CHRONIQUE
La transformation de Paris, en dispensant aux Parisiens des commodités nouvelles et en iQur créant d'autres besoins, a bouleversé les vieilles habitudes et fait disparaître certains usages surannés. La cité s'est rajeunie, embellie, agrandie, et ses habitants, par la loi naturelle des choses, se sont retrempés dans Tair vivifiant de cette régénération, et ont secoué leurs routines pour vivre d'une vie mieux entendue et jouir du bien-être^ qui s'offre à eux sous toutes sortes do formes. C'est sans doute à une cause de cette nature qu'il faut attribuer la décentralisation qui s'opère parmi les joueurs d'échecs avec un progrès rapide, que nous constatons sans vouloir l'apprécier. Pendant plus d'un siècle, le café de la Régence a eu le privilège exclusif et incontesté d'être le cheflieu de la république des échecs, le rendez-vous général de tous ses membres. Il y a quelques années tout au plus, c'était à peine si l'on découvrait de loin en loin dans quelque café des boulevards un échiquier égaré. 11 semblait admis qu'un bon joueur ne pouvait jouer, sans se compromettre, qu'au café de la Régence. Ce privilège subit aujourd'hui le sort des autres monopoles : il tend à disparaître. L'extension des distances a fait sentir aux joueurs d'échecs habitant des quartiers éloignés la nécessité de se rencontrer dans leur voisinage ; et c'est ainsi qu'il s'est formé sur divers points du Paris agrandi plusieurs réunions plus ou moins importantes qui ont chacune leur physionomie particulière, intéressante à observer. Les deux principaux de ces nouveaux centres d'échecs se trouvent, l'un au Grand-Café, sur le boulevard de la Madeleine, l'autre au café des Ecoles, rue de la Sorbonnc.
Le Grand-Café, situé à deux pas du Grand-Hôtel, dans le quartier le plus riche, le plus beau, le plus vivant de Paris, offre & ses visiteurs des salles splendidement décorées, un service somptueux, les entoure d'un luxe et d'un confort poussés jusqu'au raffinement. Là, chacun peut se donner la volupté de nager pendant quelques heures dans l'opulence. Un salon tout brillant de glaces et de dorures, réservé aux joueurs d'échecs, leur tend complaisamment ses sièges moelleux de velours capitonné et ses échiquiers enrbois précieux qui, le soir, ne restent jamais inoccupés. C'est le lieu de réunion le plus suivi. Tout ce que Paris contient de forts joueurs s'y donne rendez-vous. Vous y rencontrerez chaque soir,
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MM. KoHscb, Rosenthal, Baucher, Klczînsky, Chartran, Fritz W. et vingt autres, sans parler des amateurs étrangers qui baDtent ces parages*
Le café des Ecoles, dans le quartier latin, abrite toute une pépinière de jeunes joueurs d^échecs, espoir de la patrie! et quelques . autres amateurs d*un talent plus mûr. G*est d'abord notre almô collaborateur Benoist, alias Sieurac, qui n'a point d^égal pour la composition des problèmes inverses; puis MAL Ciiazeray, Damotle« Hénon, Poucin, Arnould «t les deux Feisthamel, grands collectionneurs de problèmes. Nous aimons à nous trouver dans cette société jeuno et enthousiaste qu*enflamme le feu sacré. Un des nouveaux adeptes qui n*occupe pas, tant s'en faut, ia dernière place sur Téchelle des forces, mérite une mention particulière. Il se nomme Gibelin et il est tout simplement un des plus grands maîtres de Tépoque au Jeu de billard* Il serait aussi un des plus célèbres si son excessive modestie n'avait nui jusqu'à présent à sa réputation. Ah 1 comme le cher homme caresse l'ivoire agréablement I Il faut le voir chasser une bille avec force, effleurer l'autre à peine, les réunir toutes les trois dans un espace large oomme la main, les conserver toujours ensemble par de petits massés savants ou de grands effets rétrogrades, et caramboler Indéfiniment. Rien de plus ordinaire pour lui que de faire sa petite série de cent points. L'autre Jour il faisait & M. Kollach la décompte en cinquante. Gibelin n'a Joué que deux fois; il a commencé par une série de quarante-trois, après faquelle, ayant laissé un carambolage à son adversaire, il a dû décompter. A la seconde reprise, il n'a déposé sa terrible queue qu'après avoir dépassé ses cinquante points. Le spectacle de ce Jeu merveilleux vaut à lui seul le voyage au quartier latin.
Quant au café de la Régence, il a conservé un certain nombre d'amateurs honorables, restés fidèles & leurs vieilles habitudes, qui viennent tous les jours, aux mêmes heures, faire les mômes parties avec les mômes adversaires, il est aussi le rendez-vous de cette nouvelle école, prématurément émancipée, qui nous a donné la mesure de sa valeur dans le dernier Palamède. L'aspect générai de cette réunion est morne, presque léthargique. Pourtant ce calme plat n'est qu'apparent II y a sous cette surface dormante tout un foyer de petites rivalités envieuses, de jalousies mesquines, d'ambitions disproportionnées ; et de temps à autre la monotonie du lieu est troublée par des secousses intestines ou de vagues clameurs. C'est la médiocrité qui prend ses ébats, en l'absence des maîtres. Si vous désirez savoir qui est l'ftme de ce parti sourdement turbulent, qui s'essouffle en agitations stériles comme s'il avait
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besoin de se persuader à lui*4nême qu^il existe, vous le reconnattrez facilement; c^est celui qui vous saluera avec cette phrase invariable, débitée tout d'une haleine, mais plus ou moins obséquieusement, selon le degré de considération que vous lui ins* pircz : Bonjour^ monsieur, comment vous portez^vous, et la santé comment va-t-elle? Un gaillard qui est devenu illustre, à ce qu'il parait, depuis les tripotages du dernier concours. Que cette illustration lui soit légère l
La décentralisation des amateurs, que nous venons de constater, est-elle un bien, ou est-elle un mal pour les échecs? Le café de la Régence s'indigne fort contre ces tendances d'affranchissement Mais nous ne voyons pas trop, quant à nous, comment rédlficatlon de nouveaux temples et le nombre croissant des prosélytes pourraient nuire à la prospérité du culte.
Nous avons le regret d'annoncer que le iils du comte Pongracz, qui occupait dans Tarmée autrichienne le grade de lieutenant, a été tué à la bataille do Kœoigsgraêtz. il avait déjà fait prouve d*aptitude dans la composition des problèmes d'échecs, une spécialité dans laquelle son père jouit à juste titre d^une haute réputation.
Puisse notre ami, M. de Bilow, qui faisait partie de la Landwehr prussienne et dont nous n'avons reçu aucune espèce de nouvelles depuis les mômes événements, n'avoir pas éprouvé le même sort l
Nous annonçons à nos abonnés et & toutes les personnes qui s'intéressent au Spblnx, que les numéros arriérés vont se succéder avec une rapidité vertigineuse. Nous espérons fermement arriver au courant à peu près vers la iîn de l'année en cours de publication.
Les communications de toute nature ne doivent plus nous être adressées au café de la Régence, mais seulement et expressément rue de Fleurus, n* 22. P. J.
LE SpniDiX