III
GILLES DE ROME
Augustin et d’Avicenne (ce sont les seuls dont il rapporte les propos) que Gilles va embrasser. Toutefois, parmi les anciens philosophes, il en est un que les Quæstiones de materia cæli ne nomment point et dont l’exemple entraînerait Gilles beaucoup plus loin que ne sont allés Saint Augustin et Avicenne, beaucoup plus loin qu’il ne veut aller lui-même; ce Philosophe, c’est Avicébron, qui accorde une même matière première non seulement aux corps sublunaires et aux deux, mais encore aux créatures spirituelles. Nous savons que Gilles ne consent point à mettre une matière en la substance angélique. Sa prudente doctrine va donc se garder avec soin de deux excès, l’un qui s’autorise d’Averroès et l’autre d’Avicébron. C’est ce qu’il déclare en YOpus hexaëmeron.
« Au sujet de l'identité de la matière, nous voulons, dit-il *, éviter les extrêmes et tenir un juste milieu. Nous trouvons, en effet, des philosophes qui ont si largement étendu cette identité de la matière qu’ils ont affirmé que la matière était la même au sein de tous les corps tant corruptibles qu’incorruptibles, tant élémentaires que célestes, voire en tous les esprits; c’est ce que l’on voit au livre qu’ Avicébron a intitulé Fons vitæ... On peut dire qu’il y a deux sortes de quantités, une quantité de masse, qui ne se trouve que dans les corps, et une quantité de force qui se trouve aussi dans les esprits. Avicébron a donc voulu que les créatures spirituelles ne différassent pas des créatures corporelles par l’essence de la matière ; elles diffèrent seulement par les conditions auxquelles cette matière est soumise; au sein des substances corporelles, la matière est sujette à la fois à la qualité [corporelle] et à la quantité de masse ; au sein des substances spirituelles, elle est sujette à la qualité spirituelle et à la quantité .de force. Mais ceux qui suivent cette opinion, en admettant une matière même dans les êtres spirituels, donnent trop d’extension à la nature matérielle...
» Étendre donc jusqu’aux substances spirituelles l’identité de la matière, comme l’a fait Avicébron, c’est tenir un parti extrême ; c’est donner trop d’extension à la matière et en concevoir une fausse opinion. Ainsi les philosophes dont nous avons parlé jusqu’ici tiennent un des partis extrêmes en ce qu’ils étendent l’identité de la matière jusqu’aux substances spirituelles. Mais il en est d autres qui tiennent l’autre parti extrême ; ils restreignent outre
i . D. Ægidii Romani Ordinis Fratrum Eremitarum Sancti A ugustini Archiepis copi Bituricensis Opus Hexaemeron sive de Mundo sex diebus constitulo. Parsl, cap. IV : Quod materia unda secundum suam essentiam in omnibus corporibus est eadem.
d'henri de gand a dons scot
mesure cette identité et n’hésitent pas à affirmer que la matière n’est pas de même essence en toutes les substances corporelles ; en soutenant cette opinion ils se déclarent tenants du Commentateur. Ceux-ci analysent les deux natures dont les corps célestes sont composés et ils prétendent que ces deux natures sont seulement homonymes de celles qui composent les substances inférieures... D’ailleurs, ceux qui prétendent que les corps célestes n’ont pas, en commun avec les corps inférieurs, une matière de même essence, après avoir dit qu'ils tenaient pour le Commentateur, ont ensuite, dans leurs écrits, combattu l’opinion du Commentateur ’.
» Ces préliminaires posés, disons qu’au sujet de l’identité de la matière, nous soutiendrons l’opinion moyenne. Nous ne tiendrons pas pour Avicébron i. * 3 4 qui amplifiait cette identité au point de prétendre qu’en la matière toute nue, il y avait communauté entre les substances corporelles et les substances spirituelles ; mais nous ne tiendrons pas non plus pour ceux qui restreignent tellement cette identité qu’ils ne veulent pas accorder la communauté de la matière toute nue à toutes les substances corporelles, savoir aux substances célestes comparées aux substances d’icibas...
» Suivons donc la voie intermédiaire ; ne disons pas que les substances spirituelles et les substances corporelles ont une même matière ; ne disons pas non plus que la matière commune à certaines substances corporelles ne l’est pas à d'autres; disons que toutes les substances corporelles ont une matière qui est la même par essence. »
La première proposition que Gilles entende établir est celle-ci : La substance céleste est une substance composée d’une forme véritable et d’une matière véritable. C’est contre Averroès qu’il lui faut argumenter.
« C’est au De substantiel orbis, écrit-il s, que le Commentateur examine quelle est la composition du corps céleste; or, en cet
i. On regarde, en général, cette allusion comme visant Saint Thomas d Aquin ; celui-ci, en effet, en sa Somme théologique (Première partie, quest. LXVI, art. II) rejette l’opinion, exprimée par Averroès au De substantia orbis, que le corps du ciel en est la matière et que l’intelligence motrice séparée en est la forme. Maison ne voit pas qu’en ses écrits plus anciens, Thomas ait partagé l’opinion du Commentateur.
a. Au chapitre suivant (Pars I, cap. V), Gilles, reprenant les mêmes considérations, dit qu’ « Avicébron a intitulé son livre Fontaine de vie, bien qu’il soit plein d’erreurs et qu’il y ait affirmé sans aucun fondement l’existence véritable et l’unité de la matière en toutes les créatures ».
3. Ægidii Romani Quæsliones de materia cseti ; quæst. I : Utrum in cælo sit
materia; éd. cit., fol. 78, col. c.
GILLES DE ROME
ouvrage, au premier livre Du Ciel et du Monde, et presque partout où il traite de ce sujet, son opinion est la suivante : Le ciel est simple d'une certaine manière ; c'est une certaine substance simple dont le moteur est une intelligence qui est comme l’âme du ciel. ... Le ciel ne mérite donc pas d’être appelé matière; au ciel, il n’y a pas vraiment de matière. . . il veut que le moteur du ciel soit, en quelque façon, la forme du ciel, qui est uni au ciel par une espèce de composition. Quant au ciel lui-même, il admet que c est un corps simple, non composé de matière et de forme, ni de plusieurs substances.
» Cette thèse, bien qu’Averroès la soutienne en plusieurs endroits, il l’examine tout spécialement au De substantiel orbis. C’est en vue de répondre au Commentateur même que nous avons soulevé cette question, car, en ce point, il va en l’encontre de la vérité. »
Gilles de Rome, non content de réfuter les arguments d’Averroès à l’encontre de la matière céleste, en construit à son tour pour démontrer l’existence de cette matière *. Parmi ces arguments, l’un des plus intéressants est tiré des différences d’opacité et de transparence que l’on observe entre les astres et les orbes en lesquels ils sont logés *. « Le Philosophe lui-même veut que l’étoile soit la partie la plus dense ( spissior ) de l’orbe qui la porte. 11 faut donc qu’entre ses diverses parties, le ciel ait une certaine [différence de] composition, puisqu’une partie est plus dense que l’autre ; or, selon ce que dit le Philosophe au second livre De generatione , une telle [différence de] composition présuppose, au sein des diverses parties, quelque chose d’un et d’identique ; elle présuppose l’existence d’une matière en chacune de ces parties... Si donc, au ciel, il y a une telle [différence de] composition qu’une partie soit plus dense que l’autre, que l’astre soit plus dense que son orbe, il faut qu’il y ait, dans les diverses parties du ciel, une matière grâce à laquelle elles puissent recevoir cette composition [différente de l’une à l’autre]. »
De ces arguments, l’archevêque de Bourges se croit en droit de tirer la conclusion suivante :
« Le corps du ciel 1 2 3 n’est pas un corps simple, un corps non
1. Ægidii Romani Quæstiones de materia cæli ; quæst. I. — Opas hexaemeron. Pars I, capp. VI et V II. — Opus saper secundo libro Sentent larurn, Dist. XII, Pars II : De materia Quæst. III : De materia per comparationem ad corpora cælestia.
2. Ægidii Romani Quæstiones de materia cæli, quæst. I; cd. cit., fol. 79, col 1. c et d. — Cf. Opus hexaemeron. Pars 1, cap. VI.
3. Ægidii Romani Opus super secundo libro Sentenliarum, quæst. cit. ; éd. cit., fol. sign. bb4, col. a.
D HENRI DE GAND A DUNS SCOT