CHAPITRE XXVI LA REINE DU ROCHER
Le lundi soir suivant, quand Marielle arriva à l'assemblée du Cercle Littéraire Musical de M. Jambeau, elle n'était pas seule : Louise Vallier l'accompagnait. En apercevant cette dernière, M. Jambeau, Jean et Maurice froncèrent les sourcils malgré eux; mais, ils étaient tous de galants hommes et ils parvinrent à dissimuler, quoiqu'iniparfaitement, le désappointement qu'ils éprouvaient. Louise Vallier, on le sait, n'était pas populaire, et on ne comprenait pas pourquoi Marielle s'en était fait accompagner.
L'explication ne tarda guère, cependant, car, profitant du moment où Louise Vallier était allée enlever son chapeau et son manteau, dans Ja pièce voisine, Marielle dit à M. Jambeau :
— Cher M. Jambeau, j'ai pris la liberté de me faire accompagner de Louise Vallier, parceque je n'avais pas le choix... ou plutôt j'en avais un: ou j'emmenais Louise Vallier au Cercle, ou je restais chez moi. . . Mme Dupas m'a imposé sa fille, prétendant que ce n'était pas convenable pour moi de venir seule ici, avec trois mes-
, sieurs. Entre deux maux, j'ai choisi le moindre; j'ai préféré tolérer Mlle Vallier et venir moi-même . . . Ai-je bien fait, M. Jambeau ?
— Certe, oui, Marielle, vous avez bien fait! . . . Cette demoiselle Vallier ne me revient pas du tout, il est vrai; mais sa présence sera tolérée ici. . . à cause de vous, chère petite.
On pénétra dans la bibliothèque et aussitôt, Louise Vallier se dirigea vers le siège le plus I confortable de la pièce: une jolie chaise berceuse, émaillée de blanc et matelassée de coussins de velours marron. Mais avant même qu'elle put s'emparer de cette chaise, M. Jambeau lui offrit un autre siège *en disant :
— Prenez donc ce fauteuil, Mlle Vallier; vous le trouverez très confortable... Cette chaise berceuse appartient à la Présidente de notre Cercle Littéraire et Musical, à la Reine
îffdu Roeher; à Marielle enfin.
— Ah ! dit Louise Vallier, en riant d'un de ces rires si déplaisants. Marielle avant tout et tous, n'est-ce pas, M. Jambeau ?
— Vous l'avez dit, Mlle Vallier, répondit gravement M. Jambeau, Marielle avant tout. . . N'est-ce pas, Jean?... Marielle, ajouta-t-il, en offrant la chaise berceuse à la jeune fille, cette chaise vous appartient en propre; veuillez en prendre possession.
— Merci, M. Jambeau, répondit Marielle.
Quelle jolie chaise, et qu'elle est confortable !
— C'est le trône de la Reine du Rocher, dit M. Jambeau en souriant.
Marielle ouvrit la séance en lisant quelques chapitres d'un roman très intéressant. On laissa l'héroïne du roman dans une situation très précaire; M: Jambeau ne voulut pas que l'on lut plus longtemps.
— Voyez-vous, jeunes gens, dit-il en souriant, je veux stimuler votre intérêt et vous obliger à assister régulièrement à nos assemblées. Nous laisserons donc l'héroïne où elle est, pour le présent; vous aurez hâte de la voir retirée de là, et vous viendrez, sans y manquer, jeudi soir. i
Tous rirent d'un bon coeur de cette tirade de M. Jambeau.
— Un peu de musique maintenant; ensuite, nous lirons des poésies.
Marielle se mit au piano et elle joua deux ou trois mélodies, puis Maurice joua quelques morceaux de violon, Marielle l'accompagnant au piano. /
C'est Jean qui eut la tâche de lire les poésies et on n'eut pu faire un meilleur choix, car il lisait très bien les vers; ce qui est plus rare qu'on ne serait porté à le croire peut-être.
— Jean, dit M. Jambeau, vous chantez, j'en suis sûr, et nous aimerions à vous entendre.
— Je chanterai bien, si vous le désirez, répondît Jean. Voici une chanson de ma composition. Je vous en avertis, cependant, c'est une chanson "à répondre"... Promettez de reprendre, tous, en cioeur !
— Oui ! Oui ! Nous promettons !
Jean, après avoir joué quelques accords comme introduction, chanta :