L ASIE, LA GRÈCE, ROME
Et Rome, en jouant, prépare dans ses arènes la moisson de l'avenir. La semence qui ne périt jamais fut confiée à la terre. Le sang des martyrs allait germer.
Or, quelle est notre œuvre à nous? Quelle est l'œuvre du dix-neuvième siècle ? Son œuvre est de sentir et de proclamer le grand accord, l'accord de la spéculation, que je vais maintenant nommer l'art; l'accord de l'art, de la science et de la formule, l'accord de l'Orient et de l'Occident. Cette harmonie, qui existe, il s'agit de la faire résonner, autant que le comportent les vibrations de l'atmosphère terrestre, sur la surface du globe habité. Par la plus bizarre peut-être des ignorances, les hommes sont arrivés à croire que les connaissances humaines , que les œuvres humaines sont contradictoires avec ellesmêmes, les unes ayant pour fond la vérité, les autres la beauté ; les autres enfin n'ayant pas de fond, et ayant le droit de n'en pas avoir.
Au fond de ce délire, la vérité et la beauté, ennemies l'une de l'autre, se débattent dans le vide. Les hommes admettent quelquefois que l'ordre est bon dans la science, mais ils sont persuadés que le désordre est la condition de Part. Quelques-uns pensent que le mal est le domaine de l'art, que l'artiste, pour être artiste, doit vivre en dehors de la loi, et que le beau c'est le péché.
174 l'aSIE, la GRÈCE, ROME.
Les hommes ayant regardé comme contradictoires les choses qui devraient être unies, sont devenus contraires les uns aux autres, eux qui devraient être unis. L'Occident est devenu l'ennemi de l'Orient comme le travail est devenu l'ennemi du repos ! Aussi le travail et le repos tendent-ils à s'abîmer tous deux dans une fatigue inféconde, cauchemar monotone qui remplace à la fois le sommeil et la veille.
Place à la vie enfin ! Place à la lumière ! Place à la paix!
A la formule répond la loi, à la science répond la vérité, à l'art répond la beauté. L'ordre répond à tout et rien ne contredit rien. Jamais l'être ne se dément ni se tourne contre lui-même. C'est le néant qui se trahit.
Mettons les vérités de l'ordre naturel sous la protection des vérités de l'ordre surnaturel. Écoutons, comme les bergers, le chant des anges, le chant de gloire et le chant de paix ! Mettons nos drapeaux humains, qui branlent entre nos doigts dès que le vent s'élève, sous la protection et sous l'ombre de l'étendard qui ne s'ébranle pas. La Rome de la mort avait donné asile à tous les dieux. La Rome de la vie donne asile à tous les saints. Que l'art, que la science et la formule ne tentent jamais rien contre le Dieu qui Est ! Que l'Orient et l'Occident, tournés enfin l'un vers l'autre, s'embrassent déjà aussi étroitement que
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cela peut se faire avant rembrassement complet , aussi étroitement que cela se peut avant que Fange n'ait proclamé la fin du temps ! Que TOrient et l'Occident, contemplant à la fois de leurs yeux ouverts la porte orientale, celle que Rome proclame immaculée, Marie, la sainte Vierge, s'embrassent dans les croyances naturelles , dans les croyances surnaturelles, dans les bras immenses de l'Eglise, ouverts comme ceux du Crucifié!
Sources de la critique d'après Voltaire. — Son opinion sur la nature du beau.— Platon, le crapaud et le diable. — L'envie, selon Voltaire , est la mère de Fart. — Le connaisseur en poésie, en musique et en médailles. — Les académies et les libraires. — Arts et beaux-arts. — Pour Voltaire Tart entier, c'est la tragédie. Shakspeare est un peu plus qu'Arlequin. — Iphigénie en Aulide, — Le goût des cadeaux, selon Voltaire inspira Racine, et le dépit, Corneille. — Le génie et le talent. — Le goût, d'après Voltaire. — La matière et la pensée.
Voici une expérience intéressante et facile que je vous recommande ; adressez-vous à un voltairien et citez-lui quelques phrases de Voltaire. En sa qualité de voltairien, il devrait , pensez-vous, les admirer, ou, s'il n'admire pas Voltaire, il n'est pas voltairien. Faites l'expérience, vous dis-je : citez Voltaire à un voltairien, le voltairien s'indignera...
Contre Voltaire apparemment ?
Non pas ! Contre vous.
Voici le secret, car il y a là-dossous un secret : Voltaire n'existe qu'à la condition d'être inexpliqué. Aussi si^s adorateurs le nomment-ils sans cesse, et
ne le montrent-ils jamais ; et si vous le leur montrez, ils se fâchent; car, pour qu'ils puissent le nommer toujours, il faut qu'ils puissent ne le regarder jamais. En le démasquant , vous leur ôtez leur dernière puissance, qui est Tignorance publique ; car, remarquez-le bien , être voltairien , ce n'est pas aimer Voltaire (personne n'aime Voltaire), c'est détester Dieu.
Mais si vous montrez Voltaire dans sa nudité, ses amis s'irritent, parce qu'ils perdent le droit d'écrire sur leurs drapeaux un symbole qui devient trop compromettant. Il faudrait garder Voltaire dans un nuage pour se prévaloir toujours de son autorité. Les Israélites craignaient de voir la face de leur Dieu et de mourir, car elle était trop belle pour être supportée; les voltairiens craignent de voir la face de leur dieu et de mourir, car elle est trop laide pour être supportée.
Je ne vais pas parler de Voltaire tout entier. L'œuvre serait bien longue, et d'ailleurs elle est faite en grande partie. Si je vous dis que Voltaire est l'ennemi de Dieu, je vous dis une chose évidente. Si je vous dis qu'il est l'ennemi de l'humanité, je vous dis une chose qui commence à devenir évidente. Mais si je vous dis que Voltaire est l'ennemi de l'art, l'en-
nemi personnel du beau, le défenseur le plus obstiné des préjugés les plus absurdes, je vous dis une chose qui sera évidente un jour, mais qui aujourd'hui est ignorée au point de sembler paradoxale.
Voltaire passe pour l'oracle du goût : c'est l'oracle du goût que nous allons interroger.
On lui demande souvent ce qu'il pense de Jésus- Christ : nous savons sa réponse. Mais on ne lui demande jamais ce qu'il pense de l'art. Nous allons le lui demander, et nous entendrons sa réponse. Nous n'étudierons donc en lui que le critique littéraire.
J'ouvre au mot Critique le Dictionnaire philosophique. Nous allons demander à Voltaire quel est, selon lui, le sens philosophique, le sens le plus élevé de la critique.
ft L'article Critique, fait par M. de Marmontcl, dans l'Encyclopédie, est si bon, qu'il ne serait pas pardonnable d'en donner ici un nouveau, si on n'y traitait pas une matière toute différente sous le même titre. Nous entendons ici cette critique née de l'envie, aussi ancienne que le genre humain. Il y a environ 3000 ans qu'Hésiode a dit : « Le potier porte envie au potier, le forgeron au forgeron, le musicien au musicien. »
Si la tête ne vous tourne pas sur ces hauteurs, si le vertige ne vous saisit pas, continuez, et n'oubliez pas que vous lisez un Dictionnaire philosophique :
« On a vu, continue Voltaire, chez les nations modernes qui cultivent les lettres, des gens qui se sont établis critiques de profession, comme on a créé des langueyeurs de porcs pour examiner si ces animaux qu'on amène au marché ne sont pas malades. Les langueyeurs de la littérature ne trouvent aucun auteur bien sain : ils rendent compte deux ou trois fois par mois de toutes les maladies régnantes, des mauvais vers faits dans la capitale et dans les provinces, des romans insipides dont l'Europe est inondée; des systèmes de physique nouveaux, des secrets pour faire mourir les punaises. Ils gagnent quelque argent à ce métier, surtout quand ils^ disent du mal des bons ouvrages et du bien des mauvais. On peut les comparer aux crapauds qui passent pour sucer le venin de la terre et pour le communiquer à ceux qui les touchent.
Deux pages plus loin, Voltaire déclare que critique signifie bon juge, et qu il faut être un QuintUien pour oser juger les ouvrages d'autrui, ou du moins il faut écrire comme Baijle^ qui a peu d'imitateurs.
Voilà jusqu'où s'élève la conception philosophique de Voltaire. La critique doit imiter Quintilien et Bayle, ou ressembler à un langueyeur de porcs.
Ouvrons le même dictionnaire, celui qui s'appelle Philosophique, au mot Eloquence. Voltaire répète la vieille distinction du genre simple, du genre tempéré et du genre sublime. Mais voici ce qui lui appartient en propre, voici par quelle ingénieuse et profonde remarque il rajeunit cette classification déjà un peu ancienne :
« Le genre sublime , dit Voltaire , ne peut regarder que de puissants intérêts Iraités dans une grande assemblée. »
Cette découverte a son importance. N'essayez doue pas d'être sublime, si vous n'avez pas deux ou trois mille auditeurs. Je regrette que Voltaire n'en ait pas fixé au juste le nombre. Cette lacune me laisse un nuage dans l'esprit. Néanmoins je lui dois de la reconnaissance. J'avais cru jusqu'à ce jour que le fiât lux était sublime dans Moïse ; mais comme ce mot n'a pas été prononcé en plein parlement, et que celui qui l'a dit a été seul à l'entendre, il n'appartient qu'au genre simple, qui est le contraire du genre sublime ; car, vous le savez, pour être sublime, la première condition, c'est de n'être pas simple.
Ces erreurs ont un avantage. Elles font ressortir la grandeur de l'Art, en le parodiant. Elles inspirent le besoin de se reposer dans la contemplation de la majesté. Elles vous précipitent dans la vérité par l'éloignement qu'elles vous inspirent d'elles-mêmes. Quand on s'est condamné un instant à regarder le singe, on a besoin de regarder l'homme. 0 sainte vérité que les hommes n'osent pas dire ! jamais cependant vous ne perdrez vos droits, et Voltaire restera ce qu'il est.
Je vais citer, citer beaucoup. Je lui laisse la parole. Je ne veux que constater, indiquer, découvrir. Qu'il apparaisse seulement, et je suis certain qu'il embarrassera ses partisans. Contre lui, il n'y a de justice possible que celle de la photographie.
J'ouvre le Dictionnaire philosophique à rarticle Beau. Attendez-vous à tout; je vous défie d'imaginer ce que vous allez lire :
« On sera peut-être curieux, dit Voltaire, de savoir comment un Grec parlait du l)eau il y a plus do deux mille ans. Selon Platon, quand Thomme initié aux mystères secrets voit un beau visage, ou quelque beauté incorporelle, il sent d'abord un frémissement secret et je ne sais quelle crainte respectueuse : quand Tinfluence de la beauté entre dans son âme par les yeux, il s'échauffe : les ailes de son âme sont arrosées (car Fâme avait des ailes autrefois). »
Je cite encore :
« Je veux croire, continue Voltaire , que rien n'est plus beau que ce discours de Platon ; mais il ne nous donne pas des idées bien nettes de la nature du beau. Demandez à un crapaud ce que c'est que la beauté, le grand beau , le To xaXov : il vous répondra que c'est sa crapaude, avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun.
« Interrogez le diable : il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue. Consultez enlin les philosophes : ils vous répondront pai- du galimatias ; il leur faut quelque chose de semblable à l'arcliôtype du beau en essence, au To xaXov. »
Voltaire en est à ne plus distinguer ce qu'il y
' a d'absolu et ce qu'il y a de relatif dans l'admiration.
L'irréflexion, l'ignorance des données métaphysiques
les plus élémentaires disent leur dernier mot dans ces
lignes.
L'opinion du crapaud et celle du diable, comparées à celles de Platon, sont de froides frivolités, qui n'ont pas même le mérite d'être plaisantes. Qu'on se trompe, je le conçois; mais il faudrait garder un peu de dignité dans son erreur. Il faudrait se tromper comme un homme qui a une intelligence.
Voulez-vous voir le fond de l'âme d'où sont sorties les paroles que je viens de citer? voulez-vous connaître l'homme qui a pu parler du beau en ces termes? Nous parlons de l'art, nous parlons du beau ; mais comme nous parlons aussi de Voltaire, savezvous à quel mot je vais ouvrir maintenant le Dictionnaire philosophique 1 Je vais l'ouvrir au mot Envie. Nous trouverons là le secret de notre homme :
Écoutez !
« Mandeville , dit-il , croit que sans l'envie les arts seraient médiocrement cultivés ; et que Raphaël n'aurait pas été un grand peintre s'il n'avait été jaloux de Michel-Ange. Mandeville a peut-être pris l'émulation pour l'envie. Peut-être aussi l'émulation n'est-elle qu'une envie qui se tient dans les bornes de la décence. »
J'admire ce détour par lequel Voltaire emprunte un nom étranger pour faire passer ce qu'il veut dire. Mais j'admire encore plus la justice qui châtie les hommes de cette espèce, en les obligeant à se trahir.
Si les grandes pensées viennent d'un grand cœur, le contraire est aussi vrai. Voltaire a cherché quelle est la source du beau, le mobile de la création artistique : il a trouvé Tenvie. Je le remercie de nous avoir donné sa mesure. Comment avait-il Tâme faite, celui qui a pu confondre le transport de Tinspiration avec le calcul de Fenvie? Dieu sait le bonheur du grand artiste s'il rencontre un grand artiste! 11 se complète en lui. La marque du grand artiste, c'est la joie partagée.
Habitant les hauteurs ordinairement solitaires, s'il rencontre dans ses domaines un autre isolé, il l'aime avec une grandeur que les autres hommes ne soupçonnent même pas. J'en appelle à ceux qui savent ces choses, et je leur dénonce Voltaire. L'envie, disait-il tout à rheure, est la raison première de la critique; l'envie, dit-il maintenant , est la raison première de Tart. L'envie, toujours l'envie ! Quel artiste que celui qui est artiste par jalousie ! le signe des êtres étroits, égoïstes, sans intelligence et sans cœur ; la marque des âmes basses, cette rage impuissante, laide et tracassière : la jalousie!
, Je reconnais dans cette théorie de l'Art l'homme qui a dit :
« C'est la curiosité seule qui fait courir sur le rivage pour voir un vaisseau que la tempête va submerger. Cela m'est arrivé, et je vous jure que mon plaisir , mêlé d'inquiétude et de
malaise, n'était point du tout le fruit de ma réflexion : j'étais curieux et sensible. »
Je n'ajoute pas de commentaire. Je reviens bien vite à la critique, que du reste je n'ai pas quittée, car le sens critique est dans l'âme.
« Le connaisseur en musique, en peinture, en architecture, en poésie, en médailles , dit Voltaire , éprouve des sensations que le vulgaire ne soupçonne pas. Le plaisir même de découvrir une faute le flatte et lui fait sentir les beautés plus vivement. C'est l'avantage des bonnes vues sur les mauvaises. L'homme de goût est choqué des draperies mesquines de Raphaël, mais il admire la noble correction de son dessin. Il a le plaisir d'apercevoir que les enfants de Laocoon n'ont nulle proportion avec la taille de leur père; mais tout le groupe le fait frissonner, tandis que d'autres spectateurs sont tranquilles.
« Le célèbre sculpteur, homme de lettres et de génie, qui a fait la statue colossale de Pierre l^^ à Pétersbourg, critique avec raison l'attitude du Moïse de Michel-Ange , et sa petite veste serrée qui n'est pas même le costume oriental; en même temps il s'extasie en contemplant l'air de tête. »
Ne portez-vous pas envie à ces connaisseurs bienheureux qui ont le plaisir d'apercevoir tant de défauts, là où d'autres n'auraient que la joie vulgaire de l'admiration? Et n'avez-vous pas pitié de ces pauvres gens qui, en face du Moïse, oublieraient sa petite veste, et ne se demanderaient même pas, dans le premier moment, si elle est trop serrée? Mais aussi
le célèbre sculpteur, qui s'est élevé à cette grande observation, était un homme de lettres et de génie. Le rapprochement de ces deux mots est excellent, mais ne vaut pourtant pas celui que je vais vous faire remarquer : connaisseur en musique, en poésie, en médailles.
Cette assimilation de la poésie à la numismatique est précieuse comme renseignement; elle nous indique, mieux que ne le feraient mes paroles, Tidée que Voltaire avait de TArt. Une œuvre poétique élait pour lui un objet de curiosité sur lequel se penchaient les connaisseurs pour le regarder à la loupe, et le plus malin étaitcelui qui avait découvert le plus de défauts Celui-là s'en allait, fier de ses bons yeux, et narguait les autres. Voilà l'esthétique de Voltaire. Celui qui a le diplôme de connaisseur a seul le droit de frissonner devant le groupe de Laocoon ; et cela est bien clair : comment voulez-vous sentir la beauté d'un chefd'œuvre, si vous n'êtes pas connaisseur en numismatique ?
En vérité, j'ai presque honte de citer ce que Voltaire n'avait pas honte de dire. Pourtant, il faut continuer :
« On est affligé quand on considère, surtout dans les climats froids et humides , cette foule prodigieuse d'hommes qui n'ont
pas la moindre étincelle de goût, qui n'aiment aucun des beauxarts. »
Si au moins ces malheureux habitants des climats froids et humides aimaient un seul d'entre les beaux arts en détestant les autres, ce serait une consolation ; mais hélas! le froid etThumidité obligent ces infortunés à les détester tous, fût-ce la numismatique !
Poursuivons !
« Entrez dans une petite ville de province, rarement vous y trouverez un ou deux libraires. Dans les capitales de province, dans celles môme qui ont des Académies, que le goût est rare ! »
Voltaire est bien cruel ! il m'arrache ici une de mes dernières illusions I Moi qui croyais que partout où il y a une Académie, le beau règne sans contradiction !
Si du moins chaque ville possédait beaucoup de libraires Ja béatitude commencerait à l'instant même. Mais , hélas ! que les temps sont durs , et que les libraires sont rares!
Je viens d'étaler devant vos yeux quelques-unes des merveilles du siècle dernier : nous lisions ensemble, dans le Dictionnaire philosophique, quelques articles assez curieux, et cependant je n'avais pas ouvert ce livre célèbre, qu'on admire et qu'on ne lit pas, à la page la plus importante sans doute : nous
cherchions les théories artistiques de Voltaire, et je n avais pas ouvert son catéchisme au mot Art.
Quelle distraction? Comment n'avais-je pas touché d'abord le cœur de la question ?
Voici mon excuse : Le mot Art ne se trouve pas dans le Dictionnaire philosophique.
J'ai vérifié le fait dix fois avant d'y croire. Je vais probablement le vérifier encore. Il est des choses pour lesquelles le témoignage des yeux ne suffit pas. Il y a dans le monde un Dictionnaire philosophique qui n'accorde pas une place au mot Art.
Par exemple, vous y trouverez les beaux-arts, vous y trouverez art dramatique, art poétique, vous trouverez l'application, vous ne trouverez pas le principe; vous trouverez les détails, vousne trouverez pasl'unité.
Écoutons Voltaire parler du drame, ou plutôt de la tragédie; car le drame, il ne le connaît. Nous allons voir comment juge celui qui n'étudie pas, dans son essence, la chose dont il parle. Nous allons entendre un aveugle poser les limites d'un pays qu'il ne connaît pas, qu'il n'a pas vu, même sur la carte. Nous allons entendre les arrêts d'un juge qui ne sait pas les lois, qui ne sait même pas s'il existe une loi.
Il est plusieurs races d'hommes. Les uns, en face d'une œuvre d'art, ouvrent le livre des choses éter-
nelles, et descendent aussi profondément que possible dans leur ame pour y trouver leur jugement écrit. Ils pensent que les vrais connaisseurs sont ceux qui connaissent le mieux la vérité absolue et les rapports universels des vérités entre elles. Les autres pensent que Part est une spécialité, et que les connaisseurs sont ceux qui ont oublié la vie, l'amour, la vérité pour apprendre par cœur beaucoup de règles. Voltaire, qui est à la tête de ces derniers, demande :
«!0ù trouver dans]nos nations modernes un métaphysicien , un moraliste môme qui ait bien parlé de la poésie? Ils sont accablés des noms d'Homère , de Virgile , de Sophocle , de TArioste et du Tasse, et de tous ceux qui ont enchanté la terre par les productions harmonieuses de leur génie. Ils n'en sentent pas les beautés, ou, s'ils les sentent, ils voudraient les anéantir.»
Vous voyez jusqu'où va, d'après Voltaire, la haine des métaphysiciens pour l'Art. Cette assertion, par sa bizarrerie, mériterait une explication qui nous est refusée. De deux choses Tune : ou ils ne sentent pas les beautés de l'art, ou, s'ils les sentent, poussés par un sentiment singulier et réellement inexplicable, ils voudraient les anéantir. Aussi, Voltaire, sans doute dans la crainte de commettre un de ces deux crimes, se tient continuellement à une distance infinie de la métaphysique. 11 va parler de l'art dramatique sans avoir posé de principes, à tort et à travers, sans plan, sans théorie, sans discussion ; il va heurter à tout
hasard, dans sa promenade irrégulière, les noms de Shakspeare et de Racine.
Car, pour lui, l'art entier, c'est la tragédie. Shakspeare est pour lui un sauvage ivre, auquel il veut bien reconnaître, à force d'indulgences, quelques qualités. Ainsi, il fait d'une pierre deux coups : il rend l'auteur à'Hamlet ridicule aux yeux du lecteur français, et se réserve encore, à lui Voltaire, la gloire d'apercevoir quelques fleurs dans ce fumier :
« Les Italiens, les Français , les gens de lettres de tous les pays qui n'ont pas demeuré quelque temps en Angleterre, prennent Shakspeare pour un Gille de la foire , pour un farceur au-dessous d'Arlequin, pour le plus méprisable bouffon qui ait amusé la populace. »
Heureusement, l'auteur de Mahomet avait demeuré quelque temps en Angleterre, et, grâce à cette circonstance, il place Shakspeare au-dessus d'Arlequin.
Tout-à-coup Voltaire se demande quel est le chefd'œuvre des chefs-d'œuvre? Où le trouver? Dans la tragédie nécessairement, puisqu'il ne connaît pas autre chose. Mais quelle sera la tragédie modèle? Voilà la question.
« C'est, dit-il, une entreprise si difficile dassembler dans un même lieu des héros de l'antiquité, de les faire parler en vers français , de ne les faire entrer et sortir qu'à propos; de leur faire parler un langage continuellement enchanteur^ qui ne soit ni ampoulé, ni familier, qu'un tel ouvrage est un prodige. Il faut observer enfin les règles de la poésie et celles du théâtre, qui sont presque sans nombre . »
Un ignorant pourrait substituer quelquefois des hommes aux héros, il céderait peut-être à la tentation de faire parler des modernes, et, de temps à autre, familièrement. Mais le poète bien appris sait qu'il faut rassembler dans un même lieu des héros antiques, les condamner à un langage contimiellement enchanteur, et quand il a satisfait à ce rude programme, il lui reste encore à observer toutes les règles du théâtre, qui sont presque sans nombre ! Quel sera ce chefd'œuvre, ce prodige qui nous montrera tant de héros antiques réunis dans un même lieu?
« Ne sera-ce point, dit Voltaire, Iphigénie en AuUde?
« Dès le premier vers , ajoute-t-il , je me sens intéressé et attendri. Ma curiosité est excitée par les seuls vers que prononce un simple officier d'Agamemnon, vers harmonieux, vers charmants, vers tels qu'aucun poète n'en faisait alors. »
Attendri par la rencontre d'Arcas et d'Agamemnon, Voltaire oublie que les vers sont de Racine ; il s'étonne quun simple officier en puisse faire de si harmonieux et de si charmants.
Un peu plus loin :
« Avant Racine, non-seulement personne ne savait la route du cœur, mais presque personne ne savait les finesses de la versification. Personne ne connaissait cet heureux mélange d;o syllabes longues et brèves et de consonnes suivies de voyelles , qui font couler un vers avec tant de mollesse et qui le font entrer dans une oreille sensible et juste avec tant de plaisir. »
Je me garderai bien de développer ces paroles
exquises. Racine a découvert les finesses de la versification, le mélange des syllabes longues et brèves, puis la route du cœur par-dessus le marché. Je ferai seulement une remarque permise, quand il s'agit d'un grammairien fanatique : au point de vue grammatical, la dernière phrase n'a pas de sens.
Voltaire continue :
« On sait de quel sublime est la scène du quatrième acte, non pas de ce sublime de déclamation , non pas de ce sublime de pensées recherchées ou d'expressions gigantesques, mais de ce qu'une mère au désespoir a déplus pénétrant et de plus terrible, de ce qu'une jeune princesse qui sent son malheur a de plus touchant et de plus noble. Jamais Achille n'a été plus Achille que dans celte pièce. »
Si cette longue phrase n'est pas française, il faut s'en prendre à l'enthousiasme qui égarait Voltaire dans ce moment-là ; et, si cet enthousiasme est un peu froid, il est facile d'expliquer cette froideur. Le sentiment procède de Tidée. Son intensité est en raison de la puissance qui le produit. C'est la conception du beau qui donne à l'amour du beau sa justesse et sa majesté. Pour admirer, il faut savoir. L'admiration est le privilège des esprits généralisateurs. Ceux-là seuls s'élèvent du fait à l'idée, et puisent l'enthousiasme à la source éternelle. Voltaire a analysé /p/i/(/e/ue.
Non-seulement il n'a pas résolu, mais il n'a pas posé, à propos de cette tragédie, une seule question. Son admiration porte sur Theureux mélange des syl-
192 VOLTAIRE CUITIQUE.
labes longues et brèves. Mais la vie du drame, son idée, sa portée intellectuelle et morale, s'il en a une, ces choses ne se sont pas même présentées à son esprit. Que ses éloges soient mérités ou immérités, peu importe.
Les choses essentielles n'ont pas été abordées, 11 compte les règles pourvoir si l'auteur n'en a pas oublié une. Il lit le compas en main, pour mesurer la longueur des scènes et celle des actes. Il lit comme un vieux professeur. 11 admire au nom des poétiques convenues et des rhétoriques officielles. 11 croit , comme on le croit au collège, que c'est le maître qui pose les conditions du succès : il se traîne autour des choses arbitraires ; mais il n'approche d'aucune réalité. Car l'Art dans sa pensée ne fait pas corps avec la vie. Il n'est pas une vérité vivante. Le style noble, les entrées des personnages, leurs sorties, etc., il a été question de tout dans son analyse, excepté de Dieu, de l'homme et de la nature.
Voltaire Siïïwme qu Jphigéîiieen Aulide est une pièce
parfaite. Racine, sans aucune comparaison, est à ses
yeux le plus grand poète du monde, mais il accompagne
ces jugements de l'observation suivante:
« Une ode que Racine composa à Tâge de dix-huit ans jiour le mariage du roi lui attira un présent qu'il n'attendait pas, et le détermina à la poésie. »
Racine eût donc été procureur ou greffier si par hasard Louis XIV ne lui eût fait un cadeau ; c'est ce cadeau qui lui révéla sa vocation. C'est à ce moment qu'il sentit frémir en lui l'esprit créateur. Si Voltaire eût su de quoi il parlait quand il parlait de l'Art, il eût compris que ce souverain est trop fier pour ne pas choisir lui-même ses serviteurs. Il n'attend pas les cadeaux de Louis XIV. Il prend ses hommes où il les trouve; il les consacre et tout est dit.
Quant à Corneille,
« Le cardinal Richelieu ayant persécuté le C/d, eut le bonheur de lui inspirer ce noble dépit et celte généreuse opiniâtreté qui lui fit composer ses admirables scènes des Horaces et de Cinna. »
Ainsi ce fut le goût des cadeaux qui inspira Racine, et le dépit qui inspira Corneille. Il est dans la destinée et dans la nature de Voltaire d'abaisser ce qu'il touche, eût-il même l'intention de relever : ses mains ne sont pas faites pour cela.
Il y a deux sortes d'adversaires, ceux qui posent la question comme vous, mais qui la résolvent en sens contraire, et ceux qui ne la posent pas, qui ne savent pas même qu'il y a une question. Avec les premiers l'accord peut être difficile, mais à la rigueur il est possible. Avec les seconds l'accord est absolument impossible, puisqu'ils n'entendent pas la langue que vous parlez. Les mêmes mots ne réveillent pas
dans leur esprit et dans le vôtre la même idée. Au même moment, et à propos de la même parole, Voltaire, croyant penser à l'Art, pense aux roueries du théâtre, aux intrigues des coulisses, aux entrées, aux sorties, aux règles qui sont sans nombre. Vous et lui, vous n'avez pas un mot à vous dire.
« Au fond , dit quelque part Voltaire , le génie est-il autre chose que le talent ? »
Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur la différence radicale de ces deux idées. Le génie et le talent ne diffèrent pas par le degré : ils diffèrent par la nature. L'homme de génie est celui qui dépasse les proportions que l'homme assigne à l'homme. Quand la postérité parle de lui, elle ne distingue pas toujours exactement l'idéal du réel, parce qu'en lui l'idéal et le réel se sont embrassés plus étroitement qu'à l'ordinaire. Dans le récit de sa vie l'histoire et la légende se coudoient solennellement.
Mais une jeune fille a du talent quand elle joue agréablement du piano.
Voltaire croit que le mot qui convient à Christophe Colomb et celui qui convient à cette jeune fille sont deux mots synonymes.
Je continue :
« Le goût, dit Voltaire, ce don de discerner nos aliments , a produit dans toutes les langues connues la métaphore qui exprime par le même mot le sentiment des beautés et des
VOLTAIRE CRITIQUE. 19o
défauts dans les arts. C'est un discernement prompt comme celui de la langue et du palais, et qui prévient, comme lui, la réflexion. Le gourmet sent et reconnaît promptemcnt le mélange de deux liqueurs. L'homme de goût , le connaisseur verra d'un coup d'œil prompt le mélange de deux styles.»
(Deux liqueurs et deux styles !) Mais continuons :
« L'homme de goût verra un défaut à côté d'un agrément. »
Quel sera, s'il vous plaît, cet agrément que pourra seul apprécier le fin connaisseur? Le voici:
Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ?
Qu'il mourût!
« Mais, dit Voltaire , il sentira un dégoût involontaire au vers suivant :
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. »
Jane sais si le dégoiit de V^oltaire était volontaire ou involontaire, et je n'examine pas cette question.
Mais le second vers serait aussi admirable que le premier, si l'adjectif pouvait en être retranché.
« Un jeune homme sensible sera ému, poursuit Voltaire, 'a la première représentation d'une belle tragédie; mais il n'y distinguera ni le mérite des unités, ni cet art délicat par lequel aucun personnage n'entre ni ne sort sans raison , ni les autres difti cultes surmontées. »
Pauvre jeune homme! tant qu'il nesera pasconnaisseur, il ne fera que sentir le beau. Mais, admis à l'école de Voltaire, il démêlera le mérite des unités, partagera au sujet des entrées et des sorties Fin-
cessante préoccupation de son maître, et n'admirera plus dans l'Art que les difficultés vaincues ! Quel progrès !
« Il faut , continue Voltaire , avoir l'esprit très-formé pour sentir toutes les beautés de la Henriade. »
Et ailleurs :
a On demande comment la poésie, étant si peu nécessaire au monde, occupe un si haut rang parmi les beaux-arts? On peut faire la même question sur la musique. »
Je ne commente pas , je cite. Que so'aient mes réflexions près de mes citations? Mes citations rempliraient des volumes : j'ai l'embarras d'un choix immense. Mais je m'arrête, je crois en avoir dit assez pour montrer la conception de Voltaire sur l'Art.
« Le goût, dit-il encore quelque part, est le partage d'un trèspetit nombre : toute la populace en est exclue. Le goût , pour Tordinaire, ne s'introduit que chez l'oisiveté opulente. »
Un dernier mot : nous avons entendu Voltaire insulter Platon. Entendons-le insulter Pascal. Vous connaissez les paroles du grand homme.
« L'homme est un roseau, mais c'est un roseau pensai^!; quand l'univers l'écraserait , l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce que l'avantage qu'il a sur lui, l'univers n'en sait rien. »
Voltaire répond:
« Que veut dire ce mot noble ? Il est bien vrai que ma pensée est tout autre chose, par exemple, que le globe du soleil. Mais est-il bien prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est plus noble que le soleil qui anime tout ce que nous connaissons de la nature? Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre quand il a coûté plus de peine à son auteur et qu'il est d'un usage plus utile. Mais en a-t-il plus coûté au Créateur de faire le soleil que de pétrir un petit animal, haut d'environ cinq pieds, qui raisonne bien ou mal? Qui des deux est le plus utile au monde, ou de cet animal ou de l'astre qui éclaire tant de globes? Et en quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables à l'univers matériel ? »
Voici le raisonnement de Voltaire: Comment la pensée serait- elle supérieure à la matière, puisque la matière est plus grosse que la pensée?