‹ Le StyleChapitre 7 sur 11 · LES UNS ET LES AUTRES · texte numérisé non relu

LES UNS ET LES AUTRES

surfaces, il a pitié du fou qui veut les percer. Quand Christophe Colomb monte sur son navire, il rit, parce qu'il n'a pas Fhabitude de partir, lui, pour l'Amérique, et il n'est pas impossible qu'il trouve de jolis quolibets.

Quant à l'homme médiocre, sa rage a un caractère h part, et on ne la connaît bien que quand on le connaît bien lui-même. C'est le fond de son cœur qui est blessé, et pour sonder la blessure il faut aller au fond de ce cœur, qui est profond à sa manière, comme un vide, comme un trou.

Il n'a pas besoin, pour haïr l'homme de génie, de savoir, môme vaguement, ce que celui-ci a fait, ni de quoi il est question. Non ; il le reconnaît à sa signature, et il le hait, sans savoir pourquoi, d'une haine animale que l instinct donne à certains êtres inférieurs. Il le hait et il veut lui nuire, pour faire du mal à quelque chose de grand. Sa vanité, qui a tant à venger, vise là, sans même en avoir conscience, comme à une vengeance universelle, comme à un triomphe qui dédommagerait de tout. Aussi il remue son néant pour y trouver quelque chose; il essaye même du mépris, mépris impossible et avorté : il ne parvient à exhaler que des miasmes infects qui voudraient être des poisons, et qui aident à deviner ce qu'il y a dans les âmes où il n'y a rien.

Qui jamais a pensé qu'un dictionnaire fût un livre ?

C'est un livre que nous devrions ouvrir quelquefois. Il y en a de plus ou moins instructifs. J'ouvre, au hasard, celui de M. Dochez à l'article Vanité.

Le vieux sens du mot m'est indiqué très-clairement par le vieux français :

« Vanité (du latin vanitas, dérivé de vanus, vide). - « Ces clioses sont dites et crues très-follement, et sont pleines de vanité et de souveraine légèreté ou fausseté. »

(Raoul de Presles.)

Il est clair que vanité veut dire néant. Arrivons aux modernes :

« La vanité n'est que Tartde s'endimancher tous les jours.»

La phrase est de Balzac, et vous avez pu le reconnaître. Voilà bien la vanité, considérée non pas en elle-même, dans son essence, mais dans son effet extérieur et social.

Continuons :

« La vanité est la mère des ridicules comme Toisivcté est la mère des vices. »

Vous ne pouvez pas Jeviner le nom de Tauteur : trop (le gens soiU capables de signer une sottise. Celle-ci appartient à Marmonlel : ce brave homme a cru que la vanité n'est pas la mère des vices, et qu'elle se borne à produire des ridicules.

Continuons :

« Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité ! »

Oh ! que voilà bien J.-J. Rousseau! La phrase est de lui et doit être de lui. Il condamne la vanité sans doute, mais au nom de qui la condamne-t-il? Il la condamne au nom de la vanité elle-même. Il vous engage à vous défier d'elle, parce qu'elle a des suites mortifiantes, c'est-à-dire parce qu'elle se tourne contre elle-même, et qu'elle arrive, en se montrant, à se faire souffrir. Comme voilà bien la vanité, observée par elle-même, et condamnée en son propre nom, non pas en qualité d'erreur, mais en qualité de mauvais calcul I

Continuons.

« Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable , c'est qu'elle blesse la nôtre. »

Vous attendez la signature de Larochefoucauld, et vous ne vous trompez pas. Voilà bien l'observateur morose et par conséquent borné, doué de finesse et privé d'élévation, qui n'observe dans Thomme que le

défaut, l'absence, le manque, et qui ne le voit jamais aimant la vérité, parce qu'il ne le voit pas d'assez haut pour apercevoir ses hauteurs.

Continuons :

« La vanité les perd, l'orgueil les sauverait. »

C'est à M"^ de Girardin qu'il faut imputer cette phrase. Elle a cru, hélas! que l'orgueil est une noble chose qui peut sauver quelqu'un, et nous a prouvé qu'elle ne parlait pas la langue de la vérité. Elle a voulu faire de l'esprit et nous a prouvé qu'elle ignorait , dans leur rapport , les deux noms qu'elle oppose.

Continuons :

« La vanité est si ancrée clans le cœur de Thommc qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur se vante et veut avoir des admirateurs (Pascal). »

Voici que nous montons, et pourtant rien n'est dit encore.

Pascal s'étonne à tort, si toutefois il s'étonne. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur, veuille avoir des admirateurs tout aussi bien qu'un autre? Un crocheteur est un homme, et la vanité n'est en lui, à cause de son état, qui n'est qu'un détail, ni plus ridicule ni plus vicieuse que dans tout autre. Si Pascal ne s'étonne pas, il permet du moins à son lecteur de s'étonner, et c'est déjà

trop. Pascal flatte ainsi la vanité de son lecteur, qui n'est pas croclieteur, mais qui est homnie.

J'omets un bien grand nombre de citations et j'arrive à celle qui termine l'article.

« Que la vanité humaine rougisse en regardant le terme fatal que la Providence divine a donné à ses espérances trompeuses.»

Voilà Bossuet : cela est clair : ne sentez-vous pas la griffe du lion ?

M. Dochez a gardé cette parole pour la dernière, comme une conclusion. Ce n'est pas une rencontre due au hasard ; c'est une intention intelligente et suivie qui préside à tout l'ouvrage.

Après nous avoir promenés à travers l'histoire des mots, suivant les contours et les détours delà langue, l'auteur garde pour la fin de l'article la citation concluante, celle qui résume et détermine. 11 ne tient pas seulement à éveiller plusieurs idées, il tient à laisser une idée juste. Il veut que l'histoire littéraire de notre génie national ait une conclusion. Je me souviens que, dans les dernières années de sa vie, causant avec moi de cette langue française qu'il aimait tant, et mettant à profit pour son œuvre tout ce qu'il entendait citer, M. Dochez me disait souvent : « Je voudrais que mon Dictionnaire pût être utile à un jeune homme, même pour devenir chrétien. Je voudrais que le lecteur comprît que le vrai sens des choses est

enseigné par le christianisme. Je voudrais que la conclusion chrétienne fût visible à la fin de chaque article. Je ne voudrais pas, ajouta-t-il, avec un scrupule charmant, faire aimer le nom de ceux qui ont menti. »

Voilà certes une façon nouvelle et haute d'entendre un dictionnaire! Voilà un dictionnaire philosophique dans une acception où ces deux mots n'ont pas été employés ensemble ! "

M. Dochez n'a pas vu imprimé et publié Touvrage auquel il avait consacré sa vie. La mort l'a enlevé à la science et à ses amis, quand les dernières pages de son livre étaient encore sous presse.

Un membre de l'Institut, dont l'autorité est considérable en matière de linguistique, M. Paulin Paris, dans une savante préface, a rendu hommage au savant auteur.

M. Paulin Paris a parfaitement compris et expliqué le genre de service que M. Bochez a rendu à la langue. Voici quelques mots que je tiens à citer :

« Il n'est pas aisé, dit-il, de suivre la langue française dans son origine, dans ses transformations, dans les nombreux incidents de son histoire. Aussi, malgré Faltrait que présentent les recherches philologiques, ne Ta-t-on jamais étudiée d'une façon absolue, générale. Ce n'est pas que nous manquions de bons vocabulaires et de grammairiens recommandables...

« Mais tous ces habiles critiques estiment la valeur des mots à la mesure de leur goût, ou du moins ils se contentent d'invo-

quer, à Tappui de leurs jugements, des exemples récents et pour ainsi dire immédiats... A peine si , dans leurs décisions , ils reconnaissent l'influence des révolutions sociales, et s'ils veulent bien constater ce que les terrains précédemment parcourus ont apporté d'éléments nouveaux et de nuances inattendues dans les flots qui coulent devant nos yeux. D'après eux, l'histoire de notre langue commencerait au règne de François l^r... Voltaire n'a-t-il pas cru découvrir que nous baragouinions un jargon , enfant demi formé des Goths et des Normands?... Nous manquions d'un travail approfondi sur l'origine des mots consacrés, sur la date de leur introduction, sur leurs acceptions diverses , sur l'idée qu'ils rappelaient autrefois , et sur l'idée qu'ils expriment aujourd'hui. C'est un travail de cette nature que le respectable et savant M. Dochez avait entrepris dans sa laborieuse retraite, et que nous présentons aujourd'hui au public. »

Ce discours préliminaire est lui-même un monument curieux et précieux. M. Paulin Paris nous parle de nos origines en homme qui les connaît. Il éclaircit ce qu'on peut appeler la première époque de la littérature française. Les jongleurs , sorte de rapsodes modernes, ont été vraiment nos premiers poètes. Une tradition orale, très-incomplète, a seule gardé leurs chansons jusqu'aux copistes contemporains de Philippe-Auguste, qui les ont fixées, mais qui, comme le remarque très-bien M. Paulin Paris, n'en déterminent pas la date exacte. Dans cette première époque, époque des chevaliers et des vilains, la nation ne savait pas lire.

Avec la deuxième époque commence la littérature écrite. Nous voici sous Philippe-Auguste. On prend

au sérieux Fart d'écrire. Un compagnon de Godefroi de Bouillon, Richard le Pèlerin, avait composé, au douzième siècle, sous ce titre : le Geste d'Antioche, un récit de la première croisade.

Cent ans plus tard, dans la seconde époque, un trouvère de Douai rajeunit cette œuvre d'après les règles déjà plus savantes du. treizième siècle. Déjà la naïveté se perdait, déjà au treizième siècle ! Qui eûtvu d'un œil pénétrant la naissance de l'alexandrin eût pu prédire le dix-septième siècle.

A ces essais poétiques succède l'histoire , et la personnalité de la langue française augmente sensiblement. La prose chez nous eut une existence plus prompte et plus pleine que la poésie, Jean Froissart est là pour l'attester, et il est facile de saisir en lui ce charme particulier qui ne permet plus de mourir ni à une langue ni à un homme.

Le livre de M. Dochez rappelle à la langue franfrançaise ses titres de noblesse.

Nous ne connaissons pas assez notre langue, nous ne l'aimons pas assez. Elle est bien véritablement notre expression, et quelle gloire que d'exprimer dignement la France ? Pour étudier notre langue, il faut étudier notre histoire, et pour étudier notre histoire ilfaut étudier notremission, notre type,notredestinée, notre fonction dans l'histoire du monde. Or, si je ne me trompe, voici le caractère, le double caractère de

la France. Elle est essentieliement unie à Thumanité, et essentiellement distincte des autres nations. Par sa racine, elle plonge dans le monde entier ; par sa tête, par ses fruits, par ses fleurs, elle ne ressemble qu'à elle-même. Elle prend son bien où elle le trouve, mais jamais elle n'est plagiaire : car elle s'assimile tout ce qu'elle emprunte^

Elle saisit l'élément latin, elle saisit l'élément germain, elle conserve l'élément gaulois, et elle est la France. Toujours prête à aider les autres , mais toujours fidèle à elle-même , voilà, je crois, le caractère que doit avoir la France, dans son histoire. Son type est également éloigné de Tégoïsme et de l'imitation, et je résumerais son portrait par ces deux mots: Essentiellement solidaire, essentiellement personnelle.

Ce qui est vrai de la France est vrai de la langue française. La langue française est dans l'ordre de la parole ce qu'est la France dans l'ordre de l'action. La France est personnelle, la langue possède l'originalité ; la France est solidaire , la langue française possède une faculté merveilleuse d'assimilation.

Ah ! si elle était réduite à ce qu'on appelle l'esprit gaulois, elle occuperait, sur la carte du monde intellectuel, une bien petite place. Mais voyez comme elle est prête à tous les agrandissements. Elle se plie à tout, sans jamais perdre sa forme propre. Bien que

les grandes conceptions philosophiques ne lui soient peut-être pas naturellement familières, bien qu'elles ne lui semblent pas un produit du sol, elle les accepte avec une admirable facilité, elle se les assimile, elle les fait siennes. Et quand elle les a faites siennes, elle a le pouvoir admirable de les répandre sur le monde. La langue française a le don de populariser !

Faculté sublime ou dangereuse ! A la fois claire et subtile , la langue française peut vulgariser les pensées vraies ou fausses d'un solitaire ; elle peut présenter sous une forme délicate, tantôt salutaire et tantôt perfide, suivant l'occurrence , des sentiments qui , sans elle, sembleraient abruptes et, par là, manqueraient leur effet sur le cœur humain. L'originalité de l'allure et la souplesse des mouvements distingueront partout h France et la langue française, les distingueront des autres nations, des autres langues, et en même temps les uniront h elles. Ne ressembler à rien, et s'assimiler tout, voilà peut-être le secret de la conquête, et la raison de la victoire. Quand Bossuet se sert de saint Augustin, il ne le traduit pas servilement, il s'en empare, il s'en nourrit, et reste Bossuet, armé de sa conquête.

Supposez deux hommes, égaux d'ailleurs par les facultés jusqu'à ce jour déposées en eux, mais réveillés ce matin dans les dispositions que voici :

L'un deux , qui s'appellera Jacques, se lève comme il s'est levé hier, avant-hier, le jour précédent, la semaine dernière, le mois dernier et l'année dernière.

Cet homme ne dit pas ses prières en se levant, parce qu'il n'a pas l'habitude de les dire, ou si par hasard il a l'habitude de les dire, alors il les dit par habitude, et en prononçant ce mot : Que votre nom soit sanctifié, il ne se demande pas si ce mot signifie quelque chose ou ne signifie rien.

Cet homme va s'ennuyer, comme il s'est ennuyé hier, sans même s'apercevoir qu'il s'ennuie ! Si quelqu'un le lui fait remarquer, il répond : Que voulezvous!

Il est résigné à l'ennui éternel.

Sa journée d'aujourd'hui n'aura pour raison d'être que sa journée d'hier.

L'autre homme que je viens de supposer (nous

rappellerons, si vous voulez, Etienne,) admet la possibilité d'un changement quelconque dans sa personne et dans sa vie.

On pourrait croire que ceci est peu de chose.

En se réveillant, Etienne ne s'est pas déclaré luimême à lui-même qu'il est immuable, infaillible et parfait. Etienne ne s'est pas dit : Je suis la perfection ; donc je n'ai qu'à continuer, qu'à me ressembler, qu'à m'imiter. Etienne a admis l'idée d'une modification comme n'étant pas incompatible avec l'idée de luimême.

Vraiment cela paraît simple et facile.

Eh bien ! cela est un effort, cela est grand, cela est beau.

Cela est fécond dans une mesure qu'il est impossible d'imaginer.

Etienne s'est mis en branle. Le voilà en route, il est dans la direction de la vie.

Quant à Jacques, qui, ce matin ne s'est rien dit, par cela seul qu'il ne s'est rien dit, il s'est dit ce mot sous-entendu : Continuons. Je vais faire ce que j'ai toujours fait. Il va séjourner un jour de plus dans la mort, s'acclimater avec elle un jour de plus, resserrer les liens qui l'unissent à elle ; l'amitié de la mort et de lui va devenir plus intime ; car une journée est une chose importante, respectable.

Entre le matin et le soir Thomme marche beaucoup, soit à droite, soit à gauche.

Or, de Jacques qui fait ce qu'il a déjà fait, ou d'Etienne qui songe h faire ce qu'il faut, lequel a raison ?

Parce qu'on s'est trompé déjà, est-ce une raison suffisante pour se tromper encore, pour se tromper toujours ?

Ma question est stupide, à force d'être facile à résoudre. A l'instant où je la pose, vous la résolvez théoriquement, sans hésiter, en faveur d'Etienne.

Mais veuillez vous demander si ce matin vous ne l'auriez pas résolue pratiquement en faveur de Jacques?

Pour avoir raison auprès des imbéciles, il faut avoir le ton doucereux.

Le mensonge, qui en général est poli, courtois, mielleux, leur paraît modéré. Le ton simple, énergique et quelquefois brusque de la bonne foi leur déplaît, les choque, les dérange.

Les scélérats savent pleurer à propos.

L'homme médiocre, à qui on signale un grand dan-

ger auquel il ne songeait pas, vous répond : Ah bah! ou Allons donc ! L'accident dont vous lui parlez n'étant pas dans ses habitudes, Tliomnie médiocre est convaincu que cet accident ne peut pas arriver, puisqu'il ne lui est pas encore arrivé.

L'ardeur de voir les hommes supérieurs ou qui passent pour tels est, chez un jeune homme, une marque presque certaine d'intelligence; cette ardeur est une des formes du besoin d'interroger. Les sots n'aiment pas les nouveaux visages. Ils sont trop satisfaits d'eux-mêmes pour avoir besoin de quelqu'un ou de quelque chose.

L'homme médiocre, gêné par le regard de l'homme supérieur, se réfugie dans la moquerie, comme dans un asile.

Il faut être fort et même grand pour appeler le premier un homme ou une chose par son vrai nom.

Quand un homme vous trompe, dites-vows rjue s'il s'était dévoué pour vous donner la science, il n'eut

pas tant fait. Dix ans de travail n'instruisent pas autant que la trahison d'un ami.

C'est le propre des situations fausses d'être compliquées par tous les efforts qu'on fait pour les éclaireir. Compliquées par la parole, compliquées par le silence, elles vont toujours s'embrouillant, quoi qu'on fasse et quoi qu'on ne fasse pas. Mais si quelqu'un dit : Tai eu tort^ pardonnez-moi, cette parole fait jaillir la lumière du fond de ce chaos.

Un homme, qui vous a fait du mal, et qui le regrette, essaye, pour sortir d'embarras, cent mille moyens, compliqués, difficiles et inutiles. Mais réparer sa faute et dire: J'ai mal jugé^ cela serait trop simple, trop prompt, trop efficace; il n'y pense pas.'

Ce qui est différé nest pas perdu.

Parole quelquefois vraie, vraie même en principe. Mais, dans l'ordre relatif, l'abus qu'on en fait est redoutable. Combien de choses sont perdues à jamais pour n'avoir pas été faites à l'heure nécessaire ! L'occasion est une des faveurs que le temps nous accorde, et

voici un des mots terribles de la langue humaine ; Trop tard!

Cet homme est irrité contre son père : il va manquer à ses devoirs de fils. Tout à coup une pensée le traverse : un jour mon père mourra. Un jour mon père sera mort, un jour je viendrai au cimetière, et je lirai son nom sur un tombeau. Je me souviendrai alors du mal que je vais lui faire.

De quelle lueur singulière la mort éclaire la vie !

Défiez-vous de Thomme qui cherche à faire valoir, en présence de vous, ses qualités.

La partialité en faveur des faibles et des vaincus est l'injustice des âmes supérieures.

Peu d'hommes parlent du même ton à celui dont ils ont besoin et h celui qui a besoin d'eux.

L'affection comble les abîmes. Placez près d'un

grand homme un homme ordinaire, mais dévoué, le second sera dans un sens l'égal du premier, et quelquefois, dans les jours d'orage, son supérieur.

La recherche de soi amène toutes les complications, conduit à tous les labyrinthes.

L'abandon de soi simplifie tout.

Quand un homme s'égare, soyez sûr qu'il vient de se chercher. , c^ ^ j » / ^ > j k^' i

Quand nous entendons parler un homme délivré de l'amour-propre, nous avons, même malgré nous, en ses paroles une confiance extraordinaire.

Quand un homme vient de se perdre, par une de ces fautes que l'on appelle aussi des sottises, parce qu'elles entraînent une punition immédiate, ne demandez pas pourquoi il s'est perdu : soyez sûr que c'est par amour-propre.

L'amour-propre mine et divise.

Quelques personnes croient qu*il faut exciter la

vanité des jeunes gens, pour qu'ils fassent le bien par amour-propre. Autant vaudrait sucrer un verre d'eau avec de l'arsenic, afin que le verre d'eau ait plus de goût.

L'amour-propre aveugle ceux qui aiment la lumière, paralyse ceux qui aiment Faction, pervertit ceux qui aiment la bonté, abrutit ceux qui aiment l'intelligence. Les bâtiments qui s'élevaient s'écroulent quand l'amour-propre se glisse par une fente entre deux pierres. L'amour-propre est essentiellement contraire à l'édification.

Rien ne reste sain là où l'amour-propre apparaît.

Il couvre et souille tout comme la lèpre.

Il empoisonne la moelle des os, elles os se carient.

Le regard que l'homme jette sur lui-même pour s'admirer allume la foudre. Le regard que Tliomme jette sur lui-même pour se connaître et se confondre, dispose la foudre à s'éteindre.

Aucune qualité naturelle ne remplace le bon sens. Sans lui, les facultés les plus hautes ne servent qu'à creuser l'abîme qui vous entoure et vous menace.

:218 PE^JSÉEs.

Plus vous êtes élevé, plus profond est Tabîme h côté de vous. Les grandes entreprises, si le bon sens manque, ne préparent que de grandes ruines.

11 faut du courage pour croire et de Tandace pour douter.

L'homme qui a manqué par sa faute une grande occasion voudrait faire croire qu'il a pitié de ceux qui ne la manquent pas comme lui.

Lliomme qui a trahi un secret, au lieu de s'en prendre à lui, s'en prend au secret.

L'homme qui a trahi son ami se dit ^trois choses pour se rassurer : d'abord que son ami méritait d'être trahi, ensuite que son ami avait intérêt à être trahi, enfin que son ami n'a pas été réellement trahi.

Au bout de quelque temps il s'est persuadé à luimême qu'il n'y a eu dans toute cette affaire qu'un malentendu. Quelques jours après il se félicite et dit qu'il a bien fait.

Dans les moments solennels ou Thomme nage en pleine lumière, dans le sentiment de l'inlini, s'il éprouve le besoin du silence, ce n'est pas parce qu'il n'a rien à dire , c'est parce qu'il aurait tout à dire : ce n'est pas Tobjet qui fait défaut h la parole; c'est la parole qui fait défaut à l'objet. Il a peur d'employer des mots qui s'appellent aussi des termes, et de circonscrire et d'anéantir, en la déterminant, cette joie immense et timide qui se lève au fond de son âme, et plane sur le monde, sans se poser sur lui, le sentant trop petit pour elle. 11 a peur d'éteindre la flamme, s'il l'emprisonne; il n peur de retomber dans l'esclavage, h l'instant même où il essayerait d'exprimer l'inexprimable et de raconter la délivrance.

Deux routes sont ouvertes à l'homme qui parle aux hommes. En supposant le succès , ces deux roules aboutissent, Tune à la réputation, l'autre à la

Que représentent ces deux mots? Quelle est la distance qui sépare la réputation delà gloire.

Les plus aveugles sentent qu'elle est grande, sans savoir en quoi elle consiste : instinctivement, Thomme est obligé de ne pas les confondre : la langue se refuse à la confusion. Qui donc oserait parler de la réputation de saint Augustin, ou de la gloire d'Helvélius?

La réputation n'est donc pas la gloire. Mais on croit généralement qu'il existe entre elles deux une différence de degré, et que la réputation n'aurait qu'à grandir un peu pour se changer en gloire. Voilà l'erreur. La différence qui existe entre elles est une différence de nature. La réputation est la parodie et le contraire de la gloire.

L'art est l'expression de l'idéal manifesté par un signe sensible. Il a pour but évident, pour fin natu-

LA RÉPUTATION ET LA GLOIRE. 22il

relie, d'élever vers l'idéal quiconque approche de ce signe sensible. Mais Tarliste est déchu, puisque l'homme est déchu ; et Tarliste, plein de sa déchéance, plein de vide, plein de vanité, oubliant qu'il doit élever les hommes à lui, c'est-à-dire vers l'idéal qu'il exprime, consent à descendre vers les hommes, non pas pour les attirer avec lui sur les hauteurs, mais pour demeurer avec eux dans les bas-fonds. Alors, au lieu de chercher la loi de l'art dans la loi éternelle et dans la vérité absolue, il a cherché sa loi dans le caprice du public. Au lieu de chercher à élever les hommes, il a cherché à leur plaire. L'artiste cherche à plaire! quelle épouvantable dégradation ! Il faut toute l'habitude que nous avons des choses extraordinaires pour ne pas nous étonner de cette complaisance.

L'artiste qui flatte le public va vers la réputation.

L'artiste qui élève le public va vers la gloire.

La gloire vient d'en haut, la réputation d'en bas.

La gloire est le rayonnement que la vérité dépose sur la tète de l'homme qu'elle a choisi. La gloire est le reflet de Dieu, à qui seul elle apj)artient en propre et essentiellement.

La réputation est l'œuvre de la réclame.

La lumière ne préside pas h sa naissance.

Elle se forme et s'accroil souvent par des menées,

par des intrigues; elle connaît les voies souterraines.

La réputation suit le courant des opinions reçues ; la gloire va contre le courant.

La réputation s'avance en spirale et glisse comme le serpent, elle rampe pour s'insinuer; la gloire vole, et son vol est une lutte, car la terre n'aime pas qu'on la domine : elle fournit le plomb pour tuer les oiseaux.

Le théâtre de la gloire, c'est le monde invisible. Le succès n'a rien avoir avec elle.

La réputation qui commence fait que vos rivaux parlent de vous et se disent : Prenons garde ; en voilà encore un !

La gloire qui commence laisse ceux qu'elle va renverser dans un calme extérieur absolu. Elle n'a rien de menaçant, du moins en apparence, pour personne. Ses ressources étant nulles, ses ennemis pensent qu'elle va mourir, sans qu'on se donne la peine de la tuer, ils lui opposent un genre particulier de dédain, ce dédain de la médiocrité riche, qui diten regardant le génie : Tai plus d'argenlque toi , et ma place est déjà faite.

Et cependant le grain de sénevé germe et grandit. L'inquiétude de ses ennemis commencera bientôt ; les premières étincelles du soleil qui va se lever

les tracassent dans leur sommeil, et ils ont le cauchemar.

Une réputation naissante cause aux rivaux du nouveau venu une certaine inquiétude extérieure, mais petite et médiocre, comme la situation : ils ne sentent qu'un rival. Une gloire naissante cause à ceux qui regardent une tranquillité extérieure absolue, car les moyens de succès sont nuls; mais s'ils descendaient au fond d'eux-mêmes (il faudrait pour cela cesser d'être médiocres), ils y trouveraient une crainte étrange, d'un genre h part, dont ils ne savent pas le nom, et dont ils ne voudraient pas parler : ce serait le sentiment de leur défaite prochaine, et si ce sentiment muet était obligé de pousser un cri, il crierait : YoiLà mon vainqueur. Cette attitude de la médiocrité en face du génie est un des spectacles les plus tristes et les plus gais que la terre puisse offrir.

La réputation se fonde sur des assises connues; ses progrès sont appréciables. Elle avance prudemment et calcule tous ses pas ; puis, quand elle a bien calculé, elle s'aperçoit qu'elle a mal calculé. Elle manque presque toujours le but qu'elle visait, et aboutit souvent, dans sa vieillesse, à une obscurité qui est une punition.

La gloire naît dans une obscurité d'une autre espèce, l'obscurité de l'initiation ; elle en sort comme

elle y est entrée, sans savoir pourquoi. Puis elle grandit toujours et atteint le but sans Tavoir visé.

Dans la vie et la marche de la réputation, tout est calcul.

Dans la vie et la marche de la gloire, tout est mystère.

La gloire mène les siens h gauche quand elle veut qu'ils arrivent à droite.

Les hommes médiocres qui se sont fait une réputation proposent toujours, pour régler les affaires de ce monde, des arrangements d'une apparente clarté, qui ressemblent au bon sens des hommes inférieurs, limpides, accessibles à toutes les intelligences, faciles à saisir, présentant au premier coup d'œil la ressemblance de l'évidence. Ces arrangements-là n'ont qu'un défaut, c'est de ne pas tenir compte du mystère, qui est au fond de tout. Leurs arrangements ne dépassent pas la sphère des probabilités. Aussi sont- ils déjoués par ce ministre de Dieu qui s'appelle l'imprévu, et qui est le représentant visible du mystère.

Les hommes peuvent faire à un homme une réputation ; ils ne peuvent pas lui faire une gloire. La réputation se prépare ; la gloire éclate. La réputation se fait par tel ou tel moyen , la gloire n'a aucun moyen à son service : elle est, ou elle n'est i)as, comme la vie. La réputation brille, la gloire resplendit. L'habileté peut mener à la réputation ; rien ne mène à la

gloire, excepté celui qui dirige vers le soleil le regard de ses aigles.

Quand un homme a fait sa réputation, il peut retrouver sur le sable les traces des pas qui l'ont conduit là oïl il est arrivé, et ses amis essayent de le suivre, en marchant comme il a marché.

Quand la gloii'e éclaire un homme, nul ne peut suivre, sui' aucune carte de géograi)hie, la route qu'a suivie Tauréole pour rencontrer son front.

Pour se faire une réputation, il faut beaucoup de choses, beaucoup d'instruments, beaucoup de procédés.

Pour naître h la gloire, il n'y a qu'un moyen, c'est de naître, et, en général, Dieu vous ferme longtemps toutes les routes de la réputatioii , s'il a décrété pour vous la gloire.

Il laisse la fusée tracer dans l'air son sillnge presque invisible, puis, quand il l'a conduite bien haut dans le ciel, il la fait éclater au milieu des ténèbres, et les têtes se tournent là où elles voient le feu.

La réputation commence dans le bruit, la gloire dans le silence ; la réputation s'arrange dans le plaisir, la gloire se prépare dans les larmes.

Les hommes de la gloire sont peut-être ceux qui, sentant la personne humaine inférieure à ses destinées, s'abandonnent à l'Esprit qui souffle, plus confiants en lui qu'en eux; ceux-là sont assez sages pour

savoir que leur sagesse ne suffit pas à les conduire, et prêtent les mains à la sagesse invisible qui conspire avec les grands liomuies pour accomplir par eux les grandes choses.

Dieu laisse, pendant qu'il dort, se faire les réputations.

Quand il se réveille, il fait apparaître des gloires.

La gloire a pour symbole naturel le soleil. Et pourtant elle obéit, dans son développement, à la loi du grain de sénevé.

Les réputations ressemblent à ces cris vides de sens poussés la nuit, dans les ténèbres, par des ivrognes qui se battent et ne s'entendent pas.

La gloire a le cachet de l'unité. Chaque gloire représente une idée. La réputation est l'œuvre du multiple. L'homme à réputation ne représente aucune idée, mais, en général, des intérêts mal entendus. 11 a conquis sa place, non par un acte, mais par beaucoup de démarches, qui ne laisseront dans l'histoire aucun sillon lumineux.

La gloire est la patrie de l'aigle. Le domaine des réputations est le champ plein de fumier, où les insectes, symboles de la pourriture, se vautrent, se battent et se dévorent.

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