DIALOGUE DU LIVRE DES PITRIS
Après avoir placé en épigraphe le texte de l’Atharva-Véda, et les stances de Manou que nous venons de donner, l’Agrouchada consacre la vingt-quatrième leçon du gourou des initiations a l’étude de l’Être suprême. Les principes de cause et d’harmonie conduisent la raison humaine à la notion absolue d'une cause supérieure et universelle.
« Celui qui nie cette cause pour l’ensemble, dit textuellement le livre des Pitris, n’a plus le droit d’assigner une cause à un fait particulier ; si vous dites : l’univers existe par ce qu’il existe, il est inutile de rien chercher au-delà, l’homme ne vit plus qu’avec des faits, et rien ne l’assure de l’invariabilité des lois de la nature. »
Après avoir soutenu que la croyance à une cause supérieure et universelle, à l’Être suprême, est la base de toute science, le grand axiome par excellence, le gourou des initiations emprunte à Manou et aux védas, la définition de cette force primordiale, dont il défend de prononcer le nom mystérieux et sacré.
« C’est celui qui existe par lui-même et qui est dans tout, parce que tout est en lui...
« C’est celui qui existe par lui-même, que l’esprit seul peut percevoir, qui échappe aux organes des sens, qui est sans parties visibles, éternel, l’âme de tous les êtres et que nul ne peut comprendre.
« Il est un, immuable, dénué de parties et de formes, inlini, omniscient, omniprésent et omnipotent; c’est lui qui a fait sortir les deux et les mondes de l’abîme du néant et les a lancés dans des espaces infinis ; il est le divin moteur, la grande essence originaire, la cause efficiente et matérielle de tout.
« Le Gange qui roule, c’est lui; la mer qui gronde, c’est lui; les vents qui soufflent, c’est lui ; la nue qui tonne, l’éclair qui brille, c’est lui ; de même que de toute éternité le monde était dans l’esprit de Brahma, de même aujourd’hui tout ce qui existe est son image.
« Il est auteur et principe de toutes choses, éternel, immatériel, présent partout, indépendant, infiniment heureux, exempt de peine et de soucis, la vérité pure, la source de toute justice; celui qui gouverne tout, qui dispose de tout, qui règle tout, infiniment éclairé, infiniment sage, sans forme, sans figure, sans étendue, sans nature, sans nom, sans caste, sans parenté, d’une pureté qui exclut toute passion, toute inclination, toute composition. »
Puis le gourou se pose avec les pouranas ces sublimes questions, auxquelles il va répondre :
« Esprit mystérieux, force immense, pouvoir insondable, comment se manifestait ton pouvoir, ta force, ta vie avant la période de création? Dormais-tu comme un soleil éteint au sein de la décomposition de la matière? Cette décomposition était- elle en toi, ou bien l’avais-tu ordonnée? Étais-tu le
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chaos? Élais-lu la vie renfermant en toi toutes les vies qu* avaient fui la lutte des éléments destructeurs? Si tu étais la vie, tu étais aussi la destruction, car la destruction vient du mouvement et le mouvement n’existerait pas sans toi.
« Avais-tu jeté les mondes dans une fournaise ardente pour les régénérer, les faire renaître de la décomposition, comme l’arbre vieilli renaît de sa graine qui produit un germe au sein de la pourriture?
« Ton esprit était-il errant sur les eaux, puisqu’on t’appelle Narayana?...
« Le germe immortel, dit alors le gourou, dont le nom terrible ne doit pas être prononcé, c’est V ancien des jours, rien n’a été sans lui, rien n’est en dehors de lui, il fait rayonner dans l’infini, la vie, le mouvement et la lumière; tout descend de lui, tout remonte à lui, sans cesse il féconde Tunivers par une union intime avec sa pensée productrice...
« Écoutez, voici ce qui a été révélé à nos sages, dans le silence des solitudes, sur les bords des torrents déserts, dans les cryptes mystérieuses des temples.
« Voici ce que nulle oreille profane ne doit entendre, voici ce qui est de toute éternité, qui n’a jamais commencé et n’aura jamais de fin.
« Écoutez l’hymne de Tamour éternel.
« Il est un, mais il est deux, il est deux, mais il est trois. Le un contient les deux principes, et l’union des deux principes produit le troisième.
a II est un et il est le tout ! et cet un contient l'époux et
réponse, et l’amour de l’époux pour l’épouse, et de l’épous pour l’époux produit le troisième qui est le fils.
« L’époux est aussi ancien que l’épouse , l’épouse auss ancienne que l’époux, le fils aussi ancien que l’époux et l’épouse, et le un qui les contient tous les trois s’appelle
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Trois dans un.
Ainsi s’explique le sublime monosyllabe. C’est l’image de l’ancien des jours.
« Et l’union de l’époux et de l’épouse ne cesse jamais, et des tressaillements de leur amour éternel, le fils reçoit cons- tamment la vie qu’il laisse tomber sans cesse dans l’infini, comme des millions de gouttes de rosée fécondées par l’amour divin.
« Chaque goutte de rosée qui s’échappe est la représentation exacte du Grand Tout, un atome de Paramatma, l’âmo universelle, et chacun de ces atomes possède les deux principes qui peuvent engendrer le troisième.
« Et tout va ainsi par trois dans l’univers, depuis l’infini dont tout descend, jusqu’à l’infini où tout remonte, par un mouvement semblable à celui d’une chaîne sans fin, tournant autour d’une roue.
K Les atomes partent à l’état de germe fécondé, ils s’agrè-
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gent ^ntre eux et forment la matière incessamment transformée et perfectionnée, par les trois grands principes de vie: l’eau, la chaleur et le fluide pur agasa.
« Agasa , le fluide pur , c’est la vie , c’est Tâme], c’est l’homme, le corps n’est qu’une enveloppe, un esclave qui obéit.
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« Comme la graine qui germe fait éclater sa coque et s’élance hors de terre, Agasa se dépouille peu à peu de tous les voiles matériels sous lesquels il se transforme, se purifie, et quittant la terre, il passe dans quatorze régions plus parfaites, abandonnant chaque fois son enveloppe précédente pour en revêtir une plus pure.
« Agasa, le fluide vital, — l’âme — anime le corps de l’homme sur la terre. Dans les espaces infinis , il revêt la forme aérienne des pitris ^ esprits .
« Les âmes des hommes parcourent avant, de remonter jusqu’à l’âme suprême les quatorze degrés suivants d’esprits supérieurs. Les pitris, esprits immédiats des ancêtres vivant encore dans le cercle terrestre et communiquant avec les hommes, comme l’homme plus parfait continue à communiquer avec les animaux.
a Au-dessus des pitris, et n’ayant plus rien de commun avec la terre sont :
Les sômyas, Les'havichmats, Les adjyapas, Les soucalîs,
Les sadhyas.
« Les deux derniers degrés sonl ceux des marilchis et des pradjapalis, esprits supérieurs, qui touchent à la fin de leur transmigration et vont bientôt s’absorber dans la grande Ame.
« Ceci est appelé la transformation progressive des esprits justes qui ont accompli leur vie terrestre dans le bien. Voici maintenant quelles sont les transformations des esprits mau-
Les somapas,
Les agnidagdhas, Les agnanidagdhas, Les agnichwâttas, Les cavias,
Les barhichads,
planètes et
vais :
Les yakchas, Les rakchasas, Les pisatchas,
Esprits mauvais qui tentent constamment de se glisser dans le corps des hommes pour revenir à la vie terrestre qu’ils doivent parcourir de nouveau.
Les gandharbas, Les apsarâs,
Les assouras, Les nagas,
Les sarpas,
Les souparnas, Les kinnaras,
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« Ces esprits mauvais sont les secrétions maudites de runivers, ils ne peuvent revenir à la pureté exigée pour les transformations supérieures qu’après mille et mille transformations dans les minéraux, les plantes et animaux.
« Les pradjâpatis supérieurs sont au nombre de dix. Les trois premiers :
Maritclii,
Atri,
Angiras,
représentent la raison, la sagesse, Vintelligence éternelles ;
« Les trois autres : * ^ ' '
Poulastya,
Poulatia,
Cratou,
représentent la bonté, la puissance, la majesté de l’Être divin ;
« La dernière triade :
Vasichta,
Pratchetas,
Brighou,
sont les émissaires de la création, de la conservation, de la transformation ; ils sont les agents directs de la trinité manifestée.
O Le dernier :
Narada,
représente l’union intime de tous les pradjapalis dans la pensée de rÊlre existant par lui-même, et l’éclosion incessante des milliers d’êtres qui rajeunissent constamment la nature et perpétuent l'œuvre de la création.
« Ces qualités de raison, de sagesse, d’intelligence, de bonté, de puissance, de majesté, de création, de conservation, de transformation et d’union, qui se répandent sans cesse sur l’univers sous l’influence des esprits supérieurs, sont le produit constant de l’amour de l’époux divin pour l’épouse céleste. Et c'est ainsi que le grand Être entretient sa vie éternelle, qui est celle de tous les êtres.
« Car tout dans l’univers n’existe, ne se meut, ne se transforme que pour perpétuer, renouveler et purifier l’existence du grand Tout.
« C’est pour cela que rien n’existe en dehors de son essence et de sa substance, et que toutes les créatures renferment en elles-mêmes les principes de raison, de sagesse, d’intelligence, de bonté, de puissance, de majesté, de création, de conservation, de transformation et d’union, et sont l’image des dix pradjapatis qui, eux-mêmes, sont l’émanation directe de la puissance divine.
« Le départ de Tâme-atome du sein de la Divinité est un rayonnement de la vie du grand Tout qui dépense ses forces pour régénérer son être, pour vivre ; son retour est l’accession à Dieu d’une force vitale nouvelle, purifiée par toutes les transformations qu’elle a subies.
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a Ce retour est la récompense finale, tel est le secret des évolutions du grand Être et de l’Ame suprême, mère de toutes les âmes... »
Après l’exposition de ce système sur 'Dieu, l’âme et la création perpétuelle, système le plus étonnant peut-être qui se soit produit dans le monde et qui renferme en lui en substance, sous une forme mystique, presque toutes les doctrines philosophiques agitées par l’esprit humain.
Le livre des pitris termine ce chapitre dont nous avons élagué toutes les invocations interminables, tous les hymnes à chaque force créatrice, par la comparaison suivante :
« Le grand Tout qui se meut et se tranforme lui-même dans l’univers visible et invisible, est semblable à l’arbre qui se perpétue par ses graines, créant perpétuellement des types identiques. »
Ainsi, d’après la doctrine des initiés, Dieu c’est l’ensemble, l’âme c’est l’atome qui se transforme progressivement, se purifie et remonte à la source éternelle, l’univers est la réunion des atomes en transformation.
De même que l’homme sur la terre reste en communication directe avec les âmes des plantes et des animaux inférieurs, de même les pitris revêtus d’un corps fluidique et qui sont parvenus au premier des quatorze degrés supérieurs, restent en communication avec l’homme.
L’ascension se continue sans rompre les liens :
Les pitris sont en rapport avec les esprits somapas;
Les somapas avec agnidagdhas ;
Les agnidagdhas avec les agnanidagdhasj
Les agnanidagdhas avec les agnichwalas ;
Et ainsi des autres, jusqu’aux pradjapatis, qui sont en communication directe avec Dieu.
Dans chacune de ces catégories, l’esprit revêt un corps plus parfait et continue à se mouvoir dans le cercle de lois que l’on pourrait appeler super terrestres, mais qui ne sont pas surnaturelles.
Le livre des pitris dit positivement : que les esprits conservent leur sexe quelles que soient les catégories supérieures où ils parviennent^ qu’ils s’unissent entre eux par les liens d'un amour qui n’emprunte rien aux formes de la terre. De ces unions toujours fécondes, naissent des êtres qui possèdent toutes les qualités de leurs parents, jouissent du même bonheur, et ne sont pas astreints aux transformations de ce monde inférieur.
Comme les esprits jouissent de leur libre arbitre, il pourrait se faire cependant que des fautes d’une gravité exceptionnelle les fissent descendre dans la condition humaine, et à ce sujet, l’Agrouchada-Parikchai fait allusion à une révolte de pitris arrivée dans les temps anciens, sur laquelle il ne s’explique pas, et qui en aurait rejeté un certain nombre sur la terre.
Est-ce le souvenir de celte légende des temples de l’Inde qui, transportée par l’initiation dans les mystères de la Chaldée et de l’Égypte, aurait donné naissance au mythe de la faute originelle? Nous l’ignorons : les rapports étroits que soutiennent entre elles les différentes traditions religieuses de ces peuples peuvent cependant permettre de le penser.
Les pitris qui n’ont pas dépassé le degré immédiatement supérieur à celui de l’homme sont les seuls esprits qui puissent être en communication avec ce dernier, ils sont considérés comme les ancêtres de cette humanité, ses directeurs et inspirateurs naturels. Ils sont inspirés eux-mêmes par les esprits
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du degré supérieur au leur, et c’est ainsi de degrés en degrés, que la parole [divine, autrement dit la révélation, peut arriver jusqu’à l’homme.
Dans chacune de ces classes, les esprits ne sont point égaux entre eux, chaque catégorie forme un monde compléta l’image du nôtre, mais plus parfait, dans lequel se rencontrent les mêmes inégalités d’intelligence et de fonctions.
On comprend qu’avec ce système, il ne soit pas permis à l’homme de vivre isolé de ses ancêtres, qu’il doive rechercher leurs enseignements, leur secours, pour arriver le plus promptement possible à la transformation qui doit le réunir à eux.
C’est sur cette croyance qu’est basée toute la doctrine de l’initiation.
Mais sur cette terre, tous les hommes ne sont pas aptes à recevoir /les communications d’en haut! Les uns s’adonnent au mal sans s’inquiéter de perfectionner leur nature, d’autres se ressentent encore trop des vies antérieures qu’ils ont parcourues sous la forme animale, la matière domine entièrement l’esprit, ce n’est qu’après une foule de 'générations employées à accomplir le bien, que l’âme s’idéalise, que le fluide pur agasa, qui est le lien commun des êtres, se développe, et que la communication s’établit.
De là, l’inégalité naturelle des classes d’homme, et la nécessité, pour ceux qui sont arrivés au développement supérieur, de s’unir dans l’étude des grands secrets de la vie et des forces de la nature qu’ils peuvent arriver à mettre en mouvement.
« Ce n’est, dit l’Agrouchada-Parikchai, que par le jeûne, les macérations, la prière et les méditations incessantes, que l’homme peut arriver au dégagement complet de tout ce qui l’entoure ; alors il acquiert une puissance extraordinaire, le temps, l’espace, l’opacité, la pesanteur, ne sont plus rien pour lui, ayant tous les pitris à sa disposition, et par eux, les esprits
des degrés supérieurs, il arrive à une puissance de pensée el d’action qu’il ne soupçonnait pas, et il commence k entrevoir, en soulevant le rideau qui cache l’avenir, les splendeurs de lâ destinée humaine . »
Mais s’il est des esprits médiateurs et directeurs, toujours prêts à accourir à sa voix pour lui indiquer le bien, il en est d’autres qui, condamnés pour les méfaits de la vie terrestre, à recommencer toutes leurs migrations par la vie du minéral et de la plante, vaguent dans l’inûni, en attendant qu’ils puissent se saisir du morceau de matière qui doit leur servir d’enveloppe, et emploient toutes les ressources de leur misérable intelligence, à tromper l’homme sur la route qu’il doit parcourir pour arriver à la suprême transformation. Ges esprits mauvais sont sans cesse occupés à tourmenter les pieux ermites pendant leurs sacrifices, les initiés au milieu de leurs études, les sannyassis pendant leurs prières, et il faut posséder le secret des conjurations magiques pour pouvoir s’en débarrasser.
Enfin, l’ensemble du système, le grand Tout, se conserve perpétuellement, se développe, se transforme par ramour,
La triade, emblème de cet amour, renferme en elle Vépoux et Vépouse dont les embrassements perpétuels donnent constamment naissance au fils qui régénère l’univers. Tout ce qui existe n’est qu’un composé d’atomes immortels se reproduisant par trois : le germe, la matrice, le produit — le père, la mère, l’enfant, à l’exemple de celte immortelle triade soudée dans l’unité, qui dirige la nature entière; et l’atome-àme, à la fin de ses transformations, remonte k l’éternel foyer dont il est descendu.
En sortant des mystères des initiés, cette conception grandiose donne naissance, dans le culte vulgaire, k celte trinité triplement manifestée que l’Inde appela :
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Nara — Agni — Brahma — le père ;
Nari — Vaya — Vischnou — la mère ;
Viradj — Soiirya — Siva — le fils.
Que l’Égypte connut sous les noms suivants :
Amon — Osiris — Horus — le père;
Mouth — Isis — Isis — la mère;
Khons — Horus — Malouli — le fils.
Que' la Chaldée nomma :
An ou,
Nouah,
Bel.
Et enfin le christianisme :
L'Océanie polynésienne :
Taaroa
Ina,
Oro.
Le Père, L’Esprit, Le Verbe.
Toutes les doctrines des temples, sont issues des mystères de l'initiation, que les prêtres transformaient en symboles grossiers pour les vulgariser sans en livrer le secret.