‹ Le système d'Aristote [microform]Chapitre 46 sur 102 · LE CHANGEMENT · texte numérisé non relu

LE CHANGEMENT

nés eux-mêmes, ou du moins à ce qui est leur fond commun, c est-à dire au changement.

Les Éléates avaient nié radicalement toute espèce de changement par cette raison qu'un changement quelconque serait, disaient-ils, création de ce qui n'est pas, ou annihilation de ce qui est, et que l'être, puisqu'il est, ne saurait ni sortir du néant, ni y tomber. La première tâche que rencontre Aristote est donc de faire voir que le changement est possible et comment il l'est. Aux Eléates, ou à ceux de leurs imitateurs qui niaient la légitimité de l'attribution, Aristote répondait en distinguant plusieurs sens ou plusieurs aspects de lètre, en divisant l'être en plusieurs genres ou catégories. C'est d'une manière tout à fait analogue qu'il établit la possibilité du changement en général. Il ne fait que transporter au temps, pour ainsi dire, la pluralité de l'être. De même que l'être a plusieurs aspects simultanés, il a successivement plusieurs degrés de réalité. Si les anciens avaient connu cette vérité, ils ne se seraient pas effrayés devant la raison invoquée par Parménide pour nier le' devenir. Ils auraient répondu que, sans doute, rien ne peut provenir du non-otre absolu ni s y abîmer, mais que tout peut sortir de ce non-être relatif que sont la puissance et la matière ; car la puissance et la matière sont du non-être sans doute, en tant qu elles ne sont pas la chose que le devenir doit appeler à l'acte, mais elles ne sont pas un néant: elles sont de Tètre en tant qu'elles sont déjà quelque chose d'autre que ce qui va naître et même en tant qu'elles sont déjà comme une promesse et une ébauche de ce qui va naître [i^hy^- I, 8, surtout le début du ch.).

Mais, ainsi présentée, en tant seulement qu'elle fournit une solution générale au problème du devenir, la doctrine aristotélicienne est loin de livrer tout son sens. Il s'agit de comprendre qu'elle ne se borne pas à remplacer la négation éléatique par une afiirmation quelconque du changement, et que, tout au contraire, elle vise à instituer le changement dans toute la profondeur que cette notion possède. Pour cela, il faut voir comment la conception aristotélicienne s'oppose aux conceptions incomplètes du

changement, et comment, aux négations partielles que ces conceptions impliquent, elle entreprend de substituer une affirmation pleine et entière. La négation absolue des Eléates n'avait été admise nulle part en dehors de leur école, mais on avait essayé par des conceptions bâtardes d'accommoder le changement avec la logique de Parménide. Les mécariistes, d'une part, et, de l'autre, quelques-uns des Socratiques, les Mégariques notamment, avaient adopté des conceptions de cette espèce. Selon les mécanistes qu'il s'agisse d'Empédocle et d'Anaxagore ou bien de Démocrite, il n'y a rien de tel que ce qu'Aristote appellera l'altération : il n'y a, selon l'excellente formule d'Empédocle, que mélange et séparation d'éléments, en eux-mêmes immuables. Et, quant au mouvement local, sa nature est gravement atteinte, au moins dans l'Atomisme, par le fait que les niobiles sont des indivisibles qui ne peuvent se déplacer que tout d'une pièce. C'est précisément à bannir du changement la continuité, à le composer de limites sans intervalles, de xt-vz-aaTa comme dit Aristote, que certains Socratiques, et notamment les Mégariques, se sont attachés. La doctrine des hgnes insécables chez Xénocrate entraînait évidemment une doctrine discontinuiste du changement et Platon lui-même, le jour oii il s'est mis le plus directement en face du problème, a répondu que le changement se faisait brusquement et sans transition dans l'instant (1). Diodore Cronos ne fait qu'exprimer sous leur forme achevée de pareilles tendances quand il dit que jamais rien ne se meut et que le mouvement, à quelque moment qu'on l'observe, se présente toujours comme quelque chose de passé et d'accompli (2). Les mécanistes et les Mégariques aboutissaient les uns et les autres à remplacer le changement par une succession d'états discontinus.

(i) Parmen. i5(j d e\ ... ii cÇ>y.lf»jr,^ w.\>xt, f^ûo-i;... iizerarv tc; xtvîjo-eo:»; rc xaî (rT£/o"£wç, sv "/owù ovt^svt ouaa, f,Qà cîç raûrîjv ^r, xat ix raJTï; rô te xtvovusvov asTKoa/.y.Ei ztzl rà icrrûvon x«f tô zgtô; èrzï rà xtv£t7Ôai.

(2) Pour les mécanistes, voir De gen. et cor^r. I, 8, notamment 325 «, 23-34 et />, 3i-326 a, 12. Pour la Uiéoric de ceux qui composent les mouvements avec des xiv^âaara, voir Phijs. VI, i, 232 a, 6-10 et 10,240 6, 30 241 a, 0. "

Aristote estime que c'est là une négation détournée du changement, et, contre cette négation détournée et plus subtile, comme contre la négation directe et brutale des Ëléates, il entreprend de rétablir le changement dans son intégrité. Si la doctrine qu'il professe à cet égard n'est pas nouvelle en ce sens qu'on peut dire qu'elle est déjà dans ceux des Physiologues qu'on qualifie de dynamistes, toujours est-il qu' Aristote est le premier qui ait analysé la notion du changement et qui, avant de l'admettre, en ait pris pleine conscience. Ce qu'il y a de plus essentiel dans le changement aux yeux d'Aristote, ce ne sont pas les deux contraires qui lui servent de limites, c'est l'intervalle de progrès qui s'étend entre ces deux limites, et cet intervalle est, selon lui, continu. Nous devons donc reprendre ces deux points, c'est-à-dire considérer dans le chan- <?ement l'intervalle, puis la continuité de cet intervalle.

Le changement, disons-nous, n'est pas, d'après Aristote, une substitution d'un être ou d'un état à un autre : c'est un passage entre les deux extrêmes. Réduit à la pure idée d'un remplacement successif, il est clair en effet que le changement s'évanouit. En effet, changer c'est devenir autre ; ce n'est pas faire place à autre chose. En d'autres termes, le changement impUque unité et liaison entre les deux limites qui le circonscrivent. Il faut, pour qu'il y ait changement au vrai sens du mot, qu'il y ait entre l'ancien état de choses et le nouveau une certaine communion. Cette communion se présente à Aristote sous un double aspect. Elle lui paraît supposer d'abord un rapport entre les deux limites, et ensuite un sujet unique sous les termes de ce rapport. Il faut d'abord un rapport entre les limites. ;En effet ces limites ne sont pas des termes quelconques : tout ne provient pas de tout. Bien loin de là : l'être déterminé auquel le changement aboutit est l'opposé d un non-être déterminé. Les deux extrêmes sont des contraires dont l'un est une « privation » et l'autre une « habitude » ; bref ce sont des corrélatifs et, de ce chef, il y a entre eux une certaine communauté, la communauté du genre [Phys. I, o, 188 a, 31-Ô, 26). Mais cette communauté^ en tant qu'on la ramènerait à un pur rapport,

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