ESQUISSE BIOGRAPHIQUE DU VICE— AMIRAL DE MAN
Après l'avoir ainsi suivi dans sa carrière publique, l'auteur de l'esquisse consacre quelques pages à l'analyse du caractère de son héros. Il nous le montre, ce Nestor de la marine néerlandaise, comme il l'appelle, doux, sensible, aimant, généreux, ami fidèle, bienveillant et obligeant par besoin de nature. Il insiste encore sur les brillantes qualités de son esprit, et c'est avec les larmes aux yeux qu'il se rappelle les pures jouissances que l'on éprouvait dans sa société.
Le vice-amiral de Man est décédé à Harlem, le 4 janvier 1861: et conformément au vœu qu'il avait manifesté, il ne lui a pas été fait d'obsèques publiques : il a été enterré sans les honneurs dus à son rang, mais au milieu du deuil et des marques de respect de la population.
Le portrait du vice-amiral, gravé par Wanders, d'après le dessin original de Pieneman , est en tête du livre. Si, comme le mérite connu de ces artistes semble le garantir, ce sont bien les traits de l'homme éminent, dont le contre-amiral de Karnebeek vient de tracer l'esquisse biographique, il est certain qu'une figure aussi noble, aussi sympathique, prévient trop favorablement pour qu'on n'accepte pas sans réserve les éloges de la biographie, quand, d'ailleurs, c'est une plume si désintéressée qui l'a écrite.
Quant à l'exécution typographique de la brochure, elle est admirable de netteté et d'élégance, comme, du reste, tout ce qui sort des presses de MM. les héritiers Doorman, de la Haye. J. Baissac.
CHRONIQUE MILITAIRE
— Les nouvelles sont à la paix, tout au moins sur notre continent. Le& esprits naguère si préoccupés d'une conflagration prochaine, paraissent avoir laissé de côté leurs appréhensions, et de différents points il nous arrive des renseignements qui confirment ces tendances pacifiques.
Ainsi, pour commencer par le pays qui donnait le plus d'inquiétude aux amis de la paix, l'Italie, on annonce que le général Benedek, commandant des forces autrichiennes en Vénétie, a accordé de nombreux congés, et doit lui-même prendre du repos pendant quelque temps. Les Piémontais se sont également départis des mesures qu'ils avaient prises d'abord en prévision de la guerre. Il n'est pas jusqu'au Dauemarck qui, malgré sa redoutable affaire cles Duchés, ne se soit décidé à remettre ses troupes sur le pied de paix, tant il augure favorablement des nouvelles dispositions politiques. La discussiou sur le Holstein peut, du reste, se prolonger encore quelque vingt ans. L'Allemagne, on le sait, est le pays des longues et patientes élucubrations. Voici, par exemple, la Chambre des députés de Bavière qui remet à Tordre du jour une question qui ne cesse de se reproduire, sans jamais être résolue. Il s'agit de la constitution militaire de la Conlédération germanique, et surtout
462 CHRONIQUE MILITAIRE
du commandement en chef de l'armée fédérale. Or, depuis longtemps déjà, les divers Etats allemauds cherchent vainement à se mettre d'accord sur ce point qui intéresse pourtant toute la Confédération. Il suffit qu'une proposition vienne de la Prusse pour qu'elle soit repoussée par l'Autriche, et réciproquement; en revanche,. la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe et les Etats secondaires ne veulent se ranger ni du côté de la Prusse, ni de celui de l'Autriche. On élabore sans cesse, mais de conclusion, point. \
La Russie est quelque peu agitée sur certaines parties de son vaste territoire. L'abolition du servage est la principale cause de ces désordres, qui avaient été prévus en partie, et pour la répression desquels toutes les dispositions sont prises. Toutefois, les inquiétudes qui peuvent résulter de ces mouvements partiels, n'empêchent pas le gouvernement russe de faire de continuels efforts pour étendre sa domination en Asie, véritable théâtre de la grandeur moscovite dans l'avenir. Aussi le roi de Khokhand, effrayé des progrès des Russes dans les pays tartares, a-t-il envoyé un corps de troupes considérable sur ses frontières, dans le but de résister aux envahissements de ses voisins.
L'Angleterre se montre plus rassurée, depuis qu'elle a été informée des mesures prises par son gouvernement pour protéger le territoire britannique. Les côtes anglaises sont, en effet, pourvues, annonce-t-on, d'un système complet de forteresses et de batteries armées d'une façon formidable, reliées entre elles par une ligne télégraphique et desservies par un grand nombre
CHRONIQUE MILITAIRE. Û6â
de navires, les uns à poste fixe, les autres constamment en reconnaissance. De nombreuses vigies sont installées sur le littoral, et un chemin de fer de ceinture doit prochainement unir entre eux les postes que la télégraphie électrique met déjà en communication. De plus, une flotte considérable, dont le corps de bataille se compose de 10 vaisseaux à hélice, doit toujours surveiller le détroit de la Manche. Nos alliés n'ont pas moins à redouter, malgré les précautions qu'ils ont prises, le brouillard et la vapeur, et ils ont surtout à se tenir en garde contre l'extrême irritation qu'ils ont inspirée à la plupart des peuples.
— La France s'occupe de former le camp deChâlons, où les manœuvres auront probablement commencé, lorsque paraîtra notre Chronique. Une des trois divisions d'infanterie qui en font partie, sera établie, diton, dans les pavillons neufs construits près du village de Mourmelon. Les autres troupes seront, comme d'habitude, sous la tente. Les avenues du camp ont été plantées d'arbres, et les jardins potagers de la troupe ont été préparés d'avance.
— Des nouvelles importantes sont arrivées de Cochinchine. Le 12 avril, la ville de My-tho a été enlevée par nos soldats. Les détails sur ce fait d'armes manquent encore; mais nous savons que notre installation dans ce pays se présente d'une façon fort avantageuse, sous divers rapports. Ainsi, des relations d'amitié se sont déjà établies entre nos troupes et les
464 chronique militaire.
populations. Les Annamites nous ont offert leurs services, et on en a formé des compagnies indigènes qui servent avec goût. La masse des habitants tfa aucune répugnance à reconnaître notre autorité ; plusieurs districts sont même venus spontanément présenter leur soumission ; et comme le pays est très fertile, que les fleuves, les canaux, les arroyos fournissent des moyens de communications faciles, l'occupation de cette province nous promet de réels avantages. Les produits les plus importants sont : la soie, le coton, le riz, le tabac et l'ivoire. Toutefois, les Européens souffrent beaucoup du climat; c'est un inconvénient qu'il ne faut pas oublier. En résumé, sur les six proviuces qui composent la basse Cochinchine, cinq nous sont soumises aujourd'hui ; la sixième, celle de Bien-hoa, reste à conquérir.
— Notre petit corps d'armée de Syrie est décidément rappelé. La flotte qui a mission de le ramener, a quitté les côtes de France vers la fin de mai. C'est à l'insistance de l'Angleterre qu'est due cette résolution, bien que l'organisation du pays que l'on était allé protéger soit encore à l'état de projet. De ce côté, du moins, les propositions françaises paraissent devoir être acceptées. Elles préconisent l'investiture d'un seul chef politique pour tout le Liban, et, de plus, ce personnage devrait être chrétien, religion de la majorité des habitants. Mais l'antagonisme de la France et de l' Angleterre se représente à propos du personnage qui serait désigné, aucune des deux nations ne paraissant ilispo-
CHRONIQUE MILITAIRE. 465
sée à accepter le candidat de l'autre; aussi dans la prévision de nouvelles commotions, une forte escadre se tiendra-t-elle à proximité des côtes asiatiques. Si les massacres recommençaient, notre pavillon ne tarderait pas à reparaître, et cette fois le gouvernement de la France ne prendrait conseil que de lui-même.
Mentionnons un nouveau certificat de bonne conduite délivré à notre armée. Le représentant de la Porte a déclaré, dans une réunion des divers ambassadeurs à Constantinople, que jamais armée n'avait fait preuve de plus de discipline, de dévouement, d'humanité que les troupes françaises de Syrie; et toute l'assistance a donné son approbation.
— Chaque courrier d'Amérique nous apporte une foule de documents, indiquant des préparatifs de guerre, au milieu desquels il est difficile de se reconnaître. Ce ne sont que décrets, blocus, appels de volontaires, appels de fonds, rassemblements d'hommes armés. Si tous les patriotes dont la levée est décrétée par les gouvernements des divers Etats de l'ancienne Union, sont sous les armes, il doit y avoir dans chacun des camps ennemis des armées fort nombreuses. Mais, qu'y a-t-il de vrai dans les indications qui remplissent les journaux? L'avenir nous l'apprendra sans doute. En attendant, nous pouvons constater, dès maintenant, que quelques-uns des États, notamment ceux qui ont leur territoire dans la zone mitoyenne entre le Nord et le Sud, sont indécis et voudraient rester neutres. Puis nous remarquons l'absence de tout plan
2 e SÉRIE. TOMK XXIV. 10. oO
466 CHRONIQUE MILITAIRE
d'ensemble, de toute mesure générale. Il n'est question nulle part de notabilités militaires, qui prennent la direction des mouvements à exécuter et prescrivent une organisation quelconque. Sous ce rapport, le Sud paraît mieux préparé que le Nord. On y cite, comme devant commander les contingents, des officiers qui ont fait la guerre ; mais les Etats méridionaux , pas plus que ceux du Nord, iront encore reconnu un centre unique, d'où partent les décisions à intervenir. Ce manque absolu de direction a déjà produit des accidents propres à jeter l'inquiétude parmi les gouverne, ments des Etats de l'Amérique?, tant séparatistes qu'unionistes. Un conflit se serait élevé à Richemond , à propos d'une différence d'opinion sur le plan d'opération à suivre, et des jalousies véhémentes auraient éclaté entre certains corps militaires de la Caroline et ceux de la Virginie. Certes, nous ne mettons pas en doute l'énergie des habitants de ces contrées; ils possèdent, croyons-nous, les qualités nécessaires pour livrer des combats isolés, faire une guerre de partisans: mais il sera fort curieux de voir comment ils se serviront d'armées puissantes par le nombre, les habitudes de discipline, de respect hiérarchique, leur étant àpeu près inconnues.
Il est également à remarquer que ces citoyens libres du Nouveau-Monde, qui ne professent que du mépris pour les vieux errements de l'ancien continent, ont ressuscité, à propos de leurs dispositions militaires, les souvenirs des pays dont ils sont originaires. Ainsi, on rencontre non seulement des zouaves-pompiers, de*
CHRONIQUE MILITAIRE. 467
higlanders écossais, des Union-Grays , des gardes-Lafayette ; mais, qui le croirait? des régiments de Gardesfrançaises avec le costume Louis XV. Des troupes d'Indiens, conduites par leurs sachems, ont aussi offert leurs services. Cette variété de noms, de costumes, et probablement aussi d'armes et de procédés tactiques, si primitifs qu'ils soient, est un indice de plus de la multiplicité des sentiments qui n'ont pu se fondre encore dans une volonté directrice.
Enfin, pendant cette première période des préparatifs de la lutte, le caractère distinctif des résolutions prises et des incidents survenus , nous pafaît être une extrême activité dans les moyens de faire appel aux forces vives du pays. L'excitement, comme disent les journaux d'outre-mer, se manifeste de toute manière, par les affiches, les proclamations, les réunions dans les clubs, les discussions en plein air, les fêtes, les démonstrations publiques, etc. Citons, comme indication de l'état des esprits, quelques lignes du Democrat de Worcester.
« Baltimore a toujours été renommé pour la beauté » de ses femmes, et la beauté est toujours la récom- » pense des braves. Que beauté et butin soient donc » le mot de ralliement ! Il faut que le peuple des Etats » du Sud soit affamé, noyé, égorgé sans merci, pendu » comme des traîtres ; il faut .que les esclaves excités » à l'insurrection se lèvent contre leurs maîtres, et, » sans épargner ni âge, ni sexe, imitent les effroyables » atrocités qui signalèrent l'insurrection des noirs à » Saint-Domingue. »
Û68 CHRONIQUE MILITAIRE
— Nos lecteurs voudront bien nous permettre de profiter de notre privilège de chroniqueur, et de revenir brusquement à plusieurs centaines d'années en arrière. On croyait la question d'Alesia à peu près vidée, et Ton pensait généralement en avoir trouvé les vestiges à Alaise, en Franche-Comté. Des savants ont soulevé de nouveau la discussion, et ils prétendent que l'ancienne Alesia était bâtie sur l'emplacement d'Alise- Sainte-Reine , dans la Côte-d'Or. Ces archéologues basent leur opinion sur ce qu'ils ont rencontré, autour d'Alise, les traces du fossé de circonvallation ; des débris d'armés gauloises ; des morceaux de fer garnis de crochets, qui seraient les ferrei hami employés par César au siège de la ville ; d'autres pointes de fer, stimuli, qui étaient enfoncées dans des pieux et destinées à protéger les fossés, et enfin, une monnaie de plomb portant l'inscription pagus alisiensis.
Les partisans d'Alaise ont aussitôt répliqué qu'il existait aussi des traces de fossé autour de cette dernière bourgade ; qu'ils se faisaient fort de trouver également des morceaux de fer ressemblant aux ferrei hami et aux stimuli qui ont certainement été employés plus d'une fois, et qu'enfin l'indication de pagus alisiensis, sur la monnaie découverte, est loin d'être concluante, puisqu'il s'agit d'Alesia et non d'Alisia. De nouvelles recherches vont être entreprises autour d'Alaise. Mais une troisième opinion se produit. L'Académie des inscriptions a reçu communication d'un travail qui place l'Alesia de César, non plus à Alise, ni à Alaise, mais à l'antique Izarnore, dans le
département de l'Ain. Le nouvel explorateur n'est sans doute pas embarrassé pour constater la présence de vestiges de fossé et de débris ressemblant aux ferrei hami ; mais comment avec Izarnore satisfaire des érudits qui trouvent déjà Alisia trop différent d'Alesia. Il est vrai que, près de là, se trouve, dit-on, un village nommé Alex.
— Laissons ces discussions épineuses aux corps savants dont elles font les délices, et reprenons la suite des faits courants.
Un crédit de 600,000 francs est demandé au corps législatif pour l'acquisition des terrains nécessaires à l'installation des établissements d'artillerie à créer à Bourges. Cette ville, qui est située au milieu de la France, loin des coups de l'ennemi, et qui est en communication facile et rapide, par les chemins de fer,
avec toutes nos frontières, a été choisie pour recevoir un grand établissement central renfermant des fonderies, des arsenaux de construction et de réparation, une école de pyrotechnie, etc. Le conseil général du Cher, la municipalité de Bourges ont déjà voté des sommes s'élevant à 1,500,000 francs, pour coopérer à une entreprise qui doit enrichir les contrées avoisinantes.
— Nous ne pouvons nous expliquer l'origine d'un bruit qui circule dans le public, et d'après lequel il serait question de supprimer dans l'armée les chasseurs à pied. Parmi ceux qui connaissent nos troupes, qui se serait attendu à cette singulière rumeur. Il
s'agit peut-être de quelque modification administrative dont le but aura été mal interprété, car il est difficile d'admettre que des corps qui coûtent peu, qui sont très mobiles, qui ont rendu, dès le jour de leur création, les services les plus signalés partout où il a été tiré un coup de fusil par nos soldats, que des bataillons, en un mot, que Ton s'était habitué à considérer comme des modèles pour le restant de notre infanterie, soient menacés de licenciement. Cette mesure surprendrait, en tous cas, bon nombre de personnes compétentes qui contestent chaque jour l'utilité de certaines troupes de cavalerie, fort brillantes, mais trop lourdes, surtout pour le budget.
— S. Exc. le ministre de la guerre a rendu compte récemment à l'Empereur, des essais faits dans les divers dépôts, pour Tinstruction des hommes de la réserve, et a déclaré la réussite assurée. Le public a du reste pu voir, à l'une des revues passées dernièrement par S. M. auxTuileries, les conscrits de la réserve venant des dépôts les plus voisins de Paris. S'il était encore facile de distinguer, à un restant de gaucherie, ces jeunes gens des anciens soldats, il n'est pas moins vrai que les résultats obtenus sont dignes d'éloges. Certes, peu de nations au monde fournissent des enfants aussi faciles à dresser militairement.
— Plusieurs journaux des départements se sont occupés de la rigueur de la loi qui accorde une pension à la veuve ou aux orphelins d'un marin mort ayant
CHRONIQUE MILITAIRE. 471
accompli 25 ans de service, et refuse tout secours dans le cas où le défunt ne compte, au moment de son décès, que 25 ans de service, moins une fraction de temps quelque faible qu'elle soit. On comprend facilement que, dans l'élaboration des premiers règlements sur de semblables matières, on s'en tienne d'abord à des prescriptions aussi simples que rigoureuses. Mais à mesure que nous avançons, les progrès doivent se faire sentir, et il paraît de toute justice, par exemple, que le secours étant concédé en principe à la veuve ou aux enfants d'un serviteur de l'Etat, cette assistance leur reste assurée, quel que soit le temps de service accompli par le défunt, mais proportionnellement à la durée de ce service. La pension serait ainsi des 10/25. des 15/25, des 20/25... Il suffirait, pour parer à ce surcroît de dépenses, d'augmenter légèrement la retenue exercée sur les appointements des marins en activité. Nous ne pouvons que nous associer à des propositions qui nous semblent de tout point équitables. Les articles que nous avons parcourus avaient en vup la marine ; mais ils s'appliquent également à l'armée de terre ; il suffit de substituer le chiffre de 30 à celui de 25.
— Le général Koch, si connu par ses travaux militaires, vient de mourir à l'âge de quatre-vingts ans(l).
— PJous avons consacré récemment quelques lignes
(1) Nous lui consacrerons une notice dans une de nos prochaines livraisons.
472 CHRONIQUE MILITAIRE
à l'ouvrage de M. A. Lubet, ayant pour titre le Bahut, Album de Saint-Cyr ; nous nous empressons d'annoncer aujourd'hui que le même auteur travaille, avec la haute approbation de l'Empereur, à un nouveau volume : les Apprentis militaires. Ce livre a pour but de recueillir tout ce qui a rapport à l'éducation des enfants destinés au métier des armes, chez les anciens et chez les modernes. Il sera, comme le précédent, orné de dessins propres à compléter le texte.
— Les Russes ont obtenu, par suite de traités avec la Chine , la cession de toute la rive gauche et d'une partie de la rive droite du fleuve Amoûr. L'opinion publique, qui est si facile à passionner lorsqu'il s'agit de la mer Noire, ainsi qu'on a pu le constater lors de l'incident devenu fameux de l'îlot des Serpents, s'est montrée peu soucieuse de l'agrandissement de la Russie en Asie. Cependant le cours de l'Amoûr comprend un pays aussi étendu que la moitié de l'Europe, au moins; ses eaux se prêtent à la navigation, et elles constituent une voie facile et sûre dans des contrées où les Russes ne pouvaient, qu'au prix des plus grandes difficultés, communiquer avec leurs possessions de la Sibérie orientale. Nous avons sous les yeux un livre qui est aussi un album, — Le Fleuve Amoûr, de M. C. de Sabir, — dans lequel se trouvent réunis tous les renseignements désirables sur ces régions si peu connues. C'est le premier travail publié en France, qui vienne éclairer une foule de points restés obscurs jusqu'à ce jour.
La première partie du livre a pour titre : les campa-
CHRONIQUE MILITAIRE. ft73
gnes des Cosaques sur l'Amoûr au xvn e siècle. Ce chapitre, le plus intéressant, sans contredit, nous fait voir à l'œuvre ces hardis explorateurs, dont les plus remarquables 5' appellent Poyarkov et Khabarov. Suivis de cent ou deux cents cosaques, à peine, ils avancent sur de faibles indices donnés vaguement par des pêcheurs ou des chasseurs de rennes; ils reviennent souvent sur leurs pas pour reprendre plus tard la marche en avant, et finissent par arriver aux bouches du grand fleuve. Mais que de peines à travers les montagnes, les marais, ou sur des rivières dont le cours est interrompu par des cataractes ; ici il faut abandonner ses bateaux, plus loin en reconstruire d'autres ; la faim se fait quelquefois sentir, puis on est surpris par les grands froids et Ton doit se résigner à hiverner sous une hutte misérable, quitte à reprendre la marche lorsque sera arrivée la débâcle des glaces. Les habitants clair-semés du pays entretiennent l'ardeur des Russes, au moyen de récits pompeux sur les richesses de tel ou tel prince ; ils parlent de mines d'argent, d'or, de diamants même, et les petits groupes moscovites gagnent toujours du terrain, percevant l'impôt en pelleteries, au nom de leur maître, et mettant à profit la supériorité de leurs armes pour se faire donner les indications dont ils ont besoin. Parfois, les indigènes, traités avec trop peu de ménagements, résistent, et les Russes sont obligés d'attendre des renforts avant de poursuivre leurs projets. Cependant ils semblaient devoir réussir complètement, dès le milieu du xvn* siècle , lorsque le gouvernement chinois finit par s'émouvoir des nouvelles qui lui ve-
474 CHRONIQUE MILITAIRE
naient du fleuve Amortr. Alors ce ne sont plqs les bandes misérables des habitants du pays qui s'opposent aux entreprises des cosaques; des armées de 10 à 15 mille hommes, munies d'mie nombreuse artillerie, arrivent par les grands affluents méridionaux de l'Amoûr, pourchassent les envahissei^rs, font le siège de leurs petits postes , et les obligent à signer un traité dans lequel la frontière septentrionale des deux grands empires est fixée loin de l'Amoûr et plus an novd. Deux pères de la comps^gnie de Jésus assistaient les Chinois, comme interprètes, lors 4e la conclusioi} de ce traité, qui est de 1689.
Le deuxième chapitre du livre de M. Ç. de Sabir contient l'histoire de l'acquisition par la Russie, <iu fleuve Amoûr.
A la suite de la convention de Nertchinsk, la Russie met un temps d'arrêt dans ses tentatives ; ce n'est qu'à partir de la seconde moitié du xvju 1 siècle qu'elle recommence ses exploitions. Mais les investigations se portent dès lors, vers l'embouchure du fleuve, et les contrées qui sont à l'orient, sur le chemin des possessions russes dp l'Amérique du Nord. Presque chaque année amène une découverte ; les Russes, de plus en plus impatients, ne cessent de solliciter, à Pé-king, un arrangement qui leur laisse la navigation de l'Amoûr. Les refus qu'ils éprouvent ne les découragent pas, et en dernier lieu, ils profitent habilement de la guerre de Crimée, pour envoyer par le fleuve des secours à leurs colonies orientales, s'excusant ensuite sur ces motifs d'urgence. Aussi finissent-ils par conclure le traité d'Aïgoune
CHRONIQUE MILITAIRE. 475
(1858), au moment où la Chine était fort occupée de ses dissentiments avec la France et l'Angleterre. Les Russes obtiennent par ce traité la cession de la rive gauche et la libre navigation de l'Amour ; de plus, une portion du territoire de la rive droite qui avoisine la mer fut déclarée neutre. Bientôt après, en 1860, à Tien-tsin, ils se font concéder toute une contrée située entre la mer, la rive droite çle l v Amoûr et un affluent de ce cours d'eau, l'Oussouri.
Le livre qui expose en détail tous ces documents
nous offre de plus une étude complète du fleuve Amoûr et de ses riverains, et à l'appui de cette étude, le résumé d'une exploration faite par ordre de la Société de géographie de Saint-Pétersbourg. L'ouvrage est terminé par un catalogue des plantes (espèces nouvelles) trouvées dans le bassin de l'Amoûr.
Les habitants de ces contrées sont, nous l'avons dit, très clair-semés ; un territoire grand comme la France, y est à peine parcouru par plusieurs milliers d'individus. Qu'ils s'appellent Orotchones, Manègres, Birars, Daouriens, Gholdes, Mangounes ou Ghiliakes, en suivant le fleuve depuis ses sources jusqu'à son embouchure, on peut dire à peu près de tous, qu'ils sont fort pauvres et très sales, qu'ils vivent de chasse ou de pèche (l' Amoûr est très poissonneux), et qu'ils font un petit commerce d'échange avec les Cosaques dans la partie nord, avec les Chinois dans la partie méridionale. Les produits qu'ils offrent sont des peaux d'ours, de renne, d'écureuil, de zibeline et même des
Û76 CHRONIQUE MILITAIRE
peaux de certains poissons travaillées de façon à pouvoir être utilisées.
Les Russes ont déjà établi, le long du fleuve, de nombreux postes, autour desquels ils font essayer diverses cultures; ils portent ainsi dans ce pays l'esprit de civilisation qu'ils empruntent à l'Europe, et semblent appelés à remplir prochainement le rôle le plus important en Asie, surtout si la Chine ne s'arrête pas dans la voie de décadence où elle est engagée.
Nous ne pouvons que remercier M. de Sabir de son œuvre consciencieuse. Il a rendu, par la publication de son travail, un éminent service, bon-seulement à la science, mais aussi à l'opinion générale, qui n'avait point encore été éclairée sur cette question, d'une façon aussi complète.
F. HlJGONNET.
BIBLIOGRAPHIE MILITAIRE
— La Campagne de Crimée, par Anitschkof, capitaine d'état-major-impérial russe. 3 e partie (Supplément). Traduction allemande, sous le titre de : Der Feldzug in der Krim, par G. Baumgarten, lieutenant en premier de l'armée de la Saxe royale. Berlin, librairie Mittler et fils, 1860.
Les deux premiers volumes ont paru auparavant à la même librairie.
Nous recommandons cet ouvrage, comme un des plus propres à faire connaître l'état de Sébastopol antérieur au siège, et les travaux que les Russes improvisèrent sous le feu des alliés assiégeants.
— Mémoire sur la guerre de montagnes , traduit en allemand, sous le titre de : Abhandlung uberden Gebirgskrieg, par H. Leeman , d'après le texte espagnol de D. Santiago Pasqual de Rubio, ancien officier de l'état-major de Mina. Zurich, 1858, chez Meyer et Zeller.
Ce petit ouvrage a été fait par un officier qui connaissait en artiste la guerre pratique de montagnes.
Nous ne connaissons pas de meilleur ouvrage sur la matière.
— Die Taktik in Beispielen, par Seubert. — La tactique rendue sensible par des exemples , accompagné de 78 gravures sur bois. Stuttgard, 1858, chez
" Koehler.
C'est une sorte de tactique en action. L'auteur a surtout en vue le combat proprement dit par opposition à la bataille rangée. A l'aide de ce manuel, l'officier et le sous-officier peuvent facilement se graver
BIBLIOGRAPHIE MILITAIRE
dans la mémoire comme fait ce qui échappe si facilement comiie tbeoHè. Ce ]Jetit ouvrage, excellent vademecum du sous-officier et du soldat intelligent, peut être regardé comme un appendice des célèbres Éléments de Tactique de Berneck. Nous en faisons une mention spéciale pour provoquer chez nous un travail analogue qui serait de la plus grande utilité.
— Ergœnzungs W affenlehre , ein Lehrbuch zur Kenntniss und zum Studium der Feuerwaffen der Neuzeit, von Jos. Schmoelzl, etc. — Théorie complémentaire des armes à feu, ou Traité élémentaire des nouvelles armes à feu. 2 e édition, avec 177 gravures sur bois insérées dans le texte. Munich, 1857, chez Cotta.
L'ouvrage est divisé en trois parties. La première traite des armes à feu portatives ou manuelles; la deuxième, des bouches à feu d'artillerie ; et la troisième, des fusées.
L'auteur décrit et apprécie tous les systèmes d'armes portatives nouvelles : système de compression (Thouvenin-Delvigne, Delvigne, Delvigne-Pontcharra), système de non-compression (Wilde), système américohelvétique, etc. C'est un traité complet des armes à feu inventées ou perfectionnées dans les derniers temps jusqu'en 1857.
— Manuel à l'usage des officiers d'artillerie de l'armée prussienne (Handbuch fur die Ofpziere der kùnigl. preussischen Artillerie), avec I6'i gravures sur bois répandues dans le texte, et 24 planches gravées sur pierre. Édition ofïicielle. Chez Voss, à Berlin. Ouvrage essentiel pour connaître le régime intérieur et l'organisation de l'artillerie prussienne.
Le Directeur-Gérant, Noihot.