VI® CLASSE
PHÉNOMÈNES D’EXTASE
Nous avons dit, en parlant des médiums, que certains d’entre eux prétendent céder momentanément leurs organes à un « esprit » qui parle par leur bouche, agit par eux, en se substituant à leur propre esprit. Nous avons rapporté aussi l’observation du garçon de comptoir dont parle le professeur Russel Wallace. Que doit-on penser de tout cela? Il est certain que dans les expériences de catalepsie, de suggestion que pratiquent les médecins, et aussi, il faut bien le dire, hélas ! les pirates de la médecine, un élément étranger paraît quelquefois s'introduire sur la scène ; mais, jusqu’ici, lorsque cette inconnue se présentait on interrompait l’expérience parce que, dans ce cas, suivant le mot du professeur Lasègue « on ne sait pas où l’on va ». Aujourd’hui, sans savoir davantage « où l’on va », n’at-on pas le droit d'être un peu plus hardi, et tout en restant dans les limites d’une sage prudence, ne peut-on pas enregistrer les observations qui se présentent pour les classer, les cataloguer méthodiquement en temps propice?
Donc, voici ce que nous avons observé avec Slade :
La première fois que nous l’avons vu dans cet état d’extase tout spécial (et qui n’a rien de religieux, hâtons-nous de le dire) l’accès débuta ainsi : d’abord une légère rougeur colora la face et une sorte de rictus fit contracter les muscles du visage ; les yeux se convulsèrent en haut, et, après quelques mouvements nystagmiques des globes oculaires, les paupières se fermèrent énergiquement, un grincement de dents se fit entendre ( et une secousse convulsive de tout le corps an- . nonçale début de la « possession ». Après cette courte phase pénible à voir, le visage du sujet s’anima d’un sourire et, la voix complètement modifiée ainsi que l’attitude, le personnage nouveau, Slade transformé, nous salua gracieusement ainsi que chacun des assistants. Dans cet état de transe 1 comme disent les anglais ou || d’incarnation suivant le langage des spirites français, Slade est remplacé (d’après ce que disent ceux qui le connaissent et d’après ce qu’il dit lui-même), remplacé animiquement par l'esprit d’un Indien nommé Owasso ; dans ce cas il est assez gai. D’autres fois Owasso céderait la place
1 Mot anglais qui correspond h extase, ravissement, incarnation. (Y. la note de la page 473.)
PHÉNOMÈNES DIVERS
à l’esprit d’un grand chef Peau-Rouge de sa tribu ; mais celui-ci ne sait pas un mot d’anglais ; et alors on voit Slade se dresser, marcher à grands pas et déclamer dans une langue sonore qui paraît-il — toujours — est celle des Indiens caraïbes.
Un « esprit » auquel Owasso cède encore volontiers la place c’est à celui d’un docteur écossais qui par la bouche de Slade donne sur un ton grave des conseils thérapeutiques à ceux qu'il honore de sa visite. Tout ce qui précède, nous l’avons vu et entendu, mais on remarquera que nous n’apprécions pas.
Nous avons entendu Slade raconter qu’il lui arrive parfois, lorsqu'il est dans cette situation, de parler français ou toute autre langue aussi inconnue de lui. Mais nous n’avons pas contrôlé ce phénomène.
Nous avons eu une opération à faire à Slade pour un kyste sébacé du cuir chevelu. Comme il est très sensible à la douleur, et au surplus tout à fait pusillanime, il ne fallut pas songer à pratiquer l’opération par le bistouri. Nous eûmes donc recours aux caustiques sous forme de pâte à base d’oxyde de potassium. L’application de cette pâte était, dès le début, très douloureuse pour Slade, et, après quelques minutes, la souffrance parut complètement intolérable : le patient suait
à grosses gouttes, tous ses membres étaient agités de tremblement. Nous lui suggérâmes l’idée de faire appel à « Owasso » qui ne se fit pas prier, c’est-à-dire que Slade tomba bientôt en état d’extase, de transe, et avec la voix modifiée dont nous avons parlé, il s’entretint gaiement avec nous et M. A. F. qui assistait à l’opération dans notre cabinet de travail. La douleur devait devenir de plus en plus intense car la potasse mordait dans les couches sensibles du derme, mais Slade ne paraissait pas plus s’en préoccuper que s’il se fut agi d’un autre. Au commencement de l’opération le pouls était à 85 pulsations à la minute ; trois minutes après il était à 60; la peau, qui était chaude tout à l’heure, était devenue froide presque subitement et Slade-Owasso riait et causait toujours avec nous.
Nous lui avons pincé violemment la partie dorsale de la main et le patient, qui sursaute au moindre contact tant son hyperesthésie est grande à l’état normal, ne parut pas, dans ce moment, s’apercevoir de la petite torture que nous lui faisions subir.
Au bout d’un quart d’heure, le caustique fut enlevé, Slade eut une nouvelle convulsion et revint à l’état normal après nous avoir serré la main et dit good bye comme au moment d’un départ. La douleur se fit de nouveau sentir, mais
PHÉNOMÈNES DIVERS
très supportable et Slade se plaignit plutôt do souffrir où nous l’avions pincé.
Il faut avouer que tout cela est bien étrange. Objectera-t-on que tout est simulé? Comment expliquer alors les modifications de la température et des battements du cœur ? Cela ne se simule pas.
Encore une nouvelle observation sur ce point. Nous avons dit plus haut que Slade avait eu deux attaques d’hémiplégie dont il n’est pas guéri actuellement. Nous avons essayé comparativement sa force au dynamomètre sans lui dire ce que nous avions le dessein de faire dans la suite. Après avoir constaté que dans ses mains le dynamomètre marquait :
27 kilos à droite, 35 — à gauche
Nous avons profité d’un accès de transe qui survint un peu après les efforts qu’il avait fait en serrant l’instrument et nous avons constaté une première fois que le dynamomètre marquait :
à droite 55 kilos (au lieu de 27 kilos), à gauche 60 — (au lieu de 35 kilos),
et une deuxième fois
à droite 63 kilos (au lieu de 27 kilos), à gauche 50 kilos (au lieu de 35 kilos).
Aucune des trois autres personnes qui se trouvaient présentes ne put porter à ce chiffre l'aiguille dynamoscopique.
Sans vouloir préjuger rien sur la véritable nature de l’état nerveux dont nous venons de tracer la symptomatologie, nous ne croyons pas néanmoins qu’on puisse faire intervenir l’idée de simulation, dans la dernière expérience tout au moins, car nous n’avions pas prévenu le sujet de ce que nous voulions faire et nous ne le croyons pas assez perspicace ni assez au courant des observations pathologiques pour l’avoir deviné; malgré le titre de docteur dont il se pare, nous savons que Slade n’a qu’une instruction très élémentaire.