LES SENSATIONS SPÉCIALES
développement, en quelque sorte parallèle, de ses puissances, à un acte qui est pareil à celui de l'autre; ou bien enfin si la sensibilité et le sensible ne sont séparément que des puissances et, à vrai dire, des abstractions dont la sensation, en les réunissant dans un état unique, fait une réalité et un acte. — A la vérité, la pensée d'Aristote oscille entre les trois conceptions. D'une part, il proteste contre Topinion commune, qui voit dans la sensation une allération du sensitif : si c'est une altération, dit-il, c'est une altération d'un nouveau genre, àAAoîox7'l; ti; ; car elle ne change pas la nature de l'altéré, elle ne fait que le rendre plus lui-même en actualisant ses puissances propres. — Mais Aristote est bien loin de pousser jusqu'au bout cette conception paralléliste ; il est bien loin de se représenter Faction du sensible sur les sens comme une simple occasion de la sensation. La vérité est tout au contraire que le 'sensible actualise la sensibilité par une action parfaitement Véelle. La sensation est dans la sensibilité comme le mouvement est dans le mobile : il y a, comme nous dirions en langage moderne, une action transitive du sensible sur la sensibilité. Et la sensibilité est si bien subordonnée au sensible que, en faisant disparaître la première, on ne supprime pas le dernier, tandis que la disparition du sensible entraîne celle de la sensation (2). La sensation, de ce point de vue, apparaît bien comme la peinture d'un dehors dans un dedans, ou comme l'impression d'un cachet sur la cire. Parfois Aristote ne semble même pas très éloigné de comparer la réception d'une sensation à celle d'un aliment.
(1) De an. Il, 4, 415 b. 24 ; 5, 416 b, M ; 417 fl, 30-^, 7 : celle altération est un passage èx -oO ïyjtv r-Qv a.WTfi'JVJ ij rÀv ypauaaTixÀv,
[ùl èrjîpycîv ^'zt.% rô vjîoy&cj . . . Ozmooùj yùp ytyvsrar. tô ïyjy^ rviv STriTT/îpfly, ô;rio r, oOx ETTtv «V/.otojTSat (£t; avrô '/ào ri Ittiooti; xaî ei; £V7£).£}^£tav) y, izzpov ysvo; aÂ>oiw«r£w;. Cf. Hodier, op. cit., p. 256, p. 257 et surtout p. 258 sq. et 260 {ad 417 b, 16-19).
(2) De sensu, 2, 438 ô, 22 : rô yùp aiffôïjTÔv èvcoystv 7Toe»t rÀv aî^ôrj^rev. Dean. IIK 2, 426 a, 2 : ii Sri ivnv ij /.tvflfft; xat h 7rot«7tç xa't rô TraSo: £v Tw TTOtovpgvw, àvâyxïj xat tôv -^OfO^j xa't txiv àxoÀv tàv xar éTtéofumv £v T^ xarà (îvvauiv sTjoli ' ij yùp toj TrotvjTtxoù x«i xtvïjTtxoO kvépysia, h tw Tcxcxo'JTt è-^yhôTKi. . . Cat. 7, 7 b, 36 : rô [Ûj yùp ata^uTÔv àvaips^kv (Tuvavaipci t;qv oc'ta'ôiQO'iv, h Se oûfj$r,fjic rô ai^Qr.rôv où o-uvavatpet.
Seulement, dit-il, la sensibilité, au lieu de recevoir tout je \ sensible, matière et forme, en reçoit la forme sans la F matière (1). — A côté de cette théorie paralléliste et de cette théorie transi tiviste, Aristote paraît bien en ébaucher une troisième. Dans la définition même de la sensation, il dit que l'acte de la sensibilité et celuidu sensible n ont pas la même quiddité, to S'r.va.. où ^ô aùxà a^j-.^k {De an. III, 2, 425 b 27) ; et il accuse fortement la différence des deux actes, 1 un étant.'par exemple, résonance, -^ocpo^ ou J'i?^.'^?. et 1 autre, audition, àxori ou àxo.Tis {Dean. 111, 2, 426 a, 8-26). Mais il aioute au même endroit que ces deux actes sont simul- Unés et corrélatifs. Or on sait combien est étroite pour Aristote la solidarité ontologique des correatifs. U ailleurs, si les deux actes diffèrent par la quiddite, ils sont donc un numériquement et matériellement. Autant dire presque qu'ils sont l'acte d'une seule et même substance. Nous sommes donc ici en présence d'une sorte de théorie de l'identité. La sensibilité et le sensible, pris a part, seraient des puissances qui viendraient s'actualiser dans un moment synthétique et hiérarchiquement supérieur la sensation. Voilà encore une fois à l'œuvre 1 idée, de hiérarchie, et la voilà encore une fois condamnée à ne pas lever toute la difficulté à propos de laquelle on l'invoque, parce que ce sont deux ordres, deux mondes qu elle aurait à réunir et non deux degrés d'une même réalité. Aristote, dans sa théorie de la sensation, ne parvient pas, maigre ses velléités, à sortir du dualisme et du transitivisme.
Le nombre des sensibles propres détermine celui des sens spéciaux. A l'exception du toucher, qui est moins un sens qu'un agrégat de sens et porte sur plusieurs quahtes, qm ont d'ailleurs pour caractère commun de ne pouvoir être appréciées qu'au contact, chaque sens porte sur une qualité unique, ou plutôt sur un couple de deux contraires entre lesquels il est comme une moyenne ([xsiottiç), ce qui
ii) De an. Il, 12 déb. : ...i fcW «<cr9„crr« â»T< ri ,î«Tr/.ôv rùv cci,9viÙ a, 32-6, 3.
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