‹ Le système d'Aristote [microform]Chapitre 60 sur 102 · LA BIOLOGIE · texte numérisé non relu

LA BIOLOGIE

nourrir, de s'accroître et de décroître par soi-même » (l). Comme l'accroissement n'est possible que par l'assimilation des aliments, c'est donc le fait de se nourrir qui est le caractère le plus élémentaire et le plus indispensable du vivant. < On ne dirait pas mieux aujourd'hui, écrit M.Poucliet{2)... Aristote y reconnaît [^/a;< s la nutritivùé] aussi bien que nous le phénomène fondamental de la vie. » Toutefois il faut tacher Je ne pas se méprendre. Si la nutrition est dans l'être vivant quelque chose de très caractéristique et de très indispensable, elle ne constitue pas pourtant le fond et le secret de la vie. La nutrition en effet, aux yeux d'Aristote, n'est pas, pour parler le langage moderne, un simple phénomène physico-chimique. Certains ont pensé, dit-il [De an. II, 4, 410 a, 9), que le feu exphque le fait de la nutrition, et lui- mémo ne se fait pas faute d'appeler la digestion une coction î-i'^'-ii et d'invoquer pour en rendre compte une chaleur, déjà spéciale il est vrai, la chaleur animale (3). Gela n'empêche pas que le feu, bien loin de suffire à l'explication, n'est ici qu'une cause adjuvante (^'j/a-l-vov) et que la cause véritable est rdme. Et comme Aristote, ainsi que nous avons eu occasion de l'indiquer ailleurs (p. 314), n'a pas songé à conserver le mécanisme en le subordonnant aux autres causes, l'àme intervient dans la fonction élémentaire de la vie tout autrement que l'idée directrice de Claude Bernard : on peut être sur qu'elle joue le rôle d'une cause efficiente. Il faut donc, à vrai dire, définir un vivant non pas un être qui se nourrit, mais un être animé, et chercher le

principe de la vie dans rame : £7T'. ok h '^j/y; toj s^^vtoç (Tw^xaTo; oLvzU xal 'j.;y/f, {De an. II, 4, 415 b, 8). Ainsi Aristote est, en matière de théorie de la vie, ce qu'on appelle un animiste. A plus forte raison est-il, comme d'ailleurs dans toute sa physique, un finaliste décidé. L'origine d'un vivant, comme on sait, doit toujours être cherchée, d'après

(1) De an. II, i, 412 a, 13 : rwv Si *u7tx';>v ry. t/ev i^i^ Çw/iv, rà S'oja ïyjii ' Çwïjv Sï liyo'j.Z'j t/îv ot' «jtoO [oïl Si avroO] roûy/iv xzi «vf/jcrtv /.ai

icvj. Cf. 2, 413 a, 20 sqq.

(2) Op. cit., p. 34.

(3) Pour le» textes, cf. Bonitz, Ind. 591 a, 17.

Aristote, dans un autre vivant de même espèce qui a imprimé au germe un mouvement régulier et concerté tel que peut le donner une activité finale (cf. p. ex. Metaph. A, 7, 1072 6, 30 et De gen. an., II, 1, 733 h, 23-734 b, 19). Il n'y a d'exception que pour un petit nombre d'êtres inférieurs qui peuvent, par génération spontanée, naître de la pourriture {ibid., III, 11, 7()2 a, 8). La théorie de la formation des vivants au moyen d'une réunion accidentelle d'organes et de la survivance des plus aptes, enseignée par Empédocle, est réfutée dans tout un chapitre de la Physique (II, 8). Enfin qu'est-ce qu'un corps qui a la vie en puissance, c'est-à-dire considéré à part de l'ame qui est sa forme et son acte ? C'est un corps organique, autrement dit un corps dans lequel Tânie a tous les instruments qui lui sont nécessaires pour exercer ses fonctions [De an. II, 1, 412 a, 27-<^, 5). La nature apporte d'ailleurs le plus grand soin et la plus grande sagesse à pourvoir ainsi les âmes des instruments les mieux faits pour favoriser leurs actions : à l'éléphant, qui devait vivre dans Teau autant que dans l'air, elle a donné une trompe pour rendre la respiration facile ; à chaque espèce d'oiseaux elle a donné un bec approprié au genre de nourriture requis, etc. (1). Quoi qu'il faille penser de cette profonde théorie de la vie, Aristote, en abordant les parties moins métaphysiques de sa biologie, a rencontré nombre d'idées dont la valeur est unanimement reconnue. L'une des plus remarquables est sa distinction des homéomères et des anhoméomeres [Départ, an., II, 1). Les homéomères sont ces parties des vivants qu'on peut diviser en parties de même espèce, tandis que les anhoméomeres se résolvent en parties dissemblables entre elles. Parmi les homéomères, on peut citer les vaisseaux, le sang, la chair, les ongles, les poils, la graisse, etc. Les anhoméomeres sont au contraire des parties telles que le visage ou la main. La distinction d'Aristote revient donc à peu près à celle que nous faisons entre les tissus et les organes, et on comprend tout de suite que la portée en est immense. De même que, en essayant de

(4) Cf. Zeller, p. 488, n. 3 et p. 493, n. 2.

LE SYSTÈME DARISTOTE

déterminer les fonctions universelles de la vie, Aristote faisait déjà de la physiologie générale, de même, par la distinction qui nous occupe et par les développements étendus qu'il y consacre, il fondait l'anatomie générale (1). — D'un autre côté, Aristote créait aussi l'anatomie et la physiologie comparées. Il a fait dans sa métaphysique le plus grand usage de l'idée d'analogie, c'est-à-dire de l'idée de la ressemblance résultant d'une identité de rapports et non d'une identité générique. Dans sa biologie il a introduit la même idée féconde, et il s'est plu à démêler dans les êtres les plus divers les analogies de fonctions et d'organes. L'instinct des animaux est l'analogue de notre art. Quand le cœur ou les poumons font défaut, ils sont remplacés par des organes analogues. Les animaux dépourvus de sang possèdent un liquide analogue. Les cartilages dans les poissons, tes carapaces chez d'autres animaux sont les analogues du squelette des animaux supérieurs. Les poils des quadrupèdes sont les analogues des plumes des oiseaux. La racine de la plaute est l'analogue de la bouche de l'animal, etc. Ayant ainsi saisi dans la nature vivante les éléments communs et les éléments analogues, Aristote est disposé à voir dans l'ensemble de cette nature une unité de plan. Il n'y a pas pour lui de filiation entre les diverses formes vivantes : manifestement il est un partisan résolu de la fixité et presque de l'éternité des espèces. Mais les diverses formes vivantes lui paraissent les degrés d'une seule et môme hiérarchie. La nature, dit il, passe graduellement des êtres inanimés aux êtres animés et parmi ceux-ci de la plante à l'animal. La plante paraît inanimée si on la compare à l'animal, et toutefois il y a des êtres dont nous ne saurions dire au juste s'ils sont des plantes ou des animaux : les huîtres, quand on les compare aux animaux capables de se déplacer, sont presque des végétaux. Le plus haut terme de la hiérarchie, celui dont tous les autres ne sont que des ébauches, et auquel il faut se reporter

(4) Sur les parties anboméomères de l'organisme, cf. Bonitz, Ind. 5i0 ô, 34. — La portée de cette distinction est bien marquée par Pouchet, op. cit., p. 3o.

Page 1