CHAPITRE X CONVALESCENCE
Jean Bahr entra en convalescence et bientôt il put quitter son canapé et s'installer sur un fauteuil, que Nounou tenait toujours moëlleusement matelassé d'oreillers et de coussins. Au J bout d'une dizaine de jours, il put prendre part à la vie commune, et quoiqu'il ne put sortir encore, on le considérait hors de danger, presque guéri.
Combien Jean se trouvait heureux au "Manoir-Roux" ! . . . M. Dupas était un homme charmant, intelligent et bon et il avait l'air si con-
tent d'avoir un compagnon pour l'hiver ! Déjà Pierre Dupas avait fait des plans pour la chasse aux morses, et ces plans il les avait soumis à Jean... Oui, on allait faire merveille, cette année ! ' ■
Quant à Marielle. . . Ah i Marielle ! . . . Jamais Jean Bahr n'avait rêvé même, un être aussi parfait... Marielle... Jean l'admirait tellement, qu'il ne trouvait pas de mots pour exprimer ses pensées... Non qu'il eut osé exprimer ses pensées tout haut: La parfaite innocence de la jeune insulaire, la complète absence de coquetterie, chez elle, inspirait* au jeune homme un respect qui ressemblait à de l'ido- , latrie... Jean Bahr aimait déjà Marielle; c'est tout dire ... Le long hiver sur le Rocher aux Oiseaux ne l'effrayait pas; au contraire... il n'eut pas quitté ce coin de terre où vivait celle qu'il aimait pour des millions !
Et Marielle?... Marielle était parfaitement heureuse, et elle ne regrettait plus d'avoir refusé l'invitation de sa tante Solange. Elle non plus, n'eut pas quitté l'île pour tout au monde... Aimait-elle Jean Bahr ?. . . Qui eut pu le dire?... Elle-même n'eut pu définir ses sentiments à l'égard du jeune homme, d'ailleurs... Chose certaine, c'est qu'elle était contente d'avoir, en Jean Bahr, un gai compagnon, aux idées jeunes et riantes.
Nounou, elle aussi, aimait Jean et elle lui prouvait son attachement lui confectionnant des petits plats délicats et exquis. Il est bon d'être bien vu de la cuisinière, dit-on; Jean avait gagné le coeur de Nounou... et il s'en trouvait fort bien.
Une chambre à coucher avait été mise à la disposition de Jean; mais, durant le jour, il s© tenait dans le boudoir de Marielle. Il faisait la lecture à haute voix à la jeune fille, il tenait ses échevaux de laine ou" de soie, et quelquefois, sur le désir de "cette dernière, il se mettait au piano et il chantait. Il possédait une belle voix de ténor et, quoiqu'il ne fut pas musicien, il pouvait accompagner ses chansons? car il avait une oreille très juste.
Le soir, on veillait tous ensemble; on causait, on faisait de la musique les -heures passant vite et agréablement.
Un soir, Jean retira de la poche de son habit un portrait, qu'il montra à Marielle : c'était, celui d'une jeune fille aux cheveux bruns, aux yeux bruns aussi, doux et rêveurs.
— C'est ma soeur, Mlle Dupas, dit-il.
— Ejfe vous ressemble beaucoup, dit Marielle. Ne trouvez-vous pas, père, que cette jeune fille ressemble beaucoup à M. Bahr?..., Ce n'est pas surprenant d'ailleurs, puisqu'elle est sa soeur.
— En effet, elle vous ressemble ! affirma Pierre Dupas. Comment se nomme-t-elle votre soeur, M. Bahr ?
— Elle se nomme . . .
A ce moment, Nounou entra dans la salle, portant, sur un plateau un petit goûter, ainsi qu'elle le faisait, chaque soir.
— Quelle heure est-il donc, Nounou ? demanda Marielle. Tu nous apportes le goûter de bien bonne heure, il me semble !
— Il est neuf heures, Mlle Marielle, répondit Nounou, et comme c'est votre habitude d'réveillonner à cette heure, j'vous apporte du chocolat et des biscuits, 'car i'n'faut pas que M,
lk spectre du ravin
f'.ahr mange d» s choses chargeantes avant de sroucher... S'il y a une chose qui est dangereuse pour un convalescent, c'est de s'charger l'estomac, le soir; je l'sais bien, car, un d'mes cousins, le fils de feu mon...
— Merci, Nounou, dit Marielle. Nous allons boire le chocolat pendant qu'il est chaud... nous n'avons plus besoin de toi. Bonsoir.
— Bonsoir, Mlle Marielle ! Bonsoir. M. Dupas! Bonsoir, M. Bahr ! . . . Et puis, M. Bahr. si vous vous proposez toujours d'sortir demain, j'vous prédis une belle journée, car la lune est comme un beau fromage à la crème et des étoiles... il y en a par milliers ! . . . Et. aujourd'hui pour demain, si vous désirez que...
— Bonsoir, Nounou ! répéta Marielle ! . . . Nounou comprit, cette fois; elle quitta la
salle et alla se coucher. \
On ne reprit pas la conversation que l'arrivée de Nounou avait interrompue; conséquemment, ni Pierre Dupas, ni Marielle n'apprirent le nom de la soeur de Jean Bahr. Marielle l'apprendrait ce nom... plus tard... sous d'assez dramatiques circonstances.
La prédiction de Nounou s'accomplit; le lendemain, il faisait un temps idéal. Le soleil, qui brillait dans tout son éclat, réchauffait l'atmosphère comme en un beau jour de printemps. On était au dimanche et, après le déjeuner, Pierre Dupas demanda à Jean :
— Nous accompagnerez-vous à la chapelle, ce matin ?
— A la chapelle ? demanda Jean. Il y a donc une chapelle sur cette île ?
— Oh ! Une modeste et minuscule chapelle, vous savez!... Nous n'avons pas de prêtre; mais trois ou quatre fois, durant l'été, un prêtre vient dire la messe dans notre petite chapelle. C'est jour de grande fête pour nous alors.
— Je le crois sans peine ! s'écria Jean.
— Il y a quatre ans, dit Marielle, un vieux prêtre des Eboulements, le Père Rougemont, a passé tout l'été avec nous. Nous avions la messe tous les dimanches et souvent durant la semaine.
— Nous accompagnez-vous, M. Bahr ? demanda Pierre Dupas.
— Je vous accompagnerai certainement! répondit Jean. Est-ce loin d ici ?
— A cinq minutes de marche seulement... Vous comprenez, M. Bahr...
— Je me nomme Jean, M. Dupas, interrompit le jeune homme, en souriant. Je croyâis vous l'avoir dit. . .
— C'est vrai, dit Pierre Dupas, en souriant, à son tour. Vous vous nommez Jean et je vous appellerai par votre nom, dorénavant.
— Merci, M. Dupas! dit Jean. Et Mlle Dupas ?. . . demanda-t-il, s'adressant à la jeune fille. Va-t-elle continuer à me nommer cérémonieusement M. Bahr ?
— Vous l'avez dit. Jean, répondit Pierre Dupas, nous devrions être moins cérémonieux sur ce rocher isolé... Marielle vous nommera M. Jean, et vous, vous pourrez 1 appeler Mlle Marielle. . . Qu'en dis-tu, ma chérie ? ajouta-t-il, en s'adressant h la jeune fille.
— Vous consentez, n'est-ce pas, Mlle Marielle? demanda Jean.
— Je consens, M. Jean, répondit la' jeune fille, en rougissant légèrement.
A dix heures, on partit pour la chapelle, modes! < maisonnette en bois, dont le pignon était surmonté d'une sorte de clocher. . . sans cloche; mais, sur le clocher il y avait une croix. A l'intérieur était un autel surmonté d'un Crucifix. On apercevait aussi, deux statues; l'une de la Sainte Vierge et l'autre de Saint Joseph, et. suspendu au mur était une image de Sainte Anne d'Auray. A côté de l'autel, il y avait un petit harmonium portatif. Disposée en rang étaient des chaises et des prie-Dieu.
Elle était bien modeste la petite chapelle du Rocher aux Oiseaux; aussi, elle était bien naïve la piété des braves gens qui l'habitaient. Pour eux, cette chapelle était un lieu sacré; elle valait les plus grandes cathédrales du monde, "puisque, comme disait Marielle, le bon Dieu y venait, chaque fois qu'on avait l'heureuse chance de se procurer un prêtre pour y célébrer la messe. '
Quand Nounou eut allumé les cierges, la cérémonie, assez courte, d'ailleurs, commença. Marielle récita le Rosaire, en entier, Pierre Dupas, Jean Bahr et Nounou répondant tous ensemble, puis la jeune fille se mit à l'harmonium et elle chanta des cantiques, dont les refrains étaient répétés par les assistants : on entendait la basse de Pierre Dupas, le ténor de Jean Bahr et la voix chevrottante de Nounou... Sans doute, du haut du ciel, l'oeil de Dieu se fixait sur le Rocher aux Oiseaux, en ce moment et le divin Créateur bénissait les habitants de cette île. si touchants dans leur naïve piété. Marielle lut ensuite un acte de consécration et la petite cérémonie religieuse étant terminée, tous quittèrent la chapelle, dont Pierre Dupas ferma la porte à clef.
Nounou se dirigea vers le "Manoir-Roux", mais Pierre Dupas, Marielle et Jean prirent une direction opposée; le temps étant si beaux, une petite promenade leur ferait du bien à tous trois.
Tout à coup, Jean s'arrêta, et désignant une maison vers la gauche du sentier, il demanda :
— Qu'est-ce donc ?. . . Une maison ?. . . Mais, oui ! . . . Et des hangars ! . . . Je croyais que le "Manoir-Roux ' était la seule maison qu'il y eut sur le Rocher aux Oiseaux.
— Cette maison (ou, plutôt, cette cabane), répondit Pierre Dupas, c'est le "Gîte". C'est là que je me retire quand vient la saison de la chasse aux morses. . . Ces hangars, que vous voyez, servent de séchoir aux peaux de morses et aussi d'abri aux barils d'huile de morses... Aimeriez-vous à voir l'intérieur du "Gîte" Jean ?
— Beaucoup ! répondit le jeune homme.
— Alors, entrons ! J'ai la clef sur moi... Il n'y a que deux pièces . . . Nous accompagnestu. Marielle ?
— Oui, père, répondit Marielle, après avoir hésité quelques instants.
Et tous trois se dirigèrent vers le "Gîte".
CHAPITRÉ XI YLONKA
Après le repas du midi, Pierre Dupas et Jean Bahr étant seuls dans la salle, le jeune homme
demanda :
— M. Dupas, voulez-vous me louer le 'Gîte'?
LE SPECTRE DU RAVIN v 17
— Vous "louer" le "Gîte" ! s écria Pierre Dupas. Mais, mon pauvre Jean, vous pouvez vous installer au "Gîte ' quand il vous plaira. . . Cependant, pourquoi songez-vous à nous quitter ?
, — Certes, dit Jean, je me trouve bien, trop mien, au "Manoir-Roux',' vous le comprenez isans peine; mais, je ne puis vivre ainsi, à ne l'ien faire, n'est-ce pas ?. . . J'aimerais à avoir Une maison à moi, d'ailleurs. . . Le "Gîte" n'est «u'à un quart d'heure de marche du "Manoir- ; ioux" et j'espère bien que je vous verrai tous lts jours.
— Vous avez vu le "Gîte', Jean; s'il vous plaît tel qu'il est. . .
■ — Oui, il me plaît tel qu'il est. Il y a deux pièces, de plus, un petit hangar attaché à la maison; c'est bien assez... pour un célibataire. De la première pièce,, je ferai mon cabinet de travail et ma chambre à coucher, de la ! seconde, je ferai ma cuisine, et dans le hangar, j'entasserai ma provision de bois pour l'hiver. . . Mais, j'aimerais mieux vous payer un loyer...
— Ecoutez, Jean, mon garçon, dit Pierre Dupas, allez demeurer au "Gîte' puisque vous le désirez et durant la saison de la chasse aux morses, j'irai me retirer cheiz-vous; de cette manière, nous serons quittes.
— J'achèterai de vous, alors, des chèvres et des volailles et je vivrai surtout du résultat de la pêche, tout cet hiver, dit Jean. M. Dupas, ajouta-t-il, j'ai bien des plans en tête, pour le printemps prochain et . . .
— Marielle, interrompit Pierre Dupas, en s'adressant à sa fille, qùi venait de faire son apparition dans la salle, M. Jean veut aller demeurer au "Gîte"...
— Au Gîte ! s'écria Marielle. Oh ! non, M. Jean, n'allez pas /demeurer au "Gîte"!... Si vous saviez comme je suis inquiète quand mon père y passe le temps de la chasse aux morses î . . . N'allez pas demeurer au "Gîte", je vous prie, M. Jean ! . . . Le "Gîte" est hanté!
— Hanté ! s'écria Jean.
— Oui, hanté ! reprit Marielle. D'abord, vous ne l'avez peut-être pas remarqué, mais, du "Gîte", on aperçoit clairement le Spectre du ravin et ce Spectre hante le "Gîte"... Demandez plutôt à mon père. . .
— Mais ... ce spectre ?. . .
— Le Spectre du ravin c'est celui d'une jeune fille que nous avons connue mon père et moi, sous le nom d'Ylonka.
< — Ylonka ! Une Russe, alors !
— Non, M. Jean, répondit Marielle, une Canadienne-française, Ylonka Desormes . . . Mais, je vais vous raconter brièvement l'histoire d'Ylonka, M. Jean.
— Je vous écouterai avec plaisir, Mlle Marielle, dit Jean.
— Un soir, il y a quatre ans de cela, commença Marielle, il faisait grande tempête. On était au mois de juillet. Il pouvait être neuf heures, quand quelqu'un frappa à la porte de cette maison. Nous fûmes très surpris d'entendre frapper à notre porte à une heure aussi avancée, vous vous l'imaginez bien, mais mon père alla ouvrir et il se trouva en face d'un homme, accompagné d'une jeune fille. Cet homme nous parut avoir une cinquantaine d'années et la jeune fille pouvait en avoir quinze ou seize, à peu près. L'homme avait un
air froid et raide, un air tout à fait britannique; de plus, je remarquai dans ses yeux et sur sa bouche une expression de grande sûreté. La jeune fille, très jolie, très timide, semblait craindre celui qui l'accompagnait.
— Monsieur, dit l'homme, en s'adressant à mon père, je me nomme Théophile Mâlo et voici ma pupile Ylonka Desormes. Nous avons été jetés sur les côtes de cet île, par la tempête, alors que nous faisions une promenade en chaloupe. . . Je sollicite donc votre hospitalité pour la nuit.
— Entrez, Monsieur et Mademoiselle Répondit mon père; vous êtes les bienvenus, tous deux ! . . . Moi, je me nomme Pierre Dupas, et voici ma fille Marielle.
Le lendemain, M. Mâlo et Ylonka s'installèrent au "Gîte" et dix jours plus tard M. Mâlo vint trouver le Père Rougemont (ce vieux prêtre des Eboulements dont je vous ai parlé déjà) et qui passait l'été ici. M. Mâlo dit au prêtre qu'il allait épouser sa pupile Ylonka et qu'il désirait que le père Rougemont les mariât, dès le lendemain.
Le lendemain, donc, mon père et moi nous nous rendîmes à la petite chapelle, qui avait été décorée, la veille, pour la circonstance, afin d'assister à la cérémonie du mariage, à laquelle nous avions été invités, tous deux par M. Mâlo.
Il était dix heures du matin quand M. Mâlo entra dans la chapelle, donnant le bras à Ylonka. . . Mais, ciel ! . . . Jamais je n'avais vu, jamais je n'ai vu depuis, non plus, un visage aussi défait que celui d'Ylonka ! . . . La jeune fille était pâle comme la mort, ses yeux étaient cernés de bistre et elle semblait se traîner, au bras de M. Mâlo.
La cérémonie du mariage commença...
Quand le Père Rougemont demanda à Ylonka si elle prenait M. Théophile Mâlo pour son époux, elle frissonna de la tête aux pieds, puis elle s'écria :
— Non ! Non ! Je ne veux pas ! De grâce, sauvez-moi !
Si vous aviez vu le visage de M. Mâlo, M. Jean ! . . . Il était effrayant à voir. . . tellement effrayant que nous craignîmes pour la vie d'Ylonka et nous nous empressâmes, le Père Rougemont, mon père et moi d'entourer la jeune fille, pour la protéger, puis, malgré les protestations et les menaces de M. Mâlo, nous amenâmes Ylonka au "Manoir-Roux"...
"Chère Ylonka ! continua Marielle. Bien vite, je l'aimai, comme si elle eut été ma soeur ainée ! . . . Elle nous raconta tout... Elle allait hériter d'une grande fortune, à sa majorité, et 'c'est pourquoi son tuteur la poursuivait de ses attentions; il voulait cette fortune à tout prix. Il épouserait Ylonka pendant qu'elle était encore mineure..
Ylonka craignait M. Malo, car il avait le "mauvais oeil"... il lui "jetait des sorts", bien sûr, car elle ne pouvait pas toujours lui résister, et c'est parce que son tuteur lui avait jeté un de ses "mauvais sorts" qu'elle avait consenti à l'accompagner à la chapelle, ce matin-là.
Bfef, mon père prit Ylonka sous sa protection, et pendant les six jours qu'elle passa avec nous, elle ne sortait que quand nous l'accompagnions, car, nous étions en lieu de croire que
M. Mâlo n'avait pas quitté l'Ile, quoiqu'il eut abandonné le "Gtte".
Le septième jour, mon père et moi, accompagnés d'Ylonka, nous allâmes faire une petite promenade et comme nous voulions nous assurer que M. Mâlo avait vraiment abandonné le "Gîte", nous nous dirigeâmes de ce côté. Comme nous passions devant le "Gîte", à notre grande surprise, nous aperçûmes M. Malo qui en sortait. S'approchant d'Ylonka, il dit :
— Tiens-toi prête à quitter cette île; dans une heure, nous partirons.
— Jamais ! s'écria Ylonka.
— Que signifie ?. . . demanda M. Mâlo, pâle de colère. Tu vas m'accompagner, tu m'entends, Ylonka !
— Jamais ! Jamais — répéta Ylonka, en se eramponant à mon père et tremblant de frayeur.
— Ah ! c'est ainsi ! dit M. Mâlo. Tiens, pour le cas où tu aurais l'intention de faire quelque sottise, de me jouer quelque tour, je veux dire, je t'amène, tout de suite !
Ce disant, le misérable prit Ylonka par le bras et chercha à l'entraîner, ce que voyant, mon père saisit le poignet de M. Mâlo et il le tordit, obligeant ainsi cet homme de lâcher prise. Aussitôt, Ylonka — pauvre malheureuse Ylonka î — partit, à la course, dans la direction du Sinistre Ravin, et bientôt, nous l'aperçiimes, au plus haut sommet du ravin. . .
M. Mâlo étant parvenu à se dégager de l'étreinte de mon père, partit à la poursuite de sa pupile; mais celle-ci l'aperçut... Elle prit son élan et se précipita dans le golfe Saint- Laurent ! . . .
Jamais nous ne retrouvâmes le corps d'Ylonka.. . Il fut emporté vers la haute mer. . .
L'année suivante, le Spectre du ravin apparut . . .
On vous dira que ce Spectre n'est qu'une pierre à chaux, très tendre et très facile à détruire... Cependant, cette pierre si tendre, si facile à détruire a été émiettée sur place, trois fois de suite, et trois fois de suite, elle a reparu à l'entrée du Sinistre Ravin.. Car, le Spectre du ravin c'est le corps pétrifié de cette pauvre malheureuse Ylonka î
Jean avait écouté le récit de Marielle avec grande attention; d'ailleurs, la voix de la jeune fille semblait toujours douce à l'oreille de ce jeune homme, si fortement épris.
— Comment explique-t-on que le Spectre ne peut être détruit? demanda Jean. ^
— On ne se l'explique pas; voilà tout, répondit Marielle. Qui pourrait expliquer ces choses surnaturelles, d'ailleurs ?. . . Père <âit. . .
— Voyez-vous, Jean, dit Pierre Dupas, les Iles-Madeleine, — > les îles, d'ailleurs ont une origine volcanique. . . et le Spectre du ravin est tout simplement une pierre qui surgit de la mer, je crois.
— C'est l'explication que mon père donne, dit Marielle; mais est-ce croyable ?. . . Trois fois, on a détruit le Spectre du ravin et trois fois il a reparu... D'alleurs. père, vous savez bien que le spectre d'Ylonka hante le "Gîte"... Rarontez donc à M. Jean votre expérience.
— Mais, mon enfant... protesta Pierre Dupas.
— Racontez, père, racontez!
— Eh!, voici... C'était l'hiver dernier. Je m'étais retiré au "Gîte" jsour la saison de la
chasse aux morses. . . Cne nuit, je m'éveillai en sursaut; il faisait un admirable clair de lune, et j'aperçus, distinctement, dans l'encadrement de la porte, entre la salle et. la cuisine... un spectre: celui du Sinistre Ravin... J'avoue que je fus saisi d'une superstitieuse terreur... Malheureusement, je n'avais pas une seule allumette près de mon lit et je ne pus allumer ma bougie. . . Je fis donc ce que vous auriez fait, à ma place. Jean; je criai: "Qui va là?'* Aussitôt, le Spectre disparut... Je me levai, alors,... En un clin d'oeil, j'eus allumé ma bougie, et je partis à la poursuite du Spectre. . . Inutilement... Le Spectre avait disparu... aussi mystérieusement qu'il était apparu...
— Et, sachant cela. M. Jean, irez-vous demeurer au "Gîte"? demanda Marielle. •
— Pourquoi pas, Mlle Marielle ? répondit Jean, en souriant, Si le Spectre du ravin est vraiment celui de la douce Ylonka, je ne le crains pas. » %
— Oh ! quand à cela, le Spectre du ravin n'est pas du tout malfaiaant, dit Marielle. Il veille sur le Rocher aux Oiseaux, il surveille les alentours et il nous avertit du danger.
— Vraiment ! s'écria Jean Bahr.
— Oui, reprit Marielle. C'est le Spectre du ravin qui nous a avertis, par ses gémissements, du danger dans lequel vous étiez, l'autre nuit. C'est grâce au" Spectre du ravin que, il y a deux ans, nous avons pu sauver la vie de trois hommes qui avaient été mis à la côte, et auxquels nous jetâmes des cables, afin que mon père put les hisser à même les murs très à pics de cette île. C'est le Spectre du ravin qui. le printemps dernier, nous avertit du danger que couraient nos chèvres et volailles, alors qu'elles s'en allaient à la dérive, sur un glaçon flottant. . . ,
— Alors. Mlle Marielle; commença Jean
— Je le répète, M. Jean, le Spectre du ravin n'est' pas malveillant; mais pour ma part, je me passerais bien de sa présence sur notre île! dit Marielle en frissonnant.
A huit jours de là, Jean Bahr s'installait au "Gîte" mais il était entendu qu'il souperait et veillerait au "Manoir-Roux" tous les soirs; c'est à cette condition seulement qu'on avait consenti à le laisser partir.