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Le spiritisme devant la science

Spiritisme , Science , ces deux mots, semble-t-il, jurent d’être ensemble, l’un étant en quelque sorte synonyme de superstition et de supercherie, l’autre, au contraire, représentant le plus haut domaine de l’esprit humain en quête de lumière et de vérité. Nous ne les associons ici que pour les opposer et pour montrer que le spiritisme abandonne successivement ses positions à mesure que la science progresse et étend ses conquêtes. Longtemps les tables tournantes ont été en faveur; mais les spirites y ont renoncé dès qu’ils ont vu leur truc dévoilé : nous y reviendrons. Puis, ce fut le tour de l 'écriture automatique, mais on l’abandonna encore pour le même motif. « Depuis que ce phénomène a été l’objet d’études précises, a justement fait remarquer M. Pierre Janet (1), les spirites s’en sont dégoûtés, ces amants du mystérieux ne l’ont plus trouvé aussi intéressant. Ils cherchent des phénomènes moins connus, des chemins moins frayés, car leur caractère mystique les oblige à se tenir toujours au-delà des frontières abordées par l’étude rationnelle. » Ils fuient devant la science comme la nuit devant le jour, mais le domaine de l’obscurité est si vaste et attire si puissamment par son mystère la foule ignorante et crédule qu’ils trouvent matière à leur artificieuse industrie et ont encore de beaux jours.

L’écriture automatique mise de côté, on s’est rabattu d’une part sur les phénomènes de hantise , de l’autre sur ceux d 'apports. Mais ici les accidents, les malheurs ont été tels qu’il a fallu chercher mieux et on est ainsi arrivé aux matérialisations , aux évocations de fantômes qui sont des plus impressionnantes et tiennent pour l’heure la corde... en attendant que la science en fasse justice.

Un duel est donc engagé entre la science et le spiritisme, et c’est un duel à mort. Pour reprendre un mot célèbre, ceci tuera cela . L’ignorance et la superstition sont les grandes ennemies de l’esprit humain, elles trouvent aujourd’hui leur refuge dans le spiritisme. Et c’est la science qui nous en débarrassera, rendant ainsi un inestimable service à la religion, la divine libératrice des âmes.

Au premier rang des savants qui mènent le bon combat contre les

(I) Revue philosophique , 18U6.

tenants de l’obscurantisme sectaire, il nous plaît de citer M. le professeur J. Grasset, l’éminent clinicien de Montpellier. Il avait publié, il y a six mois, dans ses Leçons cliniques une longue et intéressante étude, dont nous avons donné ici-même l’analyse (1) ; il vient de la rééditer en un volume avec appendices sous ce titre : Le Spiritisme devant la Science (2). C’est le titre même d’un travail que nous avons donné, il y a dix-huit mois, à la Revue du Clergé (3), et nous signalons ce détail pour éviter toute confusion et surtout toute accusation de plagiat.

Nous ne sortirons pas de la question de priorité, en ajoutant que, membre de la première Société psychique, nous sommes sur la brèche depuis dix ans et avons été le premier écrivain catholique à revendiquer les droits de la science et à voir clair dans le jeu spirite. Nos nombreuses publications (4) n’ont pas eu tout d’abord le retentissement réservé à d’autres, parce qu’elles émanaient d’un catholique et que nous n’appartenons pas à l’école officielle , mais elles se font jour malgré tout et marquent une importante étape dans la voie du progrès. Elles ont eu le don d’exaspérer certaines personnalités du clan matérialiste ou occultiste et de nous attirer leurs injures, mais elles ont eu aussi l’avantage de fixer l’attention de notre savant confrère de Montpellier et de nous valoir sa flatteuse approbation. Nous lui rendons grâces de l’aimable publicité qu’il nous a faite, et nous profitons de l’occasion pour lui donner la réplique et présenter à nos lecteurs une analyse critique de son ouvrage. Nous ne sommes pas toujours d’accord avec notre confrère J. Grasset, nous ne fuyons pas la polémique qui suscite le travail de l’esprit, l’avancement de la science et coupe la monotonie, nous rom-

(1) Histoire de maison hantée , Sueur.

(2) Montpellier, Coulet; Paris, Masson, 1904.

(3) t ee juillet 1902.

(4) Magnétisme vital , Sc. cath., nov. 97 ; La question du magnétisme, Correspondant, 25 mars 98 ; La Vie psychosensible, tome iv de la Morale, Retaux, 98 ; Spiritualisme et spiritisme. Téqui, 93; Revue du Monde invisible, passim ; Puissance de l’Imagination, Revue des Questions scientifiques de Bruxelles, juillet 98; Les Photographies d’esprits. Correspondant, 10 nov. 98 ; Le Diable et les Médiums, Sc. calh., 98; Les Effluves humains , Revue des Questions scientifiques, janvier 99; Esprit ou fluide? Revue du Clergé, 15 fév. 99 ; Hantise, Sc.cath., 99; Les Frontières du surnaturel , Sc. cath., août 99; Hallucination, Revue d^s Quest. scient., oct. 99; La Théorie du bloc surnaturel, Revue du Clergé, l or avril 1900; Une Erreur de tactique, id., 15 oct. 1900; La Lévitation, Sc. cath., janv.-fév. 1901; Spirites et médiums, Amat, 1901 ; Un roman spirite, Semaine religieuse, Paris, 3 mars 1901 ; Notes critiques sur le spiritisme, Ami du Clergé, mai à déc. 1901; Le spiritisme en détresse, Sc.cath , 15 juin 1.01 ; La physiologie de l’extase, Sc. cath., oct. 1901 ; Le spiritisme devant la science. Revue du Clergé. Nous renonçons à tout citer.

prons donc ensemble quelques lances, mais ce sera avec mesure et courtoisie. Nous sommes également les adversaires irréconciliables de la comédie spirite , les ennemis de la supercherie et du mensonge, nous réclamons le concours de toutes les lumières, nous avons avec le même idéal un commun amour de la vérité. Comment n’arrivérions-nous pas à nous rencontrer et à nous entendre?

L’ouvrage du professeur Grasset s’ouvre par une courte nomenclature des travaux parus sur les sciences psychiques depuis douze ans. Quelque insuffisante que soit cette documentation, elle montre que le sujet n’est pas indifférent au public. Malheureusement les auteurs qui s’y consacrent sont presque tous inféodés au matérialisme : il suffit de citer nos confrères Dariex, Charles Richet, Pierre Janet, Dupouy, surtout Encausse, dit Papus, l’occultiste bien connu, chef des Martinistes.

Comment notre confrère de Montpellier, dont les idées sont tout opposées, a-t-il été amené sur ce terrain? Il nous raconte lui-même que « l’occasion de son étude lui a été fournie par l’histoire d’une malade qui a passé pas mal de semaines dans son service d’hôpital. C’est une petite hystérique qui a été intimement mêlée à l’histoire tragi comique d’une maison hantée. »

A propos de ce fait, et devant tous les livres parus sur les questions psychiques, le D r Grasset avait sagement jugé qu’il était temps d’envisager dans son ensemble le mystérieux problème du spiritisme. « Devant cet amoncellement de travaux, cherchant tous à être scientifiques, à employer une méthode scientifique, à s’imposer aux esprits comme choses scientifiques, il devient extrêmement utile, dit notre confrère, de préciser, aussi exactement que possible, si, pour l’occultisme, cette prétention à l’étiquette et à la garantie scientifiques est légitime ou usurpée ; si, en tous cas, ce bloc de l’occultisme ne doit pas être dissocié en diverses parties, inégalement démontrées, inégalement scientifiques.

« Dans le merveilleux, dans l’occulte, tout est-il scientifique? Et, si tout ne l’est pas, où commence et surtout où s’arrête la science?

« Voilà la grave question qui s’impose à tous les esprits aujourd’hui et qui, ainsi comprise, rentre dans le programme d’enseignement d’une Faculté de médecine. »

Le savant maître continue en montrant que l’histoire dont sa leçon va faire l’objet « met aux prises les trois grandes théories, également fausses à mon sens si on veut les généraliser et en faire l’explication uni-

verselle de tous les cas semblables : la théorie de la fumisterie (1), la théorie du surnaturel et la théorie de l'extériorisation fluidique ou du périsprit.

(( Voilà les trois grands courants d’idées qui naissent immédiatement en présence des maisons hantées et des diverses manifestations du spiritisme : les sceptiques admettent que tout est tromperie, jonglerie, simu lation, fumisterie; les mystiques admettent des évocations de morts, d’anges ou de démons, l’intervention de puissances surnaturelles ; les spirites admettent des émanations extériorisées de force, qui deviennent pour eux l’objet d’une vraie science spéciale.

« J’essaierai de vous démontrer que la vérité scientifique est en dehors * de ces trois théories : que tout n’est pas fumisterie et que, sans évocation d’esprits infernaux et sans intervention du périsprit fluidique, il reste certaines choses, des mouvements automatique? involontaires et inconscients , qui sont déjà fort curieux et qui forment un chapitre vrai de science acquise, de physiologie démontrée.

« Voilà le thème à établir. »

N’en déplaise à notre confrère, voilà une division qui paraît aussi forcée que superficielle. Tous ceux qui ont un peu étudié le mouvement spirite seront de notre avis. Sans doute il y a des gens du monde, ignorants et sceptiques, qui rejettent tout le spiritisme comme entaché de fraude et de fausseté ; et il y en a d’autres, crédules et mystiques, qui voient dans tout ce qu’on leur montre le surnaturel, le diable ou les anges. Mais entre ces extrêmes il y a les esprits sages et pondérés qui réfléchissent et qui comptent. Combien sont convaincus de la jonglerie dans certains cas et gardent pour d’autres un doute perplexe ! Combien étudient avec passion les phénomènes troublants et cherchent à y porter la lumière ! Ils se gardent bien d’y voir un bloc indivisible et s'efforcent au contraire de distinguer le faux du vrai dans l’action mystérieuse des médiums.

Il n’y a guère de gens qui se désintéressent absolument des questions qui confinent à l’au-delà. Indifférents et croyants tiennent à voir clair ; et de même que le scepticisme absolu est exceptionnel, le mysticisme pur dont parle le D r Grasset tend à devenir tous les jours plus rare. Les chrétiens sont moins crédules, moins faciles à duper, ils demandent des preuves et au besoin tentent des expériences: nous connaissons à cet égard nombre d’hommes et de femmes du monde qui se livrent curieusement, mais avec prudence, à l’étude des pratiques spirites pour s’ins-

(1) Synonyme vulgaire de supercherie.

truire et montrer qu’elles n’ont rien de surnaturel. Les sociétés psychiques qui ont été fondées ces dernières années avaient pour but l’observation et Texpérimentation, et les prêtres séculiers ou réguliers s’y rencontraient avec les médecins pour vérifier en toute indépendance les tours des médiums. Personne ne songe à contester l’intervention du diable en ce monde, son action possible, probable même dans certains faits spirites; mais de là à professer le mysticisme dont on parle, à voir partout et toujours le surnaturel, il y a un abîme.

Quant aux spirites et aux occultistes que le D r Grasset englobe dans la même catégorie, ils sont loin de s’entendre sur la nature et la portée du périsprit. Beaucoup font une large part aux forces naturelles, et certains sont si réservés, si sceptiques même qu’on est tenté de les confondre avec de vrais savants. Le célèbre Encausse lui-même, si porté à lancer de superbes théories sur Vastral et les forces inconnues de l’au-delà, a souvent manifesté sa répulsion pour les hypothèses aventureuses... des autres et sa prédilection pour la science exacte et les faits démontrés. Il est vrai qu’il est occultiste et n’a qu’une pitié dédaigneuse pour les simples spirites. Mais ceux-ci ne restent pas toujours hors de la science ; et plusieurs se consacrent à donnera leurs théories une base expérimentale. Souhaitons-leur bon courage, mais n’escomptons pas le succès.

Comme on le voit, le Li r Grasset se fait la partie belle en n’admettant vis à-vis des phénomènes psychiques que trois classes d’observateurs : les sceptiques , les Mystiques, les spirites. Il se trouve en réalité en présence d’opinions très diverses, le plus souvent mitigées et complexes. Et la théorie qu’il nous propose, si elle se distingue par sa simplicité, ne brille pas par l’originalité. Ne se confond-elle pas avec celle que Chevreul exposait heureusement il y a un demi-siècle et qui n’a pas tenu longtemps ? Pourquoi cet insuccès relatif ? Parce que les mouvements inconscients, automatiques, s’ils rendent compte de certains effets, n'expliquent pas tous les autres. L’hypothèse de Chevreul est en un mot séduisante, vraie, mais insuffisante : voilà la vérité que nous établirons plus loin.

En face de tous les systèmes qu’on a proposés, il nous sera peut-être permis d’exposer et de faire valoir celui que nous avons imaginé et qui a recueilli de nombreux suffrages,car il est modéré et éclectique. Il admet comme facteurs principaux du spiritisme : les fraudes conscientes ou inconscientes, les mouvements automatiques, l’action du fluide psychique vital ou nerveux , sans parler de l’intervention démoniaque toujours possible mais rare.M.le professeur Grasset ne nie pas ces différentes causes, il fait seulement ses réserves sur l’existence du fluide vital. Nous som-

mes sûr qu’il y viendra comme nous, quand il étudiera de plus près les phénomènes. Entré gens de bonne foi, il y a toujours moyen de s’entendre,

On connaît l’histoire de la maison hantée qui constitue le fond, nous allions dire le clou du livre de M. le D r Grasset : elle a fait l’objet d’une longue analyse ici même (1). On connaît également les conclusions du savant professeur,mais nous les rappellerons pour l’édification du lecteur. « Il y a là, déclare-t-il, un mélange de jonglerie ou de fumisterie, d’hystérie ou de névrose, et, enfin, de crédulité ou de bêtise... Donc il y a jonglerie... Qui sont les jongleurs ? Toute la famille est-elle complice? Je ne le crois pas. Les enfants jeunes ne le sont pas ; le grandpère ne paraît pas l’être. Jeanne est l’actrice principale... Elle a été, avec un nombre quelconque de complices, l’auteur principal de ces jongleries. .. Mais tout a-t-il été jonglerie dans l’affaire ? Evidemment,non. D’abord n’est pas simulée l’hystérie de Jeanne. C’est une hystérie certaine et même très curieuse à certains points de vue. Attaques, zones hystérogènes, etc., sont typiques. Une particularité intéressante, mais très classique, est l’anesthésie tactile... L’erreur allochirique qui lui fait localiser à gauche les impressions de droite quand elle a les pieds croisés, est encore très curieuse et caractérise bien l’hystérie. Sans qu’il soit nécessaire d'insister, l’hystérie de notre malade n’est donc pas simulée. D’autres choses ne sont peut-être pas simulées non plus. Dans les coups frappés et dans les actes de déplacement, il peut très bien y en avoir eu qui n’étaient pas de la jonglerie, notamment les coups par lesquels elle répond à l’interrogatoire sur la vieille. »

Ces actes, qui sembleraient étranges chez une personne saine, normale, consciente, s’expliquent chez une hystérique et relèvent d’un état indéniable quoique encore inexpliqué, la médiumnité. M. le D r Grasset ne refuse pas — et il faut l’en féliciter — d’étudier de près, sérieusement cet état des médiums , qui les rend capables de choses si singulières, si déconcertantes.

Comme un parfait médium , Jeanne semble accomplir certains actes dans un état second , où elle est inconsciente et irresponsable. C’est ainsi qu’elle frappe des coups pour répondre à l’interrogatoire ou dans la fameuse séance qui doit voir apparaître la vieille, quand on a brûlé le chat. « Les esprits sont tendus, dit notre auteur : Jeanne frappe des coups en roulement de tonnerre qui aboutissent bientôt à un grand cri et à une terrible

(1) 15 juin 1903. Tirage à part. Sueur-Charruey.

attaque d’hystérie qui détermine son admission dans notre service. — Ce sont des coups très probablement involontaires, ce sont des fraudes inconscientes. »

Ce genre de fraudes est fréquent dans la pratique des médiums et commence à être très bien étudié.« La fraude, déclare un savant auteur, Ochorowicz, est inséparable du médianisme, comme la simulation est inséparable de l’hypnotisme. )) Et il en donne des preuves saisissantes. (( J’ai vu, dit-il, des médiums taper avec leur poing sur la muraille devant des témoins, tout en prétendant que c’était l’esprit qui tapait. Un étudiant en droit, médium d’ordre inférieur, s’appliqua, en vue de tout le monde, un soufflet dont il était très effrayé... et il s’obstinait à nous convaincre que c’était l’esprit de Xantippe, femme de Socrate, qui lui avait infligé cette admonestation. »

Les fraudes inconscientes (1) dépendent manifestement d’un état particulier des centres encéphaliques : elles ne sont pas contestables chez les médiums. Mais les fraudes conscientes, volontaires ne le sont pas moins. Comment faire le départ entre les unes et les autres ? Comment distinguer chez la personne en transe ce qui est truc et ce qui ne l’est pas, ce qui est d’ordre nerveux et cérébral et ce qui est d’ordre psychique et volontaire ? C’est une tâche d’autant plus difficile que les catégories ne se réduisent pas à deux et qu’il y a des intermédiaires insensibles. La cérébration comporte de nombreux degrés entre l’inconscience absolue et la pleine conscience. Et, s’il est vrai que les meilleurs médiums trompent, il est souvent malaisé de dire où commence la supercherie voulue et où elle finit, quand l’automatisme est complet et quand il se combine avec une conscience relative. On voit par là combien le problème qui se pose est complexe et obscur. La science, avec toutes ses ressources, n’est pas encore capable de l’aborder et de le résoudre.

L’histoire racontée par le professeur J. Grasset est des plus intéressantes ; mais elle ne suffit pas à donner une idée exacte et complète de la hantise . Ce n’est pas notre savant confrère, rompu aux difficultés de la clinique, qui dirait : Ab uno disce omnes. Pourquoi dès lors rapportant un cas curieux, n’a t il pas cherché les cas analogues pour établir un rapprochement instructif et des conclusions sûres? C’est un simple regret quo nous exprimons, et nous ne nous associons nullement aux aigres reproches que le D r Encausse a formulés en ces termes : « II est commode d’invoquer la jonglerie sans expliquer en détail comment cette

(1) Cette expression est mal choisie, car f inconscience exclut la fraude.Il y a mensonge quand il y a intention de tromper. Or le médium nous trompe avec une pleine inconscience.

jonglerie s’est effectuée et s’il n'y a pas des cas où des faits réels n’ont pas eu lieu. Pour que cette clinique, établie sur un fait seul, à l’encontre des habitudes scientifiques courantes, ait pu recevoir tout son développement, il aurait fallu rapprocher de ce fait d’autres analogues relatifs aux maisons hantées, et M. Grasset aurait vu alors son fragile échafau dage bien près de s’écrouler, en analysant les phénomènes de Cideville et ceux de Valence-en Brie (1). »

M. Encausse-Papus n'est pas content de voir un maître de la valeur du D r Grasset entrer dans la lice, et il faut excuser sa mauvaise humeur. 11 n’aime pas qu’on signale le mensonge et la fraude dans les tours spirites 5 et pourtant c’est la monnaie courante. Le malheur est que certains tours sont habilement machinés et qu’on n’est pas arrivé jusqu’ici à découvrir toutes les ficelles. Mais les recherches se poursuivent avec patience, et des travailleurs comme M. Grasset aideront à les mener à bien.

Il n'en est pas moins vrai que la documentation de notre confrère de Montpellier sur la hantise pèche par son insuffisance. Notre travail sur ce sujet qui remonte à quelques années (2), lui est resté inconnu comme beaucoup d’autres. Il lui aurait suffi d’y jeter les yeux pour voir que les observations de hantise se suivent sans se ressembler. Il y a des variétés nombreuses. Certaines se distinguent complètement de celle qui a été observée à Montpellier. Nous nous bornerons à citer ici l’observation déjà ancienne du D r Hélot de Bolbec, et celle plus récente du D r Dariex, de Paris. Dans ces deux cas, les difficultés d’interprétation sont excessives, car il est impossible de faire appel à l’action d’un médium. Sans doute la supercherie est toujours possible, mais tant qu’elle n’est pas démontrée, tant qu’on ne prend pas, pour parler vulgairement, les truqueurs la main dans le sac, la réserve la plus absolue s’impose.

C’est le sentiment raisonné que nous exprimions naguère dans la conclusion de notre étude. « Tous les cas de hantise, disions-nous, où l'on peut découvrir la présence d’un médium, cessent d’être mystérieux et incompréhensibles. Restent ceux que nous avons fait connaître et qui se présentent sans l’accompagnement d’aucun être vivant et visible : beaucoup, nous l’avons dit, sont produits par de mauvais plaisants ou des ennemis masqués, dans un but de dénigrement ou de vengeance, plusieurs sont exclusivement dus à des sensations subjectives. D’autres échappent manifestement à ces explications faciles et se réclament d’une autre cause. Quelle peut être cette cause ?

« On ne saurait, sans parti-pris, contester la possibilité d’une action

(1) Papus. L'Initiation , mars 1903, p. 243.

(2) Sueur-Charruey, 1899.

surnaturelle, diabolique ; mais il ne faut en admettre l'existence qu’en dernier ressort,après avoir longuement et scrupuleusement étudié le fait suspect, éliminé toutes les occasions d’erreur, renoncé délibérément aux différentes explications que la science propose.

« Cette science elle-même connaît elle toutes les ressources de la nature? Aurait elle l’outrecuidante prétention de pénétrer les mystères du ciel et de la terre ?

« Notre ignorance présente nous fait une loi de ne pas regarder comme impossibles ou inexplicables les cas les plus singuliers et de ne formuler des conclusions qu’avec une extrême réserve.

« On l’a dit justement, le surnaturel ne se présume pas, il se prouve. »

M. le D r Pierre Janet a donné une aimable préface à M. le professeur J. Grasset. Nous n’en parlerions pas, trouvant tout naturel cet échange de bons procédés, si elle ne contenait pas une observation qui lui donne à nos yeux un grand prix. Ars iota in observationibus, disait on autrefois de la médecine. Nos confrères oublient trop aujourd’hui le précepte, mais il est nécessaire, que disons nous? il s’impose dans les sciences psychiques, où les doctrines sont si flottantes, où tout est si nouveau, si étrange, si imprévu.

M. le D r Janet se garde bien de méconnaître l’antique adage : Testis unus , testis nullus . Il rapporte un cas remarquable d 'apports, mais ne prétend pas faire juger par <?e cas de tous les autres. II ne donne pas son observation et son explication « comme valables dans tous les cas; les choses peuvent se passer ailleurs d’une tout autre manière, moins intéressante ou plus intéressante peut-être. » Cette restriction est prudente et des plus justifiées. Ici, comme toujours, il faut se méfier des fraudes, mais ces fraudes peuvent être conscientes ou inconscientes, être dues à la mauvaise foi des spirites ou prétendus tels ou au contraire dériver de l’état médiumnique, avec inconscience plus ou moins complète.

On sait en quoi consiste le stupéfiant phénomène des apports. Dans une chambre isolée, et parfaitement close, se trouvent transportés sous l’action du médium des objets matériels assez volumineux, pesants même, cailloux, pierres, débris de toute sorte : il semble que ces objets traversent sans difficulté les cloisons, les portes, les murs les plus épais. C’est depuis quelques années le fait en vogue, le clou des séances spirites. « Il n’est pas de séance, écrit M. Pierre Janet, où l’on ne parle à chaque instant de fleurs, de bijoux, de tableaux qui apparaissent devant le médium.

Kl

tandis qu’on les croyait à des endroits très éloignés et sans que l’on puisse expliquer leur passage mystérieux d’un lieu à un autre. » Il n’en faut pas plus pour mystifier le public et pour convaincre certains du caractère surnaturel des pratiques spirites.

Malheureusement les meilleurs trucs s’usent à force de servir, et il en a été de Yapportalion comme des précédents tours. Des accidents sont survenus. Le plus retentissant est celui qui arriva à Berlin en 1902.

Une magnétiseuse, Anna Rothe, y jouissait de la faveur populaire grâce à ses facultés d’apports. Tous les jours, devant des spectateurs émerveillés, des fleurs exquises de coloration et de fraîcheur descendaient à son appel du plafond de la salle d’expériences. Mais un beau matin, en se réveillant, la capitale apprit avec stupeur qu’elle avait été .indignement jouée par la fameuse spirite : on l’avait incarcérée sous pré vention d’escroquerie.

L’histoire devenait des plus vulgaires. D’abord Anna Rothe avait pris pour fournisseur de ses merveilleuses fleurs un jardinier de Ghemnitz, en Saxe. Puis, sans se gêner, elle avait évité les frais de port et; se déguisant en vieille femme, elle était allé s’approvisionner elle-même de bon matin à un marché de Berlin. Un jour sa fournisseuse ordinaire apprit par le journal l’arrestation d’une spirite fleuriste et — coïncidence frappante — cessa de voir sa cliente. La marchande comprit et courut chez le commissaire de police.La plupart de ceux qui avaient payé fort cher le plaisir de voir tomber des fleurs du ciel portèrent plainte ; mais d’autres, plus crédules, restèrent ferme dans leurs croyances et crièrent à l’injustice, à la persécution. La bêtise humaine réclame toujours sa part.

Arrivons maintenant à l’observation de M. Pierre Janet qui est moins simple et qui mérite d’être intégralement citée en raison de son puissant intérêt. Elle a été présentée à la Société de psychologie au mois de décembre 1902.

« II y a deux ans, raconte notre auteur, on amena dans le service de M. le professeur Raymond, à la Salpêtrière, une jeune fille de 26 ans, troublée, disait on, par des hallucinations très pénibles ; cette malade, M.., était conduite par deux dames, sa mère et sa tante, appartenant à la petite bourgeoisie, d’un milieu relativement cultivé. Le père de la jeune fille, mort depuis quelques années, était un ancien officier et la famille avait conservé assez de relations dans un monde de militaires et de commerçants. La malade elle-même était une fille* bien vêtue, s’exprimant facilement, ayant évidemment une éducation et une instruction plutôt supérieures à la moyenne.

« La maladie qui l’amenait à la Salpêtrière était déjà intéressante et

mériterait une étude, je ne puis m’y arrêter ici. Il s’agissait d’hallucinations intenses de tous les sens et de caractère particulièrement érotique. M... avait rencontré, deux ans auparavant, dans une administration un jeune employé qui avaitfait sur elle une vive impression : cet individu assis à son bureau l’avait regardée fixement; ses grands yeux, sa moustache noire avaient troublé la jeune fille ; elle avait beaucoup rêvé à lui, la nuit d’abord, puis le jour, tant et si bien que Joseph -- c’était le nom qu’elle donnait au personnage — avait fini par lui apparaître à tous moments. Joseph allait et venait parla pièce, il fumait des cigares dont elle percevait l’odeur, il lui parlait, il lui faisait des déclarations qu’elle entendait parfaitement. Il la taquinait, la pinçait, puis arrivait à la déshabiller et finissait par se conduire d’une manière absolument inconvenante. La conduite de Joseph ne pourrait même pas être racontée en latin, et le médecin de la famille s’étonnait, non sans raison, des ordures qu’inventait cette jeune fille qui se prétendait très chaste. On connaît ce degré d’obscénité auquel parviennent de semblables phénomènes automatiques (1). De telles hallucinations visuelles, puis de tous les sens, systématisées de cette manière, ne se rencontrent guère que dans l’hystérie. D’ailleurs on pouvait retrouver, d’une manière très faible, il est vrai, quelques stigmates. Les yeux, ce qui est intéressant, étaient normaux, le champ visuel n’était pas rétréci, mais il y avait une légère hypoesthésie sur tout le côté droit,l’aesthésiomètre donnait 55 à la face antérieure du poignet droit et 25 seulement au point correspondant à gauche. D’ailleurs, on le verra plus tard,la malade était facilement hypnotisable, il s’agissait donc d’hallucinations complexes chez une hystérique et c’est dans ce sens que M. Raymond a présenté la malade dans un de ses cours.

a Après avoir ainsi constaté la nature du phénomène actuel, j’insistai tout naturellementprès des parents pourdemander ce qui avait précédé et préparé des hallucinations aussi remarquables. Cette jeune fille, disais-je, a dû avoir autrefois d’autres accidents nerveux, des attaques de nerfs, des sommeils par exemple. Les deux dames protestèrent avec indignation que la malade n’avait jamais rien eu de semblable. Je demandai alors s’il n’y avait pas eu auparavant d’autres hallucinations visuelles. A ce moment il se produisit comme un embarras dans la famille : la tante

(1) Il faut rapprocher cette pornographie de celle qu’on observe dans les asiles d’aliénés. La coprolalie y est fréquente. Dans les deux cas, il s’agit d’une dissociation encéphalique qui laisse libre cours à la sensibilité animale en lui enlevant le frein de la volonté consciente. L’hystérie est une folie, au petit pied. D r S.

disait « oui », la mère disaitnon ». Puis les deux dames se disputèrent et la mère répétait : « Mais c’est tout autre chose, cela ne regarde pas le rpédecin* » Cela piqua ma curiosité et, en interrogeant séparément les deux dames et la malade, je parvins à reconstituer une assez singulière histoire.

« Cette jeune malade, fille d’un père absinthique, mort dans un asile, avait toujours été bizarre ; en particulier, elle avait toujours eu des hallucinations. Les premières dataient de l’enfance. A 8 ans, elle voyait des anges, avec de belles robes blanches, qui lui apparaissaient même en plein jour. Au moment de la puberté, de 10 à 12 ans, elle fut beaucoup troublée par ces images toujours de caractère religieux. Il s’y mêlait des hallucinations auditives, car les anges lui donnaient oralement de bons conseils et lui apprenaient le catéchisme. Elle prit l’habitude, sans que nous sachions l’origine de cette idée, de baptiser l’un de ces anges du nom de sainte Philomène, et, depuis, la petite sainte, comme elle l’appelait, joue un très grand rôle dans sa vie. A l’âge de 12 ans, les règles étant bien établies, les hallucinations ont semblé disparaître jusqu’à 17 ans. A ce moment, différentes émotions, un amour contrarié, la maladie et l’internement du père l’ont troublée et les hallucinations ont recommencé ; en somme elles n’ont plus cessé jusqu’à la maladie actuelle à l’âge de 26 ans. Nous ne sommes pas surpris de voir des hallucinations d’abord mystiques devenir ensuite érotiques et obscènes ; c’est un fait bien connu. Mais pourquoi donc les parentes de la malade refusaient-elles de constater que les hallucinations de la

malade existaient depuis une dizaine d’années? C’est que, depuis ce moment, cette darr^e, devenue veuve, malheureuse et probablement prédisposée, était elle même tombée dans les croyances spiritiques. Elle avait la plus grande admiration pour les hallucinations de sa fille et croyait très sincèrement à l’intervention des esprits et des anges dans cette affaire. Elle ne se décidait à considérer comme pathologique que la dernière hallucination de Joseph, parce que celle ci avait eu des conséquences obscènes qui la révoltaient. Les premières étant élevées ei consolantes ne pouvaient être de la maladie... Quand j’essayai quelques objections et quand je me permis de comparer sainte Philomène à Joseph, les trois dames s’indignèrent et se laissèrent aller à me déclarer qu’il y avait des arguments démonstratifs de la réalité de sainte Philomène et des anges. Citaient les objets que la sainte avait apportés du ciel et que Joseph serait parfaitement incapable d’apporter. C'est ainsi que j’ai appris, à ma grande surprise, que les hallucinations se compliquaient de phénomènes d 'apports.

(( Il m’a été difficile de recueillir des renseignements précis sur ces (( apports » que ces personnes considéraient comme des choses religieuses et qu’elles ne voulaient pas laisser examiner de trop près.

(( Je dois dire, pour être exact, que mon enquête n’a pas pu être con tinuée avec les trois personnes du début : ma curiosité d’apparence sceptique a malheureusement indisposé la mère qui s’est fâchée contre moi et n’a plus voulu me donner aucun renseignement.

« La tante a été de meilleure composition, mais elle a fini par s’éloigner aussi quand elle a vu, disait elle, que je ne prenais pas les choses au sérieux. Ce qui fait qu’en somme les renseignements et documents me viennent du médium lui-même qui s’est montré dans cette circonstance beaucoup moins crédule que ses propres admirateurs.

« Cette jeune fille pour me convaincre m’a apporté une collection des objets donnés miraculeusement par la sainte. J’en ai une boîte pleine, ce sont des plumes d’oiseau, surtout du duvet qui provient probablement de son édredon, quelques fleurs desséchées, des cailloux colorés bizarrement, quelques fragments de verre etquelques bijoux communs en argent comme un petit ange aux ailes déployées qui semble un morceau d'une broche cassée. M... avait,disait-elle,des tiroirs pleins deces objets ; elle les conservait précieusement, parce qu’elle croyait sincèrement qu'ils avaient été non pas créés mais transportés par le pouvoir de la sainte. Toute sa famille, une cousine surtout, et quelques amis vénéraient ces reliques et partageaient la même conviction.

a Je dois ajouter que, à tort ou à raison, je suis disposé à croire à la sincérité de celte jeune fille. Je l’ai connue pendant un an, je l’ai vue hallucinée et malade, mais je n’ai eu aucune raison pour croire qu’elle simulait quelque chose volontairement. En outre, elle s’est mise à ma disposition avec une très grande naïveté pour m’aider à trouver les procédés dont se servait sainte Philomène, elle m’a aidé à mettre l’erreur en évidence, elle a été très étonnée quand je la lui ai montrée et n’a pas demandé mieux que d’y renoncer. Aujourd’hui, dans ce groupe de spirites, il n’y a plus que la mère qui soit restée croyante, mais elle est indéracinable.

M... m’a d’abord raconté aussi exactement que possible comment les choses se passaient. De temps en temps, n’importe à quel endroit, mais surtout dans l’escalier, dans l’appartement, dans sa chambre, elle trouvait des Gbjets qui n'étaient pas du tout à leur place , c’est là le fait essentiel : objets à une place anormale et bizarre, par exemple, des cailloux brillants dans l’escalier, sur le palier du second, des plumes d’oiseau sur la table de la salle à manger, un petit bijou inconnu au milieu de son

édredon, des plumes et des morceaux de verre rangés de manière à former une croix sur une petite table de sa chambre à coucher. Ces objets, ou plutôt la place de ces objets l’étonnaient et alors elle ne tardait pas, sans trop savoir pourquoi, à être saisie par la croyance que la sainte les avait apportés là. Elle ne savait pas toujours d’où venait la croyance, mais elle la possédait fermement ; c’est alors qu’elle la communiquait aux autres.Quelquefois les choses se passaient même en public et tout le monde éprouvait le même étonnement ; ainsi, pendant un dîner de famille, des plumes étaient réellement tombées du plafond sur la table ; la surprise fut générale et tout le monde fut d’accord, avant même qu’elle ne parlât, pour dire que ces plumes n’étaient pas venues naturellement et devaient avoir été apportées par la sainte.

« Pour aller plus loin, j’ai cherché à raviver les souvenirs du sujet de toutes les manières, pendant la veille d’abord et ensuite pendant le sommeil hypnotique : il suffisait de diriger l’attention avec soin sur les instants qui avaient orécédé ou suivi la découverte des objets. M... a retrouvé des souvenirs avec étonnement et j’ai pu constater que chez elle les apports ne se faisaient pas toujours de la même manière. II faut distinguer trois formes du phénomène qui se rapprochent l’une de l’autre d’ailleurs avec une complication croissante.

« Le premier cas est le plus simple : l’objet se trouve réellement à sa place par hasard, c’est un caillou brillant sur un trottoir, ou sur l’escalier ; il déterminerait chez tout le monde un instant d’étonnement ; il frappe davantage la malade dont l’esprit est préoccupé par ces objets à place bizarre. Cela détermine une émotion et à la suite un reste de petit étourdissement, d’abaissement du niveau mental dans lequel elle se rend compte de la réalité et se trouve de nouveau au milieu d’hallucinations. La sainte apparaît, et c’est elle tout simplement qui affirme avoir placé là ce caillou pour lui faire plaisir. L’idée des apports qui préoccupe la malade en raison de son milieu spirite donne naissance à un phénomène subconscient qui amène l’hallucination visuelle et auditive. Cette transformation de l’idée en hallucination a comme conséquence de faire naître la conviction dans l’esprit de cette hystérique suggestible. La conviction est contagieuse et tout le petit groupe est en admiration devant ce caillou trouvé par hasard.

« C’est là le cas le plus simple. Une complication survient quand il s’agit d’objets étrangers dans la chambre même de la malade. Ici les choses se passent le plus souvent pendant la nuit. M... est une somnambule, personne n’en doute, c’est elle qui se levait la nuit en dormant, cherchait au fond d’un coffret une petite pierre bleue en forme de cœur

et la cachait dans la poche d’un tablier, ou bien disposait les morceaux de verre en croix sur'la table avec des plumes tirées de l’édredon, ou faisait deux marques sur l’édredon qui ressemblaient à deux ailes. Au réveil, la malade était stupéfaite de ce qu’elle voyait, et, que Philo mène intervînt ou n’intervînt pas par hallucination, la même croyance s’imposait.

« Enfin, dans le troisième groupe, l’attaque de somnambulisme était diurne, la malade endormie s’étonne elle-même : « Mais c’est vrai, c’est moi qui ai cherché ce petit ange en argent dans un vieux coffret à bijoux, c’est moi qui l’ai apporté au milieu de la chambre ; c’est trop fort ; c’est moi qui prenais des plumes dans l’édredon et qui les répandais sur l’escalier... » Je lui fais retrouver le souvenir d’une scène très curieuse. Avant le dîner de famille, elle se voit monter sur la table, y placer un tabouret pour s’élever plus haut et coller des plumes au plafond avec un peu de farine mouillée d’eau ; puis elle est descendue tranquillement, a tout mis en ordre et est rentrée dans sa chambre pour s’habiller, sans aucun souvenir de cette mauvaise plaisanterie. Au dîner, quand les plumes décollées peut-être par la-chaleur de la lampe sont tombées, elle a été sincèrement stupéfaite. « Mais, dit elle, comment se fait il que j’allais faire ces choses? » Et, en fait, on peut se demander pourquoi, dans ses petits somnambulismes, elle cherchait ainsi à tromper. L’explication est fort simple : il suffit par suggestion de faire recommencer la scène devant nous. Elle a ainsi apporté des cailloux au musée de la Salpêtrière et a préparé la surprise avec une grande conviction. Pendant ce travail, elle a une figure digne et souriante, elle répète de bons conseils ou des phrases de catéchisme, en un mot elle se croit sainte Philomène. Non seulement la malade avait des hallucinations de sainte Philomène, mais elle avait spontanément, pendant peu de temps il est vrai, de ces changements de personnalité aujourd’hui bien connus.

« Depuis plus d’un an, sainte Philomène et Joseph sont exorcisés. La malade en a souffert d’abord ; car, ainsi qu’il arrive souvent, elle a commencé à ce moment seulement à présenter d’autres troubles hystériques avec l’apparence de substitution : attaques et troubles de l’estomac ; tout cela s’est terminé presque complètement. »

Après les réserves faites par le D r Pierre Janet, il nous paraîtrait malséant d’en faire d’autres. Bornons-nous donc à remarquer que, si les cas d 'apports sont fréquents dans les groupes spirites, dans leurs cénacles obstinément fermés aux profanes, ils ont été rarement l’occasion d’une étude consciencieuse et scientifique et ne sont pas près d’être connus dans toutes leurs conditions.

M. le D r Grasset consacre quelques pages à un court historique du spiritisme : nous n’en parlerons pas, non plus que du chapitre où il expose la théorie du perisprit et de l’extériorisation des effluves d’après Papus. Assurément, c’est faire beaucoup d’honneur au D r Encausse, mais nous doutons que son obscur et filandreux système soit jamais pris au sérieux. La lamentable figure qu’ont faite les spirites et les occultistes au iv e congrès international de psychologie de 1900 à Paris le prouve, et M. Grasset le rappelle fort à propos. Sa conclusion est sage : « Beaucoup de choses en occultisme ne sont pas scientifiques ; et beaucoup de choses en psychologie et en psychisme ne sont pas de l’occultisme. Ensuite... il n’existe pas de science qui s’applique à l’entier bloc du spiritisme. Nous savons, d’autre part, qu’on ne doit pas traiter de jonglerie ce même bloc du spiritisme. Donc, la conclusion est formelle : il faut dissocier, disjoindre, détruire ce bloc et tâcher de séparer dans cet ensemble ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas (ou au moins ce qui ne l’est pas encore). »

Pourdégager ce qui est scientifique dans le spiritisme, M.le professeur expose sa théorie du polygone et du centre O ou la théorie des deux psychismes. Il ne revendique ici aucun droit de priorité, sinon aucune originalité. « Je vous rappelle, déclare-t-il, que tout ce qu'il y a de neuf, de solide, de définitif dans la doctrine que je vais vous exposer, appartient à Pierre Janet, a été puisé dans ses publications ; à moi appartient seulement la partie beaucoup plus discutable et discutée la forme de synthèse et d’enseignement, le schéma du polygone et du centre 0. ))

Dans ces conditions, ce que nous avons de mieux à faire, c’est d’inter roger M. Pierre Janet lui-même sur le fond de sa théorie. 11 l’expose dans la préface du livre de son savant élève. « II faut admettre, écrit-il, que la conscience présente plusieurs formes ou plusieurs degrés et que l’un peut être supprimé, tandis que l’autre persiste. Les deux principaux degrés de la conscience, la conscience élémentaire et la conscience personneileou la synthèse mentale, les variations de la conscience supérieure, ses diminutions et les exagérations de la conscience inférieure, la formation du champ de la conscience personnelle et le rétrécissement du champ de cette conscience dans certains affaiblissements de la synthèse mentale, le caractère subconscient que prennent alors certains faits de la conscience inférieure, les dédoublements de la conscience personnelle et la formation de plusieurs champs de conscience plus ou moins indépendants, toutes

ces notions très importantes ne doivent pas, à mon avis, être considérées comme des hypothèses, mais comme des faits d'un ordre plus simple et plus général dont la connaissance permet ^seule aujourd’hui de grouper et d’interpréter des symptômes en apparence confus et contradictoires.

« Ce sont ces recherches que je cherchais à exprimer dans mes premiers articles de la Revue philosophique en 1887 et 1888, puis dans mes thèses de philosophie et de médecine 1889 93. J’ai bien souvent songé, à cette époque, à une expression imagée et symbolique de ces faits qui les rendait plus intelligibles et j’ai proposé plusieurs schémas dans lesquels un centre P représentait la perception personnelle ou la conscience supérieure et des points placés au-dessous et associés entre eux représentaient les phénomènes psychologiques élémentaires (1) ; mais je n’ai pas osé adopter pour cette représentation figurative des termes ou des schémas empruntés à l’anatomie des centres nerveux. C’étaitlà cependant une habitude bien répandue parmi les psychologues et bien des auteurs n’auraient pas consenti à parler de l’association des idées sans représenter deux cellules nerveuses plus ou moins réunies par une fibre. Je dois avouer qu’à cette époque un pareil langage me révoltait, peut-être outre mesure. Ce langage me semblait peu clair, car il compliquait le problème de l’association des idées en y ajoutant tout à fait inutilement le problème du rapport des idées avec les cellules, celui de la relation des cellules entre elles, etc. Ce langage me semblait surtout antiscientifique et si j’ose le dire peu honnête et hypocrite. En réalité, vous avez constaté, par des procédés purement psychologiques, l’association de deux idées, vous n’avez rien constaté de plus ; de quel droit employer un langage qui laisse croire que vous vous êtes servis du scalpel et du microscope et que vous avez résolu un problème colossal d’histologie et de physiologie cérébrales. Cette expression anatomique des faits psychologiques me paraissait une simple traduction sans aucun avantage. »

M. Pierre Janet ne pouvait mieux montrer le danger des applications prématurées de la physiologie à la psychologie, et nous applaudissons à ses idées. Mais il a changé d’avis en présence du succès des idées contraires et il croit « qu’il est souvent nécessaire de parler le langage des personnes auxquelles on s’adresse, même si ce langage est défectueux. )) Il remarque justement que la doctrine du savant allemand Flechsig a fortement influencé le D r Grasset et l’a déterminé à imaginer un nou-

(1) Automatisme psychologique , 1889 ; et Stigmates mentaux des hystériques 1893, p. 40.

veau schéma. S’il y a daus le cerveau des centres hiérarchiquement superposés, centres de projection ou de réception d’abord, puis centres de coordination et d'association, pourquoi ne seraient ils pas les analogues et les correspondants des deux degrés de conscience superposés que l’analyse psychologique découvre ? « C’est précisément, observe le professeur du Collège de France, la pensée qu’a eueM. Grasset et il a repris les études précédentes en représentant les degrés de la conscience par des centres distincts et superposés : mon centre P de la perception personnelle est devenu le centre O de la conscience supérieure et ma ligne de points A, B, C... des phénomènes psychologiques élémentaires est devenue le polygone des centres de projection. Celte figuration nouvelle lui a permis de reprendre d’une façon intéressante la plupart des faits relatifs à l’hypnotisme et à l’hystérie. »

Arrêtons nous ici pour nous demander ce qui distingue le schéma de M. Pierre Janet de celui du D r Grasset. Les lettres diffèrent, c’est évident mais les idées sont les mêmes,et elles sont accrochées à des clous identiques. De part et d’autre, c’est la constatation de deux groupes d’états psychiques.c’est la division psychologique entre les faits nettement conscients et volontaires et les faits inconscients ou subconscients. Nous mettons tout penseur réfléchi au défi de nous donner un démenti sur ce point capital.

Sans doute M. Pierre Janet regarde le langage du D r Grasset comme anatomique , mais il ajoute aussitôt un grave correctif : « Ce langage est très défectueux et extrêmement hypothétique. » Le savant professeur de Montpellier « tient à répéter que son schéma vise exclusivement la question physiologique et nullement la question philosophique ». Mais il doit avouer que la physiologie dont il s’autorise est problématique et que l'anatomie même sur laquelle il s’appuie n’est pas établie : c’est une singulière façon de comprendre la science. Comment baser un schéma sur des faits qu’on ignore, comment l’accrocher à des clous qui n’existent pas ? « Les centres cérébraux du psychisme sont-ils localisés actuel lemènt ? J’admets que non », déclare le D r Grasset. « Je concède, ajoute-t il loyalement, que nous ne savons pas où siège O. » Nous reviendrons à la fin de ce travail sur la question cérébrale qui nous divise, mais nous estimons que les aveux de notre confrère suffisent à clore le débat. Il ignore les centres psychiques et le plus important de tous, O ; c'est dire que sa théorie du polygone n’est pas plus anatomique que physiologique, et qu’elle s’inspire, comme celle de Janet, son maître, de la philosophie.

Nos deux auteurs sont donc à la même enseigne. Ce qui les distingue,

c’est que M. Pierre Janet, fidèle aux traditions de famille, pense et écrit en philosophe et qu’il ne s’en cache pas. M. le D r Grasset est plus fort : clinicien émérite, il fait de la philosophie comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. C’est une supériorité dont nous le félicitons sincèrement.

La distinction des deux psychismes ou, pour mieux dire, de l’activité consciente et de l’activité inconsciente des centres encéphaliques ne date pas d’hier, et M. Pierre Janet ne pense pas à en revendiquer la paternité. Tous les philosophes, tous les moralistes ont reconnu depuis la plus haute antiquité qu’il y a en nous des faits dont nous sommes conscients et responsables et d’autres qui se passent inconsciemment en nous, sans nous. Pour parler comme Xavier de Maistre, il y a moi , et il y a Vautre , ce que nous nommons le sous moi (1) qui se distingue du moi par une moindre conscience mais qui s’en .sépare rarement tout à fait, « Le célèbre écrivain, dit M. Grasset, a gracieusement dépeint les actes de son polygone qui le conduit chez M me de Hautcastel quand O, voudrait et pense aller à la cour, polygone qui fait et prend le café, se brûle les doigts en faisant griller le pain et, sans M, Joannetti, mettrait ses bas à l’envers ou sortirait sans épée, » Nous ne voyons pas l’avantage qu’il y a à caractériser le sous moi ou l'inconscient des anciens auteurs par le polygone dont l’existence est problématique, de l'aveu même de son inventeur.

Dans la distraction, dans le sommeil, dans le rêve et à plus forte raison dans les états pathologiques, dans Ja folie, dans l’hystérie,il y a une rupture des centres nerveux, une dissociation encéphalique que MM. Janet et Grasset constatent mais-qu’ils n'ont pas découverte. Sans diminuer en rien la valeur de leurs écrits, on peut dire que les philosophes ont depuis longtemps deviné celte dissociation en analysant les troubles psychiques etsensibles qu’on observe dans les états signalés. Le D r Grasset croit-il en donner la raison avec sa théorie du polygone? Est-il sûr que cette dissociation porte sur les centres du cerveau, et ne porte que sur eux ? Les aveux qu’il a faits et que nous avons enregistrés nous permettent d’affirmer qu’il n’a pas la moindre donnée positive. Et son maître M. Pierre Janet, est encore plus catégorique quand il écrit: « Serait-il impossible d’imaginer que les deux formes de la conscience représentent deux degrés d’activité qui peuvent appartenir à tous les centres du

(1) Sous ce titre, nous comprenons l’activité cérébrale inconsciente ou subconsciente. Une étude est en préparation et nous espérons la terminer prochainement. En l’annonçant nous avons seulement pour but d’établir nos droits.

cerveau?)) Nous sommes persuadé pour notre compte que l’activité cérébrale ne se scinde pas comme l’imagine M. Grasset, et nous avons il y a longtemps, proposé une théorie qui met la dissociation ailleurs, entre les organes de l’encéphale.Nous l’avons exposée souvent,mais nous tenions dès maintenant à marquer que le sujet delà dissociation encéphalique ne nous est pas étranger (1) et que nous y avons apporté notre faible contribution.

Revenons à l’analyse du très intéressant ouvrage du D r Grasset. Notre confrère étudie d’abord les mouvements automatiques qui sont des réflexes compliqués. « D’une manière générale, dit-il, un acte est dit automatique quand il présente tous les caractères de la spontanéité et qu’en même temps il n’est pas voulu librement... Si vous chassez une mouche, si vous faites des gammes sur le piano, ou si vous marchez en lisant, il y a apparence de spontanéité... il y a un acte complexe impliquant une série de mouvements coordonnés vers un but.. Tout compliqué qu’il est, un acte, s’il reste automatique, n’est pas voulu librement ; il est fait sans réflexion, involontairement, machinalement. Vous pensez à autre chose en chassant la mouche, en marchant ou en faisant des gammes sur le piano... Cependant, dans ces réflexes supérieurs et complexes que nous appelons automatiques, il peut y avoir aussi du psychisme , c’est-à dire delà pensée.

a Ainsi vous marchez automatiquement en pensant à autre chose ; dans cet acte automatique vous rencontrez une voiture ou un caillou : vous les évitez ; il pleut : vous ouvrez votre parapluie ; vous rencontrez une dame : vous descendez du trottoir et vous la saluez — tout cela vous le faites automatiquement, machinalement, sans y penser volontairement. Mais il y a déjà du psychisme.

« Cet automatisme constitue à la fin un automatisme supérieur ou psychologique et un psychisme inférieur.

« Enfin au-dessus de tout cela, (toujours dans l’échelle physiologique des complexités nerveuses successives), il y a un psychisme supérieur , c’est à-dire des actes psychiques volontaires et libres précédés de réflexion, des actes personnels et conscients, qui n’ont plus rien d’automatique.

(( Donc il y a deux psychismes, deux catégories d’actes psychiques : des actes supérieurs, volontaires et libres et des actes inférieurs automatiques : psychisme supérieur et psychisme inférieur. »

(!) Cf. nos articles à la Science Catholique 1892-93; et nos livres Le Sommeil 1893, Eléments de psychologie 1894, La Volonté 1894, La Folie 189b, Le Rêve 189b, etc.

C’est pour traduire cette division que M. le D r Grasset a imaginé son fameux schéma. Au sommet, en O est le centre psychique supérieur ; au dessous est le psychisme des centres automatiques supérieurs : d’un côté les centres sensoriels, de réception,de l’autre les centres moteurs,de transmission, (c On peut avoir, ou non, conscience des actes automatiques suivant que l’activité automatique est communiquée ou non au centre O, qui est le centre de la conscience personnelle.»

Quant à l’activité polygonale, notre auteur la précise en ces termes : « Les actes polygonaux ne sont pas conscients par eux-mêmes, ils sont automatiques (c’est-à-dire qu’ils ne sont pas volontaires et libres, mais ont l’apparence de la spontanéité), ils sont psychiques (c’est-à dire qu’il y a dans l’activité polygonale de la mémoire et de l’intellectualité). » Etudions cette activité à l’état physiologique, dans la distraction, le sommeil et les rêves.

Dans la distraction, il y a disjonction des deux psychismes, mais il n’y a pas annulation de O : c’est le point capital. En d’autres termes, le distrait pense à une chose et en fait une autre : ses deux psychismes travaillent, mais au lieu de collaborer ensemble, chacun fonctionne séparément. L’activité mentale est séparée de la cérébration inférieure, mais toujours susceptible de s’y rattacher par un simple effort de volonté. Il y a éloignement, distraction, il n’y a pas rupture, divorce. L’unité peut toujours et facilement se rétablir.

Au contraire, dans le sommeil, O est annulé et ne fonctionne plus. Mais le psychisme n’est pas supprimé pour cela, car le polygone fonctionne. « La persistance de ce psychisme inférieur dans le sommeil est démontrée notamment par l’existence des rêves . Les rêves sont des idées ou des images, en tout cas des actes psychiques ; ils présentent un certain degré d’intelligence, de jugement (?) ; mais ils manquent absolument d’intellectualité supérieure et de volonté libre. L’essence du rêve est d’être absurde, comme association et enchaînement des idées. La notion de temps, de durée, d’espace, tout ce qui intervient dans les jugements élevés disparaît dans le rêve, » Et le savant maître de Montpellier poursuit ainsi son étude du rêve pendant plusieurs pages sans remarquer son caractère principal. La veille se caractérise par la raison ; le rêve se distingue par l’absente de cette raison, qui n’est au fond que l’intelligence régie par la volonté (1). Par suite tout jugement manque dans l’état morphéique. Mais nous n’insistons pas davantage sur une question très intéressante que nous avons particulièrement étudiée (2)

(1) D f S. La Raison , Sueur-Gharruey.

(2) D r S. Le Sommeil , Le Rêve , Sueur.

et sur laquelle M. Grasset ne donne qu’une documentation insuffisante. Il signale bien les ouvrages de Maury et de Tissié, mais passe sous silence les deux importants volumes de Serguéyeff (1) qui doivent toujours être consultés.

Remarquons cependant que le docteur Grasset attribue une valeur à des théories invraisemblables, comme celle de Mathias Duval (théorie histologique) qui a été condamnée par des maîtres tels que Renaut avant de l’être par Soury et par nous. Comment admettre que le sommeil résulte du retrait des prolongements des neurones qui n'a jamais été expérimentalement constaté ? Mais il y a des auteurs qui ne reculent devant aucune hypothèse pour attribuer au seul cerveau la fonction du sommeil. N’est-ce pas une idée préconçue , et par suite antiscientifique? o Ce qui caractérise le cerveau, déclare le docteur Grasset, c’est que si une partie du cerveau dort, une autre partie veille, si certaines fonctions psychologiques se reposent, d’autres persistent. » Et notre auteur n’ajoute pas la preuve, il la suppose. Nous affirmons qu’aucun fait ne démontre ce partage du cerveau pendant l'état morphéique : toutes les observations, les expériences, surtout celles du professeur Mosso, de Turin, ont établi que l’écorce au moins obéit alors à la même loi. Or c’est là qü’on place les centres psychiques inférieurs et supérieurs. Le repos des uns ne coïncide pas avec l'activité des autres.

Arrivons à l’étude des états extraphysiologiques où le polygone n’est pas normal. Whypnose en est le type. Qu’est ce que l’hypnose ? Pour en rendre raison,il faudrait connaître à fond l’hystérie qui en est le principal facteur ou mieux le véritable terrain de culture (2). Or, si la science a pénétré cette étrange maladie dans ses différents symplômes, elle en ignore encore l’anatomie pathologique, c’est-à dire la cause profonde. On discute toujours, on discutera longtemps sur la nature propre de l’hypnose. Les uns, avec Bernheim,y voient un état normal où la suggestion s’opère ; les autres, avec Charcot et ses élèves, y discernent une maladie nerveuse spéciale aux hystériques. M. le professeur Grasset s’efforce de concilier les deux écoles rivales de Nancy et de la Salpêtrière : « La caractéristique de Yhypnose (sommeil provoqué), écrit-il, n’est ni dans l’état de la motilité, ni dans l’état de la sensibilité, ni dans l’état de la mémoire, ni dans l’état delà conscience, mais uniquement dans l’état de suggestibilité. Cet état est constitué par deux éléments psychiques également essentiels : 1° la dissociation suspolygonale , c’està-dire la suppression de l’action du centre O du sujet sur son propre

(1) La physiologie de la teille et du sommeil.

(2) D r S. Qu'esi'Ce que l'hysièrie? Sueur Charruty.

polygone ; 2° l’état de malléabilité du polygone, c’est à-dire que le polygone du sujet, émancipé de son propre O,garde son activité propre, mais obéit absolument et immédiatement au centre O du magnétiseur, de sorte que l’hypnose d’un sujet est la substitution d'O de l’hypnotiseur au centre O personnel de l’hypnotisé. )) Et notre confrère s’attache à distinguer la suggestion de la persuasion,sans arrivera nous convaincre pleinement. « Il ne faut pas dire, écrit-il, que la suggestion est un ordre accepté par le sujet. Au contraire, quand il y a acceptation, ce n’est plus une suggestion. Il n’y a suggestion que quand il y a obéissance du polygone sans acceptation ni consentement de O du sujet. » Cette définition est séduisante, mais trop étroite ; et nous nous y rallierons quand elle sera adoptée par l’Académie. En attendant, il nous semble avec beaucoup d’autres que la suggestion n’est pas spéciale à l’hypnose et qu’elle joue un rôle capital dans la vie individuelle et sociale des gens normaux.

Nous nous rallions par contre à l’opinion du l) r Grasset qui voit dans l’hypnose une dissociation des centres norveux ; mais ce n’est pas une opinion nouvelle. Nous la défendions il y a dix ans déjà : « La vie affective, dans l’hypnose, est altérée, déprimée, presque latente ; la volonté, l’attention sont perdues ou du moins subissent une perturbation profonde ; la conscience n’existe plus. L’unité de l’organisation encéphalique est brisée... Le cerveau, livré aux suggestions du dehors, n’est plus capable que d’un automatisme aussi parfait qu’inconscient (1). »

Si l’on arrive aux états pathologiques, on constate que la dissociation des centres nerveux est beaucoup plus généraleet profonde. Les maladies mentales en sont un triste et frappant exemple, a Toutes les formes de la folie accusent, à des degrés divers, la perte de la raison et l’exubérance de la vie affective. D’une part les passions sont exaltées et maîtresses, de l’autre la volonté défaillent la liberté sombre... Dans l’aliénation, l’esprit est assujetti à la sensibilité et devient véritablement l’esclave du cerveau. La volonté perd Son pouvoir : il n’y a plus ni raison ni liberté (2). » Mais si nous arrivons à nous rendre compte de la nature de la folie, nous ignorons encore ses conditions anatomiques : on ne sait si tout le cerveauest malade, quelles parties de l’encéphale sont atteintes. Aussi ne souscrivons nous pas à cette opinion de notre auteur: « Dans les maladies mentales, O est toujours altéré (par lésions organiques ou névrose), le polygone pouvant ne pas être malade. » Il n'y a pas de question plus obscure que celle de la folie.

(1) La volonté , 1894, p. 42

(2j D r S. La Folie , Sueur, 1895, p. 60-61.

M. ie D r Grasset s’y arrête peu et arrive aux maladies plus proprement polygonales, au somnambulisme et à Y automatisme ambulatoire .

« Dans le somnambulisme naturel ou spontané, écrit il, il y a : 1° désagrégation suspolygonai, c’est-à dire suppression des communications centrifuges de O au polygone ; 2° crises d’activité paroxystique du polygone moteur ainsi émancipé. Dans ce somnambulisme vous retrouverez, bien plus nettes et plus curieuses que dans le sommeil physiologique, ces particularités de mémoire : mémoire d’une crise à une autre, mé moire de la crise au réveil et du réveil dans la crise. Autre particularité curieuse : O retrouvant au réveil dans son polygone des souvenirs déposés pendant la crise à son insu, ne découvrant pas l’origine vraie de ces pensées et les prenant pour de vraies et personnelles découvertes. »

Vautomatisme ambulatoire ressemble beaucoup au somnambulisme. « 11 y a toujours là de la désagrégation suspolygonale et des crises d’hyperkinésie polygonale, les variétés s’établissant ensuite dans ces états par le degré de la désagrégation suspolygonale et par l'état des communications centripètes, et surtout les particularités de la mémoire, d’où les types : épilepsie, hystérie, neurasthénie. );

Il faut admettre, conclut le D r Grasset, deux étages (physiologiques) de centres corticaux du psychisme : 1° Les uns, O, président a l’intellectualité supérieure, à la volonté libre et responsable, à la conscience entière ; c’est le centre aperceptionnel de Wundt ; 2° Les autres, polygonaux, président aux actes automatiques supérieurs ou psychisme inférieur. Ce sont les centres de la conscience subliminale de Myers.

« Ces deux ordres de centres superposent et intriquent leurs activités dans l’état physiologique ordinaire, mais la dissociation de ces activités peut se produire et en permettre l’étude analytique : soit dans certaines circonstances de la vie physiologique (distraction, sommeil), soit dans les états extraphysiologiques (hypnotisme, état de suggestibilité), soit dans les états pathologiques constitués (névrosiques ou organiques). »

C’est dans la fonction psychique inférieure, en d’autres termes dans l’activité du polygone que M. le D r Grasset cherche et croit trouver l’explication du spiritisme. Suivons-le dans son étude, sans dissimuler qu’il n’embrasse pas dans sa théorie facile toutes les conditions de la médiumnité et qu’il marche à un échec certain.

Les tables tournantes ne font pas peur à notre confrère, ni à nous non plus. Leur mouvement n’a rien que de naturel. Nous avons eu le courage

de le proclamer naguère (1), mais il ne nous déplaît pas d’être confirmé par notre savant maître. « Nous avons institué, dit il, avec plusieurs de nos collègues, des expériences absolument indiscutables : sans supercherie, sans jonglerie ni fumisterie, on fait dire aux tables des choses qui étonnent parfois beaucoup. L’écriture automatique des médiums existe et est curieuse. » (p. 68) — « Les tables tournent réellement dans certains cas. alors qu’autour de la table il n’y a, les mains appuyées dessus, que des gens d’absolue bonne foi, c’est à-dire des personnes ne poussant pas volontairement et ne sentant pas qu’elles poussent involontairement. J’ai fait moi-même autrefois des expériences très serrées avec plusieurs de mes collègues dans un laboratoire de la Faculté et je peux vous affirmer que personne de nous ne poussait la table volontairement et consciemment , et cependant elle tournait, parfois avec une extrême vitesse.Nous avons fait tourner des chapeaux, des assiettes. Je me rappelle l’histoire d’une jeune fille sceptique à qui je contais cela, qui posa ses mains dans la position voulue, sur une assiette (elle seule, sans chaîne fermée) et qui, très peu après, à sa profonde terreur, vit l’assiette se mettre à tourner rapidement. Nous avons fait déplacer la table sur ses roulettes vers un mur ou un angle de la pièce, nous lui avons fait soulever un pied, frapper des coups, répondre par-suite en langage spirite aux questions posées. Tout cela, nous l’avons fait sans jonglerie ni tromperie aucunes. » (p. 220 221).

M. le D r Grasset rappelle que la première théorie d’explication fut donnée en 1834, puis en 1853 par notre grand chimiste Chevreul. De nombreuses expériences avec le pendule explorateur l’amenèrent à conclure « que la pensée d’un mouvement à produire peut mouvoir nos muscles, sans que nous ayons ni la volonté ni la connaissance de ce mouvement. » Cette idée des mouvements inconscients et involontaires était heureuse, mais suffit elle à l’explication intégrale des tables tournantes ? C’est une autre question.

A côté du pendule explorateur, se place la baguette divinatoire , avec la surprenante industrie des sourciers . Notre confrère de Montpellier a lu avec intérêt l’étude que nous avons consacrée à la question (2) mais il ne croit pas comme nous à l’intervention d’un fluide magnétique ou vital quelconque. II n’y a de démontré que le polygone . Heureux polygone qui suffit à tout ! « Si je mets de côté les farceurs et les trompeurs, écrit le D r Grasset, il reste encore une catégorie de gens sincères, qui ne font volontairement aucun mouvement. Ceux-là font des mouvements invo-

(1) Spirites et médiums, Amat, 1901.

(2) Le secret des sourciers. Sueur,

lontaires et inconscients, mouvements automatiques, polygonaux. — Des indices tirés de diverses circonstances donnent au sujet la pensée que là est le trésor ou la source. — Sans que le sujet le veuille, sans qu’il s’en doute, sa pensée passe dans ses doigts et la baguette tourne. )) L’action du sourcier n'est pas aussi simple que l’imagine notre confrère,et nous n’en voulons qu’une preuve : elle s’exerce avec succès avec une tige métallique, avec une montre, et même sans aucun instrument. Nous persistons à croire que le magnétisme animal est au moins aussi démontré que le fameux polygone .

Mais ce polygone est encore invoqué pour rendre raison du cumberlan disme , des liseurs de pensées ; et on ne peut nier qu’il offre toujours une explication séduisante et facile. Ne représente t il pas l’élément sensible inconscient et involontaire qui se retrouve dans la plupart de nos actes ? « On cache un objet à l’insu du sujet, qui a les yeux bandés. Puis une personne, qui sait où est l’objet entre en communication avec le sujet, en lui touchant la main ou la tempe. Cette personne directrice pense fortement à l’endroit où est l’objet : le sujety va droit et découvre l’objet. Ceci peut être varié à l’infini : on pense un acte à accomplir, un numéro à trouver... Cela réussit très bien, en dehors de tout acrobatisme, entre gens tous d’absolue bonne foi : il y a encore là des mouvements automatiques et inconscients. Le sujet directeur concentre fortement sa pensée sur l’acte à exécuter et sa pensée passe alors dans ses doigts. O du directeur pense fortement ; alors son polygone entre en mouvement, à l’insu de O, et par des pressions ou des attractions inconscientes et involontait res, dirige mécaniquement le sujet qui a les yeux bandés. J’ai fait moimême quelques expériences et, les yeux bandés, me suis très bien rendu compte des pressions ou des attractions que le doigt du directeur exerçaià l’insu du même directeur. Aussi faut-il, pour la réussite, que le directeur soit très actif, pense très fortement à l’acte désiré et que le dirigé soit très passif, c’est-à-dire annule son centre O et laisse son polygone obéir automatiquement aux impulsions du polygone directeur... Les qualités requises pour être un bon directeur sont différentes des qualités requises pour être un bon dirigé. Elles sont inverses. L’un doit être un autoritaire, un actif ; l’autre un passif, un soumis. Tout le monde ne réussit pas aussi bien ; et les uns réussissent mieux dans l’un des deux rôles, tandis que les autres réussissent mieux dans l’autre. Il y a d’ailleurs des personnes beaucoup plus disposées que d’autres. )) N’est-ce pas, à un autre point de vue, ce qui se passe dans l’hypnose ? Des qualités opposées sont requises pour l’hypnotiseur et pour l’hypnotisé.Pourquoi ? C’est ce que la science devrait se demander, et elle ne trouvera pas la

réponse dans le seul automatisme. Il y a d'ans tout organisme, et surtout dans celui des nerveux, ne force vitale ou magnétique dont l’importance n’est pas contestable : tout hypnotiseur la connaît par expérience.Espérons que M. le D r Grasset ne refusera pas toujours d’en tenir compte. Son polygone appartient à tous et n’explique pas les différences individuelles profondes qu’on constate dans l’hypnose comme dans le cumberlandisme. Les mouvements automatiques existent, mais ils sont régis par une force nerveuse qui nous est propre et que nous connaissons encore bien mal. Est ce une raison pour la nier ?

C’est cette force, selon nous, qui préside au mouvement des tables, et la théorie de M. le professeur Grasset la suppose toujours à la racine des mouvements polygonaux. Suivons notre auteur dans sa description :

« Un certain nombre de personnes, toutes égales, sont autour d’une table, les mains dans la position classique faisant la chaîne. O de tous est sérieux, ne se moque pas ; on ne cause pas : c’est important. Chez chacun, O met son polygone en expectant attention , c’est à-dire que la séance commencée librement, volontairement,va se continuer polygonalement : O a présidé à l’installation ; le polygone va présider à toute la deuxième partie.

« Au bout d’un certain temps, souvent très court, d’un des polygones part (à l’insu de O) un mouvement involontaire et inconscient : un des assistants, plus nerveux que les autres, entraîné par l’idée de rotation de la table (la seule que O ait imposée et maintienne au polygone), un des assistants pousse, sans le vouloir et sans le savoir .

a Alors tous les autres polygones ou un certain nombre d’autres, sol» licités par ce commencement de mouvement de la table, poussent aussi, et poussent dans le même sens, toujours inconsciemment et involontairement, avec une énergie considérable et croissante.

« A ce moment, c’est le troisième temps, O, stupéfait, voit tourner la table, sans se rendre compte, même après, que c’est son - polygone désagrégé qui est l’agent de ce curieux phénomène.

« Donc, vous le voyez, le phénomène est en somme caractérisé par deux choses : 1° désagrégation du polygone, qui, lancé par O, n’est plus dirigé par lui et agit par son activité propre : la désagrégation est complète pour les voies de retour surtout, pour ces voies qui parfois rendent consciente l’activité polygonale ; 2° mouvements spontanés, inconscients et involontaires, de ce polygone ; mouvements aboutissant au déplacement de la table que O constate sans se rendre compte du mécanisme. »

Mais ce n’est là qu'une explication théorique, analogue au fameux schéma. On ne saurait s’en contenter ; et M. le D r Grasset lui-même y

apporte un nécessaire correctif. « Dans les tables tournantes, déclare-t-il, quoique nous ayons supposé tous les assistants égaux, en fait ils ne le sont pas. Il y en a un qui commence ; les autres suivent. Donc il y a, comme dans le cumberlandisme, un directeur et des dirigés. Vous voyez donc apparaître, même dans ces réunions d'égaux, la diversité des polygones. Vous voyez apparaître le polygone plus actif, doué de plus de spontanéité que les autres ; vous voyez poindre le médium.

« C’est une des choses qui frappent le plus, quand on fait cette expérience : l’inégale aptitude de chacun à faire tourner les tables ; dans une société on découvre une ou plusieurs personnes dont la présence dans la chaîne est un sûr garant du succès complet et prompt. Ce sont de petits médiums qui poussent plus vite que les autres, qui donnent plus facilement le branle que les autres. » Nous dirions, quant à nous : qui ont une force fluidique intense.

Qu’est-ce donc qu’un médium ?

Pour le D r Pierre Janet, « c’est le type de la division la plus complète, dans laquelle les deux personnalités s’ignorent complètement et se développent indépendamment l’une de l'autre. »

Pour le D r Grasset, « c’est un sujet doué d'une vive imagination polygonale, en même temps que d’une grande puissance de désagrégation suspolygonale. »

Notre confrère de Montpellier, qui juge incomplète la définition de Pierre Janet, est obligé de compléter la sienne en ces termes*: « Le médium n’est pas constamment dans cet état de désagrégation suspolygonale propre au succès des expériences. Quand il veut donner une séance, il faut qu’il se mette dans cet état particulier : il se met en transe . Il dédouble en quelque sorte sa personnalité.Il supprime momentanément sa personne O et ne vit plus, au moins en apparence,que-par son polygone. »

Nous ne chercherons pas une autre ou meilleure définition du mddium. Il nous suffit de savoii que son état annonce une dissociation très profonde des centres encéphaliques. Mais nous nous refusons à ne voir dans son action qu’un automatisme musculaire. Comme nous l’écrivions naguère (1) a le médium n’opère pas seulement par ses muscles, il agit d’abord et sui tont par ses nerfs et son cerveau ; la force psychique ou vitale qu’il déploie pour produire ses merveilleux effets est considérable et il faut en tenir compte. C’est ce que n’avait pas fait Chevreul. »

L’état médiumnique ne saurait être considéré comme absolument

(1) Le Diable et les médiums , Sueur 1899. Cf.-Spirites et médiums ,

normal. MM. Pierre Janet et Grasset s’accordent à le reconnaître, et nous partageons absolument leur avis. Le savant professeur du Collège de France a justement fait ressortir les analogies frappantes qui rapprochent la transe du médium et les crises du somnambule. Comment s’étonner de ce rapport ? Tous les médiums ne sont ils pas des nerveux, des névropathes, souvent des hystériques? Et il ne faut pas être surpris de voir les deux états alterner et en quelque sorte se confondre ; les crises de somnambulisme et l'es crises de spiritisme peuvent s’enchevêtrer et se succéder. Malheureusement nous ignorons encore ce qui fait le fonds commun de ces étranges états. L’hystérie demeure une énigme de la science.

Pour exposer dans son ensemble la psychologie du médium, M. le professeur Grasset se voit forcé de recourir à l’analyse et de reconnaître six degrés divers de la vie médiumnique.

Le premier degré, le plus simple nous est déjà connu. Le médium fait uniquement tourner la table ou mouvoir un objet quelconque qu’il touche, sans aucune intervention des assistants. Il y a désagrégation polygonale, activité propie et intrinsèque du polygone.

Le second degré, un peu plus complexe, représente un médium qui obéit à un assistant dont il exécute les ordres. « Le polygone du médium n’est plus livré à lui-même. L’assistant intervient, lui donne des ordres et le polygone obéit sans que son O s’en doute. »

a Au troisième degré, le polygone du médium obéit de la même manière à une autre personne. Seulement, ici, l’autre personne, au lieu d’être un assistant quelconque, est, elle aussi, un autre médium, qui donne des ordres par des procédés tout spéciaux : c’est le cumberlandisme,,c’est le liseur de pensées. Ici il y a deux médiums dont la psychologie doit être étudiée séparément : un médium directeur qui reproduit notre premier degré et un médium dirigé qui reproduit notre deuxième degré. »

Le quatrième degré se distingue par un acte psychique propre, plus développé, du polygone du médium. « Au lieu d’obéir à un ordre donné par un assistant, il répond à une question poséeparun assistant.— C’est toujours polygonal et par suite automatique, mais c’est plus intelligent, plus psychique... Ace degré le psychisme du polygone apparaît ; le polygone n’obéit pas passivement à un ordre donné ; il intervient ; il répond à une question dont la réponse n’est pas fatale ; son individualité psychique apparaît nettement et son activité propre éclate. »

« Au cinquième degré, le médium répond aux questions en parlant ou en écrivant ; les réponses deviennent souvent beaucoup plus compliquées. Ce n’est plus oui ou non. Ce sont des phrases entières. Le mécanisme est absolument le même que pour le degré précédent.Seulement le psychisme en devient plus compliqué, tout en restant automatique,comme tout acte polygonal, c’est à-dire que O du médium n’assiste pas plus intimement à l’expérience que les assistants, et il est tout surpris, après, quand il lit ou qu'on lui raconte ce que son polygone a écrit ou dit. »

Au sixième degré, le psychisme du médium en transe devient évident : il se distingue par la spontanéité, surtout par l’imagination. On ne pose plus de question. Le médium se met en transe tout seul ou à la prière de quelqu’un ; puis son polygone s’émancipe en toute liberté, dit, écrit ou fait tout ce qui lui vient. Fait remarquable, le médium voit toujours apparaître en lui une nouvelle individualité . « Le dédoublement suspo lygonal et l’émancipation du polygone sont tels que le polygone du médium lui apparaît comme une nouvelle personne ou comme en présence d’une nouvelle personne. Dans ce cas, le médium a en général un esprit familier dans lequel il se transforme ou qui vient le diriger. »

C’est par exemple M Ue Couësdon, qui devient Yange Gabriel avec un langage chanté tout spécial.

C’est un autre spirite américain, M rs Piper, en qui s’incarne dans les transes le D r Phinuit.

C’est enfin la célèbre médium de Genève, Hélène Smith, qui a été si bien étudiée par Flournoy. Celle-ci écrit des ouvrages, des romans, le cycle royal, roman martien, où tout est curieusement agencé, où la langue même semble nouvelle, mais où le savant psychologue suisse a su déceler les seules ressources de la folle du logis, sans aucun mélange d’originalité intellectuelle. Pour parler comme le D r Grasset, « tout est roman polygonal chez Hélène, roman polygonal lancé et dirigé par les suggestions. »

Notre auteur ajoute fort sagement « qu’il n’y a pas plus de divination et de supranaturel dans ces faits de spiritisme qu’il n'y en a dans les rêves et dans le somnambulisme spontané ou provoqué. Il y a évidemment des conditions qui rendent l’illusion facile et font croire à un caractère divinatoire ou supranaturel. Une de ces conditions les plus favorables à cette apparence de divination est Yhypermnésie que certains polygones peuvent présenter quand ils sont en état de désagrégation de leur O. On comprend que la mémoire du polygone soit, à certains points de vue, plus étendue et surtout plus meublée que celle de O. » De nombreux exemples démontrent cette vérité sans réplique.

VU

Dans un dernier chapitre qui pourrait être gros mais qui est mince i M. le professeur Grasset tente de marquer les terres inconnues et à découvrir dans le monde du spiritisme : il reconnaît que là finit l'application de sa théorie du polygone.

Il y a quatre groupes de faits qui « s’ils ne sont pas établis par la science actuelle le seront probablement par la science de demain » : ce sont la suggestion mentale, la clairvoyance, la télépathie, le déplacement des objets sans contact .

La suggestion mentale paraît établie par nombre de faits, mais elle n’est pas démontrée. Le problème est des plus ardus : il s’agit de prouver, comme le dit Richet, (< qu’en dehors de tout phénomène appréciable à nos sens normaux, à notre perspicacité normale, si vive qu’on la suppose, il existe entre la pensée de deux individus une corrélation telle que le hasard ne suffit pas à l’expliquer. » De pures coïncidences semblent rendre raison des exemples qu’on a cru trouver, mais rien ne dit qu’on n’arrivera pas à démontrer la suggestion mentale.

La clairvoyance est dans le même cas. On peut croire que la vision à travers les corps opaques n’est pas impossible, surtout en présence des récentes découvertes de la physique (rayons X), mais elle n’est pas établie par des faits à l’abri de toute discussion.

La télépathie est plus merveilleuse, elle n’est pas mieux démontrée. On sait qu’elle consiste en sensations éprouvées par un sujet et se rapportant à un événement survenu réellement à cet instant même à une distance plus ou moins grande. De nombreux exemples en ont été cités : des auteurs anglais, Gurney, Myers et Podmore ont rapporté dans un volumineux ouvrage (i) plus de mille cas. Mais si l’on tient compte des près* sentiments vagues et non vérifiés, des coïncidences heureuses, on n’ose formuler la moindre conclusion positive. Dans de récentes expériences, MM. Vaschide et Piéron ont trouvé cent neuf coïncidences manifestes, soit une moyenne de 6,81 par jour : ils expli juent ces coïncidences par « une sorte d’harmonie préétablie » harmonie qui permet à deux esprits de penser l’un à l’autre dans des conditions analogues et à des moments rapprochés (2). Il est possible qu’il y ait en vertu de la force acquise un étroit parallélisme de deux existences mentales, mais une nouvelle

(1) Les Hallucinations télépathiques. Ce livre a été analysé par nous dans la Science catholique , 1891-1892.

(2) Bulletin de V Institut général psychologique, 1902, p. 117-141, 240-242.

expérimentation est nécessaire. Et d’ailleurs cette hypothèse ne rend pas raison de tous les faits réputés télépathiques.

Enfin M. le docteur Grasset refuse de regarder comme scientifiquement établis les déplacements des objets à distance et la lévitation . Sur ce dernier point nous partageons ses doutes, et nous en avons donné la raison : la lévitation spirite se pratique toujours dans une obscurilé favorableaux mauvais tours (1).Qu’on expérimente au grand jour, et nous verrons.

Le livre du docteur Grasset se termine par un appendice où il essaie de répondre aux critiques et notamment à la nôtre « qui le préoccupe sur un des points de doctrine auxquels il tient le plus. » Force nous est donc de discuter encore avec notre savant confrère de Montpellier. Il a rendu hommage à notre indulgence. Nous faisons appel à la sienne dans les pages qui vont suivre, d’autant plus que notre dissentiment est plus profond qu’il ne paraît et qu'il engage les intérêts les plus importants.

J’ai dit et je maintiens que si la localisation des facultés sensibles, de l’imagination et de la mémoire, doit être recherchée avec ardeur, celle de l'esprit est poursuivie en vain, parce qu'elle est impossible.

J’ai dit et je maintiens que le cerveau n’est pas un organe intellectuel, mais bien un organe de sensibilité et de mouvement , j’ai dit que l’intelligence n a pas d'organe, puisqu’elle s’exerce par les facultés sensibles, et je regrette vivement que des confrères catholiques fassent chorus avec les matérialistes pour méconnaître l’enseignement de la philosophie traditionnelle et, ce qui est pire, l’évidence des faits. Il y a vingt ans et plus que je soutiens cette opinion, et j’espère la défendre longtemps encore: elle est philosophiquement certaine et n’a pas été, que je sache, encore entamée par les données de la physiologie cérébrale (2). Le matérialisme la combat avec outrance : pourquoi des spiritualistes avérés, des chrétiens lui viennent ils en aide ?

M. le D" Grasset nous répond : (< J’avoue ne pas comprendre les expressions science matérialiste ou spiritualiste appliquées à la biologie. Il n’y a qu’une biologie, et puis il y a les applications que les diverses écoles philosophiques voudront faire de cette biologie. Mais, par elle-même, la biologie n’a pas plus de philosophie ou de religion qu’elle n’a de morale.

(1) Cf D r S. La lévitation , Sueur ; Spirites et? médiums, Amat.

(2) D T S. Le Cet veau : Le Problème cérébral. Cf. notre article du Correspondant ; Le Cerveau et la Pensée (10 avril 1881).

Le biologiste, lui, doit avoir une morale et peut avoir une philosophie et une religion ; mais pas la biologie... Laissons la biologie dans ses limites naturelles; ne lui permettons pas d’en sortir; mais ne lui en imposons pas non plus de fausses et de trop étroites. »

Notre confrèra-fail une distinction qui nous paraît bien subtile entre *a biologie eL les biologistes. En fait, la biologie n’est qu’un être de raison, et nous ne voudrions pas verser dans l’ontologisme. La biologie est neutre , soit; mais les biologistes ne le sont pas, hélas I ils sont en majo riié matérialistes et sectaires, et ils ont fait de leur science une arme formidable contre le spiritualisme et la religion. Ce n’est pas le D r Grasset qui nous contredira. 11 est arrivé pour la biologie ce qui se voit actuellement en politique. La République est neutre aussi, indifférente à la religion ; mais les républicains qui la composent forment un bloc irréductible d’opposition acharnée à nos croyances. Les biologistes font de la biologie une science matérialiste et sectaire comme eux, de même que les républicains ont transformé notre pauvre régime en système odieux de guerre à Dieu et à son Eglise.

La biologie, objecte le D r Grasset, a des limites étroites qu’elle ne saurait franchir. D’accord, mais il faut s’entendre sur ses limites et ne pas mettre la science dans un isolement funeste. Nous ne croyons pas man quer au devoir en faisant de la philosophie scientifique, mais nous ne prétendons certes pas mettre la religion où elle n’a que faire. Que M. Grasset se rassure! Nous n’imiterons pas nos adversaires athées,nous n’introduirons pas nos querelles politiques ou religieuses dans le sanc tuaire sacré de la science. Nous ne confondons pas les domaines. Nous ne faisons pas de la médecine catholique , nous faisons de la médecine. De même, nous ne comprenons pas le zèle extravagant et dangereux de ceux qui imposent à tout l’étiquette catholique : il n’y a pas plus pour nous de science catholique qu’il n’y a d’épicerie catholique . Nous sommes catholiques ; mais nous avons une foi élevée et pure, nous ne la rabaissons pas au niveau des vils intérêts de ce monde, fidèle à la parole du divin Maître.

Ce point bien établi, nous maintenons que la science ne se passe pas plus de philosophie qu’un arbre de racines. Il n’y a pas entre l’une et l’autre de séparation absolue, de cloison étanche , parce que l’exploration de la nature est impossible sans la raison. Mais ou la philosophie est particulièrement essentielle, c’est sur le terrain cérébro-psychique, où les questions mixtes se pressent et ne peuvent être résolues que par l’accord de la raison et des faits. Nous défions un cérébrologiste de rester neutre,

de n’être ni spiritualiste ni matérialiste. Pourquoi M. Grasset ferait-il exception à une règle qui nous parait inéluctable?

Son idée d’isoler la biologie dans une tourd’ivoire n’est pas nouvelle. Nous l’avions trouvée très largement exposée dans les Limites de ta biologie, mais nous n’avions pas voulu la dénoncer. Un savant Sulpicien, M. Dubosq, s’est chargé de la critiquer, et il l’a fait avec un tel succès que nous ne résistons pas au plaisir de le citer : « Peut-être le souci de ménager la paix a t ilconduitM. le D r Grasset à établir,entre la biologie et les sciences qui l’avoisinent, des barrières trop infranchissables. Il semble isoler des adversaires, plutôt que de réconcilier des associés ; c’est le divorce pour assurer la tranquillité. Je sais qu’à deux reprises il est parlé avec éloge des zones de compénétration et des chapitres-frontières entre la biologie et la psychologie ; mais cette déclaration ne suffit pas à modifier l’impression générale qui se dégage du livre. Disciple de Barthez, M. le D v Grasset se défend de vouloir rien affirmer sur la nature métaphysique du principe vital; son vitalisme est tout positif et expérimental. Mais, sans rien décider touchant la nature de l’énergie vitale, il semble prononcer, toutefois, sur l’autonomie de ses lois, sur leur indépendance vis-à-vis des actions physico chimiques, sur l’indépendance aussi des actes proprement psychologiques, des appréciations quelque peu radicales... C’est comme une réminiscence inconsciente du polydynamisme : pour lui, minéraux, plantes, animaux, l’homme lui-même, acquièrent leurs activités spécifiques, par une superposition de principes indépendants et multiples. Rattachons, au contraire, cette diversité d’opérations au perfectionnement essentiel d’un seul élément dynamique ; admettons que, pour devenir chez l’homme consciente, intelligente et libre dans ses manifestations supérieures, cette force unique ne laisse pas, dans ses virtualités inférieures, d’être toujours une force physicô-chimique, analogue, de ce chef, aux autres forces du même genre et soumise aux mêmes lois ; nous comprendrons alors que les actions mécaniques, vitales, sensitives de l’homme, ne se déroulent pas en séries parallèles indépendantes ; elles sont plutôt comme les composantes nécessaires, causes solidaires d’une seule action complexe ; la vie même de l’intelligence et de la volonté sera aidée, voire conditionnée, par le jeu de ces activités inférieures du même principe. Les actions qu’étudient la psycho-physique, la biologie et la psychologie, se touchent ain$i et se pénètrent, non seulement en un point de contact, mais, pour ainsi dire, d’un bout à l’autre d’une même action, fût elle d’ordre psychologique. Dès lors, s’il est nécessaire d’étudier à part la biologie, on ne prendra pourtant une connaissance adéquate des phéno-

mènes qu’elle envisage que si l’on tient constamment compte de l’élément physico-chimique, que la vie utilise en subissant ses lois (1). ))

Le savant philosophe remarque encore que la psychologie doit s’éclairer de la biologie sans pour cela l’absorber ni s’y asservir. M. le D r Grasset combat justement les prétentions des psycho-physiciens et y dénonce les erreurs du monisme biologique. N’esi-ce pas là une heureuse inconséquence qui le fait sortir de la neutralité où il prétendait s’enfermer et le ramène à nos côtés, dans les rangs des spiritualistes chrétiens ?

C’est une erreur de croire que la biologie peut s’isoler des sciences voisines : elle en dépend étroitement. M. le D r Grasset ne saurait garder longtemps une position dangereuse d’équilibriste entre le spiritualisme et le matérialisme sur les questions cérébro-psychiques et il le prouve Jbien en combattant énergiquement la théorie de Fechner. Au premier venu qui lui posera ces questions troublantes: Y a t-il une âme? Le cerveau pense t-il? L’homme n'est il qu'une bête? le digne professeur ne sera pas embarrassé pour répondre.Il ne se posera pasen Maître Jacques, s’inquiétant de savoir si l’on s’adresse au biologiste ou au philosophe, au savant ou au chrétien. Que disons-nous ? Il a déjà répondu, et admirablement, dans ses livres, dans son enseignement, et il a mérité la haine rageuse des sectaires. Personne ne doute, dans le monde, de la foi spiritualiste et chrétienne du professeur Grasset. Honneur à lui !

La question doctrinale vidée, arrivons à la question de fait : les centres du psychisme sont-ils localisés actuellement ? M. le D r Grasset répond négativement et ajoute : a Nous ne savons pas où siège 0. » Malheureusement il ne s’en tient pas à cet aveu d’ignorance qu’impose l’état de nos connaissances, et il écrit :

« Quelle que soit la doctrine philosophique admise, il est indiscutable que le cerveau est l’organe, Youtil nécessaire à la formation et à l’expres* sion de la pensée dans les conditions connues de la vie humaine. Qu’il y ait ou non dans l’homme une âme immortelle, il n’en reste pas moins vrai que le cerveau est plus nécessaire à la pensée que la rate ou l’appendice. Pourquoi ne dirait-on pas aussi bien que certaines parties du cerveau (l’ensemble de l’écorce) sont plus nécessaires à la pensée que d’autres parties (le corps strié ou le noyau rouge)? Pourquoi n’admettrait-on même pas que certaines parties (à déterminer) de cetle écorce sont plus nécessaires à certaines pensées (plus élevées) et certaines autres parties (beaucoup mieux connues) de cette même écorce plus nécessaires à d’autres phénomènes psychiques (moins élevés) ? Il n’y a rien là, ce me semble, de philosophiquement impossible. »

(1) Rtvue de philosophie, 1 er fév. 1903,

Ecartons.de suite un mauvais jeu de mots. Notre confrère propose une hypothèse : or non seulement elle n’est pas démontrée, mais elle est contredite par les plus récentes découvertes de la science. Ce qui est philosophiquement impossible, c’est la localisation de l'esprit : nous l’affirmons de nouveau sansda moindre hésitation.Par contre la recherche du siège de la mémoire et de l’imagination,facultés psychiques si ro^veu^nous parait absolument légitime et recommandable.

Ce que M. le D r Grasset croit et ce qu’il avoue du reste en vingt endroits de son livre, c’est que la théorie de Flechsig est fondée, qu’elle permet d’attribuer aux lobes frontaux la jonction psychique supérieure en laissant les autres au reste du cerveau. 11 n’est pas seul à professer cette extravagante idée. Presque tous les maîtres de Yécole officielle la partagent, même des professeurs des Facultés catholiques, M. le D r Van Gehuchten de Louvain et M. le D r Baltus de Lille.Elle n’en est pas moins fausse, et nous ne reviendrons pas ici sur les faits qui la condamnent(l). Bornons nous à rappeler que des savants français, le D r Pitres de Bordeaux et le D r Déjerine ont toujours refusé d'y souscrire. La suite leur a donné raison.

Mais c’est une idée tenace qui hante depuis longtemps le cerveau de nos savants, celle de faire deux parts dans l’encéphale : l’une réservée aux fonctions supérieures de la pensée, l’autre consacrée aux fonctions inférieures de la sensibilité. C’était autrefois celle de Flourens, puis ce fut celle de Luys. Nous Lavons naguère étudiée dans le cours de ses développements (2), nous n’y reviendrons pas. C’est une tâche insensée que de rechercher un organe pensant qui n’existe pas, qui est impossible.

Un savant religieux, M. l’abbé Peillaube, qui est plein d’indulgence pour les idées nouvelles, a donné une remarquable préface aux opuscules du D r Baltus (3), on pourrait dire une utile leçon à ce professeur et à ses émules. Il nous suffira de le citer pour montrer qu’il ne partage pas leur erreur et qu’il se rallie absolument à notre manière de voir, fidèle à l’enseignement traditionnel :

« Distinguons tout d’abord les faits de conscience en deux catégories, les faits d’ordre inférieur et les faits d’ordre supérieur. Les premiers sont des connaissances et des tendances affectives sensibles. Les seconds, des connaissances et des tendances affectives rationnelles. Le lien qui rattache les uns et les autres aux phénomènes physiologiques n'est pas de

(1) D r S. L'Ame et le Cerveau ; Les lobes frontaux du cerceau 3 Sueur- Cbarruey.

(2) D r S. Le Cerveau.

(3) Le cerveau ; Le système nerveux , 2 vol., Bloud.

même valeur. Comment la conscience inférieure est-elle reliée à la fonction cérébrale? Existe-t-il un rapport causal entre ces deux activités? Je ne le pense pas... La vie supérieure de l’esprit, l’activité consciente, malgré sa dépendance, doit être émancipée de la fonction cérébrale... Penser sous forme universelle, nécessaire, éternelle et absolue, c'est penser sàus forme spirituelle.'.. Si l’intelligence était liée à la matière au même titre que les sens, l’imagination et la mémoire, elle n’aurait, comme ces facultés, que la représentation concrète et individuelle. Toutefois, elle emprunte à l’expérience des sens les éléments matériels de la connaissance... Le concept suppose un travail de l’intelligence sur l’image. Grâce à l’activité de l’esprit, ce qui, dans l’image, est pensé sous forme sensible, est pensé dans Vidée sous forme intelligible. On comprend dès lors que le travail intellectuel, malgré sa nature spirituelle , peut dépendre du travail cérébral... L’âme humaine possède une double vie : une vie corporelle qui se résume dans les fonctions de nutrition et de reproduction; et une vie intérieure, basée physiquement sur la vie corporelle et caractérisée parla conscience. Cette vie consciente se déroule sur deux plans différents superposés : le plan de la sensibilité et le plan de l'intelligence. Dans le premier, elle est encore intrinsèquement unie au corps ; dans le second, elle a sa vie autonome, sa vie à elle, bien qu’elle emprunte les matériaux qu’elle s’assimile à la vie des sens. L’âme est une activité originaire et fondamentale qui se distribue et se hiérarchise en plusieurs activités secondaires et dérivées : elle fait vivre le corps et l’associe à sa sensibilité — sous ce double rapport, elle est matérielle ; — elle se réserve en propre la vie intellectuelle que le corps n’est pas capable de partager avec elle ; sous ce rapport , elle est spirituelle. »

La part faite à l’âme, il est facile de faire celle du cerveau. C’est un organe de sensibilité et de mouvement. Toute son écorce est semée de centres sensitifs et moteurs qui président aux facultés sensibles ou psychiques : l’imagination et la mémoire. C’est l'instrument de l’âme, ce n’en est pas l’organe. On pense sans organe, comme l’a dit il y a longtemps Aristote ; mais on ne pense pas sans cerveau , parce que l’idée est subordonnée à l’image et que le cerveau est l’organe des images sensibles.

Le cerveau suffit-il à assurer la vie psycho-sensible,comme le prétendent à l’envi tous les maîtres de l'école officiâle ? Nous ne le croyons pas et nous soutenons depuis longtemps que le cervelet prend une part importante, nécessaire au fonctionnement de la vie nerveuse centrale. Mais ce n’est pas ici la place de développer cette hypothèse : nous la signalons seule ment à ceux qui ne veulent pas s’immobiliser dans les sentiers battus de

la routine (1), et nous espérons que l'inventeur du polygone lui sera indulgent.

La science n’a pas dit son dernier mot sur le fonctionnement de Pencé phale ; et nous avons pleine confiance dans Pavenir.Nous ne sommes pas de côux qui regardent obstinément en arrière et cherchent dans un passé fini des armes et un guide inutiles ; sûr de notre foi, appuyé sur les pro messes éternelles, nous marchons résolument à la lumière, à la vérité, à • la plénitude de la vie. Que les morts enterrent les morts! En avant, pour Dieu et pour la science I

(1) Cf. nos articles à la Science catholique depuis 1893, et la Vie affective , Lyon, Vilte, 1900.

Arras. — Imprimerie Sueur Charruey, rue des Balances. 10.

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