‹ Le Supplice d'une FemmeChapitre 12 sur 50 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ALVAREZ, DUMONT

ALVAREZ

Tu m'as fait demander... Qu'as- tu à me dire?

DUMONT

Deux hommes dans la situation extrême où nous sommes placés l'un vis-à-vis de l'autre ne peuvent empêcher cette situation de tomber dans l'ignominie ou le ridicule qu'en ne Be cachant rien... Vous êtes depuis huit ans l'amant de ma femme.

ALVARBE.

HOil

DUMONT

Inutile de le nier... Vous Tavez écrit de votre propre main dans la lettre que J*ai lue et que voici...

ALVAREZ

Vous l'avez donc interceptée?

DUMONT

Vous savez bien que je ne reconnais pas à un homme b droit de violer ou de surprendre le secret d'une femme, alors même que cette femme est celle qui porte son nom.

ALVAREZ

Cette lettre... qui donc, alors, vous l'a remise?.

DUMONT

Mathilde...

ALVAREZ

ËUel

DUMONT

Oui, elle-même, et de son propre mouvement.

Elle a eu cette audace 1

DUMONT

Dites cette confiance... Ce n'est pas tout... Vous êtes le père de Jeanne... que je croyais ma fille et que je chérissais...

ALVAREZ

La loyauté veut que je vous interrompe pour vous dire qu'il n'y a que moi de coupable 1 Sachez-le! votre femme n'a jamais aimé que vous , et c'est son amour pour vous qui a porté jusqu'à la frénésie mon amour pour elle.

DUMONT

Qu'importe! Voilà huit ans qu'à mon insu je donne au inonde l'indigne spectacle d'un mari ridicule par l'excès do sa naïveté, ou d'un mari infâme par l'apparence de sa complicité. Et cependant, qu'y avait-il de plus simple? Vous étiez mon an?i de collège, vous étiez l'associé de la maison; nos

deux noms unis Tun à Tautre formaient la raison sociale et n*en faisaient qu'un seul ; je n'avais laissé ignorer à personne le service que vous m'aviez rendu...

ALVAREZ

Oubliez-lé!

DUMONT

Pour que je puisse Toublier, ce service me coûte trop cher !

ALVAREZ

Ce n'était pas un service.

Qu'était-ce donc ?

ALVAREZ

En tout cas vous l'avez effacé, puisque votre habileté a doublé, triplé, quadruplé ma fortune.

DUMONT

Dites que l'association a été heureuse. Je n'en suis pas îBOîns votre obligé.

ALVAREZ

Vous ne l'êtes pas I

DUMONT

Il me convient de le demeurer.

ALVAREZ

En parlant ainsi, où voulez-vous en venir?

DUMONT

Vous le saurez... Plus le service avait été grand et plus il était ma garantie que vous n'en abuseriez jamais... Vous me connaissiez ! Vous n'ignoriez pas que, si j'étais un mari confiant, je ne serais jamais un mari complaisant... En poussant ma femme à l'oubli d'elle-même... sur quel avenir comptiezvous donc? — Répondez.

ALVAREZ

L'amour fait tout oublier.

DUMONT

L^amour faux... non pas l'amour vrai... L'amour vrai vit

(les racrifices qu'il s'impose ; Tamour faux, de ceux qu'il exige.

ALVAREZ

Nous ne sommes pas du môme pays, nous ne sentons pas de même.

DUMONT

Tant pis pour votre pays et tant mieux pour le mien.. . Il y a de mauvaises excuses qu'un honnête homme ne s'abaisse jamais à donner.

ALVAREZ

Qu'appelez-vous un honnête homme?

DUMONT

Ce que vous n'êtes plus.

ALVAREZ, se leTont,

C'est m'insulter.

DUMONT, se levant aussi.

Je pourrais ne pas m'arrêter là... votre lettre que j'ai dans les mains me donnerait le droit de vous tuer... Je pourrais impunément vous étendre mort à mes pieds.

ALVAREZ, avec calme et dans l'atUtade de la résignation.

Faites-le!

DUMONT

Non-seulement je ne le ferai pas , mais je me suis dit que je ne vous adresserais aucun reproche.

ALVAREZ

Pourquoi donc m'avez-vous fait venir ?

Pour vous demander un conseil.

ALVAREZ

A moi! un conseil?

DUMONT

Oui, à vous... un conseil... N'étiez-vous pas mon amis ? tes-YOus pas encore mon associé?

ALVAREZ

Ce n'est pas sérieusement que vous parlez ainsi?

, PRÊFACK. 35

DUMONT

Comment pourrais-je m'y prendre pour ne pas parler sérieusement dans une circonstance aussi sérieuse? Rentrez en vous-même, Alvarez... Si les rôles étaient renversés, si vous étiez à ma place, si je vous eusse rendu un service signalé; si, après vous avoir rendu ce service, j'étais devenu votre associé; si, étant devenu votre associé, j'étais devenu l'amant de votre femme, si j'avais eu d'elle une fille qui, étant la mienne, eût passé pour la vOtre, que feriez-vousî

ALVAREZ

tîG n'est pas à moi de vous le dire.

DUMONT

Et pourquoi donc?

ALVAREZ

Parce que jamais il n'est arrivé à un homme placé dans votre situation de demander à un homme placé dans la mienne ce qu'il avait à faire.

J'ai le choix entre quatre partis à prendre : une séparation judiciaire suivie d'un duel ; un duel suivi d'une séparation judiciaire; une séparation sans duel et sans éclat; un pardon que le monde blâmerait, car il ne le comprendrait pas. De ces quatre partis, lequel dois-je prendre?

ALVAREZ

Il y a des situations où l'on ne prend conseil que de soimême et de sa dignité.

DUMONT

Si vous ne me le dites pas, j'interpréterai votre silence.

ALVAREZ

Interprétez-le...

DUMONT

A ma place, vous m'eussiez traité de misérable, d'infûme... peut-être m'eussiez-vous déjà souffleté, afin de rendre Inévitable un duel qui eût été le sceau de la honte imprimée

publiquement à la réputation d'une femme et à la destinée d'une enfant... d'une fille! — Soyez franc, n'est-ce pas là ce que vous eussiez fait?

ALVAREZ

Peut-être.

DUMONT

Eh bienl c'est ce que Je ne ferai pas... Je ne prendrai point quatre témoins pour confidents d'un secret qu'ils ne garderaient pas; je ne placerai pas l'amant et le mari en face l'un de l'autre, un pistolet ou une épée à la main, pour que la chronique des journaux déborde le lendemain de tous les détails vrais ou faux de ce duel et de ses causes; et d'ailleurs, si l'un des deux n'était que grièvement blessé, qu'arriverait-il î

ALVAREZ

Il y a des duels à mort.

DUMONT

Les témoins s'y opposent... Si ce n'est pas par humanité, c'est par crainte d'être poursuivis, emprisonnés, condamnés*. •

ALVAREZ

Ohl en les choisissant bien...

DUMONT

On peut se tromper. U n'y a pas, il ne saurait y avoir de garantie. Si vous me blessiez sans me tuer, on ne manquerait pas de dire que vous m'avez épargné, et si je vous blessais sans vous tuer, où serait la réparation?

ALVAREZ

Où seriit-elle si vous crie tuiez?

DDMONT.

Vous avez raison... Vous tuer ne serait pas une répara* don ; il n'y a pas de scandale qu'un duel ait jamais étouffe. ÀusM ne nous battrons-nous pas ; aussi n'aurons-nous k re-

douter ni les hésitations des témoins , ni les versions des *ournaux, ni les sévérités des juges,

Alors qu*exigez-vous de moi?

DUMONT

Je vous Tai dit.

ALVAREZ

Mais ce n'est pas un conseil que vous me demandez , — > c^est un interrogatoire que vous me faites subir.

DUMONT

£t quand cela serait?

ALVAREZ

C'est abuser de Tavantage qu'en cet instant vous avez sur moi...

DUMONT

N'avez-vous pas abusé du vôtre? Mais non, je n'abuse pas de celui que j'ai... 11 ne serait pas juste qu'un homme s'étant conduit comme vous vous êtes conduit en fût quitte pour un duel qui ferait de lui un héros de roman s'il était blessé, et qui mettrait le comble à tous ses vœux... s'il tuait le mari.

ALVAREZ

Assez! assez!

DUMONT

Vous m'écouterez jusqu'à la fin... Oui, qui mettrait le comble à tous ses vœux... je n'exagère rien..^ car il tiendrait dans sa dépendance la veuve par la mère, et la mère par la fille... Ce que je dis là est-il vrai? (Alvarez courbe u tête.) li^fin, vous courbez la tête ! C'est un signe que votre conscience se relève et qu'elle commence à comprendre que ce que vous avez fait est indigne, honteux, irréparable!..-

Finissons-en... Vous ne voulez pas vous Dattre et vous ne voulez pas me tuer... Que voulez-vous donc? Voulez-vous que je parte et que j'imagine un moyen dem'ôter la vie qui puisse

38 Lii SUl'PLICE D'UNK FEMME.

être mis sur le compte d'un accident? Si c'est cela que vous voulez, sans oser me le dire, avouez-lel... Je partirai ce soir même, et avant trois jours vos vœux seront comblés sans qu'il m'en coûte un regret, car mon existence est un enfer...

DUMONT

Aussi ne veux-je pas que vous la quittiez...

ALVAREZ

Encore une fois, que voulez-vous donc?

DUMONT

Ce que je veux, le voici : vous me réclamerez soudainement ce soir, par voie légale, vos quatre millions... Vous les rembourser dans le délai de trois jours que vous m'assignerez, ce sera ma ruine I...

ALVAREZ

Mais à moi, ce sera mon déshonneur 1

DUHONT.

Suis-je tenu d^avoir pour votre honneur plus de scrupule que vous n'en avez eu pour le mien? Ahl croyez-vous donc que maintenant je puisse garder un sou de la fortune que j^ai reconquise avec l'argent que vous m'aviez prêté? Entendez-le bieni je veux être ruiné et publiquement ruiné par voust.é

Et si je refuse I (Dumont sonoc.) Que faites-vous ?

DUMOMT.

Je sonne.

XWAREZ.

' Pourquoi?

Page 1