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LE SURINTENDANT KOUCQUET 35
Le reste se compose d'une quantité de tapis de Turquie et de Perse tissés d'or, de tentures de damas, de cuir doré, de brocatelle de Venise ; il y a des tapisseries de Rouen, de Bergame, blanc et bleu de Flandre, des tapis de table, des lustres de cristal de roche, des miroirs garnis d'argent massif, des cabinets d'ébène, des écrans, guéridons, bois de lit, de fauteuils, de sièges, etc. ; c'est la plus riche collection de meubles que nous ayons rencontrée après celle de Mazarin.
L'inventaire se termine par une visite à la sommellerie, à la panneterie, à la cuisine et dans les pavillons des cours où logent le maître-maçon Bergeron et son fils, le tapissier, quelques ouvriers peintres et doreurs, le S' de la Rivière, médecin, Claude Legras, apprenti du nommé Legendre (Nicolas), sculpteur », Courtois, capitaine du château, et les gardes.
Les agents de Foucquet en Ittlie, l'abbé Louis Foucquet; le Poussin, la Manne et les Termes. Ma u croix, Bertinetti.
N i655, Foucquet envoya son jeune frère à Rome. L'abbé Louis Foucquet , conseiller au Parlement', était chargé de surveiller notre ambassadeur de Lyonne et devait profiter de Toccasion pour acheter des objets d'art destinés à rembellissement des maisons de Vaux et de Saint- Mandé. La mission ne laissait pas que d'être difficile : l'abbé n'était pas connaisseur, il en fait l'aveu, il « ne sent pas du tout en lui un certain génie qui porte à ces connoissances - »; mais, avec le temps, il espère faire des progrès. A peine installé depuis trois mois dans la Ville éternelle, il commence à voir un peu plus clair ; « Je n'ay pas, écrit-il à son frère, ni le goût ni les yeux si grossiers pour ces sortes de choses que j'avois en arrivant à Rome. L'espouvantable quantité que j'en ay veus insensiblement m'ont rendu moins barbare. »
Une autre question l'embarrassait peut-être davantage. Le surintendant exigeait que ses acquisitions fussent tenues secrètes; il avait ses raisons pour dissimuler ses dépenses et ne cessait de recommander à son frère la discrétion la plus absolue. Mais le moyen de réussir? « 11 est absolument impossible, répond l'abbé, que l'on achète ici quelque chose de la nature de celles qui ne sortent qu'avec licence^,
I. Il était le cinquième enfant de François Foucquet et de Marie de Maupcou. L. Foucquet devint Gvâque et comte d'Agde, et mourut en lyoî. R, Lochon a gravé son portrait en 1659. î. Lettres de Louis Foucquet à son frère. Archives de l'art français, ï" série. II, 167. 3. Causeries sur l'art et la curiosité, p. 99. Paris, Quantin, 1878.
comme marbre et une infinité d'autres, sans qu'une partie de Rome ne le sache. Il en faut parler au Pape, mesme des moindres; il faut avoir la déposition du commissaire des visites pour les antiques; il faut solliciter la permission de Sa Sainteté ; il faut obtenir le congé du cardinal camerlingue ou vice-camerlingue; il faut une patente de la Chambre apostolique; il faut des visites des douanes, des compositions avec la douane, d'autres menus droits de poste, des traités et des embarquements avec les capitaines. Jugez, Monsieur, si ce sont choses qui puissent être tenues secrètes ou qui se puissent faire sous le nom d'autruy? De sorte que de nécessité il faut choisir, ou de ne rien acheter, ou que ce qu'on achète soit sçeu, hors tableaux et austres menues hardes. »
Cependant Tabbé eut la main heureuse : il se mit dans les bonnes grâces du Poussin qui consentit à le guider dans ses acquisitions. Foucquet, qui avait du « goût pour les choses exquises* », ne voulait que des morceaux excellents et « de fort bons tableaux ». Aidé des conseils du maître, l'abbé fit un premier envoi (ii janvier i656), a statues, bustes, scabellons, tables de marbre en estât et autres
choses , un lit de broderie non achevée, à qui neantmoins il ne
manque que deux pièces, qui a esté trouvé beau et à bon compte, un tapis de Perse, un ballot de tableaux, un cabinet d'agathes, toutes fines et orientales, et grandes chacune comme la paume de la main, et de lapis-lazuli ; un service de chapelle d'ambre ». Les objets les plus pesants devaient aller par mer jusqu'à Saint-Malo, les autres jusqu'à Marseille. Le ballot de tableaux comprenait une Décollation de saint Jean, le Massacre d'Abel^ le Baptême de Notre^Seigneur ^ la Magdeleine. Saint Jean VÉvangéliste, Saint François, Saint Sébastien, Saint Joseph^ « tous originaux fort beaux et fort bien faits et de grands peintres tous morts... un Paysage de Gaspard (Guaspre), beau-frère de M. Poussin, et deux copies d'originaux de M. Poussin; elles représentent une Exposition de Moyse et une Vierge avec un Jésus ». Les deux premiers tableaux coûtaient « loo pistoles-, les sept autres ori-
1. Tournefori, Galette des Beaux- Arts, XVII f, 317. 3. Pistoles d^Espagnede 10 livres.
ginaux 80 pistoles, ce qui a été un marché admirable ». Un Saint Michel d'Alexandre Véronèse, une ébauche, fut même donné par-dessus le marché « pour tenir les tableaux en estât dans le ballot ». Le cabinet d'agates orientales coûtait 700 écus, le lit en broderie Sqo, les deux copies 23 pistoles, le paysage du Guaspre 12 ou 1 3, le tapis de Perse 26 pistoles, la chapelle d'ambre i3o écus. a Vous trouverez aussi, disait Tabbé en terminant sa lettre (7 mars i656), des bassins d'argent qui m'ont paru beaux et d'un travail incogneu en France ; ils font belle monstre sur un buffet. Ce n'est pas que je ne sçeusse bien qu'on travaille admirablement en France en argent, mais en choses massives et d'une autre manière. C'est argent de la Chambre apostolique, qui est tout le meilleur. L'argent et sa façon coûtent 588 écus d'Italie. » Il paraît que le surintendant fut satisfait de ce premier envoi, sauf de la chapelle d'ambre, qu'il trouvait « inutile et difficile à conserver ». Sur quoi l'abbé piqué réplique que le bon marché l'a décidé, que d'ailleurs, si la chapelle ne plaît pas, il a la retirera à semblable prix, espérant bien le faire doubler par quelque autre à Paris, par troc ou autrement ».
Le 3 avril de la même année, nouvel envoi de quatorze tableaux sans désignation. Le 10, l'abbé informe qu'il fait restaurer a une bellissime statue antique qu'il avoit achetée depuis longtemps ». Le 17, il fait espérer « un marché de force bons tableaux » ; en même temps il annonce oc une table magnifique de pièces rapportées, qui est enfin achevée, et qui depuis quatre mois m'a fait suer sang et eau... deux petits vases de porphire bien jolis et à fort bon compte... deux petites colonnes de marbres toutes d'une pièce. Vous en avez maintenant quatre et dans peu vous en aurez huit ».
La dernière lettre de l'abbé est du 24 avril i656; elle annonce « une statue restaurée passable et à bon marché, et de nouvelles colonnes fort belles, et autres choses », ainsi que des greffes d'arbustes rares « accommodés avec du miel et de la mousse... M«^^ Sencî, qui a le plus beau jardin d'Europe en agrumes (cédrats et citrons), est celui qui en a donné la meilleure partie, et un Père Ferdinand le reste ».
Quelle était la valeur de ces peintures que l'abbé décrit d'une
façon si sommaire? Sans doute ces « originaux fort beaux et fort bien faits, de grands peintres tous morts », qui reviennent en moyenne à 200 livres la pièce*, sont des morceaux honorables, car le Poussin disait son mot sur le tout et « ne laissoit rien passer de médiocre »; pourtant on se fait une autre idée des magnificences du surintendant, et l'on aimerait à voir son frère moins préoccupé des prix et des bonnes aflfaires. Il faut bien le dire, la pénurie des beaux ouvrages était extrême à Rome : « c'est l'œuvre d'un siècle, disait le Poussin, que de trouver une bonne emplette à faire ». La concurrence des amateurs avait fait table rase des anciens maîtres, a on avoit déjà transporté ce qu'il y avoit de meilleur et le peu qui reste n'étoit plus dans le commerce ».
Aussi l'abbé pressait- il vivement son frère de commander au Poussin a une couple de belles pièces d'une égale grandeur, de quelque sujet agréable et de son choix ». Mais le surintendant avait d'autres vues : le Poussin se faisait vieux, on parlait déjà de « sa main tremblante ^ » ; Foucquet préféra sans doute choisir lui-même, sur place et à coup sûr, une œuvre de son meilleur temps. Chantelou possédait alors les plus beaux Poussin et l'œuvre capitale du maître, la Manne, composée en lôSg. Comment la Manne devint-elle la propriété de Foucquet? Je ne saurais le dire, mais le fait est hors de doute. Dans le Journal du cavalier Bernin en France (i665), rédigé par Chantelou lui-même^, celui-ci raconte qu'il eut l'idée de proposer à Colbert de faire faire « pour le Roi une tenture de tapisserie sur divers tableaux de M. Poussin qui sont à Paris, de l'histoire de Moïse, laquelle pourroit être appelée la tapisserie du Vieux Testament. Elle seroit composée de Moïse exposé sur les eaux, qui est chez Stella, du Moïse trouvé, qu'a M. de Richelieu, de la Manne, qu'avoit M. Foucquet »; et Chantelou énumère les autres originaux du Poussin appartenant à des amateurs parisiens. Voilà qui est net : Chantelou devait
1. Les tableaux du Poussin, « dont la cherté est estonnante », se payaient 200 pistoles, 2,000 livres. Il est vrai qu^il s^agissait « des trois plus grandes pièces qu^il aye faites et des plus achevées ». Lettres de L. Foucquet , id.