite, et qui pour cela pourrait me charger de l'iniquité de tout homme dangereux et hardi qui voudrait écrire sans être connu, et par là, livrerait mon caractère, et l'innocence de mes mœurs à la discrétion de mon audace.
Puisqu'il s'agit ici d'Inès et qu'il m'a fallu
discontinuer la suite des sujets que j'ai coutume de traiter dans mes feuilles, je vais donner la moitié d'une lettre qu'un de mes amis m'écrit de Paris, à la campagne où je suis ; je l'avais prié de me dire ses sentiments sur cette tragédie, et voici comment il s'explique. Les réflexions qu'il fait dans sa lettre me tiendront lieu d'un Spectateur ordinaire.
Après vous avoir informé de tout ce que vous vouliez savoir, je vais à présent vous satisfaire sur le chapitre d'Inès ; le public a déjà fait son éloge par la grande avidité qu'il a marquée pour la voir, et moi qui vous parle, j'étais de ce public et même de la portion de ce public la plus avide. Ainsi c'est déjà vous dire en gros ce que je pense de l'ouvrage. Je n'ai pas le temps d'en faire le détail et je vous en dirai ce que je pourrai, sans ordre et suivant les choses qui me viendront.
Je trouve d'abord qu'il règne un extrême intérêt dans cette tragédie, mais de cet intérêt rare qu'il n'appartient qu'à peu d'auteurs de jeter dans ces sortes d'ouvrages : intérêt qui vient moins des faits, que de la manière de les traiter, intérêt encore plus semé, plus répandu, que marqué seulement en quelques endroits.
Dans les tragédies ordinaires, paraît-il une situation intéressante, elle frappe son coup, et voilà qui est fini jusqu'au moment qu'il en revienne une autre.
Ici chaque situation principale est toujours tenue principale à vos yeux ; elle ne finit point, elle vous frappe partout, sous des images passagères, qui la rappellent sans la répéter, vous la revoyez dans mille autres petites situations momentanées qui naissent du dialogue des personnages, et qui en naissent si naturellement que vous ne les soupçonnez point d'être la cause de l'effet qu'ils produisent ; de façon que dans tout ce qui se passe actuellement d'intéressant, réside encore, comme à votre insu, tout ce qui s'est passé : de là vient que vous êtes remué d'un intérêt si vif, et si soutenu, et qui est d'autant plus infaillible, que hors les endroits extrêmement marqués, vous ne distinguez plus les instants où il vous gagne, ni les ressorts qui le contiennent.
Et certainement, c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus grand maître ; on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y a point d'autre secret pour cela que d'avoir une âme capable de se pénétrer jusqu'à un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est cette profonde capacité de sentiment qui met un homme sur la voie de ces idées si convenables, si significatives ; c'est elle qui lui indique ces tours si familiers, si relatifs à nos cœurs ; qui lui enseigne ces mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entraîner u\cc eux Timage de tout ce qui s'cot
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déjà passé, et pour prêter aux situations qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui justifie tout, et qui même, exposant des choses qu'on ne croirait pas régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à bon compte ; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessât d'y être si on ne savait pas le tourner ; car en fait de mouvements, la nature a le pour et le contre, il ne s'agit que de bien ajuster.
Par exemple, le Prince, malgré la convention faite avec sa maîtresse de cacher leur amour, à cause du danger qu'il y a de se découvrir, l'avoue pourtant par une vivacité qui le prend aussitôt qu'on l'en accuse.
Un génie borné aurait fait son personnage plus discret, il n'aurait pas même imaginé qu'on pût se conduire autrement, et sans jeter les yeux plus loin, il s'en serait tenu au parti qui avait d'abord la mine la plus raisonnable, et qui était que le Prince se tût là-dessus ; et c'est justement avec cet esprit-là qu'on fait des ouvrages si froids, tous les poèmes dramatiques qui sont médiocres sont pleins de ces régularités glacées ; mais il y a une conduite sensée d'un ordre supérieur, et c'est celle- que tient un auteur qui sait qu'il y a des occurrences, où c'est agir odieusement que de mettre une étourderie apparente à la place d'une action qui se présente d'abord et qui serait dans
l'ordre ordinaire de la raison ; qu'enfin il y a des instants où la passion fournit à un homme des vues subites, auxquelles il est impossible qu'il résiste, fussent-elles étourdies et qui doivent l'emporter sur tout ce qu'il avait auparavant résolu de faire et qu'il avait cru le plus sage ; car tout passionné qu'est cet homme-là, il compare rapidement ce qu'il sent alors, à ce qu'il avait projeté, et peut-être n'a-t-on jamais le sens ni plus droit ni plus vif que dans ces moments-là. La passion est souvent meilleure ménagère de ses intérêts qu'on ne pense, et je croirais que la raison même dans de grands besoins, la secoure de tout ce que ses lumières ont de plus sûr, car l'homme est ainsi fait que tout ce qu'il a lui sert et vient à lui quand il le faut.
Mais je m'écarte ; revenons au fils d'Alphonse. En vertu de quoi était-il convenu avec sa maîtresse de ne pas avouer leur amour ? En vertu de ce qu'il croyait que cet amour n'était encore connu de personne ; mais il voit que la reine l'a pénétré ; cela change la thèse ; elle l'en accuse devant son père. N'en eut-elle encore qu'un soupçon, c'est tout de même pour Inès que si elle en était sûre. Cette amante n'en sera pas moins l'objet de ses fureurs, quoique objet douteux. Il serait donc inutile pour le Prince de s'en tenir à la négative. Bien plus, il va devenir dangereux de nier, car
dans l'état où sont les choses, c'est priver Inès de la seule défense qui peut lui rester contre la reine, et cette défense, c'est l'aveu franc et hardi que le Prince fera de son amour pour elle : on pourra respecter, ou du moins ménager une fille de qualité chérie d'un prince héritier présomptif de la couronne, d'un héros qui fait lui-même les délices de tout un peuple. Ajoutez à cela je ne sais quoi de courageux que sent un homme dont l'âme est haute, qui le dégoûte bientôt de toute prudence craintive, et qui lui dit qu'on n'oserait le braver, et le pousser à bout dans une chose à laquelle il a déclaré qu'il s'intéresse.
Voilà tout ce que le prince envisage, dans le détroit où il se voit, voilà les idées en conséquence desquelles sa passion inquiète lui fait négliger une convention qu'un auteur ordinaire aurait crue sacrée.
Eh bien, cette hardiesse ne lui réussit pas : le roi n'en menace pas moins Inès, et quelques personnes voudraient même qu'il la fît soustraire, comme si le Prince, qu'il s'agit de gagner, en devait par là devenir plus docile. Mais passons cela : le roi, dis-je, n'en menace pas moins Inès, il la fait même prisonnière de la reine, dont il ne connaît ni la malice ni la noirceur. Oh, pour lors, le Prince se taira, n'ayez pas peur cju'il parle ; il croyait servir Inès en avouant qu'il l'aimait, il
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s'est trompé ; il va croire qu'il l'assassinerait en avouant qu'il est marié avec elle ; et voilà bien la passion qu'il promène toujours nos idées d'une extrémité à l'autre, et quelquefois c'est les mener bien ; mais c'est un fait, jamais il ne dira son mariage, et pour tirer Inès du péril, il n'y sait plus rien que de l'enlever ; c'est ce qu'il tente, et qui ne leur réussit pas non plus. Il est vrai qu'Inès lui fait manquer son coup et se refuse à une action violente et rebelle. Et que ne la force-t-il à le suivre, dira-t-on ? C'est son épouse. Oui, mais une épouse à qui le mystère de leur union a conservé tous les droits d'une amante : elle hait le crime, son époux en fait un qui n'est pas consommé et cette épouse veut lui en sauver l'énormité qu'y joindrait un succès coupable, et se sacrifie elle-même à ce peu d'innocence qu'elle peut encore lui conserver, car pour le Prince, il ne court aucun risque, son père sera son juge et ce père ne se vengera que sur Inès de la violence de son fils repentant. Que j'aime alors à voir la passion de ce prince toute fougueuse qu'elle est, connaître pourtant les égards les plus tendres et n'en relever pas moins de la tendre vertu d'Inès. Que cela peint bien les sentiments d'un époux qui ne l'est jusqu'ici que sous la figure d'un amant qu'on favorise, qui n'ose être heureux qu'en tremblant et qui voit encore la pudeur de
son épouse s'alarmer du bonheur secret qu'il obtient.
Pendant qu'Inès lui représente tout ce que son action a de criminel envers son roi, ce roi, dont le prince vient de forcer la garde, arrive et trouve son fils l'épée à la main. « Cherches-tu à m'ôter la vie ? lui dit-il, » ou quelque chose de semblable. Ces mots désarment le prince, il jette son épée avec une promptitude qui exprime tendrement à son père tout l'abandon qu'il fait de sa personne, toute l'horreur qu'il a lui-même de l'idée qu'on lui impute et toute l'étendue de son innocence à cet égard.
On démêle bien que le père sent toute la force de son geste et du discours qui le suit ; il continue pourtant de paraître irrité et je pense que c'est dans cet endroit-là que le prince, outré de se voir toujours plus malheureux et sa maîtresse toujours plus exposée, retombe dans un transport de passion qui me semble admirable. Si l'on ne ménage Inès, dit-il, il fera tout périr, il tuera tout. En l'entendant parler ainsi, vous croiriez qu'il ne connaît plus personne. Point du tout, il est en lui un caractère généreux qui tient la main à son emportement. Du milieu de ces projets de vengeance, et de cette fureur aveugle il sort machinalement une exception généreuse en faveur de son père qui le maltraite, et en faveur de Cons-
tance, à laquelle le Spectateur ne songe pas alors, et dont on se rappelle tout d'un coup la douceur et la vertu que l'on voit bien être les seules causes de cette exception que le prince fait pour elle et pour elle qu'on veut qu'il épouse malgré lui, je ne sais rien de si beau que cela. Mais à propos de Constance, de cette princesse rejetée du prince qu'elle aime, et qui ne sert, pour ainsi dire, qu'à mettre le holà partout, qui, de quelque côté qu'on la considère, fait un personnage comme disgracié, d'ailleurs assez uniforme, et qui semble ne devoir pas lui attirer une grande attention. Avez-vous rien de plus piquant qu'elle dans cette tragédie, perdez- vous un instant ses intérêts de vue, combien ne vous les recommande-t-elle pas par le sacrifice qu'elle en fait elle-même, par la douleur qu'il lui en coûte en les négligeant, par la contrainte où elle tient cette douleur, afin que son injure en frappe moins la reine et le roi même, par la sensibilité qu'elle éprouve aux malheurs du prince, et de sa maîtresse, par ce secours affectueux qu'elle leur prête sans qu'ils le sachent et qu'elle leur offre ensuite, et tout cela sans faste, sans insinuer aucune de ces ostentations romaines, qui gâtent ce qu'on fait de généreux en le vantant, et qui humilient ceux qu'on oblige. Oui, je l'avoue. Constance m'a charmé ; c'est un caractère absolument neuf, on oublie de l'admirer à
force de l'aimer. Sa douceur et sa simplicité nous dérobent ce qu'il y a de grand ; je n'y sens rien de cette vertu affectée au théâtre, et sans laquelle peut-être serait-on insupportable dans le monde. Constance est comme une personne qui vivrait parmi nous, qui vaudrait mieux que nous tous, et dont nous sentirions avec plaisir la supériorité sans la réfléchir avec l'étonnement qu'elle mériterait.
Avez-vous remarqué ce que vaut l'aveu qu'elle fait au roi de l'amour qu'elle a pour son fils ; que les sentiments d'un cœur qui se choisit un pareil confident sont respectables ; que ce choix est bien garant d'une âme dont les faiblesses mêmes n'enfanteront que des actions vertueuses. Pour la reine sa mère, qui ne l'aime point, mon sentiment est que M. de La Motte s'est trompé dans ce caractère : cette femme-là déplaît moins, parce qu'elle est méchante, que par sa manière de l'être. Une reine comme elle doit être plus décemment sensible à ces affronts et laisser aux femmes du commun cet éclat humiliant qu'elles font des leurs. Je voudrais donc qu'elle dissimulât sans en valoir mieux ; que ses emportements n'apprissent pas que c'est elle qui a empoisonné Inès et qu'elle ne fût soupçonnée de ce coup qu'à cause de l'intérêt qu'elle aurait eu à le faire.
Après cela, je conviens que sa méchanceté
va au profit des autres personnages : le malheur d'Inès en est plus touchant, la vertu de Constance plus sensible, le roi moins libre de se dissimuler les torts de son fils et plus obligé de le punir quand ils le rendent criminel. La passion du prince en est plus exercée, son silence obstiné sur son mariage en est plus raisonnable, car il y a apparence que, soit qu'il meure ou qu'il vive, l'aveu qu'il en ferait perdrait Inès à qui l'on ne peut jusqu'ici rien reprocher, sinon qu'il l'aime ; enfin cette méchanceté nous amène ce bel endroit où le roi, après avoir condamné son fils par une rigueur qui n'est point dans nos mœurs à la vérité, mais que la loi bien exactement observée ne désavouerait point, où le roi, dis-je, parlant à la reine qui a poursuivi la mort du prince, lui dit : Eh, pourquoi jugiez-vous sa mort si nécessaire ? et ajoutant après : Je vois bien que mon fils n'a plus de mère.
Cet endroit-là me fera encore remarquer une chose : c'est cette connaissance intime et réciproque qu'au milieu de leurs divisions le père et le fils, dans toute la pièce, ont de l'amour qu ils ont l'un pour l'autre ; jamais ils ne s'aiment plus, ils ne se le font jamais plus entendre que dans leurs actions qui se démontrent le moins, et pour surcroît de peine, il faut qu'ils gênent leurs sentiments : l'un dans la crainte que son père ne
s'en serve pour le gagner, l'autre dans la crainte que son fils n'arrache à la nature une grâce que la justice lui refuse.
Voilà de grandes sources d'intérêt, mais c'est bien dommage que le prince aille mourir.
Aussi le conseil que le roi tient pour le juger me blesse-t-il en partie ; sa tournure ingénieuse ne me console pas de l'arrêt qu'on y prononce ; le juge y absout le prince, tout son rival qu'il est, je l'estime d'abord, mais quand l'autre le condamne politiquement, après avoir cité les obligations qu'il a à ce prince, oh, je suis son serviteur, sa justice s'explique d'une façon trop bizarre, le parallèle que j'en fais avec les obligations qu'il cite me la rend odieuse, toute louable qu'elle est dans le fond ; outre cela, je m'aperçois tout d'un coup qu'on a voulu contraster trop spirituellement les avis de ces deux juges ; l'auteur est trop là dedans, lui qui ne paraît nulle part que là, et je sens malgré moi que cela ne s'accorde pas avec l'intérêt sérieux et de bonne foi qui m'occupe ; peut-être ai-je tort de penser comme cela, mais il est comme impossible de ne pas tomber dans ce tort-là, et par là mon tort est celui de l'auteur.
Je ne sais pourquoi je n'ai presque rien dit du personnage d'Inès qui contribue de tout son rôle au plaisir que donne cette tragédie, et dont les
discours, dans le dernier acte surtout, emportent le cœur. Adieu, mon ami, le papier me manque. Vale.
Un inconnu m'envoya, il y a quelques jours, un paquet que mon valet reçut pendant mon absence. J'y ai trouvé un manuscrit contenant la vie de ce même inconnu, avec une lettre qu'il est inutile de rapporter tout entière, et dont je ne donnerai ici qu'une partie ; la voici :
Monsieur,
Puisque vous vous appliquez à connaître les hommes, n'y en eût-il qu'un seul entre cent mille qui dût profiter de vos recherches ; votre étude ne dût-elle avancer que vous dans la sagesse, ne contribuât-elle à perfectionner que votre raison, le peu de progrès que j'ai fait moi-même dans cette étude me persuade que je dois, si je puis, aider au progrès que vous y pouvez faire. Le secours que j'ai à vous donner, c'est l'histoire de ma vie ; si vous ne trouvez pas à propos de la
produire telle qu'elle est, du moins y puiserezvous des réflexions qui vous seraient peut-être échappées. Dans le cours de mes aventures, j'ai été mon propre Spectateur, comme Je Spectateur des autres je me suis connu autant qu'il est possible de se connaître ; ainsi c'est du moins un homme que j'ai développé, et quand j'ai comparé cet homme aux autres, ou les autres à lui, j'ai cru voir que nous nous ressemblions presque tous ; que nous avions tous à peu près lé même volume de méchanceté, de faiblesse et de ridicule ; qu'à la vérité, nous n'étions pas tous aussi fréquemment les uns que les autres faibles, ridicules et méchants, mais qu'il y avait pour chacun de nous des positions où nous serions tout ce que je dis là, si nous ne nous empêchions pas de l'être.
Quoi qu'il en soit, monsieur, disposez comme il vous plaira de ce que je vous envoie et continuez votre travail : de tous les usages qu'on peut faire de son esprit, le plus louable et peut-être le seul utile, c'est celui que vous faites du vôtre ; laissez à certains savants, je veux dire aux faiseurs de systèmes, à ceux que le vulgaire appelle philosophes, laissez-leur entasser méthodiquement visions sur visions en raisonnant sur la nature des deux substances, ou sur choses pareilles ; à quoi servent leurs méditations là-dessus, qu'à
multiplier les preuves que nous avons déjà de notre ignorance invincible. Nous ne sommes pas en ce monde en situation de devenir savants ; nous ne sommes encore que l'objet, ou plutôt le sujet de cette science que nous voudrions avoir ; jusque-là soumettons notre orgueil, sa curiosité ne trouverait pas ici son compte. Tout en nous est disposé pour le confondre ; l'envie que nous avons de nous connaître n'est sans doute qu'un avertissement que nous nous connaîtrons un jour, et que nous n'avons rien à faire ici, qu'à tâcher de nous rendre avantageux ce développement futur des mystçres de notre existence. L'impossibilité de les comprendre ne les détruit point,n'en empêche pas les conséquences. De la manière dont nous les ignorons, il nous est aussi peu possible de les nier que de les comprendre ; et ne pouvoir les nier, c'est en connaître ce qu'il nous faut pour en craindre le nœud, et pour prendre garde à nous. Voilà où nous en sommes : ne nous révoltons point contre cette admirable économie de lumière et d'obscurité que la sagesse de Dieu observe en nous à cet égard-là ; en un mot ne cherchons point à nous comprendre ; ce n'est pas là notre tâche. Interrogeons les hommes, il nous apprendront quelle elle doit être.
Qu'exigent-ils de moi ? qu'est-ce que j'exige d'eux .•' quelle est la fonction dont ils ont le plus
de besoin que je m'acquitte avec eux ? quelle est celle dont j'ai le plus de besoin qu'ils s'acquittent avec moi ? C'est cela qui doit décider ce me semble. Soyez bon et vertueux avec moi, me dit tout homme quelconque. Soyez de même à mon égard, dis-je à tout homme à mon tour ; toutes nos voix ne forment là-dessus qu'un écho ; et de la science dont je parlais tout à l'heure pas un mot.
Laissons là donc cette science que personne ne me demande, que je ne demande à personne et que toutes nos lumières nous refusent. Faisons l'ouvrage qui nous est indiqué, soyons bon et vertueux : on apprend si aisément à le devenir. Ce que je voudrais raisonnablement qu'un autre fît pour moi, ne le fît-il point, m'enseigne ce que je puis faire pour lui, voilà toute la science dont il s'agit et l'unique qui soit nécessaire, qui est à la portée de tous les hommes, qui n'exige presque aucun frais d'étude. Il est vrai qu'elle est d'une pratique difficile, mais pourquoi presque toutes nos lumières n'aboutissent-elles qu'à nous en donner des leçons, si nous ne sommes pas nés pour la pratiquer. Nous regorgeons là-dessus, si j'ose le dire, d'instructions intérieures et pressantes ; car enfin, que l'homme sans honneur et sans religion me réponde, si pourtant il est vrai qu'il y ait de ces gens-là.
Quand je dis à Thomme à qui j'ai affaire : Traitez-moi avec justice, écoutez la voix de votre conscience ; que pensé-je en lui disant cela ? Je regarde cette conscience à qui je veux le rendre attentif, ou comme la règle sacrée de ses actions, ou comme un guide imposteur qui va, s'il le suit, l'égarer à mon avantage ou n'en faire qu'un imbécile. Si elle est la règle de ses actions, ma conscience est donc aussi la règle des miennes. Si c'est un guide imposteur, qu'il n'appartient qu'aux imbéciles de suivre, il n'y aura donc d'homme sage que celui qui expliquera toutes ses idées de justice à contresens. Et, où en sommes-nous si la véritable sagesse n'est qu'un esprit de brigandage ? Toutes nos lois ne sont donc établies que pour faire des dupes ; on punit donc un sage quand on punit un fripon, le plus criminel est donc le plus raisonnable, et l'homme vertueux n'est qu'un sot, qu'une misérable dupe de sa raison, dont il devrait rebuter les inspirations et auxquelles il devrait substituer des idées meurtrières et subtiles qui lui apprendraient qu'il faut être un coquin pour remplir sa véritable charge dans ce monde.
Quelle étrange sagesse que celle qu'on ne peut avoir qu'en prenant le contre- pied de toutes ses lumières naturelles, qu'en se disant à soi-même : cet esprit de justice que je trouve en moi, que je trouve dans un autre, qui fait ma sûreté et la
sienne, cet esprit-là n'est qu'illusion. Quelle étrange sagesse, encore une fois, que celle qui apprend à détruire l'ordre qui nous conserve, que celle qu'on ne peut souffrir dans les autres, que les autres ne peuvent souffrir en nous, que celle dont on est obligé de poursuivre, de déshonorer, d'étouffer les sectateurs.
Il est vrai que nous naissons tous méchants, mais cette méchanceté nous ne l'apportons que comme un monstre qu'il nous faut combattre : nous le connaissons pour monstre dès que nous nous assemblons, nous ne faisons pas plutôt société que nous sommes frappés de la nécessité qu'il y a d'observer un certain ordre qui nous mette à l'abri des effets de nos mauvaises dispositions, et la raison qui nous montre cette nécessité est le correctif de notre iniquité même.
Cet ordre donc une fois trouvé nécessaire pour la conservation générale, devient (à ne parler même qu'humainement) un devoir indispensable pour chacun de nous qui frémissons d'horreur à la vue de ce qui arriverait, si cet ordre n'y était pas.
Il faut donc que mon prochain soit vertueux avec moi, parce qu'il sait qu'il ferait mal, s'il ne l'était pas ; il faut que je le sois avec lui, parce que je sais la même chose.
]\lalhcur à qui rompt ce contact de jublice
dont votre raison et la mienne, et celle de tout le monde se lient, pour ainsi dire, ensemble, ou plutôt sont déjà liées, dès que nous nous voyons, et sans qu'il soit besoin de nous parler. Contrat qui m'oblige même avec l'homme qui ne l'observe pas à mon égard, parce que ce n'est pas une loi conditionnelle et particulière faite avec lui ; loi qui serait inutile, impuissante, et malgré laquelle notre corruption reprendrait bientôt son empire féroce. Non, c'est une loi de nécessité absolue, passée pour jamais avec l'Humanité, avec tous les hommes ensemble, et par tous les hommes en général, qui l'ont tous ratifiée, et qui la ratifieront toujours.
Malheur donc à qui n'observe pas autant qu'il est en son pouvoir cette loi de bon sens universelle, devenue juste par la nécessité qu'il y a de la suivre, et dont celui de qui je tiens mes lumières me reprochera le violement devenu criminel, parce que ma raison le condamne, parce que je sais que mon bien et ma vie, et tout ce que je possède, sont autant de bienfaits que me dispense l'observation générale de cette loi, et qui me * seraient arrachés si tout le monde était aussi méchant que je le suis.
Que les coutumes, que les usages particuliers des honuncs soient dctectueux,cela se peut bien ; aussi ces usages sont-ils de la pure invention des
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hommes, aussi ces coutumes sont-elles aussi variées qu'il y a de nations diverses ; mais cette loi qui nous prescrit d'être juste et vertueux est partout la même : les hommes ne l'ont pas inventée, ils n'ont fait que convenir qu'il fallait la suivre telle que la raison ou Dieu même la leur présentait, et leur présente toujours d'une manière uniforme. Il n'a pas été nécessaire que les hommes aient dit voilà comment il faut être juste et vertueux, ils ont dit seulement, soyons justes et vertueux, et en voilà assez, cela s'entend partout, cela n'a besoin d'explication dans aucun pays ; en quelque endroit que j'aille, je trouve dans la conscience de tous les hommes, une uniformité de science sur ce chapitre-là qui convient à tout le monde. Si j'ai des besoins ou des intérêts qui me soient personnels et particuliers, je n'ai qu'à les dire, et l'on sait tout d'un coup ce qu'iLme faut.
Mais c'est assez parler de justice et de vertu, j'en reviens, monsieur, à vous encourager à poursuivre un travail qui ne tend qu'à faire ressouvenir les hommes de leurs véritables devoirs, etc.
Je supprime ici de la lettre de l'Inconnu plus que je n'en donne, mais ce qu'il en reste nous mènerait trop loin.
J'ai lu d'un bout à l'autre ses aventures et je les ai trouvées si instructives, et en même temps si
intéressantes, que j'ai résolu de les donner, quelque longues qu'elles soient ; elles emploieront bien dix-huit à vingt de mes feuilles, et je les regarde comme des leçons de morale d'autant plus insinuantes qu'elles auront l'air moins dogmatique, et qu'elles glisseront le précepte à la faveur du plaisir, qu'on aura, je crois, à les lire. Cependant je pourrai de temps en temps en suspendre la suite pour une quinzaine, et traiter alternativement quelques-uns de mes sujets ordinaires. Voici maintenant par où commencent ces aventures.
« Je suis né dans les Gaules, d'une famille assez médiocre, et de parents qui, pour tout héritage, ne me laissèrent que des exemples de vertu à suivre. Mon père, par sa conduite, était parvenu à des emplois qu'il exerça avec beaucoup d'honneur, et qui avaient déjà rendu sa fortune assez brillante, quand une longue maladie qui le rendit très infirme l'obligea de les quitter dans un âge peu avancé.
A peine s'en fut-il défait, qu'une banqueroute subite lui enleva les deux tiers de ce qu'il avait acquis : il ne lui resta pour toute ressource qu'un bien de campagne d'un très médiocre revenu, où il alla vivre ou plutôt languir avec sa petite famille, composée de ma mère, de ma sœur, qui avait dix-sept ans, et de moi qui en avais près de seize et qui sortais de mes classes.
Ma mère, qui avait une extrême tendresse pour ses enfants et qui les voyait pauvres, soutint d'abord notre malheur avec moins de force que mon père. Toute vertueuse qu'elle était, son esprit parut entièrement succomber sous le coup qui venait de nous frapper. Dès qu'elle fut à la campagne, la dure économie qu'il fallut y garder pour y vivre, le retranchement total de mille petites délicatesses qu'elle nous avait laissé prendre, et dont elle nous voyait privés, le chagrin de voir ses chers enfants devenus ses domestiques et changés, pour ainsi dire, en valets de campagne ; enfin je ne sais quelle tristesse muette et honteuse qu'elle voyait en nous, que la misère peint sur le visage des honnêtes gens qu'elle humilie et qui fait plus de peine à voir aux personnes qui ont du sentiment que la douleur la plus déclarée. Tout cela jetait ma mère dans une affliction dont elle n'était pas la maîtresse. Elle ne pouvait nous regarder sans pleurer : mon père, qui l'aimait et à qui nous étions chers, s'enfuyait quelquefois à ses pleurs et quelquefois ne pouvait à son tour s'empêcher de joindre ses larmes aux siennes.
Un jour que je revenais sur le soir de cueillir un peu de fruit que nous avions dans un petit verger, je surpris mon père et ma mère qui se parlaient auprès de notre maison et je les écoutai à la faveur d'une haie qui me couvrait. J'entendis
que ma mère soupirait et que mon père s'efforçait de calmer sa douleur.
« Dans les premiers jours de notre infortune, lui disait-il, je n'ai point condamné l'excès de votre affliction. Vous vous y êtes abandonnée ; je ne vous ai rien dit ; il n'est pas étonnant que la raison plie d'abord sous de certains revers : les mouvements naturels doivent avoir leurs cours, mais on se retrouve après cela : on revient à soimême, on s'apaise, et vous ne vous apaisez point. J'ai dévoré mes chagrins autant que j'ai pu, de peur d'augmenter les vôtres. Pour vous, vous ne me ménagez point ; vous m'accablez ; vous me faites mourir et vous ne vous en souciez pas. J'aime nos enfants autant que vous les aimez ; j'ai été aussi sensible que vous au malheur qui leur ôte ce que j'espérais leur laisser. D'ailleurs je suis infirme ; suivant toute apparence vous me survivrez, et vous resterez à plaindre, et vous aurez de la peine à vivre. Que croyez- vous qu'il se passe dans mon cœur, quand j'envisage ce que je vous dis là ? Depuis trente ans que je vis avec vous dans une si grande union, n'ai-je pas appris à m 'intéresser à ce qui vous regarde ? N'avez-vous pas eu le temps de me devenir chère ? Mes chagrins tels qu'ils sont ne me suffisent-ils pas } Voulez- vous toujours en redoubler l'amertume ? mes forces diminuent tous les jours, la fin de ma
vie n'est que trop persécutée, ne contribuez point à la rendre plus triste. Vous avez toujours eu de la religion, j'espérais que vous me consoleriez, que nous nous consolerions l'un et l'autre, mais tout me manque à la fois. Dieu veut apparemment que je meure, environné de trouble et de désolation. Il m'a ôté mes biens et ma santé, et vous m'ôtez la satisfaction de vous voir soumise à sa volonté. C'était là le seul bien qui pouvait me rester, la seule paix que mon cœur pouvait encore goûter, votre vertu me la promettait ; mais tout m'est refusé : il faut que l'affliction me suive jusqu'au tombeau et que Dieu m'éprouve jusqu'au dernier moment de ma vie. »
Je n'entendis après ces mots qu'un mélange confus de soupirs qui me glacèrent le cœur ; ensuite ils recommencèrent à parler, mais très bas, et comme en se promenant, ce qui me fit perdre ce qu'ils disaient. J'allais donc me retirer, quand mon père haussant un peu la voix m'arrêta.
« Ne vous embarrassez point de nos enfants, dit-il ; mon fils a des sentiments d'honneur et sa sœur est née vertueuse : ne songeons qu'à cultiver ces heureuses dispositions. Depuis le malheur qui nous est arrivé, j'ai découvert en eux un caractère qui me charme. Ils vous ont vu pleurer du peu de fortune que nous leur laisserons ; ils m'en ont vu affligé moi-même. Vos pleurs et mes chagrins ne
sont pas demeurés sans reconnaissance : leur cœur y a répondu, et notre affection pour eux a réchauffé leur tendresse pour nous. Je l'ai remarqué dans mille petites choses et je vous avoue que cela me donne une grande idée d'eux. Mettons à profit cet attendrissement où notre amour les a mis pour nous. Voici l'instant de leur donner des leçons ; jamais leur cœur n'y sera plus docile ; ils sont infortunés et attendris : il n'y a point de situation plus amie de la vertu, que celle où ils se trouvent. »
Voici la suite des aventures de l'inconnu, et dorénavant je les continuerai sans préambule.
Mon père et ma mère, après s'être encore entretenus quelque temps, rentrèrent dans la maison ; je m'y retirais moi-même, quand je rencontrai ma sœur qui venait d'un autre côté ; comme elle me vit fort triste, elle me demanda ce que j'avais. « Hélas, ma sœur, lui répondis-je, la larme à l'œil, si vous saviez la conversation que je viens d'entendre entre mon père et ma mère, sur notre
chapitre, vous seriez aussi affligée que moi. Je n'étais pas loin d'eux, ils ne me voyaient pas : ma mère est toujours au désespoir de nous voir ruinés, elle nous aime trop, nous serons la cause de sa mort, mon père n'oublie rien pour la consoler, et je sens bien qu'il aurait besoin de consolation, lui-même. Vous savez qu'il n'a point de santé, ma mère depuis quelque temps est toujours malade, nous les perdrons peut-être tous deux, ma sœur, ils ne peuvent pas y résister. Et, où en serons-nous après ; que ferions-nous au monde, s'ils n'y étaient plus, de quel côté tourner, qui est-ce qui nous aimera autant qu'ils nous aiment ? Est-ce que nous pourrions vivre sans les voir, nous qui n'avons plus qu'eux, nous qui n'aimons qu'eux ? Aussi, ma sœur, je vous l'avoue, j'aimerais mieux mourir que de nous voir abandonnés comme nous le serions.
« Nous n'y sommes pas encore, me réponditelle avec amitié (car nous étions très tendrement unis), ne vous mettez point des choses si funestes dans l'esprit ; surtout, mon frère, n'allez point pleurer devant eux, prenez-y garde, vous les chagrineriez encore davantage. Tâchons au contraire de leur paraître gais, peut-être que cela diminuera l'affliction où ils sont ; puisqu'ils nous aiment tant, ils méritent bien que nous fassions pour eux tout ce que nous pourrons. »
i\Ton père, qui au bruit que nous faisions, s'était arrêté sur le pas de la porte, s'approcha doucement dans l'obscurité et entendit aisément tout ce que nous disions ; son cœur n'y put tenir, il vint à nous pénétré de tendresse. « Ah, mes enfants, que vous êtes aimables, nous dit-il en nous serrant dans ses bras, et que vous méritez bien vous-mêmes toute l'inquiétude que vous m'avez donnée jusqu'ici. Venez, suivez-moi, ajouta-t-il en nous prenant par la main, allons dire à votre mère ce que je sais de vous ; venez lui payer ses larmes. Je la connais : quel bonheur pour elle, quelle récompense de sa douleur, quelle mère eut jamais plus de grâces à rendre au Ciel. »
Mon père continuait toujours à nous parler quand il entra avec nous dans une salle où était ma mère qui lisait : « Quittez votre lecture, lui dit-il, je viens vous apprendre qu'il n'y a plus d'affliction ni pour vous ni pour moi. Embrassez vos enfants, jamais père ni mère n'en ont eu de plus dignes de leur tendresse, ne les plaignez plus, réjouissez- vous. Nous nous trompions, nous avions du chagrin pour eux, et il ne leur est point arrivé de vrai malheur ; rien ne leur manque, ma chère femme, ils ont de la vertu, je viens d'en être convaincu, je les écoutais sans qu'ils le sussent. Votre fille disait tout à l'heure, à son frère qui pleurait, que puisque nous les aimions tant, nous
méritions bien qu'ils s'efforçassent d'adoucir nos inquiétudes. Que dites-vous de ces sentiments-là ? y a-t-il des richesses qui les vaillent ? nos enfants resteront-ils si malheureux ? serez-vous assez affligée ? le pourrez-vous ? n'obtiendront-ils rien ? pour moi, je me suis déjà acquitté envers eux, mon cœur est en paix, je suis content et j'ose leur répondre que vous le serez aussi. Car, pour de la tristesse, il n'en est plus question, je crois que ni vous ni moi n'en saurions plus avoir après cela ; mais ce n'est pas assez que de cesser d'être tristes, car cela vaut davantage : nous devons nous croire heureux, nous devons l'être, comme nous le sommes effectivement, d'avoir des enfants qui ont le cœur si bon. »
Ma mère, à ce discours, versa encore des larmes, mais ce fut des larmes de joie. « Oui, s'écria-t-elle, en nous caressant de caresses auxquelles mon père joignait encore les siennes, oui, mon mari, vous avez raison de répondre pour moi : je suis contente. »
Je ne savais où j'étais, pendant que ma mère nous parlait ainsi ; le ravissement où je la voyais, ses caresses, celles de mon père avaient mis mon cœur dans une situation qu'on ne peut exprimer ; je me rappelle seulement que dans tout le cours de ma vie, je n'ai jamais senti de mouvements dont ■ mon âme ait été aussi tendrement pénétrée qu'elle le fut dans ce moment.
De ce jour-là finit notre tristesse commune, nous passâmes six mois dans toute la paix et toute la gaieté que peut donner un état où l'on ne désire plus rien. Je me promenais souvent avec mon père, et de tout ce qui s'offrait à nos yeux* il en prenait occasion de m 'instruire ; je ne sais comment il faisait en m'instruisant, mais je regardais nos entretiens comme des heures de récréation pour moi ; je craignais de les voir finir ; il avait l'art de les rendre intéressants ; j'aimais à sentir ce qu'il disait, ma jeunesse et ma vivacité qui pouvaient me dégoûter de ce qui était sérieux et raisonnable, comme pour l'ordinaire elles en dégoûtent les jeunes gens, ne contribuaient avec lui qu'à me rendre plus attentif à tous ses discours ; j'en valais mieux entre ses mains d'être jeune et vif; parce que je n'en avais que plus d'ardeur pour le plaisir, et que ce plaisir il avait su faire en sorte que je le misse à m'entretenir avec lui.
Un jour que nous nous promenions comme de coutume, nous vîmes passer un seigneur extrêmement âgé, qui se promenait comme nous assez près de son château ; il avait l'air triste, abattu, et rêvait profondément. « D'où vient donc que ce seigneur est ici ? dis-je en le voyant. Il me semble ne l'avoir jamais vu à la campagne. — C'est qu'il a eu ordre de se retirer de la cour, me
dit mon père. — Eh, pourquoi cela ? répondis-je. — Oh, pourquoi ? me dit-il, pour n'avoir pas eu l'adresse de se maintenir dans sa faveur, pour n'avoir pas eu une intrigue supérieure à celle de ses ennemis, pour n'avoir pas perdu lui-même ceux qui l'ont perdu, car ordinairement voilà les crimes de ces fameux disgraciés. — • Mais, mon père, vous m'étonnez, lui dis-je : les moyens de se maintenir dans la faveur me paraissent bien étranges ; c'est donc un coupe-gorge que la cour des princes ? et comment d'honnêtes gens peuvent-ils s'accommoder de cette faveur ? — Je n'en sais rien, reprit-il ; tout ce que je puis dire, c'est que les ambitieux s'en accommodent. — Sur ce pied-là, répondis-je, quand on dit d'un homme qu'il est ambitieux, on en dit bien du mal ; mais ne pourrait-on pas s'exempter de la nécessité de nuire aux autres ? Il n'y aurait qu'à ne se faire point d'ennemis. — Cela ne servirait de rien, dit mbn père, car dans ce pays-là les ennemis se font d'eux-mêmes. Avez- vous du crédit ? êtes-vous en place ? vous voilà brouillé sans rémission avec je ne sais combien de gens, à qui pourtant vous rendez service. — Et, m'écriai-je, quel mal peut-on vouloir à un homme qui m'oblige } — On lui veut mal de ce qu'il est en état d'obliger, reprit-il, de ce qu'on a besoin d'être son ami, au lieu qu'on voudrait que ce fût lui
qui eût besoin d'être le nôtre. — Et de quelle manière faut-il donc se comporter, avec des gens si méchants ? lui dis-je. — Hélas ! mon fils, me répondit-il, il faut être méchant soi-même ; encore est-il bien difficile de l'être avec succès, car il s'agit d'avoir une méchanceté habile, qui perde finement vos ennemis, sans qu'ils voient comment vous vous y prenez. Souvent même est-il nécessaire que ceux que vous employez pour les perdre ne s'aperçoivent pas de votre dessein. Sais-tu bien qu'à la cour, c'est le chef-d'œuvre de l'esprit humain que cette méchanceté-là. On dit de celui qui y parvient, voilà un habile homme, voilà une bonne tête ; il a culbuté ses ennemis ; il a su écarter tout ce qui lui faisait ombrage ; il faut avoir bien de l'esprit pour se tirer d'affaire comme il a fait. — Mais, mon père, lui répondis-je, parmi des personnes comme nous, quelqu'un qui ressemblerait à cet habile homme-là, nous dirions de lui que c'est un fourbe, un perfide, un homme sans conscience et sans honneur, un homme qui ne vaut rien! — Bon, me dit mon père en riant, tu fais là une plaisante comparaison. Et qu'est-ce que c'est que des gens comme nous ? Il appartient bien à des hommes d'un état médiocre d'avoir le privilège d'être fourbes ou perfides avec gloire ? Ne voilà-t-il pas de beaux intérêts que les nôtres, pour mériter qu'on honore du nom d'habileté les
perfidies que nous employerions pour avancer nos affaires et pour ruiner celles de nos semblables. Oh ! mon fils, ce n'est pas là l'esprit du monde ; tu vois les choses comme elles sont, toi ; tu as les yeux trop sains, mais si un peu d'extravagance humaine s'emparait malheureusement de ton cerveau, égarait ta raison et mitigeait tes principes de vertu, tu penserais bien d'une autre manière. Sache, mon fils, que ce qu'on appelle noirceur de caractère, méchanceté fine, scélératesse du cœur, iniquité de toute espèce, porte toujours son nom naturel et n'en change jamais pour des gens comme nous ; parmi nous un fourbe est un fourbe, un méchant est un méchant ; à notre égard on explique les choses à la lettre, on les prend pour ce qu'elles sont, nos postes sont si petits, nos intérêts de si peu de valeur, que nous ne pouvons en imposer à personne : le moyen qu'on se trompât sur notre chapitre ? nous ne sonmies revêtus de rien qui soit respectable pour les autres hommes, de rien qui étourdisse, qui subjugue leur imagination en notre faveur ; rien ne nous couvre, pour ainsi dire, nous sommes tout nus, ou nous n'avons que des haillons qui ne sont pas graciables et qui font qu'on nous juge sans miséricorde, et comme nous le méritons ; de sorte que nous avons beau être faux avec souplesse, méchants avec toute l'industrie du monde,
toute cette industrie-là, toute cette souplesse nous tourne à mal et ne fait qu'ajouter de nouveaux traits de laideur à notre indignité (comme cela est juste). En un mot, chez nous, tout cela est misère d'esprit et de cœur, plus ou moins odieuse, suivant qu'elle est plus ou moins rusée.
« Mais quand on est environné d'honneurs, qu'on est revêtu de dignités, de grands emplois, oh ! pour lors, mon enfant, les choses prennent une nouvelle face ; cela jette un fard sur cette misère dont je viens de parler, qui en corrige, qui en embellit même les difformités ; pour lors, soyez méchant, et vous brillerez ; nuisez à vos rivaux, trouvez le secret de les accabler, ce ne sera là qu'un triomphe glorieux de votre habileté sur la leur ; soyez tout fraude et toute imposture, ce ne sera rien que politique, que manège admirable ; vous êtes dans l'élévation, et à cause de cela les hommes qui sont vains et qui voudraient bien être où vous êtes, vous regardent avec autant d'égards qu'ils croiraient en mériter, s'ils étaient à votre place ; en respectant vos bonheurs, c'est l'objet de leurs désirs qu'ils caressent ; leur vanité, faute de mieux, prend plaisir à considérer votre importance, celle des affaires que vous maniez, des relations que vous avez et l'étendue d'esprit dont vous avez besoin,* à la beauté du mystère ou des stratagèmes qui vous sont nécessaires
dans toutes vos actions quelles qu'elles soient ; fussent-elles indignes, n'importe ! quelquefois même y gagnent-elles de l'être, elles en paraissent de plus grands coups : on a opinion qu'elles partent d'une nécessité grave et politique, et cela leur donne un air de majesté ; le succès qu'elles ont, le fracas qui s'ensuit, la ruine de celui-ci et de celui-là qu'elles apportent, les convertit en faits illustres, en aventures notables, qu'on est charmé de savoir et qu'on est tout glorieux de raconter. Ce que je te dis là n'est pas encore assez, car non seulement les actions de cette nature se servent du mépris qu'elles méritaient, mais on semble les exiger de celui qui est en place, et s'il demeure oisif on ne l'estime pas beaucoup, c'est un homme de peu de valeur, qui ne donne point de spectacle, et qui languit dans la carrière.
« Voilà, mon enfant, pourquoi dans les grandes situations, l'iniquité la plus déliée fait tant d'honneur, pendant qu'il est si honteux à des gens comme nous, de n'être pas irréprochables dans la conduite de leur vie ; mais, au bout du compte, qu'en dis-tu .'' Notre lot n'est-il pas incomparablement meilleur que celui de ces personnes-là } Leur grandeur a beau nous masquer leurs actions ; ils ont beau n'être appelés qu'habiles quand ils sont méchant» ; si c'est un bénéfice pour eux, ils en paient bien les charges ; tu ne
saurais croire ce que c'est que leur vie ; quand j'y songe, je ne comprends rien à eux, ni à la passion qu'ils ont pour le rang, pour le crédit, pour les honneurs, car cette passion-là suppose des cœurs orgueilleux, avides de gloire, furieux de vérité ; cependant ces gens si superbes et si vains ont la force de fléchir sous mille opprobres qu'il leur faut souvent essuyer ; le droit d'être fier et de primer sur les autres, ils ne l'acquièrent, ils ne le conservent, ils ne le cimentent qu'au moyen d'une infinité d'humiliations dont ils veulent bien avaler l'amertume ; quelle misérable espèce d'orgueil, aussi se sent-il presque toujours de la lâcheté qui le fait subsister, aussi n'est-il bon qu'à donner la comédie aux gens raisonnables qui le voient. »
J'écoutais avec attention mon père pendant qu'il parlait ainsi, et je me souviens qu'en vérité, j'avais pitié de ceux dont il me dépeignait le sort ;■ je jetais de temps en temps les yeux sur ce seigneur dont j'ai parlé, et qui se promenait encore assez près de nous, et je le voyais toujours enseveli dans une rêverie mélancolique,
« Il me paraît que tu t'intéresses au chagrin de celui que tu regardes, me dit mon père. — Il est vrai, lui dis-je, il me semble qu'il soufi^re. — Je le connais, reprit mon père, il a l'âme d'un honnête homme, il est né obligeant, et l'on a toujours dit
MARIVVUX IS
du bien de lui. Je suis persuadé qu'il n'est tombé que faute d'avoir cette méchanceté ardente, par qui l'on vient à bout de se défendre de ses ennemis, et de les perdre. — Sur ce pied-là, répondis-je, il se consolera bientôt de sa chute : un honnête homme ne saurait regretter un état incompatible avec sa bonté naturelle. — Hélas, mon enfant, reprit-il, je suis sûr que ce seigneur ne le regrette que trop, cet état où il n'est plus. Son cœur n'y a pas fait naufrage, il y est resté bon et généreux, mais l'habitude des honneurs peut lui avoir gâté l'esprit ; il regrette ce fracas dans lequel il vivait, ce mouvement que tant de monde se donnait pour aller à lui, il regrette ses flatteurs dont il se moquait, mais qui regardaient comme un bonheur de se le rendre favorable ; il ne voit plus ces airs timides et rempants qui divertissaient sa vanité ; il ne fait plus la destinée de personne ; ses amis n'ont plus tant d'intérêt à le ménager ; il soupire après cette place qu'il tenait dans l'esprit des autres, après ce respect craintif qu'il aimait à inspirer, quoiqu'il se plût à le dissiper par des procédés obligeants ; enfin, après mille fantômes pareils, sans lesquels il ne peut vivre, et qui sont devenus la nourriture nécessaire d'un esprit empoisonné d'ambition. »
Quand j'ai commencé les aventures de l'inconnu, dont j'ai déjà donné deux feuilles, j'ai dit que je les interromprais de temps en temps par d'autres choses. C'est un privilège que je me suis réservé, et je me suis imaginé que l'usage que j'en ferais irait au profit des lecteurs. Parmi ces lecteurs, cependant, il y en a qui diront peut-être (en supposant que les aventures de l'inconnu leur aient plu) : pourquoi suspendre la suite d'une histoire et laisser refroidir l'intérêt que nous commencions à y prendre ?
« Que cela ne vous embarrasse pas, me disait l'autre jour un de mes amis, pourvu que l'histoire que vous interrompez soit bonne, intéressante, ceux qui n'auront pas voulu la lire par feuilles, à cause de cette interruption, la retrouveront tout entière dans le volume, et la liront là tout à leur aise, mais satisfaites une partie de vos lecteurs qu'une longue histoire donnée de suite ennuierait, et qui ne seront pas fâchés de vous voir quelquefois changer de sujet. — Changeons donc, lui dis-je, aussi bien je sens que cela me divertira, moi-même, car enfin il faut que le jeu me plaise,
il faut que je m'amuse : je n'écris que pour cela et non pas précisément pour faire un livre. Il me vient des idées dans l'esprit ; elles me font plaisir ; je prends une plume et les couche sur le papier pour les considérer plus à mon aise et voir un peu comment elles feront. Après cela, quand je les trouve passables, je les donne aux autres, qui s'en amusent eux-mêmes ou qui les critiquent ; et lequel que ce soit des deux, j'y gagne toujours, car, si la critique est bonne, elle m'instruit, elle m'apprend à mieux faire ; j'en pense une autre fois d'une manière qui me satisfait plus moi-même même ; si au contraire elle est mauvaise, et si je la crois telle, franchement, je lève un peu les épaules sur ceux qui la font ; je me moque un peu d'eux entre cuir et chair, et en pareil cas, rire de son prochain, c'est toujours quelque chose.»
Mais, comme c'est une impertinence que de rire ainsi, et qu'il n'y a point d'homme qui soit digne de se moquer des erreurs d'un autre, qu'il ne lui est permis que de les remarquer, ce sentiment moqueur ne me dure pas longtemps ; il ne fait que passer : c'est un droit que je paie vite à l'infirmité humaine, et je deviens philosophe quand l'homme en moi a eu son compte, c'est-àdire que je me repens quand j'ai eu le plaisir de saisir, et voilà ce que c'est que notre sagesse.
Cela me fait songer à un enfant à qui l'on
emporte sa poupée ; il crie d'abord ; une gouvernante vient qui le console : Allons, mon fils, doucement. Fi, qu'il est vilain de crier comme vous faites ! Ah, que vous êtes laid quand vous pleurez ! L'enfant s'apaise, l'homme est de même : dérobez-lui le moindre petit plaisir de vanité qu'il attendait, c'est sa poupée, c'est son joujou qu'on lui emporte, et l'enfant de cinquante ou de soixante ans crie ; la réflexion, qui est alors sa gouvernante, vient et lui dit : Eh, pauvre innocent, vous n'y pensez pas ! Qu'est-ce que c'est que votre esprit, qu'est-ce que c'est que l'estime qu'on lui doit, quels sont ceux à qui vous la demandez ! Créature faible et ridicule, vous êtes vain et vous croyez être louable, et vous vous moquez de ceux qui ne vous louent pas ; il vous appartient bien de railler les autres. J'abrège ici le sermon de la gouvernante, tout le monde peut l'achever. Je reviens à la critique. Lors donc qu'elle n'est pas bonne, et que je me suis reproché de m'être intérieurement moqué, je m'y prends d'une autre façon pour m'en divertir loyalement : je l'écoute en spectateur, et, de cette manière, j'ai mes coudées franches, j'en ris de tout mon cœur et sans scrupule, parce que ce n'est plus directement de celui qui critique que je ris alors : c'est de notre esprit, de nos fantaisies, de nos extravagances, de nos délicatesses puériles, des petits profits que
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nous croyons faire en montrant des dégoûts, enfin c'est des hommes en général que je ris, c'est de moi-même que je vois dans les autres.
Mais, puisque je parle de critique, je ne saurais m'empêcher de dire une chose que je trouve en mon chemin : qu'un homme qui a du jugement ou qui n'en a pas critique les ouvrages de nos meilleurs auteurs vivants, ou d'auteurs médiocres, qu'il les trouve absolument mauvais, cela lui est permis, il n'y a rien à lui dire, tant qu'il n'attaquera que les productions ; ceux qui les ont faites n'ont qu'à ne plus écrire, si la critique d'un homme qui remarque bien ou qui ne dit que des sottises les scandalise ; mais que ce même homme, non content de critiquer bien ou mal un ouvrage, enveloppe insensiblement dans sa critique une satire contre l'auteur, et jette un ridicule sur son caractère, il me semble que c'est ce qu'on ne devrait jamais lui passer, et que ce n'est pas assez ménager l'honnêteté publique, que de donner passeport à de pareilles choses ; quand j'étais jeune, j'aurais vécu poliment avec mon critique, mais à l'égard d'un satirique, oh ! il m'aurait déplu, et j'avais un honneur bouillant qui aurait eu besoin d'un tuteur pour être sage.
La réflexion que je fais là-dessus m'en fournit une autre. C'est un grand avantage que d'avoir beaucoup d'esprit, mais il ne faut pas tant l'en-
vier à ceux qui l'ont ; ils n'en jouissent pas impunément et ils le paient bien ce qu'il vaut.
J'entrai l'autre jour dans un de ces endroits où s'assemblent de fort honnêtes gens, la plupart amateurs de belles-lettres ou savants ; je les connais presque tous ; ils sont dans le particulier de la plus aimable société du monde, raisonnables autant que spirituels ; se trouvent-ils ensemble, vous ne les reconnaissez plus ; ils sont à l'instant saisis de la fureur d'avoir plus d'esprit les uns que les autres.
Il part une question, l'un la décide hardiment et sans appel ; un autre condamne tout net ce que le premier a dit ; un troisième s'élève qui les condamne tous deux ; pendant qu'ils se disputent ensemble, un quatrième dans un ton qui se fait faire place, et qui vaut un coup de tonnerre, leur annonce sans cérémonie, que tout ce qu'ils disent ne vaut rien ; un cinquième survient qui voudrait les apaiser, en leur faisant convenir aimablement qu'il pense mieux qu'eux sur l'article ; un sixième crie, s'offre pour arbitre, et n'est plus entendu, mais à force de clameurs il prend toujours acte de ses diligences et de l'accommodement judicieux qu'il propose ; un autre, pour se distinguer, ne dit mot, il secoue seulement la tête en homme qui renferme en lui, qui possède l'unique solution qu'on peut donner à la chose. Il confie la supério-
rite de ses lumières à son voisin paisible, qui écoute respectueusement le charivari spirituel qui se fait, et qui en même temps approuve l'idée de celui qui lui parle, sans savoir presque de quoi il s'agit ; quelques autres personnes qui ne sont ordinairement là que comme les suivants des principaux acteurs, se répandant en petits pelotons dans la salle, agitent à l'écart la question et se régalent incognito du plaisir de la décider, loin du danger et de la réprimande, car ils n'oseraient approcher de la bataille, on les écraserait comme des pygmées ; cependant la question qui a causé la dispute a disparu, il en a succédé vingt autres qui ont pris furtivement sa place, qu'on n'a point reconnues pour étrangères et qu'on agite toutes à la fois ; enfin tant est procédé qu'il ne reste plus rien sur le tapis, qu'une masse d'idées subtiles et bizarres, qui se croisent, qui ne signifient rien, et que l'emportement et l'orgueil de primer ont férocement entassées les unes sur les autres ; alors chacun des disputeurs ne sachant plus à quoi s'en prendre, entêté confusément d'un sentiment quelconque, qui n'est pas celui qu'il avait d'abord, car il l'a perdu dans le combat (celui-là), mais de quelque autre sentiment qu'il a raccroché par mutinerie, en entendant crier les autres, se retire avec une poitrine épuisée, qu'il a sacrifiée à la gloire de ses idées ; la pauvre poitrine, que sa
condition est malheureuse ! Bref, que reste-t-il de la dispute, rien que des leçons de brusquerie (qui à la vérité ne sont pas perdues) et qu'un exemple bruyant de la misère de nos avantages.
Voilà l'histoire de ce que je vis dans l'endroit où j'étais entré. Un des principaux disputants laissa sortir tous les autres, et vint se mettre auprès de moi ; là il voulurme faire convenir que c'était lui qui avait dû l'emporter sur les autres. « Il n'y a pas moyen, me dit-il, de vider vine question avec des gens qui s'égosillent jusqu'à perdre haleine ; » et notez, qu'en me disant cela il avait lui-même un enrouement qui faisait foi que monsieur savait perdre haleine. Là-dessus, le voilà qui recommence à disserter avec moi, et qui me somme de lui rendre justice. Quand il eut bien argumenté : « Que vous en semble ? me dit-il. — Que vous avez raison, lui répondis-je, à une chose près : c'est que j'ai vu naître le sujet de la dispute et qu'il ne s'y agissait point du tout de cela. — Parbleu, je ne me trompe point, s'écria-t-il. — Voulez-vous, répondis-je, que je vous ramène la question : elle était fort simple et je vois bien que vous ne la savez plus. »
A ces mots, que je lâchai sans songer à mal, je vis le visage de mon disserta teur s'allumer d'un feu qui me fit peur : apparemment qu'il regarde comme une insulte que j'eusse pensé qu'il avait
perdu la question de vue ; peut-être crut-il encore que je l'accusais de n'avoir pas l'esprit exact, ou peut-être s 'imagina- t-il que j'entendais qu'il était un brouillon, un esprit court ; que saisje moi ce qu'il crut ? Un bel esprit en pareil cas est si ombrageux ; sa vanité lui donne des méfiances si subtiles ; il est si sensible ^u moindre soupçon qu'il a, qu'on ne l'estime point assez, et ce soupçon, il le prend sur si peu de chose, qu'il ne faut qu'un geste pour irriter sa superbe délicatesse.
Aussi à la seule inspection des yeux de celui qui me parlait, n'osai-je prescftie me remuer ; j'étais fort embarrassé. « De quoi me suis-je avisé, disais-je en moi-même : de proférer la parole imprudente qui lui déplait } Me voilà perdu : cet homme-là ne me lâchera point qu'il n'ait cru m'avoir démontré que sa capacité est prodigieuse. Non, voilà qui est fini : je ne sortirai point d'ici qu'il ne soit mis en repos sur l'opinion que j'aurai de ses lumières ; il faudra qu'il pense que je l'admire ; il va travailler à m'y forcer, et nous ne nous séparerons que quand il présumera que je me dirai à moi-même : cet homme-là est le meilleur esprit que je connaisse. »
Tout ce que je dis me vint sur-le-champ dans la tête ; il était une heure sonnée, c'est l'heure à peu près où l'on dîne, j'étais à jeun, lui de même
peut-être, mais il ne sentait plus cela ; il s'agissait de venger son esprit, cet intérêt-là était plus pressé que celui de son estomac, et je n'avais pas lieu d'espérer qu'il pût s'apercevoir qu'il avait appétit. D'un autre côté, je n'avais point de poitrine à commettre avec la sienne ; mais comment quitter cet homme ? Quoi, lui dire que le cœur me manquait d'inanition, que le dîner m'attendait ? Et lui dire cela dans quelle conjoncture, au milieu d'un raisonnement qu'il allait faire, qu'il faisait déjà, et où il n'y allait pas moins pour lui que de se purger auprès de moi du reproche de n'être pas le plus judicieux de tous les hommes, d'un raisonnement en vertu duquel il attendait réparation, d'un raisonnement dont la justesse et la force devaient faire taire tous mes besoins ? Non, je ne voyais point de moyens honnêtes de m'esquiver : j'avais blessé mon homme dans son amour-propre, et le laisser là sans lui donner secours, c'était l'assassiner, lui ôter son honneur, c'était barbare. D'ailleurs, une autre réflexion m'embarrassait encore : s'il allait m'agacer, me disais-je en moi-même, s'il allait m'induire aussi à prendre le parti de mon esprit ; que sait-on de ce qui peut arriver ? Il y a quarante ans que je fais le métier de philosophe et que je persécute mes faiblesses, mais je n'en suis pas plus sûr de moi : l'état où je suis, c'est comme une santé de
convalescent, il ne faut presque rien pour causer une rechute.
J'étais donc sur les épines. Enfin je pris mon parti : je filai doux avec cet honnête homme, je lui montrai un visage ami ; je fis avec lui ce qu'on fait avec ces gros dogues, qui vous présentent d'abord les dents, mais qu'on apprivoise insensiblement en les caressant. « Mon cher, lui dis-je donc, d'un ton qui demandait grâce, quand j'ai dit que vous ne saviez plus quelle était la question dont il s'agissait dans la dispute, je n'ai prétendu parler que d'un pur oubli de votre part ; ce n'est point que vous ne l'ayez pas bien comprise. Au contraire, j'ai remarqué que c'est vous qui l'avez le plus maintenue dans ce qu'elle était, qui l'avez le mieux renfermée dans ses bornes, et je vous avouerai même que vous êtes le seul de tous ces messieurs-là qui ayez parlé sensément. »
A ce discours emmiellé, son âme se c?lma, ses yeux devinrent sereins ; je n'y vis plus cette ardeur sauvage dont ils étaient allumés ; il y resta pourtant un peu de feu, mais ce feu n'était plus qu'une vanité contente qui brillait et qui m'annonçait la paix.
« Monsieur, me répondit-il, vous êtes bien obligeant ; il est vrai que j'ai cru tantôt mon sentiment raisonnable, cependant chacun a le sien ;
ces messieurs ont plus d'esprit que moi, mais ils crient trop, ils veulent trop avoir raison ; d'ailleurs dans la dispute il faut une certaine justesse, une finesse de vue qu'on trouve dans peu de gens : ce n'est pas assez que des idées, que de l'imagination ; cela ne signifie rien, je n'en fais point de cas ; j'ai voulu ramener les esprits, comme vous avez vu, mais on ne me suivait pas et je ne saurais faire tant de bruit. — Vous en avez pourtant fait, lui repartis-je, et je n'aime point qu'un homme aussi judicieux que vous se pique du fade honneur de briller dans des contestations où le tintamarre étouff"e tout ce que vous dites de bon ; cela n'est ni sage ni modeste. Voulez- vous que je vous dise, je ne saurais ajuster tant de faiblesse avec tant d'esprit.
— « J'ai tort, » me répondit-il d'un ton de bienveillance (ce n'est pas que ce que je lui disais fût extrêmement flatteur d'un certain côté), mais la pauvre dupe n'y voyait goutte et de faux éloges l'étourdissaient sur de vraies injures ; de sorte que se levant d'un air riant : « Quelle heure est-il .'' me dit-il. — - A propos de l'heure, repartis-je, il est très tard ; on ne s'ennuie point avec vous et je devrais avoir dîné. » Là-dessus nous sortîmes, par la grâce de Dieu, et il me quitta en me serrant la main, avec une reconnaissance que je ne méritais guère.
De mon côté je me rendis chez un de mes amis qui m'avait invité. Après le repas, il me pria de l'accompagner chez un marchand qu'il me nomma, et chez qui seul se trouvait un drap de certaine couleur dont il voulait un habit. « Venez m'aider à n'être point trompé, me dit-il, car ce marchand-là passe pour un homme un peu trop ardent à l'intérêt, et je ne me connais à rien. — Ma foi, lui dis-je, si vous n'avez que moi pour guide dans cette aventure, vous serez mal mené ; je vous avertis que je suis aveugle-né sur ces matières-là ; mais il me vient une idée. Suppléons à notre ignorance par quelque tour ingénieux. Allons, venez : je médite un coup qui va rendre votre marchand le plus accommodant et le plus consciencieux de tous les hommes. Donnez-moi votre bourse et suivez- moi : j'ai fait un cours de magie qui m'a appris bien des secrets. »
Nous partîmes et nous voilà arrivés chez le marchand ; nous demandons ce qu'il nous faut. Deux ou trois garçons nous étalent plusieurs pièces du drap en question. A les en croire, il n'y avait point de préférence à donner à aucunes. Je m'étais attendu à ce verbiage : « Messieurs, leur dis-je, où est le maître ? Je ne sais point choisir, il choisira pour moi. » Là- dessus on va l'avertir : il vient, « Tenez, monsieur, lui dis-je en l'abordant d'un air franc et tranquille, voilà ma bourse
que je vous mets dans les mains ; j'ai besoin d'un habit du plus beau drap d'une telle couleur ; vous êtes meilleur connaisseur que moi ; donnez- Ijioi ce qu'il me faut ; faites couper le drap ; payez- vous vous-même. Je reprends ensuite ma bourse et. sans autre cérémonie, je fais emporter la marchandise, bien certain que vous en aurez agi en homme d'honneur avec moi. — Asseyezvous, monsieur, me dit le marchand d'un ton froid. Allons vite, ajouta-t-il, apportez-moi le paquet que vous voyez là-haut. » Il fut obéi ; moi, pendant ce temps, je regardais de côté et d'autre, et m'amusais à parler avec mon ami. On déploya le drap : «Coupez ce qu'il en faut, » ditil à ses garçons. Cela fait, il prit une plume, calcula, ouvrit ma bourse, prit de l'argent ce qu'il en voulut, la referma, fit ployer et empaqueter mon drap, et me rendit ma bourse, aussi froidement qu'il l'avait reçue.
Je ne lui demandai point ce qu'il avait pris : on a tout vu, quand on a de la confiance et je jouais mon rôle d'après nature. Lui, de son côté, ne me rendit point compte : l'honneur est cavalier dans ses façons et ne s'avise pas de formalités. Nous nous en allâmes ; il nous reconduisit jusqu'à sa porte, me remercia laconiquement, presque d'un air distrait ; je lui répondis dans le même goût, et nous courûmes au logis, pour vérifier
avec le tailleur la probité du marchand qui se trouva non seulement sans reproche, mais même généreuse. Le tailleur en fut étonné.
Quand il fut parti, mon ami se mit à rire ; « Savez-vous bien que vous m'avez fait peur chez ce marchand, me dit-il ; lui remettre une bourse entre les mains, lui dire de se payer lui-même, prendre ce qu'il vous donne, ne s'informer de rien, ne regarder à rien, ma foi, la manière d'acheter est originale, mais je ne voudrais pas en tirer copie. Que pensiez- vous donc dans ce temps-là ?
— Ne m'avez- vous pas dit, repartis-je, que ce marchand vendait extrêmement cher et qu'il n'était pas scrupuleux ? Eh bien, que vouliezvous que nous fissions avec un homme de ce caractère-là ? Ce n'était pas ce qu'il nous fallait.
— Voilà pourtant l'homme à qui nous avons eu affaire, me dit mon ami. — Non pas, s'il vous plaît, répondis-je, ce n'est plus du tout le même homme. J'ai changé tout cela : le marchand qui nous a vendu n'est pas celui qui vend ordinairement ; ce dernier est un homme avare, et peu scrupuleux, et moi, d'un coup de baguette, j'ai endormi cet homme-là, ou plutôt ses vices, et lui ai glissé dans l'âme les vertus contraires ; ainsi l'homme qui reste est un tout autre homme.
— Qu'appelez-vous un coup de baguette ? reprit mon ami en éclatant de rire. — Oui,
repris-je, je veux dire que je l'ai tout d'un coup tellement pénétré des honneurs que lui prodiguait ma confiance ; je l'ai rendu si vain du portrait flatteur qu'elle lui faisait de lui-même, que la tête lui en a tourné d'orgueil et de reconnaissance, et dans la chaleur de ces mouvements-là, passionné comme il était du plaisir d'être pris pour un si galant homme ; hélas ! il s'est laissé mener comme j'ai voulu, voilà tout ce que c'est ; mais comme le charme que j'avais jeté sur lui ne devait pas durer beaucoup, vous avez vu que j'ai été vite en besogne, de crainte que l'homme avare que j'avais assoupi ne se réveillât et ne criât au voleur. On fait de l'homme tout ce qu'on veut par le moyen de son orgueil ; il n'y a que la manière de s'en servir. »
Je reprends enfin le Spectateur interrompu depuis quelques mois, et je le reprends pour le continuer avec exactitude. Je l'avais quitté par une paresse assez naturelle aux personnes d'un âge aussi avancé que je le suis, et d'ailleurs, me di-
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sais-je, quand même ce que j'écris serait excellent, ce qui n'est pas, qu'en arriverait-il ? On dirait : celui qui nous donne le Spectateur écrit bien, et à mon âge, quand on a passé sa vie à examiner les hommes, à réfléchir sur eux et sur moi-même et sur la valeur de nos talents, en vérité l'estime qu'on peut s'acquérir par. une infinité de choses devient bien indifférente : on se dégoûte de tout, louange et blâme, tout est regardé du même œil ; on ne méprise rien si vous voulez, mais on ne se soucie de rien non plus, et l'on n'en est pas plus philosophe pour cela, car cette indifférence où vous tombez ne vient pas de ce que vous l'avez cherchée, elle vient de la nature des choses que vous avez examinées ; elles vous donnent pour elles une tiédeur que vous n'attendiez pas, vous leur sentez un vide que vous n'aviez point dessein d'y trouver, et ce vide que vous leur sentez vous ne prenez pas même la peine de voir s'il y est réellement et si vous avez raison de le sentir ou non, ce serait autant de fatigue inutile ; si vous restez comme vous êtes sans plus de curiosité, sans blâmer ceux qui ne font pas comme vous, et voilà précisément l'état où je me trouve aujourd'hui.
Pourquoi donc est-ce que je reprends le Spectateur ? Par une raison fort simple : c'est qu'il y a mille moments dans la journée où je m'en-
nuie de ne rien faire, et l'autre jour, en relisant les aventures de l'inconnu que j'ai interrompues dans mes dernières feuilles, je pris du plaisir à donner en moi-même plus d'étendue qu'il n'a fait aux réflexions que je vis dans son histoire, et là- dessus, je résolus de poursuivre cette histoire telle qu'elle est, et de passer mon temps à augmenter ses réflexions des miennes, sans rien changer aux faits de son récit.
Je l'ai déjà dit ailleurs, ces avantages pourraient être utiles aux lecteurs et les instruire ; je n'en attends pourtant pas un si grand bien, car je sais que presque tous les hommes ne lisent que pour s'amuser, et moi, le plaisir de les amuser ne me tente plus, ainsi j'en reviens toujours à dire que je ne cherche ici qu'à m'occuper moi-même.
Dans ma pénultième feuille, j'en suis demeuré à l'entretien que l'inconnu et son père eurent ensemble sur le courtisan qu'ils rencontrèrent en se promenant à la campagne : voici ce qui suit ; c'est toujours cet inconnu qui parle :
« La nuit qui s'approchait pendant que nous nous entretenions, mon père et moi, nous fit reprendre le chemin de la maison.
« En nous retirant, nous rencontrâmes un laboureur qui revenait de son travail, et qui chantait de toute sa force : « Voici un homme qui a le cœur bien gai, dis-je à mon père. — Il y a de
bonnes raisons pour cela, me répondit-il ; c'est que la terre avait besoin de pluie, et qu'il a plu. » « Je ne pus m'empêcher de rire du ton sérieux dont mon père me tint ce discours. « Le courtisan disgracié qui se promenait tout à l'heure a vu pleuvoir aussi, repris-je ; mais son esprit n'en a pas reçu de soulagement. — Tu me fais là une belle comparaison, me dit-il, d'un laboureur à un courtisan : le temps qu'il fait est excellent pour la terre ; hé bien, le courtisan, quel avantage en peut-il espérer ? Que ses greniers en seront plus pleins de biens ? qu'il en aura plus abondamment de quoi vivre ! Cela est vrai, mais sa vanité de quoi vivra-t-elle ? Ses besoins sont pour le moins aussi pressants que s'ils étaient raisonnables et la pluie ni le soleil ne peuvent rien pour eux, au lieu qu'ils peuvent tout pour les besoins de ce laboureur qui ne veut que vivre, et qui voit que son champ, dont il vit, en profitera davantage. Ainsi tu comprends bien qu'il a raison d'être gai, puisqu'il est presque sûr d'avoir ce qu'il souhaite. Ne le trouves-tu pas heureux d'être si borné dans ses désirs ? Qu'en dis-tu ? Que les hommes soient bons ou méchants, qu'ils se trahissent à la cour ou à la ville, qu'un ministre superbe les rebute ou les favorise, qu'ils courent après de grands emplois, qu'ils les manquent ou qu'ils les perdent, avec désespoir, tous leurs
soucis, leurs différentes sortes d'intérêts, tout ce que l'orgueil et l'ambition peuvent leur donner de malins plaisirs ou leur causer de honteuses peines ; tout ce fatras d'inquiétudes et de besoins surnuméraires, dont ils sont tourmentés, qui naissent de leur corruption irritée, qui leur gâtent le cœur, qui égarent leur esprit et les plongent, pour des bagatelles, dans un abîme de fourberies et de scélératesses, les uns contre les autres ; tout cela n'est point de la connaissance du laboureur ; c'est un état de trouble et de misère que sa condition lui épargne. Il pleut à propos, cela lui suffit, le voilà gai, mais gai comme un homme qui n'a eu que des désirs innocents et qui les voit satisfaits ; sa gaieté ne suspend aucune autre inquiétude ; il n'a d'autre affaire que d'en jouir ; elle ne fait trêve à aucun intérêt qu'il faille ménager le lendemain ; son âme se repose tout entière, et le bonhomme se couche content, se lève de même, reprend son travail avec plaisir, et meurt enfin aussi tranquillement qu'il a vécu, car une vie passée dans le repos a cela d'heureux, qu'elle est douce pendant qu'on en jouit et qu'on ne s'y trouve point attaché quand on la quitte.
(( Les adieux d'un paysan sont bientôt faits, lorsqu'il meurt ; son âme n'a pas contracté de grandes liaisons, n'a pas souffert de ces secousses violentes qui laissent tant d'ardeur pour la vie.
La mort ne le rappelle pas de bien loin quand il faut qu'elle parte ; elle ne tient presque à rien. »
Nous arrivâmes à la maison en nous entretenant ainsi ; nous trouvâmes ma mère un peu indisposée. Le lendemain, son indisposition augmenta, la fièvre la prit, et quelques jours après, elle mourut.
Je passe la douleur que je ressentis à sa mort et l'affliction où tomba mon père, qui ne put se consoler ; elle mourut en lui serrant la main pendant que nous fondions en larmes aux pieds de son lit, ma sœur et moi.
Ce ne fut que pleurs et que gémissements dans notre maison pendant un mois ; aussi fîmes-nous une perte irréparable. Quelle union entre elle et mon père, que de tendresse elle avait pour ses enfants ! Je ne me souviens pas de l'avoir jamais regardée comme une personne qui avait de l'autorité sur moi ; je ne lui ai jamais obéi parce qu'elle était la maîtresse et que je dépendais d'elle ; c'était l'amour que j'avais pour elle qui me soumettait toujours au sien. Quand elle me disait quelque chose, je connaissais sensiblement que c'était pour mon bien ; je voyais que c'était son cœur qui me parlait ; elle savait pénétrer le mien de cette vérité-là, et elle s'y prenait pour cela d'une manière qui était proportionnée à mon intelligence, et que son amour pour moi lui en-
seignait sans doute, car je la comprenais parfaitement, tout jeune que j'étais, et je recevais la leçon avec le trait de tendresse qui me la donnait, de sorte que mon cœur était reconnaissant aussitôt qu'instruit > et que le plaisir que j'avais en lui obéissant, m'affectionnait bientôt à ses leçons mêmes.
Si quelquefois je n'observais pas exactement ce qu'elle souhaitait de moi, je ne la voyais point irritée; je n'essuyais aucun emportement, aucun reproche dur et menaçant, point de ces impatiences, de ces vivacités de tempérament qui entrent de moitié dans les corrections ordinaires, et qui les rendent pernicieuses par le mauvais exemple qu'elles y mêlent. Non, ma mère ne tombait pas dans ces fautes-là et ne donnait pas. de nouveaux défauts en me reprenant de ceux que j'avais ; je ne lui voyais pas même un air sévère ; je ne la retrouvais pas moins accueillante ; elle était seulement plus triste ; elle me disait doucement que je l'affligeais, et me caressait même en me montrant son affliction ; c'était là mon châtiment, aussi je n'y tenais pas ; un jeune homme né avec im cœur un peu sensible ne saurait résister à de pareilles manières, non qu'il ne fût peut-être dangereux de s'en servir avec de certains caractères ; il y a des enfants qui ne sentent rien, qui n'ont point d'âme ; pour moi je pleurais de tout
mon cœur alors, et je lui promettais en l'embrassant de ne lui plus donner le moindre sujet de chagrin, et je tenais parole ;je me serais même fait un scrupule de la tromper quand je l'aurais pu ; ce mélange touchant de bontés et de plaintes, cette douleur attendrissante qu'elle me témoignait, quand je faisais mal, me suivait partout ; c'était une scène que je ne pouvais me résoudre à voir recommencer ; son cœur que je ne perdais jamais de vue, tenait le mien en respect, et je n'aurais pas goûté le plaisir de la voir contente de moi, si je ne m'étais dit intérieurement qu'elle ne devait pas l'être ; je me serais reproché son erreur : ces sortes de choses paraîtront peut-être des délicatesses qui demandent de l'esprit. Non, avec tout l'esprit possible, souvent on ne les a point ; je le répète, il ne faut pour cela qu'un peu de sentiment, et qu'est-ce que ce sentiment ? C'est un instinct qui nous conduit et qui nous fait agir sans réflexion, en nous présentant quelque chose qui nous touche, qui n'est pas développé dans de certaines gens et qui l'est dans d'autres ; ceux en qui cela se développe sont de bons cœurs qui disent bien ce qu'ils sentent ; ceux en qui cela ne se développe pas, le disent mal et n'en font pas moins. Cependant c'est toujours l'esprit de part et d'autre que cet instinct-là, seulement plus ou moins confus dans celui-ci que dans celui-là ;
mais c'est une sorte d'esprit dont on peut manquer, quoiqu'on en ait beaucoup d'ailleurs, et qu'on peut avoir aussi, sans être spirituel en d'autres matières ; et c'est là toute l'explication que j'en puis donner.
Quoi qu'il en soit, je rends compte de la manière dont je vivais avec ma mère ; la mort me la ravit dans ce temps où j'avais le plus besoin d'elle. J'entrais dans un âge sujet à des égarements que je ne connaissais pas encore, et où ce tendre égard que j'avais pour elle m'aurait été plus profitable que jamais.
Mon père, à qui le ciel l'avait unie (que j 'aimais autant qu'elle et dont le caractère ressemblait au mien) ne put survivre longtemps à sa perte ; sa santé, qui était déjà très mauvaise, s'altéra encore davantage ; plusieurs infirmités l'attaquèrent à la fois ; il n'agissait plus, et bientôt il fut réduit à garder le lit ; il ne vécut qu'un an dans ce triste état, et il mourut entre mes bras, pendant que ma sœur était absente pour une affaire domestique.
« Mon fils, me dit-il, un moment avant que d'expirer, vous avez perdu votre mère, vous allez me perdre, et je vous vois au désespoir, mais vous n'y serez pas toujours : le temps console de tout. Je vais répondre de mes actions à celui qui m'a donné la vie ; vous lui répondrez un jour des vôtres, songez-y. Au défaut des biens que je ne
puis VOUS laisser, mon amour vous laisse cette pensée-là ; ne la perdez point, vous y trouverez tous les conseils que je pourrais vous donner, et c'est elle qui doit désormais vous tenir lieu de père et de mère, »
A peine eut-il achevé ce peu de mots qu'il tomba dans une faiblesse qui lui ôta la parole ; il prononça encore quelque chose de mal articulé, et où je compris qu'il demandait sa fille, après quoi ses yeux se fixèrent sur moi, et ne cessèrent de me regarder que lorsqu'il expira.
Je ne saurai peindre l'état où je me trouvai alors; en le voyant mourir, je crus voir encore une fois mourir ma mère, il me semblait que je venais de les perdre tous deux dans le même moment.
Je ne savais plus où j'étais, je restai dans un accablement qui me rendait stupide, et ma sœur était déjà de retour, m'avait parlé, avait poussé des cris, que je n'étais pas encore revenu à moi-même.
Que nous étions à plaindre ! Nous n'avions point de parents dans la province ; des amis, nous n'en connaissions point ; qui est-ce qui s'attache à d'honnêtes gens qui sont dans l'infortune ? Il n'y a point d'objet plus disgracié parmi les hommes, plus abandonné d'eux, que l'homme pauvre et vertueux tout ensemble ; tous les cœurs sont glacés pour lui ; il est comme un étranger dans la nature. Un fripon indigent est peut-être plus
méprisé mais mieux servi, moins rebuté ; du moins le mépris qu'on a pour lui est-il plus sans conséquence et de meilleure composition. Que dire à cela, c'est que la qualité de fripon tranche moins que la vertu avec le caractère des hommes en général ; il leur ressemble par là davantage, peut-être qu'il y gagne à n'être ni estimé ni estimable ; les hommes qui sont vains en traitent plus commodément avec lui ; il est rampant avec eux ; cela les flatte ; ils ont le plaisir de primer sur lui quand ils le servent, au lieu que l'homme vertueux est honteux et respectable, et cela les dégoûte, parce qu'ils n'oseraient l'humilier en le secourant. Il faudrait l'honorer malgré son indigence et ils rougiraient de la comparaison qu'ils seraient obligés de faire avec lui. Voilà pourquoi mon père avait été si délaissé ; ainsi il n'y avait personne qui s'intéressât à nous quand nous restâmes seuls, ma sœur et moi.
Dans un si grand abandon, ma sœur parut montrer plus de courage que moi : au milieu de sa douleur, elle songea à prendre un parti et à m'en faire prendre un à moi-même.
« Il n'est pas question, me dit-elle un jour, que nous restions comme ensevelis dans notre affliction ; il s'agit de voir ce que nous deviendrons ; nous n'appartenons ici à personne ; nous n'avons point de bien, et le peu qui nous en reste, mille
accidents peuvent nous l'ôter : prévenons-les, mon frère ; vous entrez dans un âge où vous pouvez faire quelque chose, et ce ne sera pas ici que vous trouverez les occasions de vous avancer ; ainsi il faut absolument nous séparer, notre intérêt nous le demande ; je dois de mon côté m'assurer un état fixe.
— Hé bien, lui dis-je, à quoi vous déterminerezvous donc, et que me conseillez- vous de faire ? — Vendons ce que nous avons ici, me réponditelle ; de l'argent que nous en tirerons, je n'en veux que ce qu'il en faudra pour me mettre dans un couvent ; voilà quel est mon parti à moi ; je n'en sache point de meilleur ni de plus sûr, et grâce au ciel, il ne m'en coûte rien pour le prendre ; je ne sacrifie rien en quittant le monde. Heureusement j'ai reçu une éducation qui m'a mise dans l'habitude de penser, et de penser raisonnablement. Une fille à mon âge, et sans bien dans le monde, que peut-elle devenir ? De quel côté se tourner } où est son asile ? A votre égard ce n'est pas de même : il y a tant d'honnêtes ressources pour vous ; vous avez mille moyens de vous avancer, mon frère, rendez- vous à Paris avec l'argent qui vous restera ; vous savez que nos parents y sont ; nous en avons un dont mon père nous a souvent parlé et qui y occupe un poste considérable ; il est vrai que jusqu'ici nous n'en
avons pas tiré grand secours, mais aussi mon père ne l'a-t-il pas mis à de fortes épreuves. Aujourd'hui, le cas où vous êtes exige de droit qu'il vous aide ; il vous connaît ; il vous a vu ici dans un voyage qu'il fit avant la chute de mon père ; vous y parûtes aimable ; il vous caressa beaucoup, et fut charmé du progrès que vous faisiez dans vos études ; enfin, il vous recevra sans doute avec quelque attendrissement ; votre situation le touchera ; votre éducation ne le fera pas rougir, et il ne pourra s'empêcher de donner quelques soins à votre fortune, et j'espère qu'elle deviendra meilleure que vous ne pensez. »
J'écoutai ma sœur sans prendre beaucoup de goût à ce qu'elle me disait ; j'insistai longtemps sur la peine que j'aurais à me séparer d'elle, car je l'aimais tendrement : cependant je me laissai conduire comme elle voulut et nous recherchâmes dès lors à vendre notre petit bien de campagne.
Plusieurs personnes vinrent le voir et nous en offrirent bien moins qu'il ne valait. Parmi ceux qui voulurent l'acheter, vint un jeune homme qui avait une terre considérable assez près de notre maison ; je n'étais point au logis alors ; je m'en étais écarté en lisant, et il ne trouva que ma sœur ; elle n'était pas belle, mais il n'y avait peut-être pas de beau visage qui n'eût gagné à ressembler au sien. Le jeune financier ne la vit pas impuné-
ment, il prit de l'amour et ne put s'empêcher de le faire paraître. Ma sœur, qui était la modestie même, feignit de ne rien entendre à tout ce qu'il mêlait de galant dans la conversation, et traita froidement avec lui ; ils ne convinrent cependant de rien au sujet de la maison ; ses offres étaient trop médiocres ; peut-être voulut-il se ménager de nouveaux prétextes de revenir, ce qu'il fit effectivement, mais comme en passant et au retour de la chasse. Nous ne décidâmes encore rien avec lui, et ses visites continuèrent pendant trois^semaines, sans qu'il parlât davantage de l'achat de notre bien ; il nous envoya même du gibier ; voulut savoir notre situation et parut s'y intéresser avec amitié pour moi, et avec beaucoup de tendresse pour ma sœur, qui de son côté ne trouvait pas ses visites importunes, à ce que je remarquai, et qui ne s'impatientait plus de voir que nous ne finissions notre affaire avec personne.
Un jour qu'ils s'étaient promenés assez longtemps ensemble, elle revint avec un air triste dont je ne lui demandai point la raison, et le lendemain matin, il se présenta une dame veuve qui nous offrit à peu près ce que nous voulions de notre bien ; ma sœur me conjura de conclure avec elle ; cela me surprit, mais le marché fut fait et ma sœur m'engagea sur-le-champ à l'accompagner
jusqu'à un couvent qui n'était qu'à demi-lieue de chez nous ; nous partîmes ; elle parla à la prieure, convint de ses faits avec elle, lui donna de l'argent et arrêta d'entrer au couvent deux jours après.
En nous en retournant, nous rencontrâmes le jeune financier ; à peine nous eut-il joints, que ma sœur m'arrêta. « Mon frère, me dit-elle, vous avez regardé monsieur comme un homme généreux, et je le regardais comme un homme estimable qui avait de l'inclination pour moi ; nous nous trompions tous deux. Monsieur a de l'argent et du crédit, et il emploierait volontiers l'un en votre faveur, si je voulais bien m'accommoder de l'autre ; c'est du moins ce qu'il m'a fait entendre, et vous approuverez, je pense, que je le remercie pour nous deux. Adieu, monsieur, ajouta-t-elle, en se tournant de son côté ; toutes vos richesses ne valent pas le mépris que vous me donnez pour elles, et je dirais aussi pour vous, sans l'obligation que je vous ai de la disposition d'esprit où je me trouve. »
Le jeune homme fut extrêmement touché de ce discours, et lui demanda pardon presque la larme à l'œil. « Monsieur, lui dit-elle, je vous pardonne de bon cœur, mais je vais m'enfermer dans un couvent ; je ne veux plus que mon indigence m'expose à de nouveaux affronts : l'essai que j'ai
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fait du cœur des hommes me suffit. Adieu, monsieur, voilà votre chemin et voici le nôtre. »
J'ai déjà averti que je continuerais à donner l'histoire de l'inconnu, sans faire aucun préambule. Ainsi j'entre d'abord en matière.
Ma sœur me quitta là-dessus et je la suivis en examinant la contenance de ce jeune homme : il me parut qu'il était extrêmement embarrassé, et en effet il devait l'être. C'est un mauvais quart d'heure à passer pour un homme riche et vicieux que d'essuyer en pareil cas le dédain d'honnêtes gens, pauvres comme nous l'étions ; je crois qu'il se trouve bien petit devant eux ; qu'il se sent bien lâche, et que leur indigence et leur vertu le rendent bien honteux de ses vices et de son opulence, car enfin il n'a rien à répliquer ; tout ce qu'il pourrait faire ce serait d'être effronté, mais j'ai toujours remarqué que les gens qui n'ont point une certaine pudeur dans leurs mœurs, une sorte de générosité dans leurs sentiments, ne
sauraient s'empêcher d'avoir honte devant les personnes vertueuses qui les méprisent.
Cela viendrait-il seulement de ce qu'on rougit toujours d'être méprisé, sans qu'il s'ensuive pour cela qu'on soit méprisable ; je n'en sais rien, mais je pencherais à croire que le vice brutal a en luimême quelque chose de laid qui demande qu'on lui fasse grâce, quelque chose de contraire à la fierté de l'âme : fierté qui a fait que les hommes quelconques ont mis en honneur certains sentiments naturels, et qu'ils en ont proscrit d'autres comme humiliants pour eux, malgré le plaisir qu'ils en pouvaient tirer.
Ce que je dis là de la laideur du vice, bien des gens le combattront sans doute, et il me semble voir à peu près ce qu'ils pourraient dire, mais il serait trop long de donner à mon raisonnement toute son étendue, et en cas que je me trompe, j'aime mon erreur ; la morale y gagne plus que la métaphysique n'y perd, et il siéra bien à tous les honnêtes gens de se tromper comme moi.
Quoi qu'il en soit, nous nous éloignâmes de ce jeune homme, dont je ne parlai plus à ma sœur, qui assurément avait quelque penchant pour lui, et trois jours après, la vente de notre maison faite, nous nous en retournâmes au couvent qu'elle avait choisi, et où je la laissai pour m'en aller en même temps à Paris ; car la dame à qui nous avions
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vendu notre maison devait y entrer le même jour, et j'avais pris toutes mes mesures pour partir à l'instant que j'aurais quitté ma sœur.
Je la quittai donc ; nous nous embrassâmes à la porte du couvent ; de là elle se rendit au parloir où je la revis encore, et où je lui parlai bien moins que je ne pleurai.
Elle n'oublia rien pour me consoler de notre séparation, pour me la faire juger moins douloureuse, moins durable que je ne pensais ; elle-même s'efforçait ne n'en paraître pas si touchée que moi ; elle espérait bien me revoir, disait-elle ; elle en était sûre ; elle ne pleurait pas comme moi, mais elle retenait ses larmes ; elle en répandait malgré elle et je voyais que ma situation la pénétrait de tristesse, elle me regarda souvent sans avoir la force de me rien dire.
Car enfin, que devenais-je après l'avoir quittée ? quel était mon sort ? Moi qui sortais d'entre les mains d'un père qui m'avait conduit, sous les yeux de qui j'étais doucement accoutumé à vivre, sur qui je me reposais de ma sûreté, du soin de ma personne et qui en tout ce qui me regardait avait pensé, délibéré pour moi ; qui dans toutes les peines que je lui avais données, ne m'avait demandé, pour ma part, que d'être docile aux conseils que sa tendresse lui inspirait pour moi ; ce père n'était plus, et ma sœur, qui depuis sa
mort me semblait Tunique personne à qui la mienne fût encore quelque chose ; qui empêchait que je ne fusse absolument seul dans le monde, enfin dont la compagnie avait soulagé mon imagination étonnée de tous les malheurs qui nous étaient arrivés ; j'allais aussi la perdre cette chère sœiir, et dans une heure, il n'allait plus me rester que moi pour moi-même, et qu'est-ce que c'était que moi ?
Je succombais sous toutes ces idées-là ; je me croyais perdu ; je craignais tout sans savoir pourquoi, sans avoir d'objet fixe ; je me regardais comme un homme entouré de périls, et mon esprit était dans un étourdissement qui me faisait des monstres de tout ce que je voyais.
J 'avais plus de cent lieues à traverser pour arriver à Paris ; ce n'est rien que cela pour un homme qui a quelque usage de la vie, mais quel voyage pour un homme de mon âge, qui n'avait jamais vu plus de six lieues d'étendues ; que de mouvements à se donner ! et quel objet d'épouvante que tous ces mouvements pour qui ne connaît rien ! et qui sort d'une éducation aussi paisible que l'avait été la mienne.
Mais il n'y avait plus moyen de reculer ; il fallait partir, je répétai vingt fois les derniers adieux ; je finis enfin et je me retirai. Comme ma sœur avait contraint sa douleur pendant notre
entretien, quand je l'eus quittée, j'entendis en sortant du parloir qu'elle s'était évanouie ; je me retournai et je la vis entre les bras d'une religieuse qui avait été présente et qui appelait du secours ; je fus tenté de m'arrêter là aussi longtemps que je le pourrais ; mais la crainte de n'avoir plus la force de partir après me retint : je me hâtai donc de me retirer ou plutôt je m'arrachai de ce lieu, et je montai vite à cheval avec un serrement de cœur qui, dans les circonstances où je me trouvais, est un des phis pénibles états que l'on puisse imaginer.
Me. voilà donc en chemin, âgé de dix-huit ans, n'ayant pour tout bien qu'une somme d'argent assez médiocre ; quittant un pays où j'étais né, dont je n'étais jamais sorti, où je ne laissais personne qui pût se ressouvenir de moi, qu'une sœur qui était morte pour le monde, et que suivant toute apparence je ne re verrais jamais.
D'un côté je voyais le couvent qui l'enfermait pour toujours ; de l'autre, dans la campagne, je voyais l'endroit où mon père et ma mère venaient d'être si récemment, et presque coup sur coup, enterrés tous deux.
Leur fils, autrefois l'objet de leurs soins et de leur complaisance, sans secours, maintenant sans expérience, et comme un enfant sans aveu, traversait en fugitif cette campagne qui ne lui offrait
plus de retraite et s'en allait servir de jouet à la fortune.
Je passais dans des lieux où je m'étais promené avec mon père, et comme on se parle quelquefois, nous nous arrêtions souvent ici, me disais-je ; nous nous sommes souvent assis dans cet endroit ; je me ressouvenais même des discours qu'il m'avait tenus ; je croyais encore entendre sa voix ; mon fils, ce nom si tendre qu'il avait coutume de me donner, frappait encore mes oreilles, hélas, c'en était fait, personne ne devait plus m'appeler ainsi. Je n'étais plus sur la terre qu'un malheureux inconnu ; je n'avais plus que des ennemis dans le monde, car n'y tenir à qui que ce soit, c'est avoir à y combattre tous les hommes, c'est être de trop partout.
Cependant j'avançais ; ma douleur et ma tristesse s'augmentaient à mesure que je m'éloignais davantage ; je me retournais à tout moment ; je craignais d'avancer ; je ne pouvais renoncer à des objets qui me tuaient et je mourais de penser que bientôt je ne les verrais plus.
Enfin je m'éloignai tant que je les perdis de vue ; il se fit alors un changement en moi ; je n'avais été jusque-là que triste et attendri sur moi-même ; je n'avais songé à rien qu'à nourrir ma tristesse de tout ce qui pouvait me la rendre plus sensible : mais quand je me vis hors de la
portée de ces objets qui m'étaient si chers, et que l'éloignement où je me trouvais eut rompu, pour ainsi dire, le commerce que mes yeux et mon cœur aimaient à avoir avec eux ; je fus à l'instant saisi de je ne sais quel esprit de défiance et de courage qui me rappela tout entier pour moimême et me rendit l'objet unique de toutes mes attentions ; je regardai les périls que je croyais courir, moins pour les craindre, comme j'avais fait auparavant, que pour prendre garde à moi ; ma timidité me donna des forces, et je marchai armé d'une précaution soupçonneuse, qui veillait à tout, et qui me tenait toujours en défense.
Comme je ne savais pas le chemin, je le demandais assez souvent aux personnes que je rencontrais, mais seulement à ceux qui n'avaient pas la mine d'abuser de mon ignorance ; et quand je voyais de certains visages, de certaines figures équivoques, j'aimais mieux m'égarer que de leur exposer mon embarras ; j'avais peur que cela ne les mît au fait de ma situation, et qu'ils ne devinassent que j'étais un jeune homme abandonné, qui voyageait sur la bonne foi du passant : ce qui aurait pu les tenter de faire un mauvais coup. Je poursuivais donc sans rien dire, et fournis ainsi ma première journée, sans d'autre inconvénient que celui d'avoir fait quelques lieues de plus qu'iKne fallait.
J'en devins un peu plus hardi le jour d'après et j'arrivai dans un village qui n'avait qu'une hôtellerie où j'entrai. Je n'y rencontrai de voyageur qu'un homme vêtu simplement, dont la physionomie me parut bonne ; il se chaufiait dans la cuisine de l'auberge, en attendant qu'on lui eût préparé de quoi souper.
Il me fit honnêteté et s'entretint avec moi : « Nous sommes seuls, me dit-il, voulez-vous, monsieur, que nous soupions ensemble ? » J'y consentis, et comme il y avait deux lits dans la chambre qu'on lui avait donnée, l'hôtesse nous pria de vouloir bien y coucher tous deux, parce que ce jour-là, disait-elle, il lui venait pour l'ordinaire des équipages qu'il fallait loger ; là-dessus nous nous regardâmes un instant, l'inconnu et moi, et comme nous \âmes que nous hésitions un peu tous deux, cela nous rassura, car hésiter alors, c'était mutuellement nous faire sentir que nous étions d'honnêtes gens, ainsi nous répondîmes que nous voulions bien. •
On porta donc ma valise dans cette chambre, et nous allions y monter pour y souper, quand il entra dans la cour une chaise de poste, escortée de quelques domestiques à cheval. De la chaise sortit un gros bénéficier qui revenait, à ce qu'on nous dit, d'une abbaye considérable qu'il avait à dix lieues de ce village.
Toute l'auberge se mit en mouvement à son arrivée : hôtesse, servantes, valets d'écurie, tout alla rendre hommage au train profane et environna la chaise comme pour remercier le maître de son nombreux équipage, et des apprêts qu'exigeait sa friandise. Pour lui, il descendit de sa chaise d'un air sûr, en homme qui ne tromperait pas les gens dans leur calcul et qui satisferait aux respects intéressés qu'on lui rendait.
Nous montâmes ensuite à notre chambre pour souper. Nous fûmes très mal servis ; on nous avait comme oubliés ; nous n'eûmes rien qu'à force de cris, et chaque chose dont nous avions besoin ne nous fut apportée que l'une après l'autre.
Voilà comme cela va dans le monde ; tous les hommes, les uns envers les autres, ressemblent à notre hôtesse ; ils prodiguent tout à celui qui a beaucoup, négligent celui qui a peu, et refusent tout à qui n'a rien. Caractère de cœur maudit qui ne laisse aucune ressource honnête aux misérables et qui déshérite les deux tiers des hommes des biens que la nature a faits pour eux.
Cependant ces hommes, tels que vous les voyez, ont fait des lois contre leur iniquité, des lois justes et saintes en elles-mêmes : celui qui les viole est méchant ; il ne s'est point contenté d'avoir ou de trouver un nécessaire, qui malgré la mauvaise
disposition des choses ne manque presque jamais ; il avait un libertinage et des vices qu'il voulait satisfaire : l'homme est né pour le travail, il voulait être un fainéant ; en un mot c'est un mauvais sujet qui mérite d'être puni. Mais d'un autre côté, on serait tenté de dire que les hommes ne sont pas dignes de le voir punir ; qu'ils ne méritent pas les lois justes qui les protègent : ce méchant que l'on punit, ce sont eux le plus souvent qui lui ont appris à le devenir ; il se serait contenté de son nécessaire, de sa cabane, du revenu de son travail et de la médiocrité de ses plaisirs, s'il n'avait pas vu des hommes dont le luxe, les richesses, la mollesse et la fainéantise ont allumé son orgueil, son avarice et ses vices.
Mais passons ; ces réflexions-là demandent de la modération ; il y a des âmes gâtées qui abusent de tout et je finirai par une réflexion que je crois raisonnable : j'interromps souvent mon histoire, mais je l'écris moins pour la donner que pour réfléchir.
Celui à qui son état et son opulence peuvent fournir tout à souhait, qui pour jouir de tout n'a qu'à le vouloir, que font les lois à son égard ? Dans quelle occasion peut-il en sentir le frein ? Fût-il né sans vertu, en les violant, que gagneraitil qu'il n'ait pas déjà ? Aime-t-il à faire bonne chère ? Il la fait. Est-il glorieux ? On le respecte.
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Est-il ambitieux ? Il a du rang et de grands emplois. Est-il vain et fastueux ? Il a de grands équipages et une foule de valets. Est-il avare ? Il a de grands revenus, qu'il les ménage. Est-il libertin ? Il a de l'argent en quantité, qu'il se pourvoie.
Mais il n'est pas prince ; il n'est pas le premier homme de l'État ; il est le maître ici, il voudrait aussi l'être là, et cela ne se peut pas ; il n'a que dix lieues de terrain à lui, et il faut qu'il se fasse à cela ; les lois lui défendent d'en usurper dix autres sur son voisin ; il peut goûter de tous les plaisirs, cela est vrai, mais malheureusement il en a satiété ; une seule chose le ragoûterait dont la privation le chagrine, c'est la fille ou la femme d'un homme à qui il n'y a pas moyen de les ôter, les lois le défendent encore. Quelle rigueur ! N'est-ce pas cela qu'il veut dire ? Je le plains beaucoup. Pourquoi n'est-il pas roi d'un royaume ? C'est encore trop peu : que n'est-il souverain de toute la terre ? On lui donnerait tout ce qu'il souhaite ; mais aussi, où a-t-il pris de pareilles envies ? Elles ressemblent à ces fantaisies qui viennent dans la débauche ; elles sont si bizarres, qu'on aurait peine à les deviner : c'est une démence de cœur et d'esprit que ces désirs-là ; et s'il fait un crime pour tâcher de les satisfaire, qu'on ne le punisse point comme coupable, il
ne mérite pas cet honneur-là. Qu'on le lie comme un insensé, comme un homme qui a le transport au cerveau, aussi n'est-ce pas de lui dont je vous parle, mais d'un homme opulent qui jouit de tous les avantages de son opulence, et qui les sent. Et je demande encore une fois : que font les lois à son égard ? Rien que le mettre à couvert des entreprises criminelles de celui qui n'a rien, et à qui son sort fait envie ; le voilà sans difficulté dans une situation bien commode, et qui lui épargne bien des tentations qu'il aurait peut-être, s'il n'était pas si fort à son aise, et je l'en félicite. Il n'est pas défendu d'être mieux que les autres ; la raison même dans beaucoup d'occasions veut que ceux qui sont utiles, qui ont de certaines lumières, de certains talents, jouissent d'une fortune un peu distinguée, et quand l'homme heureux n'aurait rien qui méritât ce privilège, il est un être supérieur qui préside sur nous, et dont la sagesse permet sans doute cette inégale distribution que l'on voit dans les choses de la vie ; c'est même à cause qu'elle est inégale que les hommes ne se rebutent pas les uns des autres, qu'ils se rapprochent, se vont chercher et s'entr'aident. Ainsi, que les heureux de ce monde jouissent en paix de leur abondance et du bénéfice des lois ; mais que leur pitié pour l'homme indigent, pour le misérable, aille au-devant de la peine qu'il pour-
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rait sentir à observer ces lois, tout l'embarras en est de son côté ; que leur humanité le console du sort qui lui est échu en partage ; qu'elle lui aide à parer les mouvements de sa cupidité toujours affamée, de sa corruption toujours pressante : ce qu'on leur dit là n'est-il pas raisonnable ? Cette inégale distribution de biens dont nous parlions tout à l'heure, lie nécessairement les hommes les uns aux autres, il est vrai, mais le commerce qu'elle forme entre eux n'est-il pas trop dur pour les uns, et trop doux pour les autres, et de cette différence énorme qui se trouve aujourd'hui entre le sort du riche et celui du pauvre, Dieu, qui est juste autant que sage, n'en serait-il pas comptable à sa justice, s'il n'y avait pas quelque chose qui tînt la balance égale, si le bonheur du riche ne le chargeait pas aussi de plus d'obhgations ?
Ainsi vous, dont ce riche ne soulage pas la misère, prenez patience ; c'est là votre unique tâche à cet égard-là ; vivez comme vous faites à la sueur de votre corps ; continuez, c'est Dieu qui vous éprouve, mais vous, homme riche, vous payerez cette fatigue et ces langueurs où vous l'abandonnez ; il y résiste ; vous payerez la peine qu'il lui en coûte ; c'est à vos dépens qu'il prend patience ; c'est à vos dépens qu'il la perd ; vous répondez de ses murmures et de l'iniquité où il se livre, et en périssant il vous condamne.
Revenons à mon histoire ; j'ai dit que nous fûmes très mal servis, parce qu'on ne songea qu'au bénéficier et à ses gens, mais ce ne fut pas là notre pire aventure ; il n'y avait qu'un instant que nous avions soupe quand nous vîmes entrer deux domestiques du bénéficier avec une servante. Celui avec qui j'^^s, surpris de cela, demanda à la servante ce qu'elle venait faire : « Mettre les valises de ces messieurs ici, dit-elle ; il faut que vous ayez la bonté de leur céder la cluunbie, parce iju'ils y couchent* toujours quand ils viennent : on tâchera de vous accommoder ailleurs, quoique nous ayons bien du monde. — Voilà mon lit, dit brutalement un de ces domestiques, et voilà le mien, dit son camarade. »
Mon inconnu rougit là-dessus ; je le vis indigné, mais reprenant presque sur-le-champ un visage tranquille : « Mes enfants, leur dit-il, tout ce que vous faites là est inutile ; nous ne sortirons point, car je ne pense pas que vous poussiez la hardiesse jusqu'à nous faire violence, »
Ils répondirent impertinemment à cela et parlèrent haut ; l'hôtesse monta au bruit, et leur maître vint demander ce que c'était ; ils dirent que nous ne voulions pas sortir de leur chambre. « Mes gens couchent toujours ici, dit leur maître à mon inconnu ; c'est un endroit à eux, l'hôtesse le sait, et il n'y a pas à contester là-dessus. —
Les chambres d'une hôtellerie n'appartiennent jamais qu'aux premiers venus, répondit froidement l'inconnu ; ainsi vos gens n'ont que faire ici. Monsieur, faites-les retirer ; vous en serez plus respectable, ou du moins ordonnez-leur d'être paisibles, afin qu'on vous les pardonne. »
la collection des chefs-d'œuvre méconnus est imprimée par frédéric paillart imprimeur a abbeville
(somme), sur VÉLIN PUR CHIFFON DES PAPETERIES d'aNNONAY et DE RENAGE
PQ Kari\'-?^.ux, Pierre Carlet de
2003 Chamblain de
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