‹ Le Supplice d'une FemmeChapitre 4 sur 50 · Lettre reçue pendant le troisième acte · texte numérisé non relu

Lettre reçue pendant le troisième acte

« 29 avril 1803.

« Mon cher auteur,

« Vous voyez comme ?â la pièce. Elle est émouvautc, assez forte et assez généreuse, assez dangerbusb surtout pour que vous n'en dvcliniez pas la responsabilité. Vous lui devez votre nom, vous tous le dc' vez à vous-même, vous le devez à Tlntérôt de la Comédie française. Dites-moi tout de suite que vous nous le donnez et ne terminez i>as par une sorte dé fuite une soirée qiU me semble aussi glorieuse que

VÉaiLLEDSE.

« Tout bk vous, Ed. Thierrit. »

Périlleux ! Ce fut le mot qui me flt accepter avec empressement l'offre amicale de concours d'un auteur encore jeune, mais auquel de grands et nombreux succès ont donné une vieille expérience. Le péril est facile à braver quand on est seul à l'affronter: alors, il suffit de le mépriser s'il est imaginaire, et de ne pas le craindre s'il est réel ; mais la chose est moins simple quand ce mépris, ou cette confiance, n'est pas partagé par d'éminents artistes et par un grand théâtre, les uns redoutant le bruit aigu des sifflets, et l'autre l'éclat d'une chute retentissante.

Ainsi s'explique comment j'ai consenti à ce qu'une œuvre à laquelle je n'avais d'ailleurs pas attaché plus d'importance qu'elle ne m'avait coûté d'efforts fût retouchée par une autre main que la mienne.

Mais, au lieu de se borner à des coupures et à des remaniements de scènes, conditions restreintes dans lesquelles j'avais, accepté l'offre de son concours, le collaborateur, qui ne peut se nommer et que je ne puis nommer, mit trois semaines à faire rentrer dans le moule usé de la vérité factice les personnages dont j'avais demandé l'empreinte au moule toujours neuf de k vérité humaine.

Je dois reconnaître et je reconnais ici que le succès, n'ayant à se prononcer que sur la vérité plaquée, û'y est trompé et l'a prise pour la vérité pleine; mais

le succès est une idolâtrie que je n'ai pas. A mes yeux, il ne suffit point pour se justifier. Avant et depuis les deux PhêdreSy celle de Pradon et celle de Racine, il y a eu au théâtre d'immenses succès qui étaient r^ioins l'éloge des auteurs que la critique du public, et do mémorables chutes plus enviables que ces succès. Je comprends tout ; je comprends que les auteurs pour qui l'art dramatique est principalement une profession préfèrent un succès illégitime à une chute imméritée ; mais de la part d'un écrivain pour qui l'art dramatique est une forme accidentelle d'émission de l'idée qui lui est venue, jç n'admets pas l'alternative.

Aussi, tout en faisant loyalement à certaines modi*fications qui m'avaient paru heureuses, dans la nouvelle rédaction de ma pièce, la part la plus large, avais-je maintenu ce qui en faisait essentiellement mon œuvre.

La pièce que j'ai lue, le 14 décembre 1864, au comité de lecture du Théâtre-Français, et qui a été reçue, c'est la mienne.

Si elle eût été représentée comme elle avait été reçue, sauf les retranchements et les changements opérés aux répétitions, succès sans opposition ou succès contesté, le nom de l'auteur n'eût pas fait défaut à la pièce. Mais le caractère de Mathilde et

celui d'Alvarez ont été faussés, et on leur a fait tenir an tel langage qu'il ne m'était plus possible d'en garder légitimement et exclusivement la paternité littéraire.

Comment, aux répétitions, le manuscrit que je n'avais pas admis a-t-il été substitué au manuscrit que j'avais lu au comité? Cette substitution, opérée contre mon gré, dans les intentions les meilleures, je n'en doute pas, a son explication dans ce mot, revenant sans cesse et répété sans fin : « Périlleux! péril-leuxl »

Mais, puisqu'on attentait ainsi à mon idéal , pourquoi n'ai-je pas retiré ma pièce? C'est ce que je ne saurais me dispenser de dire : la considération, le scrupule qui m'a retenu a été le préjudice pécuniaire que le retrait de ma pièce eût fait éprouver au traducteur qui avait consacré trois semaines de son temps précieux à la traduire de ma langue dans la sienne, qui a l'avantage d'être rapide, mais qui a le défaut de trop ressembler au style d'un télégramme, quand elle ne tombe pas dans les tirades du mélodrame, ce qui est l'autre excès.

Les développements ont été retranchés. Les situationg^ ont été conservées, msds les caractères ont été

changés.

Tels qu'ils se meuvent, ces caractères se contp^.

disent et ne résistent pas à l'exâmen. II. a faHu, pour les faire accepter du public et pour qu'il n'y regardât pas de trop près, tout le talent, l'immense talent que les artistes ont déployé.

Mathilde s'accuse et ne s'excuse pas. Elle débite au second acte une tirade qui n'est ni dans son caractère ni dans la situation; elle dit ce qu'elle ne doit pas dire, elle dit ce qui en fait une femme vulgaire, et elle ne dit plus ce qu'il faMait qu'elle dît pour se justifier et faire comprendre le supplice qu'elle subit.

Cette justification , cette explication avait été préparée en ces termes dans les dernières scènes de l'acte premier :

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