‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 154 sur 485 · III · texte numérisé non relu

III

moins de la manière de parler communément reçue par les théologiens de Paris; il concevait la constitution de la substance angélique tout comme la concevaient Thomas d'Aquin, Henri de Gand et Godefroid de Fontaines; mais à la puissance que ceux-ci ne voulaient pas appeler matière, il concédait ce nom par cette divergence de mot plutôt que d idée, il s écartait en apparence de ces maîtres pour se rapprocher de la tradition franciscaine ; que ce rapprochement fût, d ailleurs, beaucoup plus apparent que réel, les critiques adressées par Richard à la théorie d’Avicébron en sont un sûr garant.

Il est tout naturel que nous trouvions Gilles de Rome parmi ceux qui, en cette question, tiennent pour le parti de Thomas d Aquin, que nous 1 entendions tenir le même lang'age qu’Henri de Gand et que Godefroid de Fontaines, que nous le voyions gourmander Richard de Middleton.

Dès sa première discussion quodlibétique, Gilles pose la thèse qu’il ne cessera de soutenir : « Dans les anges, dit-il *, il n’y a pas de matière ; mais ils ont bien quelque chose qui tient lieu de matière, car ils ne sont pas acte pur et, en eux, une certaine potentialité est mêlée a 1 acte ; aussi est-il écrit au Livre des causes que les intelligences ont leur hyleachis , c’est-à-dire leur principe matériel, et peut-être est-ce là ce que veulent dire ceux qui attribuent aux anges une matière, car ils disent eux-mêmes que cette matière n’est pas de même nature que la matière des substances corporelles , on peut donc dire que le désaccord entre eux et nous est seulement dans les mots, car nous aussi, nous mettons dans les anges quelque chose de matériel. »

Cette doctrine, Gilles l’a fidèlement gardée jusqu’à la fin de sa

vie, car il en reprend l’exposé en ses questions sur le second livre des Sentences.

<' Avicébron, dit-il 2, a eu tort de mettre une matière dans les êtres spirituels aussi bien que dans les êtres corporels ; dès là, en effet, qu il a attribué une matière aux esprits, il lui a fallu admettre que cette matière était, par soi, la même dans les esprits et dans les corps : car s il y a, dans les esprits, une matière qui soit pure puissance, elle n’a rien, de soi, par quoi elle diffère de la matière corporelle...

III : Ulrum anima fuerit producta de aliqua maleria ; éd.’cit., fol. toi. sign. hh4, colt, b et c.

GILLES DE ROME

» Peut-être dira-t-on que la matière qui est en l’âme n’est pas pure puissance, mais [qu’en l’âme, il y a matière] parce qu’en la nature de l’âme, il y a quelque aptitude potentielle à recevoir certaines perfections ultérieures, telles que des pouvoirs, des habitudes, des activités, toutes choses qui se rencontrent aussi bien dans les âmes humaines que dans les intelligences pures. Que celui qui s’exprime ainsi garde son avis, mais qu'il corrige son langage. Qu’il ne dise donc plus que l’Ame ou l'intelligence est composée de matière et de forme, mais qu elle est composée de puissance et d’acte, ou bien de substance et d’accident, ou bien encore d’essence et d’existence ; tout cela, nous le lui accorderons de grand cœur. »

C’est bien, semble- t-il, à Richard de Middleton que ce discours s’adresse.

Gilles, d’ailleurs, a soin de formuler sa propre pensée en des termes qui en soulignent l’accord de fond, sinon de forme, avec celle du Docteur Franciscain : « L’âme n’est pas composée de matière et de forme, si l’on prend le mot matière au sens propre. Nous pourrions, en effet, prendre ce mot au sens large ; de tout ce qui est en puissance, on peut dire que c’est quelque chose de matériel ou bien encore quelque chose qui se comporte à la façon de la matière ; en ce cas, les intelligences elles- mêmes ont leur principe matériel ou leur / tyleachis , comme il est dit au commentaire de la neuvième proposition du Livre des causes. »

E. La matière céleste.

Henri de Gand, suivant une idée qui semble fort juste, avait un moment lié le sort de la matière céleste à celui de la matière angélique ; puis le lien qu’il avait noué, il l’avait aussitôt brisé, accordant aux orbes célestes une matière qu’il refusait aux anges. Richard de Middleton et Godefroid de Fontaines avaient rétabli le lien qu Henri avait successivement attaché puis détaché ; ils avaient jugé que la matière devait être accordée à la fois à la substance céleste et à la substance angélique ou refusée en même temps à ces deux matières; à partir de ce principe commun, ils avaient paru, toutefois, marcher en des sens opposés, puisque Richard mettait une matière dans les anges comme dans les orbes, tandis que Godefroid en privait les uns et les autres ; mais entre eux, la divergence n’était guère que dans les mots, Richard donnant le nom de matière à un principe potentiel que Godefroid

d’henri de gand a duns scot

Page 1