‹ Le Système d'AristoteChapitre 26 sur 99 · PLAN DK L'ÉTUDE DE LA LOGIQUE · texte numérisé non relu

PLAN DK L'ÉTUDE DE LA LOGIQUE

le jugement et le raisonnement scientifiques ; de l'autre, le concept, le jugement et le raisonnement dialectiques. Et, quant aux relations de ces deux hiérarchies entre elles, il aurait fallu dire, semble-t-il, pour traiter ce point conformément à l'esprit du système, que les trois opérations dialectiques sont des analogues, des imitations des trois opérations scientifiques, en ajoutant que, si les trois opérations scientifiques sont les premières en soi, ce sont au contraire les trois opérations dialectiques qui sont les premières par rapport à nous. Pour présenter les choses sous un autre aspect, moins aristotélique peut-être quoique plus traditionnel, on peut dire qu'Aristote aurait dû dédoubler chacune des trois opérations en une opération scientifique et une opération formelle, c'est-à-dire assez générale pour s'adapter à un autre contenu encore que le contenu scientifique. Mais, de quelque façon qu'on présente le dédoublement des opérations logiques, il est sûr que, pour obtenir la clarté partout, il aurait fallu dédoubler les trois opérations. Or, en fait, le dédoublement n'a été vraiment accompli par Aristotc que pour une seule, le syllogisme. Cela étant, on éprouve quelque embarras pour savoir par où il convient de commencer une étude systématique de la logique d' Aristote. Peut-on aborder tout de suite le syllogisme pur et simple ? Faut-il essayer de dégager des quelques indications que nous possédons une théorie dialectique ou formelle du jugement et du concept? Ou bien enfin faut-il donner la théorie du jugement et du concept scientifiques?

En réalité il semble bien qu'Aristote, après le traité des Catégories comme prélude, a commencé sa logique par les Premiers analytiques. Car le LTepl IpjxTivsMu; semble avoir été ajouté après coup ; et môme, si certains chapitres contiennent des allusions àDiodorelc iMégarique, il devient absolument certain que l'ouvrage appartient aux dernières années de la vie d'Aristote (cf. p. 28, n. 2). Mais il est pourtant impossible, quoi qu'on en ait, de traiter du syllogisme sans s'appuyer sur uno théorie, au moins ébauchée, du jugement et du concept. Aussi Aristoto n'a-t-il pu éviter, au début des Premiers analytiques, quelques considérations sur ces deux points.. Elles occupent les trois premiers chapitres et voici

en quoi elles consistent. Il faut, avoue Aristote, déterminer ce que c'est qu'une proposition et ce que c'est qu'un terme (t«1 i<m tz?6tol<j^ xai xi opoç, 24 a, 11). Une proposition est un discours qui affirme quelque chose de quelque chose, ou qui nie quelque chose de quelque chose (1). Cette affirmation ou cette négation est, soit universelle, soit particulière, soit indéfinie (ib. a, 16-22). Un terme est ce en quoi se résout la proposition, c'est à savoir l'attribut et le sujet, soit que l'être s'y ajoute, soit que le non-être en soit séparé (24 b, 16-18) (2). Dans le chap. 2 Aristote résume la théorie de la conversion des propositions simples. Dans le chap. 3 il s'occupe de la conversion des modales. Ces considérations, si peu de place qu'Aristote leur accorde, montrent qu'il faut, de toute nécessité, commencer la logique aristotélicienne par le jugement et le concept.

Devra-t-on maintenant essayer de reconstituer, pour en faire les deux premiers chapitres de la logique, une théorie dialectique ou formelle du concept et du jugement, en réservant pour plus tard la théorie du concept et du jugement scientifiques? En ce qui concerne la théorie du jugement, on n'aurait d'autre ressource que de développer verbalement les indications que nous venons de rapporter au sujet de la proposition. Mais ce développement verbal laisserait forcément subsister beaucoup d'obscurité sur les points importants et serait dès lors de peu de profit. En ce qui concerne le concept, il en serait encore de même. A la vérité, on pourrait ajouter à l'explication bien obscure de la nature des termes, telle que nous venons de la recueillir, les indications qu'Aristote donne ailleurs sur la définition de mots. Voici le passage le plus net peut-être de ceux où il indique, toujours brièvement, la distinction de la définition de mots et de la définition de choses (3). D'après

(1) a, 16 sq. : jrporetfftç fùv ovv lori "Xo'yoç. X«T«p<mxô$ h «7roj>anxoi; tivo; xotrâ tivoç.

(2) ôpoy iïsxotkû tic, ôv Stcà'jîzou y iipozo.tjiç,, oîov rô T£ xKTir/opoûpevov xcà rô x'/.ô' ou XKT'/r/opîiTai, rj Trooariôc^êvoy v? (Jtatpou^svou sivai xai tx>7 eivat.

(3) An. post. II, 1, 92 ô, 5 : rà ykp pô m oôSdç, oïïvj S ti êart'v, à>>«

ce passage, une définition de mot c'est la définition d'une essence fictive. Si une telle essence fictive est prise au sérieux par un habile homme ou par l'opinion d'un grand nombre d'hommes, elle devient un objet considérable de raisonnements, de raisonnements dialectiques. D'ailleurs, fût-il simplement l'illusion d'un homme isolé et sans importance, que le bouc-cerf pourrait encore servir de fondement à des syllogismes, savoir à des syllogismes qui constitueraient une démonstration par l'absurde. Ainsi, en dehors des essences réelles, Aristote sait bien qu'il y a des essences imaginaires, et que les unes comme les autres peuvent servir de termes dans des syllogismes. Mais cette considération, jointe à la définition du terme que nous traduisions tout à l'heure, constitue, semble-t-il, tout ce qui chez Aristote pourrait servir à établir une théorie formelle ou dialectique du concept. Dans une telle théorie on trouverait moins de lumière encore que dans la théorie formelle du jugement.

Aristote, au moins dans ses premiers ouvrages scientifiques, n'a pas traité de la proposition pour elle-même, et il semble bien que jamais il n'a traité du concept pour luimême. C'est pour cela que, au point de vue formel, ses indications se réduisent à si peu de chose. Et c'est pourquoi, môme au point de vue scientifique ou métaphysique, elles ne sont pas encore très abondantes. Par conséquent donc il ne faut pas hésiter à étudier, au début même de la logique, le jugement et le concept au point de vue réel. C'est seulement ainsi qu'on pourra obtenir, parle rapprochement d'éléments en nombre suffisant, un peu de clarté. Au reste, même dans les Premiers analytiques, l'unique ouvrage où Aristote ait fait quelque chose qui approche de la logique formelle, les considérations matérielles interviennent sans cesse : témoin, entre autres, le fait qu'Aristote s'occupe tout de suite des propositions modales.

Nous allons donc nous demander qmeUes sont les vues d'Aristote sur le concept. Comme il n'en fait la théorie que

Tt fz'ey Tfiuaiv:s 6 /o'yo; ~'r, rô ôvouoCj ôr«v îïk'o rpayc^ctoo;, ri 8 içvi rpecysy.KfOi, à#ôvKTOV tï'liva.1.

d'une manière incidente et accessoirement, nous ne trouvons pas chez lui de définition expresse du concept. 11 a bien un nom pour le désigner, à savoir le mot Xàyoç (voy. Bonitz, Ind. 434 a, 13 sqq.). Mais ce nom même, il le remplace le plus souvent par des équivalents et, dans tous les cas, Aristote n'y ajoute pas de définition. Pour obtenir une définition extérieure du concept qui puisse nous servir de point de départ, nous sommes réduits à l'extraire de ce que nous savons touchant le rôle de concept dans le syllogisme. Le syllogisme se compose de propositions et les propositions se composent de termes. Dans cette marche régressive du complexe au simple, le terme, une fois retiré du syllogisme, puis de la proposition elle-même, se présente comme une chose qui a cessé d'être en relations avec d'autres et qui est prise en elle-même. Autrement dit, la définition extérieure du concept semble n'être pas autre chose que celle de la catégorie. Le concept est quelque chose de aveu a-uu.7:Aox^ç Xeyojjievov. Et de fait nous verrons qu'il y a des concepts de toutes les catégories.

Mais, si le concept correspond ainsi à une chose prise en elle-même et exprime la chose en elle-même, il est clair qu'il représente la nature de la chose, puisque, retirée des relations où elle entre, la chose n'a plus en elle que sa propre nature. Le concept est donc l'expression par un seul mot de la définition de la chose, ou bien encore il est l'essence de la chose dans la pensée. Nous nous rendrons compte en avançant que c'est bien ainsi qu'Aristote se représente le concept. Mais, pour y arriver, il nous faut, sous les généralités extérieures par lesquelles nous venons de caractériser le concept, mettre des déterminations précises ; il nous faut voir de quoi se compose le concept et comment il s'établit.

Platon avait déjà insisté sur ce premier point, que, lorsqu'on voulait exprimer la nature d'une chose, il fallait exclure les accidents au sens propre du mot, les attributs accidentels. Sur ce point Aristote regarde la cause comme entendue. Il donne la définition de \ accident dans un assez grand nombre de textes, dont un des plus nets est peutêtre celui des Topiques, I, 5 : l'accident est un attribut de la

chose qui peut lui appartenir ou ne pas lui appartenir (1). Mais c'est à peine s'il indique que l'accident ne doit pas entrer dans la notion, tant la chose lui paraît évidente et facile à déduire de la définition même de l'accident. Tout au plus se contente-t-il d'opposer l'accident ou par soi, au xaT auto, ou, comme il le fait ailleurs, à l'oùo-ia (2).

xMais ce n'est pas seulement l'accident, c'est-à-dire le prédicat non essentiel, qui n'est pas constitutif du concept ; c'est encore le prédicat qui, fondé dans l'essence, n'appartient pourtant pas à l'essence. Car Aristote distingue nettement de l'essence les prédicats dérivés, que le raisonnement sait dégager et qu'il a précisément pour fonction de dégager de l'essence (3).

De même encore le propre n'entre pas dans le concept. Le propre, au sens étroit du mot, est une détermination qui n'appartient qu'à une seule chose et appartient à cette chose dans toute son extension, de sorte qu'il se réciproque avec la chose. Malgré cette identité d'extension il n'y a pas identité de nature : le propre est au contraire traité par Aristote comme une marque extérieure et comme une 'détermination superficielle qui n'entre pas en ligne de

(1) lUi b, 4 : <xup.6îëïjxoç dé Éartv q uyjo'ev usv toùtwv éazi, y.rtrz ôpoq j.r.ri ïotov !J.r,-i Y£VO(, i>nv.pyj.t ôz rw npcéyuaxi, /.ai ô êvoé^srat ÙTido-^siv ôraioOy £vi xai -■•> ocûrûxat i*à Ûjr«p^siv,oZbvTÔxsi8>jff0ou htoé^stcu ûirâp^scv rivt :w aurai r.cti ur, ÙTTÛoyiu. oj^oico; iïï /.ai to Xfuxâv ' rô yàp avTo où dira x&j).-Jît ôtî uîv ).guxôv 6t£ ôï u.n kijv.vj zl-j'xi. îexi Se rwv rov a-juot€r,y.0T0<; opiffuàv o ttûzepoç 'pù.rito-j ■ toù uev yào npûrou pqdsvroç àvayxaïov, Et ■j.ùJ.u Ttç vuvqffeiv, 7Tpo£t06vai tï loriv ôpoç xai ye'voç /.ai t<?tov, 6 <Ts ^EÙyeoo; KÙTOT*AVjç éctti npoç 7? yvci>piÇetv ri — jt étti r6 XîYOfASvOv xc.0 6CUT0. — Cf.

d'autres références dans Zeller, p. 204, n. 4.

(2) i'ar ex. Metaph. r, 4, 1007 a, 31 : -ojtw y«p fiuptorett oOo-iaxai to auuâeSijxé; • to yàù 'iivaov -<■» àvôpcinw (TUu6«6t)X8V, pti eOTi uni Xbuxoç, y/, o,/ 5««p «uxov (Cf. A, 7 début). Ou encore Anal. post. 1, 22, 84 «, 84-30. Voir Th. \\ aitz, Organon II, 203.

(3) Metaph. A, 30 .v. /î»., 10:i.:j6, 3U : XtYKWt ii /.ai âX5u»ç ffuuljlêflxoç, ttOV 5ff« jTrv.rjyiL î/.kttoj xaô aûrô u^ îv rij oJTta ovtk, afov t-o rptviùvftJ to

ipÔàç e/e'v. Cf. .■!//. post- I, G, 75 r/, 18 : rûv oè ffvaêtëïjxoTwv a^ xab aura.., o;/. ïortv iffumiaq ctirofffcxrixi). 7, 7.'i /;, 1 : :« x«'/ a^rà »uafc6qxor« JjjXoî r, àjrô<f«iÇ»{. Dans Mpta/ih. V, 2, 1004 b, a, Aristote se s.m-i de l'expression wtfflij /.«o' «ûr«; ef. Bonite, âfetaphys. Il, «</ loc. [p. 181) et ici même infra* p. 240.

Aristote B

compte lorsqu'il s'agit de se faire une notion d'une chose (1).

Sur quoi donc porte le concept, puisque ce n'est ni sur l'accident, ni sur l'attribut nécessaire mais dérivé, ni sur le propre? C'est évidemment sur l'oùoâa, la substance. C'est ce qu'Aristote exprime ordinairement en disant qu'il n'y a définition que de Foùo-ia (Bonitz, Ind. 525 a,, 8). Mais ce n'est pas encore là une manière assez précise de déterminer l'objet du concept et, par cet objet, la nature du concept ; car le concept n'est, bien entendu, que le reflet de son objet. L'objet du concept, si l'on veut le déterminer avec la plus grande précision, n'est donc pas seulement l'oùo-îa, c'est une sorte particulière d'oùc-'la. C'est Fouo-ta en tant qu'elle exclut la composition, en tant qu'elle est simple. Aristote nous dit en effet qu'il y a identité entre la chose prise en elle-même, entre chaque chose, c'est-à-dire entre la chose en tant qu'objet du concept, et la quiddité de la chose, lorsque la chose considérée est une izpwzy\ ouata. En d'autres termes, une chose est vraiment elle-même, elle est vraiment objet de concept lorsqu'elle est une substance première, Tvpûuvj oùcrla (2). — Qu'est-ce maintenant qu'une Tcpwtvj oùcâa? Il est clair que l'expression n'a aucunement le même sens que dans le chap. 5 des Catégories (cf. p. 103). Aristote nous explique d'ailleurs aussitôt ce qu'il entend : une où<na est première quand elle n'est pas attachée à autre chose qu'ellemême, quand elle n'est pas quelque chose dans autre chose (3). Mais, ainsi définie, une Tcptlrrr, ou«na est la même chose que les ojzXcL, les natures simples dont parle ailleurs Aristote. Car ce qui caractérise ces natures simples, c'est précisément qu'il n'y a en elles aucune composition,

(1) Top. I, 5, 102 a, 18 : ïoiov cS"sariv h p.o êriïoï to ri rçv twoti, pàvu» d'vTTxpyji xai v.vr ixx-oyooEÏTui toù nociyfiixroi;, oTov lâiov àvôpwTrou to Yp«ppanx/ji; ivj'j.i ^î/rtxôv • si yv.p avGjW7r6; sari, •yoauot.aTixvj; Jczrtxo; sari, xai si ypuuuc/.Tty.ïjç s?îxTtx6ç ïortv, avôpwTroç îazcv.

(2) Metaph. Z, 11 s. fin., 1037 a, 33 : xai on rô tL %•» dvuixai ix«a-nv tnï rtvwi> pàv raùrov, ÛGnep èizi twv xpùrMv QÙatûv, olov xgcj^ttvaotïk *<**• xapvTtukérvïTi elvcti, si ttùcôtïj sazi-j.

(3) Jbid. b, 3 sq. : Xe'yw Sï Tzpoizrrj h p.r, léyezat :ù â).)o sv ûXXm sivou xkî vnoY.ziu.iv(o &j;ûXvj.

aucune trace d'une chose rapportée à une autre. Et en effet, dune part, Aristote fait du mot ôl-kH un synonyme de Ta xi z?-'. (1), et, d'autre part, il oppose ces natures simples au groupe formé par un sujet et un attribut et l'acte mental qui saisit ces natures simples, au jugement (2). La simplicité des natures simples n'est d'ailleurs aucunement affaire de relation et de point de vue ; c'est une simplicité essentielle, ou, mieux encore, en prenant l'épithète dans toute sa force, une simplicité réelle. C'est ce dont on se rend compte, si l'on songe aux deux acceptions dans lesquelles Aristote paraît avoir pris ces expressions d'a-Aà, d'ào'.abîTa d'àstivGera, choses simples, indivisibles, incomposées. — En un sens les natures simples sont pour lui toutes les formes pures sans exception. Il parle d'une unité et d'une indivisibilité qui consistent, sans plus, dans le fait de tomber d'an seul coup sous la pensée et d'être formellement ou spécifiquement une seule chose (3) ; et le chap. 6 du livre 111 du De anima se termine par la déclaration qu'il faut considérer comme des indivisibles tout ce qui est sans matière, ô?a avsu uÀ-^ç (4). Prise en ce sens, la simplicité de la nature simple n exclut, pas plus que celle de la monade de Leibniz, un certain genre de composition. C'est en ce sens assurément, que le plus réel des êtres, celui dont la nature a le plus de richesse, est une nature simple. Mais, même ainsi entendue, la simplicité n'est sûrement pas identique à celle qui résulterait de l'unification, toujours extérieure, d'une matière concrète ou presque concrète et d'une forme, comme par exemple la simplicité de l'essence de l'homme ou du camus. La simplicité d'une forme pure, même lorsque cette forme contient une matière logique, est une simplicité interne et nécessaire, précisément parce que l'absence de matière, dans l'acception propre du mot matière, supprime toute espèce de distance entre les parties de la forme, qui dès lors se pénètrent et s'unifient. — Quoi qu'il

fi) Metaph. c->, 10 ; E, 4, 4027 *, 27. Cf. Bonite, Metaph. II, 410 sq. (aj Vo.y. par ex., outre Metaph. 0, 10, De un. III, G, 430 b, 26.

(3) Par ex. Metaph. I, 1, 1052 a, 34 ; De An. III, 6, 430 b, 14.

(4) Cf. aussi Metaph. II, 6 fin. (passage suspect à la vérité, à partir de 1045 b, 19).

en soit du reste, peu importe. Car Aristote a encore une autre manière plus fondamentale de comprendre la simplicité des natures simples. Le type primitif de ces natures ne comporte même pas de matière logique. Au-dessus des natures simples, qui le sont à la façon du cercle, lequel a une matière logique savoir le genre figure plane, il y a les natures simples qui sont immédiatement ce qui s'appelle unes, savoir, avec quelques autres également primitives et irréductibles, ces notions qui n'ont pas de genre : l'être et les catégories, substance, qualité, etc. (1). La simplicité des natures simples ainsi comprises se distingue absolument d'une unité de point de vue et de rapport; cette simplicité n'est plus une affaire de point de vue : c'est une réalité par soi. S'il en est ainsi, l'objet du concept est une chose prise en elle-même ou un terme, c'est-à-dire une essence, c'est-à-dire une nature simple, c'est-à-dire quelque chose qui est simple inévitablement et par soi.

Mais de la nature de son objet suit immédiatement celle du concept, avec celle de l'acte par lequel il est conçu : au vor,TÔv simple correspondent un vô^ua simple et une voVjeriç simple. Le concept est une intuition dans toute la force du terme. Il n'y a en lui aucune discursion. C'est une intuition, intellectuelle bien entendu; et, enfin de compte, il n'y en a sans doute pas d'autre. Qu'elle soit intellectuelle, cela ne l'empêche pas d'être aussi véritablement, et même, a coup sûr, plus véritablement, étrangère à toute discursion que l'intuition sensible, qui peut cependant servir ici de terme de comparaison, comme étant quelque chose de plus connu pour nous. Le concept est, pour reprendre les termes par lesquels le De anima et la Métaphysique qualifient la perception des natures simples, une intuition comparable à la vision d'un objet propre de la vue, ou encore à l'acte de toucher (2) .

(1) Metaph. H, 6, 1045 a, 33 : sort c?î t/?ç ÛAv;ç o pb voijTiij ij S'utabrirr,, xc/.i uhti toS ïôyov to jt/kv û).u to S'hèp'/tid zgzvj, oJlq-j à xûxaoç aX.rjuoL zn'mzoov. ôaa Si j^à zyzi vtoï», fxvjrg vo»jt/;v uriTE aitrOqrijv, z\ih\>^ ôjtîo iv ri éffftv êxaarov, dùcnzzp xcà omp 6v tt, to roo'e, to notov, to tto<70v. Cf. Bonilz, Metaph., Il, ad toc. et, sur toute la théorie des notions simples, Rodier, Aristote. Traité de l'âme, II, 473-476.

(2) De an. III, 6 fin, 430 b, 29 : «À),' uxrnzp ro ôpàv zov i§io\i àXijÔéç,

Nous venons de voir ce qu'est le concept quand on le prend sous sa forme rigoureusement propre. Et c'est sous cet aspect qu'il fallait commencer par le considérer pour bien comprendre que. aux yeux d'Aristote, il y a entre lui et tout ce qui est opération discursive une distinction, non pas de degré, mais de nature. Car autrement nous aurions pu croire que le concept, selon Aristote, est quelque chose comme une discursion ramassée et unifiée. Or c'eût été là une manière de voir insuffisamment précise, à laquelle aurait échappé ce qu'il y a de vraiment propre dans le concept. — Mais, si le concept est, en lui-même et primitivement, une opération et presque une chose à part, dont l'unité n'est pas ceiie d'un rapport ou, autrement dit, d'une fonction, il est impossible cependant à toute doctrine de ne pas reconnaître, à côté de ce type essentiel et primitif, une autre sorte de concepts. Le concept, comme aperception absolument simple, peutbien rester l'idéal de tout concept : au-dessous de cet idéal, si l'on ne veut pas que presque toute la réalité échappe aux concepts, force est bien d'admettre des concepts moins radicalement distincts des opérations discursives, et dont la simplicité ne soit plus autre chose que celle d'un rapport et d'une fonction. — Nous allons tout à l'heure passer en revue ces concepts de second ordre. Avant de le faire, n'oublions pas de remarquer qu'Aristoteabien le sentiment de la parenté entre l'intuition et la discursion et qu'il a su assigner le point où elles passent, pour ainsi dire, l'une dans l'autre. Nous aurons prochainement à dire que la définition se compose du genre et de la différence ; peut-être ne faut-il pas prendre cette forum!" au pied de la lettre, au moins lorsque la définition s'applique à certains objets tout intelligibles : à parler exactement, le genre est dans certains cas, ainsi qu'un l'a fait remarquer, enveloppé dans la différence et ne fait qu'un elle (1). Cependant, même lorsque la différence ne

si oâvQpwtOi ~o Xsvxôv h an, &0x 'x't.r/ji; xti, ovnuf i/j.i ôiu. v.jvj vAlg;. Metapk. h, iu, |0:,i h. :i:\, 25 : itïX lort ro pb àX*0ï«.„ Brytiv..., rà i'icyvoiïv 'j.n Biyycivuv, Cf. infra leÇOQ X\l. (1) KoditT, op. cit., Il, i». 175 s. in.

118 LE SYSTÈME d'aïUSTOTE

peut se concevoir sans le genre, Aristote admet qu'il faut procéder comme si la séparation était possible. Et, en conséquence, il proclame que toute définition est un discours (1). Mais, d'autre part, le discours qu'est la définition n'est pas discursif en réalité. Car, comme disent les Seconds analytiques (II, 3, 90 b, 33), tandis que toute démonstration, par exemple, aboutit à attribuer quelque chose à autre chose, il n'y a dans la définition aucune attribution de cette espèce, puisque les deux termes sont identiques : èv Bè t<j> op'-o-fj-û o'jSèv eTepov l'épou xarriyopeiTat. Ainsi, par la définition, le passage s'établit entre l'intuition et la discursion, entre le concept et le jugement. La possibilité de traduire une intuition par un jugement donne à penser qu'on peut réciproquement traduire un jugement par un concept. Ceci n'équivaut pas à dire que les deux opérations ne diffèrent qu'en degré. Néanmoins cela prépare bien à comprendre que, dans certains cas, le concept pourra se rapprocher du jugement et n'être plus que l'unité fonctionnelle d'une diversité.

Aux natures simples, tant à celles qui le sont au point de n'avoir pas même de matière logique, qu'à celles qui sont simples comme étant de pures quiddités bien qu'elles enveloppent des parties logiques, s'opposent les natures composées ; aux obcXâ, les choses doubles, qui ne s'expriment qu'au moyen d'une addition de quelque détermination à un sujet. L'opposition marquée, Aristote se demande aussitôt s'il y a définition, autant dire s'il y a concept, de ces natures composées (2). Bien que la distinction et la question ainsi posées visent littéralement les substances composées seules, l'opposition et la question peuvent être généralisées, et il s'agit de savoir si les choses composées en général, même quand ces composés sont autre chose que des substances, admettent des définitions ou donnent lieu

(i) Top. J, 5, 102 a, 2 : ô<70i ^'orrwo-oùv q-jqu'xzi rrtv K77Ô<Jo!7iv 7toioùvtcu, ârjlov ù>ç où* «7roc?i<?oa<7iv o'jtol tôv tov npi-ypxTo; ôptffuov, ènudri îrà?

épl<7U.0Ç XOYOÇ TtÇ SGTIV.

(2) Metaph. Z, 5 déb. : ïyti d'ÙKopim, èxv rtç fnà yy âoiapiov ecvcu tov

ix 7rpo<70s'(7Sto; làyov, Ttvo; l'arai ôpttfpio; twv oï>% àn/tûv ôtXkK wjdeovMjxÉvuy ; ix npovQéaîvt; yàp av«yx/j ân'kovv.

à des concepts. Evidemment il faut distinguer plusieurs cas. Non moins évidemment, le premier est celui des substances composées. Nous n'avons pas à exposer pour le moment la théorie de la substance, et il suffira d'indiquer qu'il y a pour Aristote des substances, ou au moins une substance, toutes formelles, et, d'autre part, des substances qui sont formées par la réunion d'une matière et d'une forme, ce qu'il appelle criivoXoç où-ia. Y a-t-il donc définition ou concept d'une o-ùvoXoç ooerta, d'un homme, par exemple, qui est composé d'un corps et d'une âme ? Aristote est certainement tenté de répondre qu'il n'y a définition des substances composées que par leur forme. Ainsi, pour définir ou concevoir un homme, on ne définirait ou on ne concevrait que l'âme (1). Si cette formule voulait dire que l'âme est tout l'homme, parce qu'elle implique tout le reste de l'homme, savoir un corps organique dune certaine espèce, en tant que ce corps est considéré en général et non comme un corps individuel, on pourrait la considérer comme donnant la pensée définitive d'Aristote. Mais alors elle ne différerait que verbalement de la conclusion à laquelle nous allons aboutir tout à l'heure. Si au contraire la formule signifie qu'il faut prendre l'âme en elle-même, la définir d'une façon toute logique, à la manière, par exemple, de celui qui définirait, la maison sans tenir compte des pierres, du bois et des tuiles et comme un abri protecteur contre les intempéries [De cm., I, 1,403 b, 3 sqq.), alors la formule n'exprime pas la pensée définitive d'Aristote. Car les substances composées sont dos substances; donc elles ont une; unité et, partant, il faut bien qu'il y en ait un concept. .Mais l'établissement de ta définition ou du concept no va pas sans difficulté. Les substances composées sont comparables à ces attributs qui enveloppent leur sujet. Ce n'est pas là, pour Aristote, le cas de tous les attributs ; c'est celui des attributs qui par soi appartiennent à un sujet; le sujet ne les possède pus par lui-même, mais au contraire c'est eux qui, par eux-

(1) Metaph. />, II. 1037 <i, 26 : ratûmc [sc- ~r-^ *"vq>ou owoiatç] Si '/eori Ktùi Xôyof xâi eux ïz-u. u.-.-% tùv yàp rfj; ùïr,; ovx ?<rriv, ùapurrov yùp, xxrà rijv nptàviv o'ovvloo) i<rztv, olo-j àvOp'JTrou 6 ~ci ^vy${ Xoyoç,

120 LE SYSTÈME d'aRISÏOTE

mêmes, se rapportent à leur sujet : ainsi le pair, l'impair, le premier, le divisible sont des attributs qui enveloppent le nombre (1) ; le camus, to cu|j.6v, qui sert ordinairement d'exemple à Aristote (Bonitz, Ind. 680 a, 40), suppose comme sa matière et son siège un nez. Or, comment définir de tels attributs et, par exemple, le camus ? Si « camus » veut dire « nez camus » , ce qu'on aura à définir c'est en réalité « nez camus », et il faudra dire que c'est « un nez, nez concave » (2). Cette répétition, inévitable si l'on veut être exact, décèle la dualité invincible qui se cache au fond des attributs dont il s'agit et, par conséquent, au fond des cnivoXot ouo-. dont le cas est exactement le même. Cependant, malgré cette difficulté, il faut bien dire qu'il y a définition ou concept des substances composées, mais c'est d'une autre façon que des quiddités pures ; car le mot de définition se prend en plusieurs sens (Metaph. Z, 5,1031 â, 8). Dans le chap. 2 du livre H de la Métaphysique, Aristote explique qu'il y a trois sortes de définitions : par la matière, par la forme, par la réunion des deux (3). La définition par réunion de la matière et de la forme est même si bien une définition légitime que c'est la manière de définir propre à l'une des trois sciences théorétiques, c'est-à-dire à la physique (4).

(1) An. post. I, 4, 73 a, 37 : xcù oixotç rwv switocp^évriav «uroî; aura [ces deux derniers mots désignent les sujets] b rw "kôyn svunKp^ovtri

tw Tt Ictti oîïj/OÙyTt, olov ~b eùQù 'j—v.pyîi ■{oc/y.u.rj Y.y.ï to Trsptyejoe'ç, x«i tô Tîeotrrôv xal âprtov àpiOuù... •/.ai tt«o"i roOrotç sv\nrKp%ov(tiv i-j -'o l.àyta ~y Tt irsnv Xiyovri ëvQx u.ïvypxy.uii è'vOa Japifyiô?. Cf. Metaph. A, 18, '1022 a,

(2) Metaph. Z, 5, 1030 a, 28 : tl fiev yàp to «ùrô èan tji-j.h plç x*î

XOt/ï} OtÇ, TO a'JTÔ SOTKÏ TO <7lp;ÔV /.XI TO /.ollo-J ' il 3ï UT, Slk TO C'.OUVaTOV

£tvat zlmvj to Gip.bv aveu rou npdy piaroç ou lori tt«9o; xaô'ocurô (eare Y*p tô ctuôv xoi^ôtïjç ev pivi), tô ptvà <riui)ï> eiiretv ij où/. Êrjrtv ij $i: to c.ùtô so"T«t £Îpv;pcsvov, pi; ûtç xoiàïj • r/ yàp pi; ^ cmÀ pi? pi? xoD.ïj serrât.

(3) 1043 «, 14 : cîtô r<iv opi&fiévcàv oi p.'sy ïéyo-j-zç, ri lartv otxia, orc ),i9ot lùdv^Qt çû)i«, rrçv ouvaptst ot/.tav ).Eyouo"tv, u).ïj yàp t«ùt« ' oi $c «y^ïtov

GV.ETTaCTtXÔV 0"wp;«TWV XCÙ 2£01}pSC?6)V, V? Tt â').).0 TOIOÙTO 7rp00"ÔEVT£?, TVJV

svgpyzia. ~kéyov<Tw ■ oî cTany w récura cruvTÎ0e«TSî tàv rpîrvjv xai nôv £/. Toûtwv oùo"tav.

(4) Z)e .4n. I, 1, 403 6, 7 : tî;ouv 6 puo-ixô? roûrwv [de celui qui définit par la fin, ou par la matière, ou par la forme réalisée dans la

Par une première extension il y a définition ou concept des substances composées, aussi bien que des quiddités. Cette première extension est suivie de plusieurs autres. Et d'abord, il y a définition ou concept des choses qui tombent sous les autres catégories, aussi bien que des substances. La manière dont Aristote l'explique nous fait pénétrer très avant dans sa pensée et nous permet de comprendre comment, d'une façon générale, il peut et doit y avoir définition et concept d'autre chose que des quiddités. L'être Se dit en leurs sais, savoir selon chacune des catégories. N'y at-il rien qui rattache ces sens les uns aux autres ? Certes il n'y a pas d'élément commun, entre les diverses catégories. Mais chacune d'elles se rapporte1 au même terme primordial et c'est ce rapport à un même terme qui fait qu'il y a de l'être dans chacune des catégories : entre une plante médicinale, un instrument médical, une œuvre médicale il n'y a pas d'élément commun ; mais chacun de ces termes se rapporte à un même terme primordial, l'art de produire la santé. C'est précisément la même chose pour les catégories par rapport à la substance : chacune, pour ainsi dire, imite selon sa mesure la substance. Et c'est pour cela que, à côté de la définition ou du concept de la substance, il y aura des définitions ou des concepts de la qualité, de la quantité, etc. (1).

Non seulement il y a définition ou concept des qualités, des quantités etc. ; il y a définition du groupe formé par un sujet et un attribut. En principe cela paraît impossible, car il y a là quelque chose de multiple et de disjoint, qu'on

matière et en vue de la fin] : irânpov ômoï 7t,-j GXuv, rov Si Xoyov âyvoàiv, 1 6 7«pi rov Xôyov pâvov [comme fait le dialecticien] ; r, u.iïùo-j 6 î;

RUOOZV.

(1) Metapfl. Z, 4, 1030 a, 17 : h xai 6 6pt7uo; ûanip /.xi 70 ri î/jtl >rXsovflcyâ; Xtfvtrac ' xat '{'J-° ~° T' forw ïw« fùv rpàrrov vriftaivu rr,v o'J^txv xat rô TorJe te. dcXXw o'sxa<rrov tôï xacràyopouiM'voJV, tcogov, noiov xai ôt« J'ù'A -roiy.-jxa.. '•tr>r.io yà.o ro ri it~vj jr.xy/ii Tt&qrtv u/X où^ ou.oir.i-, iXXà

■■ CT'.'lT'.j; TO'.; S'inOflivOiÇ, 0J7'.) XOtî : 0 71. Ï77I.-J X.K/:>; U.VJ 70 o'jii'j irùç

(?£ roï; a/"/oi;. Cf. Unité la lin du chap. à partir de à, 3."> sqq. et r. Hr/r'b. (l'exemple des choses médicinales ou médicales qui sont, dites rroo; ro 'jj7o x«1 ;v, oûti ôfiûwyuwç sîfri xy'/ ïv) ; voir encore To/J. I, 0, 103 6, 23-37.

122 LE SYSTÈME DARISTOTE

peut bien désigner si Ton veut par un nom unique, comme le mot « Iliade » désigne les vingt-quatre chants d'Homère ; mais le mot employé ne constituera pas plus un concept que le mot« Iliade » {Metaph. Z, 4, 1030 a, 2-17). Cependant Aristote, parmi les différents sens de l'être, compte, en le rapprochantdes catégories, l'être comme copule (1). Ainsi la liaison : « l'homme est blanc » est quelque chose qui est. Nous ne sommes donc pas surpris d'entendre Aristote déclarer qu'il y a définition ou concept de l'homme blanc {Metaph. Z, k fin.). Enfin il y a définition ou" concept du groupe formé, non plus par un sujet et un attribut, mais par une manière d'être qui, au lieu d'être attribuée à un sujet, est placée dans un sujet, comme un élément dans une chose à laquelle il vient s'ajouter comme, ou presque comme, une partie intégrante. Aristote cite et accueille des définitions de cette sorte données par Archytas : le silence des vents (v7|vejjua), c'est le repos de la masse de l'air; le calme (yaX7]V7)), c'est l'égalité de niveau dans la mer (2).

Nous pouvons dire maintenant, d'une manière générale qu'il y a définition ou concept de tout ce qui n'est pas seulement juxtaposé, comme les vers de Y Iliade, mais de tout discours qui est un, et il y a autant de sens de l'un que de sens de l'être (3). Nous étions partis du concept comme chose; nous voyons depuis longtemps se développer les diverses formes du concept comme fonction. S'il faut ne pas oublier qu'il n'existe que parce qu'il imite, d'une manière prochaine ou éloignée, le concept absolument simple, dont

(1) Metaph. Z, 4, 1030 a, 25 sq. : certains disent que le non-être est, parce qu'il est non-être. Cf. Bonitz, Metaph. II, ad loc, p. 310.

(2) .Metaph. H, 2, 1043 a, 19-25 (à la suite du passage cité p. 120, n. 3) ; cf. B, 3, 998 b, 12 sq. : êteooç §"évt«.t 6 <?ià rwv yi-jw ôoict/aoç xoî 6 îiEyw IÇ w é'otiv ivvnc/.p£Ô-J7M-j. Sur ht ujroxetfiévw par opposition à x«8' vnox.uu.evov, voir Categ. 2, 1 a, 20 sqq. ; cf. p. 98 sq.

(3) Metaph. Z, 4, 1030 b, 4 : ix£Ïvo âï yavepôv ô'rt 6 7rpcÔ7w; /.ai à^w; ôpta^oç xai tq ri r;v etvai rwv oùoxûv saTtv. ov {jlïjv ccXkx xeù t&jv a),).wv [ôaoîw;] tari, tt^tiv où KpÙTMi' où yào ùvciyxt), ihi rovzo ftGâjXSV, rowrflU 6pc<7u.ov £iv«t 5 àv ).6yw zo aôro Grrjaatv«, «).).à rtvt ^6yw' rovro (TÈàysvôçq, /xi? tw eruvegfsï wcr^so vj D.iàç a ô<xa <7v»Siuu.(,j, oùX éàv ôtay^ùç, Xéysrat ro îv to (5"îv Xsyerat ojamp ro 6V rà (?'ov ro uèv to^£ rt, ro Je Troffov,. ~o <îk 770tov Tt o~t) paivei.

l'objet est une quiddité indécomposable, c'est cependant ce concept- fonction, ce concept unité d'une multiplicité, qui occupe dans le système le plus de place et celui dont la logique et la dialectique s'occupent en fait à peu près uniquement. En effet le concept absolument simple est quelque chose de tout fait : on ne le construit ni ne le reconstruit en aucun sens. Il en est autrement du concept relativement simple. Indiquons comment il se constitue d'après Aristote.

La définition ou le concept porte sur l'espèce et résulte de la réunion du genre prochain et des différences (1). Le genre est ce en quoi deux choses, diversifiées par des différences spécifiques, sont essentiellement identiques {Meta. I, 8, 1057 b, 37), ou encore ce qui est commun à plusieurs espèces, mais de telle façon que ce soit iin élément essentiel de ces espèces, quelque chose qui puisse s'attribuer à elles dans la catégorie de la substance (ev tw xi èori xotyivopoujiêvov), quelque chose qu'on puisse donner comme réponse à la question : qu'est-ce qu'une certaine espèce, par exemple qu'est-ce que l'homme ? On répondra : c'est un animal, et en effet « animal » est bien le genre de « homme » {Top. I, 5, 102 a, 31 sqq.) (2). Le genre tient donc une place considérable dans la définition ou le concept. Il tient une place considérable en ce qu'il est la première basedu concept(3). Mais la différence joue un rôle qui n'est pas moins considérable ; car, étant ce qu'il y a de plus propre à une chose, elle est ce qui est le plus constitutif de l'être de la chose. C'est pourquoi Aristote va quelquefois jusqu'à dire que ce qui constitue le concept d'une chose, c'est l'ensemble des différences ou, ce qui revient au môme, la dernière différence. Mais il faut observer qu'il entend par là, non les différences prises abstraitement, mais bien en tant qu'elles enveloppent le genre comme leur base (4). A la

(1) Mttaph. Z, 12, 4037 b, 29 sq. Cf. 7.A\o.v, p. 206, n. 1.

(2) Cf. Zellcr, p. 205, n. 2.

(3) Top. VI, 5, 142 b, 27 : tô <îk yjvos ^oOAsrai tô ri Î7zl tngucuvttv,

(4) Cf. Zcller, p. 207, n. i.

124 LE SYSTÈME d'aïUSTOTE

prendre abstraitement, en effet, une différence peut n'être pas propre à son espèce, et c'est seulement en réunissant plusieurs différences les unes aux autres, et surtout en réunissant les différences avec le genre, que l'on constitue un ensemble de caractères qui a exactement la même extension que l'objet à définir ou concevoir, et qui en exprime adéquatement la nature. Ainsi le nombre trois est un nombre impair, premier dans les deux sens, c'est-àdire qui n'est ni un produit ni une somme de nombres ; le caractère d être premier dans les deux sens appartient aussi au nombre deux ; mais d'être en même temps impair et premier dans les deux sens, cela n'appartient qu'au nombre trois (1). Ainsi les différences unies au genre constituent un propre du déiini qui se réciproque avec lui (2). Du reste les différences ne sont nullement des dénominations externes : tout comme le genre, elles s'attribuent à leur sujet en tcô v. è<rct (3). Parle moyen du genre et delà différence on reconstitue donc, à l'aide d'éléments antérieurs à elle et en soi plus connus qu'elle [Top. VI, 3, 141 b, 25-34), l'o'jo-îa de la chose à définir ou concevoir.

Pour achever de nous rendre compte de la nature du concept, il ne nous reste plus qu'à nous demander de quelle sorte d'oùo-ia il est ici question. Qu'est-ce, en d'autres termes, qui est saisi dans le concept, quelle est la valeur ontologique du concept ? Considérons deux aspects du concept ou de Yo'jy'ia sur laquelle il porte : d'abord l'unité du concent, ensuite son contenu.

L'unité du concept est conçue par Aristote sur le modèle

(1) An. pont. II. 13, 96 a, 33-6, 1 : ... wv [se. râa :jr.yp-/o-j-.wj '-'■' '':' ôpiffpw] ïxxarov uïj ï~: tt'/.ho-j -jTzri.p'iii. â~«vr« <?k fXÀ ztzï rf.-'ov ry.'jrr,-J y/p «voéyxVî oùaivy îhzi roO Koûyaotroe,. oXo-j roicioi :jr.âpy^ti r.d^r, xtà. Ci. ïrendelenburg, Elem. loq. Aristot. 8 § 57, p. 144 sq.

(2) Top. I, 4, principalement 101 b, 18 : vy-i y«p tï.-j oiy.yooa.-j m; ojtco ^vjvat.-j 6uo0 T'o yeyee rscxrsov. ir.v. Se zoj iSiou ~.ô fis» ~b ri r,v etvat cvj^aiv-t, ~.o 3'o-j Trjotatvst, diripnaQv to ï^io-j eiç aptyw rà ^poiipxuivx pépij, /.où Y.x/.tio-dcû to U.Ï-J 76 ~i r,-J Eiveei ffujaaïvov ôpo;, v->. Cf. 8, 103 b, 7-16. Voir plus haut, p. 113 sq.

(3) Top. VI, 6, 144 a, 2i : ovSeftia yàp Jtâyopà twv y.arà c-jao£Çr;y.6ç •J-xo^Qvrwv ziri, /.y.by.r.ip oùSï to Yg'vo;" 3w yàp èitOé/^ery.'. z'r.v oiy.yopu.-J ■j—u.p/zvj rm y.a.1 p\i) ii-KÛoytvj .

de la chose. Le concept, au moins le concept des choses qui admettent quelque composition, doit être un, parce que la chose conçue est une {Metaph. Z, 11, 1037 «, 18). Or la chose est une parce que la forme et la matière sont faites pour s'unir, et l'unité de la définition ou du concept s'explique, elle aussi, par ce rapport, d'espèce réelle, entre la matière et la forme {Metaph. H, 6). Le genre joue le rôle de matière, la différence, celui de forme {Metaph. A, 24, 1023 b, 2 ; cf. Bonitz, Ind. 787 a, 19). Mais, quoique d'espèce réelle, la relation de matière et de forme est bien générale et bien souple, et, lorsqu'elle s'applique au genre et à la différence, elle n'est plus guère peut-être qu'une métaphore.

Passons à la considération du contenu du concept. Le chapitre 10 du livre Z de la Métaphysique cherche longuement ce que sont les parties que peut contenir la définition ou le concept. Et il répond que ces parties sont des parties de la forme. Sans doute, si toute substance était pour Aristote, comme sa substance suprême, une substance formelle, on pourrait dire que des parties formelles peuvent bien être en même temps des parties substantielles, dans le sens le plus propre du mot substantiel. Mais on sait d'autre part qu'il n'y a pour Aristote qu'une seule substance formelle, à savoir précisément la substance suprême. — Au reste, et c'est ce qui achève de préciser la signification de l'expression « parties de la forme », ces parties sont toutes, selon Aristote, des universaux. Sans doute il ne faut pas se méprendre et attribuer au point de vue de I extension chez Aristote une prédominance absolue : il s'en faut bien que les genres et les espèces soient chez lui des titres de classe. D'autre part, en effet, l'universel lui-même, tel qu'il le définit, n'est [tas seulement un universel. Car Aristote distingue de la Façon la plus notte entre le xarà icavréç et le xa8' *ut6, que nous alloua voir entrer dans la notion du xa86Xou (1). 11 déclare que, quand on sait par

(1) An. post. I, i, l'A li, Mf : rô fitv &uv xorà Travrôj x«i xocO'aârd ftwpf<r8u >v TOÙTOv... Cette distinction, entre x«rà rcavroç « (ohitr-

tnent » et k«6' «Ord • par soi », es1 exposée dans le développement qui

précède, à partir de 7:< a, 28.

126 LE SYSTÈME d'àBISTOTE

énumération complète de tous les cas, on ne sait pas véri" tablement, de la façon à laquelle il réserve la qualification d'universelle (1). Le véritable universel, c'est, dit-il, ce qui n'est pas seulement xa-rà Ttavrôç, mais encore xa9' auto (2). D'autre part, Aristote pense certainement, comme l'a fait Alexandre, par exemple, dans le morceau de ses 'Adopta', xal Xuisiç (I, 3) qui est intitulé : ^ivcov ewiv o\ op wjjuh ;, que les définitions portent sur un ensemble de caractères dont l'existence en plus ou moins d'exemplaires est assez indifférente (8, 12-17, éd. Bruns, 21,6, éd. Spengel; cf. infra, leçon XXI). — Mais il y a une contre-partie. D'abord, l'extension tend à être quelque chose de plus qu'un signe et un moyen de contrôle de la compréhension. Car il y a chez Aristote cette étrange notion du d)ç èrel to îtoXu, c'est-à-dire de ce qui se reproduit avec une certaine fréquence, et ce commencement de constance suffit, sans autre raison, à faire de la chose qui en porte le caractère un opposé de l'accident (3). Ensuite, ce qui est plus significatif encore, il n'y a pas selon Aristote de définition ou de concept du singulier : tous les prédicats qu'on peut attribuer à une chose singulière ont, ou au moins sont susceptibles d'avoir, de l'extension ; s'il y avait plus d'un soleil, le second soleil répéterait le premier ; donc le concept de soleil est un concept général (4). Les caractères qui entrent dans les concepts sont

(1) Ibid. 5, 74 a, 30 : où yùp n rpiyuvov ot<?sv, tù$s Ttàv rpLyatvov, à).). A xar «piBuov x«t' elfaç S'où r.w. Il peut y avoir dans la connaissance totalité numérique résultant de rénumération complète (dSévai xar' upi.bu.Qv), il n'y a pas connaissance d'un tout spécifiquement un(eiSii»xi

xa:' zlâoç).

(2) Ibid. 4, 73 6, 26 (suite du texte cité dans l'avant-dernière note) :

xaOô/ou âï Xéyu ô âv x«rà Travroç te -jndpy^ xoù x«6' ctjto x«i ïj auro. fx-jzpbv âpu ôt( ôia. xaôoXou, sÇ ècneiyxxti xj-nùpyzi -oïç, v:pd^u.a.avj. to xaO'aûrô <iî Y.o.1 y aùro tcvj-ôj...

(3) Voy. par ex. Metaph. A, 30 dèb. : cf. Zeller, p. 166, n. 1. pour d'autres références.

(-4) Metaph. Z, 15, 1040 a, 33 : m ô<7« [on ne se trompe pas seulement en attribuant à ces substances éternelles uniques des caractères qu'elles pourraient perdre sans cesser d'être ce qu'elles sont, mais encore en ce que les caractères allégués sont tels que...] en a).).ov vjSiytrv.i. otov iàv ârîooç ycV/jrai rotoùroç, <J/jAov â~i çlioç larai ■ xoivoçâpa 6 À670;. Cf. Bonitz, ad loc. et Zeller, p. 212, n. 4.

donc tous des universaux. Le contenu du concept n'est donc pas substantiel au sens le plus profond du mot.

Par conséquent, les genres et les différences ont beau être attribués aux choses dans la catégorie du xi ecrci, ils ont beau, par leur assemblage, reconstituer des ovcrîai, ces ôuctai non seulement ne sont pas le réel, mais même ne sont pas des équivalents complets du réel. Le traité des Catégories dit excellemment que le genre et la différence signilient une sorte particulièrement élevée de tcoiov, le •rcoiov de la substance (1). Le même traité dit encore très bien que les genres et les espèces des substances premières, c'est-à-dire ici des individus, sont aux genres et espèces dans les autres catégories, ce que les substances premières sont elles-mêmes par rapport aux autres catégories (ibid., 3 a, 1-4). En un mot le concept n'atteint pas les substances: il n'atteint pas même toute l'essence des substances, si par essence on entend tout ce qui constitue la nature d'un être. La réalité de l'individu ne se définit pas et ne se conçoit pas, sauf l'exception de l'individu suprême. La réalité de l'individu lui vient de la matière, non de la matière qui est un universel et entre comme telle dans les définitions et les concepts, mais de la matière concrète, celle qui n'est pas des pierres et du bois en général, mais cette pierre et ce bois. Nous nous heurtons pour la première fois à la dualité du connaître et de l'être, que nous retrouverons sans cesse chez Aristote. Et pourtant il a bien vu lui-même que, si les quiddités et les choses font deux, il n'y aura pas de science des êtres et que ce dont il y aura science ne sera pas (2).

(1) 5, 3 b, 19 : ~o 'je il'joi /.ai to yî'vo; ntal oJniu-j ro ttoiov Ufopi^îi ' ■kqiol-j yûp 7vju oûfft'av tnjfiatvei. Cl. p. 10 >.

(2) Metaph. Z, G, 1031 b, 3 : x«< d u'vj «xolùvyi-jai. «a).«X«uv [il s'agit dos Idées platoniciennes, qaidditéa sr'/H/n'rs des choses], rwv pto

oOx «7T«t ixiarnufi, rà J'oùx ïcttx>. ovr«. Vuir t'/l/TO, leçOD XXI.

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